Un regard perdu dans le passé
Les premières gouttes de pluie s'écrasèrent sur le pavé en silence, comme si le ciel voulait accompagner la mélancolie qui envahissait Chancelle. Elle se tenait là, seule sur le balcon, regardant les nuages sombres recouvrir lentement l'horizon, sa main crispée autour du verre de vin qu'elle tenait. Le mariage de Léa avait été une réussite, une union parfaite, celle que tout le monde enviait. Et pourtant, quelque part au milieu de l'assemblée, Chancelle avait eu du mal à profiter de cette fête. Son esprit n'arrivait pas à se détacher d'un visage qu'elle avait cherché à oublier pendant huit longues années.
Lucas. Ce nom résonnait encore dans ses pensées, comme une mélodie familière mais douloureuse. Lorsqu'elle l'avait vu ce matin, là, dans ce costume impeccablement coupé, avec ce sourire glacé, il lui avait semblé qu'aucun des deux n'avait changé. Pourtant, tout avait changé. Leur histoire, si intense et tumultueuse, était désormais reléguée à une époque qu'elle n'osait plus revisiter. Pourtant, il n'avait pas cessé de hanter son esprit, même après toutes ces années. Leur rupture, la trahison qu'il avait infligée, tout cela semblait l'avoir marquée plus profondément qu'elle ne voulait l'admettre.
Chancelle reposa son verre sur la petite table en bois, ses yeux se fermant légèrement. Le vent froid de la fin d'après-midi la frappait doucement, mais c'était la chaleur du passé qu'elle ressentait le plus, celle de leur première rencontre, de la façon dont il avait su l'attirer dans son monde, sans jamais vraiment lui en donner une place définitive. Il avait été tout pour elle, ou du moins, elle l'avait cru. Mais aujourd'hui, il n'était plus qu'un étranger avec lequel elle partageait un passé brisé.
Les souvenirs d'eux deux ensemble étaient doux-amers. Ils s'étaient rencontrés à l'université, jeunes et insouciants, pensant que l'amour pouvait tout effacer. Il y avait eu des rires, des promenades tardives sous la pluie, des discussions sans fin sur l'avenir. Puis, au fur et à mesure que leurs carrières prenaient forme, que leurs rêves devenaient plus concrets, le fossé entre eux s'était élargi, inexorablement. Mais ce n'était pas cela qui avait détruit leur amour. Non, c'était la trahison, l'incompréhension, les silences lourds qui avaient suivi les révélations. Chancelle n'avait jamais vraiment su ce qui avait poussé Lucas à faire ce qu'il avait fait. Et aujourd'hui, elle n'en avait plus vraiment envie. Elle l'avait trop attendu, trop espéré.
Mais aujourd'hui, son cœur battait d'une manière différente. Elle avait été choquée, mais pas surprise, lorsqu'il était apparu dans le hall, ses yeux croisant les siens pour un instant avant qu'il n'arbore ce sourire froid, celui qu'il avait l'habitude de porter quand il se savait supérieur. Chancelle n'avait pas supporté cette attitude. Elle qui avait cherché à fuir cette relation toxique, à oublier tout ce qu'il représentait pour elle, avait vu en lui une menace à ses certitudes, une pierre jetée dans les eaux tranquilles de sa vie.
Elle inspira profondément, son regard se posant sur la pluie qui tombait à présent plus fort, comme un écho à ses pensées troublées. C'était étrange, ce qu'il avait fait. Pourquoi revenir maintenant, après tout ce temps ? Pourquoi la regarder avec cette lueur dans les yeux qu'elle connaissait trop bien ? Il n'avait pas changé. Pas du tout. Et pourtant, Chancelle n'avait pas pu s'empêcher de le regarder un peu plus longtemps, de l'observer pendant cette fraction de seconde où il s'était penché vers elle, l'invitant presque à un échange silencieux.
Elle secoua la tête, chassant ces pensées. Il n'était qu'un fantôme, une illusion du passé qui ne méritait pas d'emprise sur elle. Pourtant, elle savait que Lucas n'allait pas partir aussi facilement. Non, il reviendrait, comme il l'avait toujours fait, laissant derrière lui un sillage de confusion et de désir contrarié. Mais elle n'allait pas lui permettre de la replonger dans cette spirale infernale. Pas cette fois.
Elle tourna le dos à la fenêtre, prête à quitter ce moment de solitude pour retourner dans la salle de réception. Mais avant qu'elle n'atteigne la porte, elle entendit des pas dans le couloir. Puis la voix de Lucas, froide et assurée, se fit entendre derrière elle.
« Chancelle, il faut qu'on parle. »
La rencontre du passé
Chancelle hésita un instant, le souffle suspendu, comme si chaque fibre de son corps lui criait de tourner les talons et de fuir. Mais elle savait, au fond d'elle, qu'il n'aurait pas accepté de la laisser partir ainsi, sans confrontation. Il n'avait jamais aimé les silences non résolus, les non-dits. Il avait toujours cherché à imposer ses volontés, à dicter la conduite des autres, y compris celle de Chancelle. Cette fois, cependant, ce serait différent. Elle n'était plus la jeune femme fragile qu'il avait connue.
Elle se tourna lentement, ses yeux croisant les siens avec une détermination nouvelle. « On n'a rien à se dire, Lucas », dit-elle d'une voix calme, mais ferme, comme si elle cherchait à se convaincre elle-même de la véracité de ses paroles.
Lucas, lui, ne semblait pas prêt à l'entendre. Ses yeux scrutèrent son visage, comme s'il cherchait quelque chose, une faille, une ouverture. Il avait ce regard incisif qu'elle détestait. Celui qui savait détruire sans pitié, qui savait aussi séduire avec une facilité déconcertante. Mais il ne la toucherait pas cette fois. Elle n'était plus la même.
« Je vois que tu es toujours aussi têtue », répondit-il, une pointe de défi dans la voix. « Mais il y a des choses qu'il faut qu'on éclaircisse. »
Chancelle croisa les bras sur sa poitrine, défiant le froid qui lui mordait la peau. Il n'avait pas le droit de revenir dans sa vie comme ça, sans explication, sans justification. Pas après tout ce qu'il lui avait fait. Elle se souvenait de ce soir-là, la dernière fois qu'ils s'étaient vus. La douleur de sa trahison, la trahison de l'homme en qui elle avait mis toute sa confiance. Comment pouvait-il croire qu'ils pouvaient simplement reprendre le fil de leur histoire ?
Elle fit un pas en avant, brisant le silence pesant qui s'était installé entre eux. « Pourquoi maintenant, Lucas ? Pourquoi revenir ici, après toutes ces années ? » Ses mots étaient chargés de colère, mais aussi de désespoir. Elle ne comprenait pas. Elle ne voulait pas comprendre.
Lucas soupira, se passant une main dans les cheveux. Il avait l'air plus fatigué qu'il ne l'avait jamais été, les traits de son visage marqués par le poids des années. « Parce que je n'ai jamais cessé de penser à toi, Chancelle. Parce que, même après tout ce temps, je regrette ce qui s'est passé entre nous. » Il marqua une pause, ses yeux plongeant dans les siens avec une intensité qu'elle n'avait pas vue depuis des années. « Parce que je suis prêt à tout pour réparer ce que j'ai brisé. »
Ses mots la frappèrent de plein fouet, mais elle refusa de se laisser émouvoir. C'était trop facile, trop convenu. Il savait exactement quoi dire pour la toucher, pour raviver cette étincelle qui avait un jour brûlé en elle. Mais cette flamme était éteinte. Il avait soufflé dessus jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien.
« Réparer ? » répéta-t-elle avec un sourire amer. « Tu ne peux pas réparer ce qui est irréparable, Lucas. » Elle secoua la tête. « Tu m'as trahie, tu m'as laissée sans rien, sans aucune explication. Et maintenant tu veux tout effacer ? »
Elle tourna les talons, prête à s'éloigner, mais sa voix l'arrêta net.
« Je sais que tu m'en veux, mais ce n'est pas tout. Il y a des choses que tu ne sais pas, des choses que j'ai gardées pour moi. »
Elle se retourna lentement, le cœur battant un peu plus fort à chaque seconde. Elle ne savait pas si elle devait s'approcher ou s'éloigner, mais la curiosité l'emporta. Elle voulait savoir. Tout savoir.
« Quoi ? » lança-t-elle, sa voix trahissant une nervosité qu'elle avait du mal à dissimuler.
Lucas fit quelques pas vers elle, son regard plus intense que jamais. Il semblait sur le point de dire quelque chose d'important, quelque chose qui pourrait tout changer. « Ce que je vais te dire maintenant... ça pourrait tout bouleverser. Mais il faut que tu comprennes, Chancelle, que je n'ai jamais voulu te faire de mal. »
Il s'arrêta à quelques centimètres d'elle, l'air plus grave que jamais. « Tu veux savoir pourquoi je t'ai laissée partir ? Parce que je n'étais pas prêt à te dire la vérité, parce que je ne pouvais pas affronter ce secret. » Il prit une grande inspiration avant de continuer. « Ce secret, c'est que je t'ai protégée, Chancelle. Je t'ai éloignée de quelque chose de bien pire. »
Le silence qui suivit ces mots était lourd de sens. Chancelle, les yeux grands ouverts, attendait qu'il continue, que son discours prenne un tournant qu'elle n'aurait jamais imaginé.
Le poids du secret
Les mots de Lucas s'accrochèrent à l'air comme une promesse, une promesse qu'elle ne comprenait pas. Elle sentit son cœur s'emballer, son esprit tournant autour de cette révélation inattendue. Il avait protégé ? De quoi ? Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son ne sortit. Elle n'arrivait pas à trouver ses mots.
Lucas la fixa, attendant une réaction, mais rien ne se produisit. Le vent soufflait autour d'eux, balayait ses cheveux, mais aucun des deux ne semblait le remarquer. Il avait cessé de respirer brièvement, et Chancelle sentit cette tension entre eux se densifier.
Il fit un pas vers elle, puis un autre, jusqu'à ce que leurs corps se frôlent légèrement. « Chancelle, je sais que tu veux des réponses, mais tu n'es pas prête à entendre toute la vérité. » Il se rapprocha encore, jusqu'à ce que le souffle de leurs paroles se mêle, comme une caresse douce et éphémère. « Tu me détestes, je le sais. Tu me haïs pour ce que j'ai fait. Mais je t'assure, si tu savais tout ce que j'ai dû sacrifier pour te protéger, tu me comprendrais. »
Elle s'éloigna de lui, se sentant envahie par un tourbillon d'émotions contradictoires. Son corps voulait s'échapper, mais son esprit était captif de ces mots, de ce mystère. Elle se sentait comme une marionnette prise dans un jeu complexe, où chaque geste était calculé pour la rapprocher d'un secret qu'elle n'était pas prête à découvrir.
« Protéger ? » répéta-t-elle d'une voix tremblante. « Et moi, Lucas, qu'est-ce que j'ai eu à protéger ? Une vie sans toi ? Un avenir sans réponses ? »
Elle s'arrêta un instant, fermant les yeux pour se calmer, pour chasser la rage qui grondait en elle. Quand elle rouvrit les yeux, il n'y avait plus de doute. « Tu m'as laissée dans l'ignorance, tu m'as abandonnée sans une explication. C'est ça que tu appelles 'protéger' ? »
Lucas recula légèrement, comme si la force de ses mots l'avait frappé de plein fouet. Mais il ne semblait pas vouloir se défendre, il n'avait pas l'air de chercher à justifier ses actions. Il se contenta de la regarder, ses yeux remplis de cette profondeur qu'elle n'arrivait plus à cerner.
« Je pensais que te garder loin de tout ça serait mieux pour toi, » murmura-t-il enfin. « Tu n'aurais jamais pu vivre avec ce que j'ai découvert. »
Chancelle, épuisée par les rebondissements émotionnels, fit un autre pas en arrière. Un silence lourd s'installa entre eux, pesant, palpable. Elle pouvait entendre le bruit de ses propres pensées, mais rien ne semblait assez fort pour percer cette barrière qu'il avait construite autour d'elle.
Elle leva enfin les yeux, se forçant à lui répondre. « Et maintenant ? Tu veux tout effacer, tout recommencer ? Est-ce que tu crois vraiment que je peux juste accepter ça, comme si rien ne s'était passé ? »
Lucas baissa la tête, comme s'il pesait chaque mot avant de les prononcer. « Non, je ne m'attends pas à ce que tu me pardonnes. Je ne m'attends à rien. Mais je veux que tu saches que tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour toi. Parce que j'ai cru qu'en te protégeant, je te gardais de cette douleur. Mais je vois aujourd'hui que c'était une erreur. »
Les yeux de Chancelle se remplirent d'une colère silencieuse. « Et toi, Lucas ? Est-ce que tu te protèges ? Depuis quand as-tu pensé à ce que tu ressentais, toi ? » La question lui échappa, mais elle ne put la retenir. Il la regarda alors avec un air presque perdu, comme s'il venait de réaliser qu'elle n'avait pas tort.
Il s'approcha à nouveau, cette fois avec plus de retenue. « Je ne te demande pas de me pardonner, Chancelle. Je ne cherche pas ta rédemption. » Il marqua une pause, comme si chaque parole qu'il prononçait le pesait davantage. « Ce que je veux, c'est que tu comprennes. Parce que je n'ai jamais cessé de t'aimer. Et j'ai toujours voulu te protéger, même si cela a voulu dire te laisser partir. »
Elle ferma les yeux un instant, se sentant submergée par l'intensité de ses mots. Mais une partie d'elle, la part la plus profonde, la plus désespérée, savait qu'il était sincère. Peut-être trop sincère. Mais elle n'était pas prête. Pas encore.
Elle se redressa, croisant les bras sur sa poitrine, comme une protection contre ce qu'il venait de lui révéler. « J'ai passé des années à m'inventer des raisons, Lucas. À me convaincre que tu m'avais laissée parce que tu ne m'aimais plus. Mais maintenant, tu me dis que tu m'as 'protégée'. » Elle ricana, mais son rire n'avait rien de joyeux. « Tu te rends compte de ce que tu dis ? Comment tu me fais ressentir tout ça, encore une fois ? »
Lucas fit un pas en arrière, comme si ses paroles avaient trouvé leur cible. Chancelle détourna le regard, fixant le sol, incapable de croiser une nouvelle fois celui de Lucas. Elle savait qu'il n'avait pas fini. Mais elle avait besoin d'un peu de temps. Un peu de distance.
« J'ai besoin de comprendre, » murmura-t-elle presque pour elle-même.
Lucas sembla comprendre ce qu'elle sous-entendait, et sans dire un mot, il s'éloigna lentement. Pas une seconde ne s'écoula sans que leurs regards ne se croisent une dernière fois, avant qu'il ne tourne le dos, disparaissant dans la brume du matin, laissant Chancelle seule, perdue dans ses pensées.
Il fallait qu'elle trouve la force de savoir la vérité. Et une fois qu'elle l'aurait, que ferait-elle ?
La douleur de la vérité
Le lendemain, Chancelle se retrouva à errer dans la ville comme une âme en peine, ses pensées tourbillonnant autour de la conversation qu'elle avait eue avec Lucas. Chaque mot, chaque geste semblait la hanter, se répétant sans cesse dans son esprit. Elle ne pouvait pas l'oublier, pas encore.
Elle s'assit sur un banc, observant les passants, sans vraiment les voir. Tout semblait irréel, comme si elle se trouvait dans une réalité parallèle où les choses ne faisaient plus sens. Elle ferma les yeux un instant, cherchant un peu de répit, mais les images de la veille se bousculaient toujours dans son esprit. La douleur de ses mots, de son ton, de la manière dont il avait semblé si vulnérable et brisé.
"Je t'ai protégée," avait-il dit. Mais elle ne savait toujours pas de quoi. Qu'avait-il fait pour la protéger ? Et pourquoi avait-il fallu qu'il lui cache la vérité pendant si longtemps ?
Une boule se forma dans sa gorge, son cœur battant plus fort à chaque pensée. Pourquoi avait-il fallu que ce soit si compliqué ? Pourquoi ne pouvait-elle pas simplement se tourner vers lui et tout effacer, tout pardonner ?
Elle se leva brusquement, poussée par une impulsion qu'elle ne comprenait pas. Elle n'avait pas encore répondu à son appel. Et chaque minute passée sans donner suite à cette conversation la rongeait un peu plus.
Lucas... Un homme qu'elle avait aimé profondément. Un homme qui, apparemment, l'avait protégée de quelque chose, mais quoi ? La réponse semblait se dérober sous ses yeux, comme un mirage. Un secret caché, quelque chose qu'il avait jugé trop lourd pour elle. Mais n'avait-il pas aussi mis sa vie en suspens pendant tout ce temps ?
Elle prit une grande inspiration et se dirigea vers l'appartement de Lucas. Elle savait qu'il l'attendait, quelque part, prêt à tout lui expliquer, mais elle avait besoin de l'entendre, de l'avoir face à elle. Le doute et la colère avaient pris racine dans son cœur, mais une autre part d'elle, plus fragile, voulait comprendre.
Arrivée devant sa porte, elle hésita un instant. Ses mains tremblaient légèrement, sa respiration était devenue plus irrégulière. Ce qu'elle allait entendre pourrait tout changer. Tout ce qu'elle avait cru savoir sur lui, sur eux, pourrait se briser en un instant. Mais elle n'avait pas le choix. Elle devait savoir.
Elle frappa doucement à la porte, et au bout de quelques secondes, elle l'entendit. Les pas lourds de Lucas, suivis du bruit de la porte qui s'ouvrait lentement. Son regard croisa celui de Lucas, et l'émotion dans ses yeux était évidente, comme un mélange de soulagement et de crainte.
« Chancelle... » dit-il, d'une voix basse, presque timide. Il la scrutait, comme s'il cherchait à lire dans ses yeux si elle était prête à entendre ce qu'il avait à dire.
« Je suis prête, » répondit-elle d'une voix ferme, mais au fond, elle ne savait pas si elle l'était vraiment. Elle n'avait aucune idée de ce qui l'attendait.
Il la laissa entrer, et ils s'assirent tous deux dans le salon. La pièce, d'ordinaire ordonnée, semblait maintenant plus étouffante, comme si l'air était trop dense pour respirer. Lucas prit une grande inspiration, cherchant ses mots.
« Je... » Il s'interrompit, ses yeux évitant les siens. « Il y a des choses que tu ne sais pas. Des choses que je n'ai jamais pu te dire. »
Chancelle le regarda, ses bras croisés, un mélange de frustration et de curiosité brûlant en elle. Elle devait savoir.
« Je t'écoute, Lucas. Tout. »
Il se leva alors, se dirigeant vers la fenêtre. Il ne la regardait plus, mais Chancelle savait qu'il préparait ses mots avec soin, comme si chaque phrase pouvait être un coup de poignard.
« Il y a plusieurs années, j'ai fait un choix. Un choix que je croyais être le bon. Mais je ne savais pas que ce choix allait affecter toute ma vie, et la tienne aussi. » Il se tourna enfin vers elle, et son regard était plein de douleur. « J'ai découvert que tu étais en danger. Un danger que je ne pouvais pas te révéler. Quelque chose que tu ne pouvais pas savoir à l'époque. »
Chancelle se leva à son tour, traversant la pièce pour se retrouver face à lui. « Un danger ? » dit-elle, ses yeux brillaient d'une colère contenue. « Tu veux dire que tu savais ? Que tu savais que je pouvais être en danger et que tu ne m'as rien dit ? »
Lucas hocha la tête lentement, son expression tourmentée. « Oui. Mais ce n'était pas aussi simple. Si je t'avais dit la vérité, tu n'aurais jamais pu supporter ce que j'avais découvert. C'était bien plus complexe, bien plus dangereux que tu ne pouvais l'imaginer. »
Un silence lourd se posa entre eux. Chancelle avait du mal à assimiler ce qu'il disait. Chaque mot semblait la frapper, comme si elle était à la fois en train de recevoir une vérité cruelle et de perdre la personne qu'elle avait aimée.
« Et pourquoi m'avoir laissée croire que tu m'avais oubliée ? Pourquoi me laisser penser que je n'avais aucune valeur pour toi ? » demanda-t-elle d'une voix brisée.
Il s'approcha lentement, ses yeux emplis de remords. « Parce que je croyais que si tu savais la vérité, tu m'aurais haï. Je croyais que tu serais en danger, encore plus que ce que tu avais déjà vécu. »
Les mots de Lucas la frappèrent en plein cœur. Elle pouvait voir dans ses yeux la douleur qu'il ressentait, mais cela ne suffisait pas. Pas encore. Elle devait comprendre.
« Alors, quel était ce danger ? Pourquoi ne m'as-tu pas dit... » Elle s'interrompit, son souffle court. Il n'y avait pas de retour possible. Ils étaient au bord du gouffre, et la vérité serait soit leur salut, soit leur condamnation.
Lucas posa une main sur son bras, et dans le contact, Chancelle sentit toute la tension qui s'était accumulée entre eux. « Chancelle, le danger venait de ma famille. De quelqu'un que tu connaissais bien. Quelqu'un en qui tu avais confiance. »
Elle se figea. "Ma famille ?" murmura-t-elle, le cœur battant plus vite, l'effroi se répandant dans ses bras.
Chapitre 5 : Les chaînes du passé
Le silence s'éternisa entre eux, lourd de non-dits et de révélations à peine formulées. Chancelle avait du mal à reprendre ses esprits. Sa bouche s'asséchait, et chaque respiration semblait plus difficile que la précédente. Ma famille ? Comment était-ce possible ? La question tourbillonnait dans sa tête, mais aucune réponse satisfaisante ne venait. Elle se détacha lentement de Lucas, reculant de quelques pas, comme si sa présence devenait insupportable.
"Tu veux dire que... ma propre famille ?" dit-elle, presque incapable de formuler la question. Ses yeux se durcirent, son regard se perdant dans le vide. Elle ne pouvait pas croire ce qu'il venait de dire.
Lucas, toujours là, la regardait avec une intensité douloureuse. Il semblait se débattre avec ses propres démons, cherchant comment expliquer cette vérité qui allait probablement tout détruire. "Oui," répondit-il, sa voix plus basse qu'à l'ordinaire. "Je ne pouvais pas te dire qui était impliqué... mais c'était un membre de ta famille. Quelqu'un que tu croyais proche."
Un frisson parcourut le dos de Chancelle. Son esprit se précipita vers les noms, les visages, les souvenirs. Tout se mélangeait, devenait flou. Qui, parmi les siens, pouvait être impliqué dans quelque chose de si grave ? Ses parents ? Ses cousins ? Ses frères et sœurs ?
"Tu es en train de me dire que quelqu'un dans ma famille a mis ma vie en danger ?" Sa voix était étranglée, le doute et l'incompréhension s'entrechoquant dans son esprit.
Lucas hocha la tête, les traits de son visage marqués par l'angoisse. "J'ai dû garder ça pour moi, Chancelle. Si tu savais... je savais que ça te briserait, que ça te changerait à jamais."
Chancelle se détourna, son corps tendu, ses mains tremblant. L'idée qu'un membre de sa famille ait pu la trahir ainsi semblait irréelle. C'était tout ce qu'elle avait redouté, tout ce qu'elle avait essayé d'éviter. Cette idée de trahison venait de son propre sang, et elle ne savait pas si elle pouvait en supporter le poids.
Elle inspira profondément, fermant les yeux un instant pour calmer les battements frénétiques de son cœur. "Alors, qu'est-ce que tu as fait ?" demanda-t-elle enfin, la voix dure, mais cachant un brin d'espoir. "Qu'est-ce que tu as fait pour me protéger ?"
Lucas ferma les yeux à son tour, le visage sombre. Il s'avança lentement, ses pas lourds, comme s'il portait un fardeau qu'il ne pouvait plus supporter. "J'ai fait des compromis, Chancelle. J'ai accepté de faire certaines choses pour neutraliser la menace. J'ai essayé de contrôler la situation. Mais je t'ai laissée dans l'ignorance, et ça... c'était une erreur."
Elle sentit un frisson la parcourir en entendant ses mots. "Tu as pris des décisions sans me consulter ?" demanda-t-elle, ses poings serrés. "Tu as fait des choix pour moi, sans me dire ce qui se passait réellement ?"
Lucas baissa la tête, incapable de la regarder. "Je pensais que c'était la meilleure chose à faire. Je voulais te protéger de tout ça. Mais aujourd'hui, je réalise que j'ai agi comme un idiot. J'aurais dû tout te dire. J'aurais dû te laisser prendre part à tout ça, même si ça te faisait mal."
Un éclat de colère perça en Chancelle, et elle se tourna brusquement vers lui. "Tu as agi comme si tu savais mieux que moi ! Comme si je n'étais pas capable de prendre mes propres décisions, comme si tu étais le seul à savoir ce qui était bon pour moi !" Sa voix tremblait de frustration et de déception. "Je ne suis pas un objet à protéger, Lucas. Je suis une personne, et j'ai le droit de savoir la vérité, même si elle est douloureuse."
Il recula légèrement, comme s'il se sentait accablé par la force de ses paroles. Chancelle, quant à elle, se tenait immobile, son corps tendu par la colère et la douleur de la trahison qu'elle ressentait. Comment pouvait-il penser qu'il était le seul à pouvoir prendre des décisions pour elle ? Comment pouvait-il la considérer comme faible au point de lui cacher la vérité pour la "protéger" ?
Lucas soupira, ses épaules se vissant sous le poids de ses regrets. "Je sais que tu as raison. Je ne devrais pas t'avoir écartée de tout ça, mais j'avais peur, Chancelle. Peur de te perdre, peur de te mettre en danger encore plus. Et maintenant, je suis prêt à tout te dire. Chaque détail, chaque mot. Mais avant ça, tu dois comprendre une chose : je t'aime. Et je n'ai jamais cessé de t'aimer."
Chancelle le fixa intensément, ses yeux pleins de larmes qu'elle retenait encore. Elle n'était pas prête à lui accorder le pardon qu'il semblait chercher, mais quelque part dans cette déclaration, elle sentait que la vérité était sur le point de se dévoiler.
"Je veux savoir, Lucas. Maintenant. Tout," dit-elle, la voix froide mais déterminée.
Il se laissa tomber dans le canapé, épuisé, comme s'il venait de tout lâcher. Il prit une profonde inspiration, cherchant le courage d'aller au bout de cette confession qui le rongeait depuis trop longtemps.
"Ta mère, Chancelle," commença-t-il enfin, sa voix brisée. "Elle a joué un rôle bien plus grand que tu ne peux l'imaginer dans tout cela. Elle savait que ta vie était en danger, et elle a tout fait pour cacher la vérité, pour me manipuler. Je n'avais pas d'autre choix que de me confronter à elle pour éviter que ça n'atteigne encore plus de gens... y compris toi."
Chancelle blêmit en entendant ces mots. Sa propre mère, celle qu'elle avait toujours considérée comme une femme forte et digne de confiance, était impliquée dans tout cela. L'idée même semblait inconcevable. Elle se sentit perdre pied, comme si le sol se dérobait sous ses pieds.
"Ma mère ?" murmura-t-elle, se repliant sur elle-même. "Non, ça ne peut pas être vrai..."
Lucas, penaud, baissa la tête. "Je n'ai jamais voulu te dire ça. Je n'ai jamais voulu que tu aies à faire face à ça. Mais tout ça vient de bien plus loin que ce que tu imagines. Et je ne peux pas tout réparer. Mais je te promets, je ferai tout pour te protéger maintenant. Même si ça veut dire affronter la vérité, aussi dévastatrice soit-elle."
Chancelle se leva lentement, le visage marqué par une tristesse infinie. "Tout ce que je croyais... tout ce que j'ai vécu, tout ce que j'ai ressenti avec ma famille... tout était basé sur des mensonges. Et toi, tu m'as laissée dans l'ignorance." Elle tourna la tête pour le regarder une dernière fois avant de se diriger vers la porte. "Je ne sais pas si je peux te pardonner, Lucas. Pas tout de suite."
Elle franchit la porte d'un pas lourd, emportant avec elle un océan de doutes et de questions sans réponse. Lucas resta là, seul avec ses regrets et la certitude qu'il venait de briser, une fois de plus, la confiance de la femme qu'il avait toujours aimée.