En 2038, « Rêve de Fleuve et Lac » n\'est pas qu\'un jeu, c\'est ma seconde vie.
Adèle Dupont, alias Rose des Vents, je suis cette joueuse à l\'avatar banal, la femme du prestigieux « Chevalier Sans Égal », le numéro un du serveur.
Pendant trois ans, j\'ai cru que Marc m\'aimait au-delà des apparences, jurant que ma "laideur" virtuelle importait peu.
Mais un soir d\'anniversaire, mon monde s\'écroule : il ne vient pas, et une vidéo macabre surgit.
Marc offre un collier inestimable à son ex, la sublime Fleur d\'Oranger, celle-là même à qui j\'avais parlé de mon rêve.
La trahison me frappe, brutale, publique.
Je découvre que Marc est aussi mon nouveau patron dans la vraie vie, et qu\'il m\'a embauchée pour concevoir un jeu, un cadeau, non pas pour moi, mais pour Sophie, alias Fleur d\'Oranger.
Les forums s\'enflamment, on me traite de profiteur, de manipulatrice laide, ma réputation est anéantie.
Humiliée, bannie de ma guilde, je suis témoin de son nouveau mariage virtuel, le cœur brisé en mille morceaux.
La douleur me submerge, mais une colère froide monte en moi : plus jamais je ne serai la victime.
Je décide de reprendre ma vie en main et de lui montrer qui est Adèle Dupont.
En 2038, le jeu en réalité virtuelle « Rêve de Fleuve et Lac » était plus qu' un simple divertissement, c'était un second monde. Des millions de joueurs s' y connectaient chaque jour, y menant une vie parallèle, nouant des amitiés, des rivalités, et parfois, des amours. Les exploits des joueurs les plus célèbres étaient suivis par des foules de fans, commentés sur des forums qui ne dormaient jamais. Les classements, les guildes, les équipements légendaires, tout cela créait une véritable société virtuelle avec ses propres codes et ses propres célébrités.
Au cœur de cette effervescence, une polémique enflammait la communauté du serveur principal. Le sujet de toutes les discussions était la femme du joueur numéro un, le charismatique et puissant « Chevalier Sans Égal ». On ne parlait pas de ses compétences ou de son équipement, mais de son apparence jugée laide. Sur les forums, les captures d' écran de son avatar circulaient, accompagnées de commentaires moqueurs. « Comment le grand Chevalier peut-il supporter une femme pareille ? », « Elle doit avoir quelque chose de spécial pour qu' il reste avec elle », « C' est une honte pour la guilde ». Les rumeurs allaient bon train, certains disant qu' elle était secrètement riche, d' autres qu' elle avait des informations compromettantes sur lui.
J' étais Adèle Dupont, et dans le jeu, j' étais « Rose des Vents », cette femme laide dont tout le monde parlait. Je regardais les discussions sur mon écran, le cœur serré. Chaque mot était une petite blessure. Je savais que mon avatar était loin des standards de beauté du jeu, avec son visage banal, ses traits grossiers et ses vêtements simples. C' était un choix délibéré.
Dans la vie réelle, on me disait belle, très belle même. Une beauté qui m'avait valu plus de problèmes que d'avantages. Dès l'adolescence, j'avais subi le regard insistant des autres, les jalousies, les attentes superficielles. On ne voyait que mon visage, jamais mon talent d'illustratrice, jamais ma personnalité. Cette attention constante m' avait rendue introvertie, complexée. J'avais fini par détester cette apparence qui semblait définir toute ma valeur. En créant Rose des Vents, je voulais m' en libérer. Je voulais qu'on m'aime pour ce que j'étais, pour mes compétences, pour ma loyauté, pas pour une simple enveloppe. Et avec Marc, alias Chevalier Sans Égal, j' avais cru l' avoir trouvé.
Pourtant, depuis quelques semaines, Marc était différent. Distant. Nos conversations dans le jeu étaient devenues courtes, ses réponses évasives. Avant, il passait des heures avec moi, à explorer des donjons, à admirer les paysages virtuels. Maintenant, il prétextait toujours une réunion de guilde ou une urgence. Un soir, alors que nous étions assis au sommet d' une montagne virtuelle, notre endroit préféré, il a regardé le ciel étoilé sans un mot. J' ai essayé de briser le silence. "Quelque chose ne va pas, Marc ?" Il a secoué la tête. "Non, juste fatigué." Mais ses yeux ne me regardaient plus de la même façon. L'inquiétude grandissait en moi, comme une ombre.
Pour notre anniversaire de trois ans, j' ai décidé de lui faire une surprise. J'ai passé des semaines à farmer des composants rares, à dépenser toutes mes économies du jeu pour lui forger une épée légendaire, une arme que même lui, le joueur le plus riche du serveur, ne possédait pas. C'était ma façon de lui montrer mon amour, de lui prouver que notre lien était plus fort que les moqueries des autres. Je voulais voir son visage s' illuminer, je voulais retrouver le Marc que j' avais connu.
Le soir de notre anniversaire, je l'ai attendu à notre point de rendez-vous. L'épée brillait dans mon inventaire, prête à lui être offerte. Mais il n'est pas venu. J'ai attendu une heure, puis deux. J'ai essayé de le contacter, mais son statut indiquait qu'il était "occupé". Le cœur lourd, je me suis déconnectée. Le lendemain, en consultant les forums pour voir s'il avait eu un problème, j'ai vu la nouvelle qui a fait basculer mon monde. Une vidéo était en tête de toutes les discussions. On y voyait Chevalier Sans Égal, mon Marc, en train d'offrir un collier d'une valeur inestimable à une autre joueuse, une femme magnifique nommée « Fleur d'Oranger ». C'était son ex, une légende du jeu revenue après une longue absence. Et le collier qu'il lui offrait... c'était celui que j'avais toujours rêvé d'avoir, celui dont je lui avais parlé un soir, en plaisantant. La vidéo était claire. Il lui souriait, avec cette tendresse que je croyais m'être réservée. La trahison était là, affichée aux yeux de tous, brutale et sans équivoque.
Je suis restée figée devant l' écran, le souffle coupé. J' ai regardé la vidéo en boucle, comme pour me convaincre que c' était un cauchemar. Mais chaque vision ne faisait que confirmer la réalité. Marc, mon Marc, était là, offrant ce collier à Fleur d'Oranger. Il lui parlait doucement, ses gestes étaient tendres. C' était une scène intime, volée et diffusée à des milliers de joueurs. Mon cœur s'est brisé.
Des souvenirs ont afflué dans mon esprit. La première fois que nous nous sommes rencontrés, dans une zone de bas niveau. Il m'avait sauvée d'un monstre trop puissant pour moi. J'étais Rose des Vents, laide et maladroite, et lui, déjà le grand Chevalier Sans Égal. Il n'avait pas ri de mon apparence. Il m'avait dit : "Ce qui compte, c'est le courage, pas le visage." Il m'avait promis qu'avec lui, je serais toujours en sécurité, que les apparences ne compteraient jamais. Il m'avait dit : "Je t'aime, Adèle. Pas Rose des Vents, mais toi, la femme derrière l'avatar." Ces mots, qui avaient été mon refuge pendant trois ans, sonnaient maintenant comme le plus cruel des mensonges.
La situation était encore plus tordue. Il y a quelques mois, j'avais été contactée par une entreprise de technologie pour un projet freelance. J'étais illustratrice, et mon style avait tapé dans l'œil de leur directeur artistique. Le projet était ambitieux : créer les concepts arts pour un nouveau jeu immersif. Un travail de rêve, très bien payé. Le PDG de cette entreprise s'appelait Marc Dubois. J'avais été surprise par la coïncidence, mais je n'avais rien dit. Je voulais garder ma vie professionnelle et ma vie virtuelle séparées.
Lors de notre première réunion en visioconférence, j'ai vu son visage pour la première fois. C'était bien lui, le même homme charismatique que son avatar laissait deviner. Je portais des lunettes, les cheveux attachés en un chignon strict, un maquillage discret. Je ne ressemblais pas à la fille glamour qu'on voyait parfois sur mes rares photos de profil publiques. Il ne m'a pas reconnue. Pour lui, j'étais juste Adèle Dupont, l'illustratrice. Il a salué mon travail, m'a parlé du projet avec passion. J'étais à la fois troublée et amusée par cette situation. Mon amant virtuel était mon patron dans la vraie vie, et il ne le savait pas.
Puis, Fleur d' Oranger est revenue dans le jeu. Sophie Martin, dans la vraie vie. Elle était une ancienne célébrité de « Rêve de Fleuve et Lac », connue pour sa beauté et sa relation passée avec Marc. Son retour a fait grand bruit. Marc a commencé à passer de plus en plus de temps avec elle, "pour l'aider à rattraper son retard", disait-il. Je lui faisais confiance. J'étais Rose des Vents, sa partenaire officielle, celle qu'il avait choisie malgré les critiques. Je ne me sentais pas menacée.
Un jour, lors d' une conversation avec Marc dans le jeu, il a mentionné le projet sur lequel je travaillais. Il était excité. "Ce nouveau jeu va être une révolution, Adèle. C'est un projet que je porte depuis des années. C'est un cadeau. Un cadeau pour quelqu'un de très spécial." J'ai souri, pensant naïvement qu'il parlait de moi, de notre avenir. J'ai appris la vérité plus tard, en surprenant une conversation entre lui et son bras droit dans le jeu. Le jeu n'était pas pour moi. Il l'avait conçu pour Sophie, pour Fleur d'Oranger. C'était sa façon de la reconquérir, de lui offrir un monde à ses pieds. J'étais l'idiote qui dessinait les plans de son propre chagrin.
La vidéo du collier n'était que le début. Les forums se sont déchaînés. On m'accusait d'être une profiteuse, une femme laide qui s'accrochait à la célébrité de Marc. "Enfin, il ouvre les yeux !", "Fleur d'Oranger est la seule digne de lui !", "Rose des Vents, dégage !". Les messages de haine inondaient ma messagerie privée. J'ai essayé de me connecter pour parler à Marc, pour comprendre. Mais il était injoignable. J'étais seule, face à une vague de haine publique, et l'homme qui m'avait promis de me protéger en était la cause.