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Une vengeance démesuré

Une vengeance démesuré

Auteur:: Rêverie
Genre: Romance
Laurent, un homme charismatique mais hanté par son passé, se retrouve pris dans un tourbillon de mensonges, de désirs inavoués et de vengeance. Alors qu'il tente de reconstruire sa vie avec Nadine, une femme dont les ambitions dépassent ses scrupules, Laurent découvre que les apparences sont souvent trompeuses et que même les alliances les plus solides peuvent se révéler fragiles. Il devra alors choisir entre le chemin de la rédemption et celui de la destruction.

Chapitre 1 Chapitre 1

Le dos légèrement voûté, Davis, avec ses mains rugueuses de vieil homme, tenait précautionneusement le skateboard tout en fixant la grande fenêtre de son petit atelier. L'endroit, baigné par la lumière d'un soleil estival, semblait être un désordre organisé qui plaisait à ce vieux bricoleur. L'atelier abritait un établi mal ajusté, un escabeau en bois vermoulu à l'aspect dangereux, et des étagères en sapin fixées de travers.

Sur l'établi, un fouillis d'outils - scies, serpes, couteaux, lames, ciseaux à bois, papiers de verre -, ainsi que mille autres petites choses de menuisier, étaient éparpillés. Une grande table en inox, appuyée contre un mur, était encombrée de potentiomètres, transducteurs, transformateurs, capteurs, et hydrophones, tous assoupis sous la chaleur. Près de la fenêtre, un télescope d'excellente qualité observait le ciel, tandis que des bobines de fils de cuivre et des câbles multicolores jonchaient le sol. Un vieil ordinateur, aussi ancien que Davis lui-même, trônait sur un bureau d'angle, et un tableau couvert de formules chimiques ornait un des murs.

Davis, un homme âgé à la chevelure grisonnante et éparse, portait toujours une grande blouse bleue, la même teinte que le ciel. Ce jour-là, à cause de la chaleur, elle était ouverte, et le bas flottait légèrement dans l'air poussiéreux de l'atelier. L'homme posa doucement le skateboard sur un coin de l'établi, jetant un long regard sur cet objet qui était devenu son obsession. Il en était convaincu, son invention allait fonctionner. Des années de réflexion, des mois de calculs, de mesures et de soudure s'étaient écoulés. Aujourd'hui, c'était le grand jour; il devait convaincre Sylvia, lui faire comprendre, l'initier à son projet. Un sourire s'épanouit sur son visage alors qu'il apercevait sa fille arriver à travers la vitre. Il ouvrit grand la fenêtre, les volets frappant le mur.

- Ah, te voilà enfin ! Entre, ma chérie.

Sylvia, une jolie blonde aux yeux bleu-vert, fit son entrée, repoussant d'un coup de pied une planche qui traînait.

- Papa, qu'est-ce que tu veux ? J'allais me baigner à Châlain, protesta Sylvia.

- Une jeune fille aussi belle que toi ne devrait pas avoir ce visage renfrogné, un sourire serait bien plus agréable. Quatorze ans, et toujours dans l'âge ingrat !

- Mais papa, j'aurai bientôt quinze ans ! Et d'abord, tu n'y connais rien en éducation, tu es trop vieux pour ça ! Tu te rends compte que tu as l'âge des papis ?

- Je sais, balbutia Davis, j'ai eu un enfant à plus de soixante ans, mais est-ce vraiment ma faute ? Ta mère était si belle, si jeune... C'est justement d'elle que je voulais te parler.

- Laisse maman tranquille, elle est partie.

Le visage du vieil homme se ferma brusquement. Ses yeux se perdirent dans le ciel, puis se baissèrent vers le sol, pour enfin se poser sur sa fille. Quand il regardait les nuages, ses yeux devenaient gris et humides, mais lorsqu'ils se posaient sur Sylvia, ils prenaient une teinte bleue, douce et brillante.

- Ta mère est partie, c'est vrai. Elle est morte parce qu'elle fumait trop ! Et ce n'est pas faute de l'avoir avertie !

Davis se lança alors dans un monologue sur l'absence de sa femme, la maladie, et la mort, ce qui ennuyait profondément Sylvia.

- Bon, papa, j'y vais.

- Non, surtout pas ! S'écria le vieil homme en attrapant la manche de sa fille, prête à partir. J'ai quelque chose d'extraordinaire à te montrer, une proposition incroyable. Tu vas adorer, j'en suis certain.

Davis prit le skateboard.

- Tu vois, ma chérie, toi qui adores le skate, j'ai fabriqué un longboard pour toi. Il est vraiment grand, près de deux mètres. Je sais, ce n'est pas commun, mais il est aussi assez large pour que tu puisses dormir dessus.

- Tes inventions sont souvent étranges, papa, mais là, c'est vraiment absurde ! Pourquoi voudrais-tu que je dorme là-dessus ?

- S'il te plaît, ma chérie, ne m'interromps plus, pour l'amour du ciel ! Tout ce que je vais te dire te semblera peut-être extravagant, mais fais-moi confiance, tu sais de quoi je suis capable.

- Parfois du meilleur, mais souvent, très souvent du pire ! Je ne sais pas si ce sont tes inventions qui te font perdre la tête ou l'inverse, mais...

- Cette fois-ci, écoute-moi vraiment, sinon je vais me fâcher !

Après avoir posé un bout du skate géant sur l'établi et gardant l'autre en main, Davis fixa intensément sa fille.

- J'ai conçu cet engin pour que tu puisses retrouver ta mère. Elle est là-haut, dans le ciel, près de Dieu et de la Vierge Marie.

Sylvia vivait seule avec son père, mais elle était rarement à la maison. Pendant les vacances, elle passait son temps avec ses copines. Les journées ensoleillées étaient réservées aux baignades au lac et aux séances de skate, les jours de pluie, c'était shopping ou iPad, et toujours du skate. Son père l'adorait, mais il était tellement absorbé par ses recherches et ses inventions qu'il en oubliait souvent sa fille. Cet atelier avait détruit tant de moments de tendresse !

Sylvia connaissait bien les moments de folie de son père, mais elle savait que la passion de ce dernier, bien que désordonnée et irrationnelle, était toujours motivée par l'envie de réussir des projets hors du commun. Cependant, l'idée de l'envoyer dans le ciel chercher sa mère en skateboard était un pas trop loin. Sylvia était décidée à réprimander son père.

- Papa, je sais que tu es un peu cinglé, que tes inventions farfelues te montent à la tête, mais là, tu délires complètement ! Laisse maman en paix, et un skate volant, franchement !

Sylvia regarda son père d'un air incrédule, ses sourcils se haussant d'absurdité. Le vieil homme remarqua l'agacement de sa fille dans ses yeux.

- Ce longboard peut voler. Je ne vais pas te donner trop de détails, je sais que la science ne t'intéresse pas beaucoup, mais je vais aller à l'essentiel pour que tu puisses l'utiliser sans problème. Cette planche que j'ai mise au point, elle peut voler.

Le vieil homme retourna le skate pour montrer le dessous.

- Les roulettes te serviront juste pour décoller, et les coussins d'air que j'ai ajoutés te permettront de glisser sur les nuages. Comme c'est un longboard, tu n'as plus besoin de poser un pied à terre pour te propulser, les mouvements de ton corps suffiront. Ma technique est un mélange de nanostructures, de rayons laser et de vapeur d'eau pour produire l'énergie cinétique nécessaire.

Sylvia écoutait attentivement, ses yeux écarquillés, suivant chaque geste de son père. Le vieil homme se tourna vers la table en inox et saisit une combinaison blanche.

- Si tu vas dans les nuages comme je l'espère, tu devras enfiler cette tenue. Elle est recouverte d'un matériau nanocristallin qui capte les rayons solaires. Un laser concentrera l'énergie sur ton skate, qui alimentera le moteur miniature situé à l'arrière. Grâce aux nanotechnologies, j'ai réussi à faire en sorte que le moteur utilise un minimum de vapeur d'eau pour générer l'énergie nécessaire pour te maintenir en l'air. Ce longboard restera stable et glissera à la vitesse de ton choix, selon tes mouvements.

Le vieil homme, dans un état d'euphorie, tremblant de tous ses membres, s'emballait, essayant d'entraîner sa fille dans son enthousiasme.

- Tu vois, ma chérie, j'ai inventé la planche magique, le tapis volant des contes des mille et une nuits.

- Mais papa, pourquoi ne vas-tu pas toi-même dans les nuages ?

- Parce que je suis trop lourd. L'énergie pour maintenir le skate en l'air n'est pas assez puissante. Toi, ma chérie, avec ton poids plume, tu n'auras aucun problème. Et puis, contrairement à toi, je ne sais pas tenir sur un skate !

Sylvia connaissait le génie de son père. Elle avait confiance en lui, mais cette histoire à dormir debout, de retrouver sa mère dans le ciel, c'était du grand n'importe quoi !

Après des heures d'explications interminables et les assurances que le projet était absolument sûr, Sylvia se laissait presque convaincre. Elle ne se faisait aucune illusion de retrouver sa mère au paradis, elle n'était pas aussi délirante que son père. Mais l'idée d'une telle aventure la séduisait. Sylvia adorait voyager et l'idée de récolter la gloire d'une telle expédition la remplissait de fierté. Elle pourrait enfin se sentir supérieure à ses amis, son audace serait reconnue par tous, et le génie de son père acclamé. Elle imaginait déjà la jalousie de ses copines et cela lui plaisait énormément.

- Tu es sûre que tu retrouveras maman, hein? Dis-moi que tu vas nous la ramener, s'il te plaît?

Chapitre 2 Chapitre 2

Cette demande désespérée de son père ne motivait pas vraiment Sylvia. Cependant, une vague de tendresse la traversa, et ses yeux s'humidifièrent légèrement. Elle s'approcha de son vieux père, déposa un baiser long et doux sur sa joue, et murmura :

- Papa, je te promets, je partirai dans les nuages.

Enthousiasmé, le père se lança alors dans une explication complète et passionnée.

- Pour décoller, il te faudra une pente longue et assez inclinée, de plusieurs centaines de mètres. À cause du moteur, tu devras rester sur les nuages en permanence pour recharger en vapeur d'eau. Il faudra éviter les zones anticycloniques, mais tu pourras sauter d'un nuage à l'autre en utilisant une technique de contorsion particulière, permettant des bonds de plusieurs kilomètres. Le skate est équipé d'aérofreins sophistiqués, donc l'atterrissage sera facile. Des pilules alimentaires te permettront de tenir quelques jours en autonomie. Quand tu seras fatiguée, tu pourras te reposer sur ton longboard. On communiquera par ondes radio, le système est fixé sur ta combinaison.

- Je pars quand, papa?

- Juste un peu d'entraînement pour maîtriser ta nouvelle planche et tu seras prête à t'envoler dans deux jours. Pour le décollage, on ira au col de la Faucille, la piste de luge d'été est suffisamment longue et inclinée.

Le lendemain, dès l'aube, les préparatifs commencèrent. Le vieux scientifique donnait des conseils avec un enthousiasme débordant. Sylvia glissait avec aisance sur sa longue planche, pendant que Davis marchait à côté, tenant la main de sa fille. Il était impossible de manœuvrer sur la terre ferme avec cette planche conçue pour voler. De l'autre main, il mimait le mouvement idéal que sa fille devait reproduire, ses doigts déformés pianotant dans l'air, tandis que ses lèvres craquelées murmuraient des recommandations constantes.

Le surlendemain, sous un ciel bleu parsemé de quelques cumulus, la journée était parfaite pour s'envoler. Les montagnes du Jura offraient un panorama magnifique depuis les sommets du col de la Faucille. À l'est, la chaîne des Alpes se dévoilait, le Mont-Blanc, majestueux, semblait à la fois si proche et si lointain. Plus bas, presque à la verticale, la ville de Gex dormait encore, tandis que Genève, plus loin, s'éveillait dans la brume matinale. Le lac immense rivalisait avec le ciel, ses contours rappelant les cartes de géographie. À l'ouest, les montagnes de sapins se blottissaient ensemble pour s'endormir au bord du Doubs. Plus au nord, la Dôle, avec son sommet dégarni, saluait ce couple un peu fou sur le dos du Montrond.

- Regarde ma chérie, s'exclama le vieux père, tu es déjà presque au ciel. Tout est si petit en bas, on dirait une vue depuis un avion, on ne voit même pas les gens, seulement de minuscules toits rouges et des bouts de prairies, comme des petites fraises sur un gâteau à la menthe. C'est un véritable délice.

Sylvia haussa les épaules, tourna le dos, mais sentant l'angoisse mêlée à l'excitation, elle se dirigea vers le sommet de la piste de luge. Sa combinaison blanche et brillante scintillait sous les premiers rayons du soleil. Elle ressemblait à l'archange Raphaël, protecteur des voyageurs, surveillant la terre avant de s'élancer vers les cieux. Les pieds sur le longboard, les yeux dans le vide, elle hésitait. Son père, derrière elle, posa sa main rugueuse sur l'épaule de sa fille, embrassa ses cheveux blonds d'un baiser léger, et les yeux humides, murmura :

- Tout ira bien, ma chérie, aie confiance. Je t'aime. Et pour l'amour du ciel, ramène maman.

Sylvia, inquiète, se retourna et embrassa son père. Puis, sans hésiter, elle s'élança sur la piste en spirale, le bruit sourd des roulettes sur la ferraille s'éloignant rapidement. Davis, impuissant, regarda la descente jusqu'à ce qu'il ne puisse plus rien voir, puis repéra finalement l'objet volant s'élevant vers les nuages. Quelques instants plus tard, un point brillant se confondait avec l'horizon ensoleillé, et au-delà, un rêve prenait forme dans le vertige et les nuages. Le vieux fou leva alors les bras vers le ciel et cria de toutes ses forces : « Bon voyage, ma chérie ! Je t'aime. »

Davis courut ensuite jusqu'à sa voiture pour retourner à son atelier, où était installé son émetteur-récepteur. Peu importaient les radars et la police, il parcourut la distance entre la Faucille et Champagnole en moins d'une heure. De retour à l'atelier, il brancha l'émetteur.

- Allo! Ma chérie, tu m'entends?

- Impeccable, papa, je suis sur un gros cumulus, tout va bien, c'est génial!

- Maintenant, cherche des nuages encore plus hauts, toujours plus hauts. Regarde autour de toi, trouve les anges, demande-leur le chemin vers l'infini, ils te guideront jusqu'à maman.

Davis avait promis de ne pas trop déranger sa fille pour la laisser tranquille dans sa quête divine. Il la rappellerait ce soir. Sylvia, quant à elle, n'avait qu'une idée en tête : profiter de cette expérience unique sur son skate révolutionnaire. Surdouée et en avance sur son âge, elle comptait passer son baccalauréat l'année suivante et devenir pilote de ligne. Se déplacer ainsi de manière autonome lui paraissait être une initiation grisante.

Suivant les conseils de son père, elle devait suivre le vent. En altitude, celui-ci, souvent violent, ralentissait parfois la progression du longboard. Mais, poussée par la bise, elle glissait rapidement, restant en bordure du cumulus pour mieux admirer le spectacle terrestre. Avec des mouvements de hanches fluides, les bras écartés dans un équilibre parfait, Sylvia respirait un air pur et écoutait le silence immense.

Pendant ce temps, devant l'atelier, le vieux Davis, assis sur un banc, scrutait le ciel, savourant son succès. Sa fille était là-haut, parmi les nuages et les rêves. Il se perdait dans ses pensées. En ce jour béni, le ciel semblait plus grand, l'infini à portée de main. Le vieux se souvenait de Victor Hugo : « Le firmament est plein de la vaste clarté, tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté ».

Les cumulus se faisaient plus nombreux. Le vieux voyait les nuages glisser lentement, semblables à des morceaux de meringue fraîche, des cadeaux sucrés envoyés par Dieu. Mais ces présents étaient insaisissables, comme souvent quand on croit que l'éternel nous couvre de bienfaits. Davis voyait le diable approcher, un bras long tendu en avant, l'autre recroquevillé sous son ventre. Le démon borgne portait une corne brisée, une fourche tordue, et une longue queue serpentine. Bientôt, le long bras se détacha et se dissipa dans le ciel, la corne perça l'œil, la queue s'effilocha, puis la fourche s'enfonça dans le ventre du diable. Le vieux observait son agonie. Sa fille, là-haut, avait sûrement terrassé le démon.

Autour du diable vaincu, des petits nuages dansaient. Une sirène échevelée fit brusquement le grand écart, ce qui intrigua le vieux. Un caniche laiteux mal coiffé tenait par la patte une fée vêtue de blanc. Un cavalier, plus proche du dragon, effleura la fée. Une joyeuse farandole se forma autour du cadavre. Le diable s'effondra en morceaux de nuages blancs. La petite fée était encore là, debout au bord de la piste. Est-ce sa baguette magique qui avait transformé le diable en doux petits anges?

Chapitre 3 Chapitre 3

La soirée approchait, et le ciel avait perdu ses nuages, ses anges, et sa danse céleste. Le bleu turquoise et le jaune doré dominaient, apportant à la fois calme et une certaine inquiétude. Le vieux se redressa péniblement du banc, ses articulations douloureuses protestant à chaque mouvement. Une main appuyée sur le bas de son dos, il se dirigea vers l'atelier, s'approcha de la fenêtre, et tourna le bouton de l'émetteur.

- Allo, ma chérie ! Je m'inquiète, il n'y a plus un seul nuage dans le ciel. Où es-tu passée ?

Le silence répondit à son appel, et l'angoisse monta en lui.

- Par pitié, réponds-moi !

Avec une voix plus douce, mais les yeux embués, il ajouta :

- Peut-être que tu m'entends, mais tu ne peux pas me répondre. Je te rappelle que pour maintenir une bonne communication, il faut rester en contact avec les nuages. Sans vapeur d'eau, tu manques d'énergie pour utiliser la radio.

Toujours aucune réponse. L'inquiétude se transforma en véritable panique. "J'ai déjà perdu ma femme, Claudine, je ne veux pas perdre Sylvia, ma fille... Oh mon Dieu, non, pas ça !"

- Allo papa !

Le visage du vieux s'éclaira, puis son corps épuisé s'effondra sur une chaise, trop submergé par l'émotion.

- Je ne pouvais pas te répondre, expliqua Sylvia, j'étais en train de bondir d'un nuage à un autre.

- Mais il n'y a plus de nuages. Où es-tu ?

- Je suis déjà très loin, très haut, papa. En fait, je vois même la mer ou l'océan depuis ici.

- Mon Dieu ! Ne t'aventure pas au-dessus de l'océan, car s'il n'y a plus de nuages, tu devras atterrir, et là, c'est la noyade assurée !

- Je ne suis pas stupide, papa. Je le sais bien. Mais je veux m'entraîner à voler plus haut, à glisser plus vite au ras des montagnes, je veux des sensations fortes, je veux voler comme un avion, je veux du sport de haut niveau.

Le père ressentit une pointe de déception devant l'attitude de sa fille. Il ne souhaitait pas qu'elle devienne prétentieuse et trop pragmatique. Il aurait préféré une enfant sensible et romantique, à son image. D'un ton légèrement sarcastique, il répliqua :

- C'est vrai que tu fais du sport de haut niveau en ce moment. Mais surtout, ma chérie, lève les yeux vers le ciel, vers les étoiles, pour retrouver ta maman. Plus tôt, j'ai cru voir des anges dans le ciel, et même le diable. Est-ce toi qui as tué le démon ? Est-ce toi, la fée qui dansait avec le cavalier-dragon ?

- Papa, arrête tes histoires folles. Je vais m'allonger sur ma planche et essayer de dormir, je suis épuisée.

- Je t'embrasse ma chérie. Moi aussi, je vais aller dormir. Cette journée m'a complètement lessivé.

Sylvia se réveilla en pleine nuit. Malgré sa combinaison, elle ressentait un froid pénétrant. Elle ne cessait de se retourner sur sa planche. Le ciel noir, sans lune, était parsemé d'étoiles brillantes, et elle pouvait voir les lumières clignotantes des avions de ligne qui passaient parfois si près qu'elle distinguait leurs ombres massives. Elle s'amusait à deviner de quel type d'avion il s'agissait : Airbus, Boeing... Quand elle fermait les yeux, elle repensait à sa journée dans les airs. Bien que passionnante, elle s'était rapidement lassée. Quand elle plongeait dans les nuages, elle ne voyait que de la brume et du gris, et lorsqu'elle glissait sur les cumulus, le soleil la brûlait, sans rien d'autre à observer que les traînées blanches des avions formant des cirrus artificiels.

Soudain, un Boeing passa si près qu'une idée folle traversa son esprit. Sans réfléchir, elle bondit et s'accrocha au fuselage de l'avion, tel un agent secret dans un film. Plaquée contre une aile du Boeing, les mains agrippées au métal froid, les pieds bien calés sur sa planche, elle affrontait les vents d'altitude et le froid grâce à sa combinaison sophistiquée. Le temps semblait s'étirer interminablement, mais elle tenait bon, sachant qu'en cas de besoin, elle pourrait toujours sauter à nouveau sur les nuages.

Sylvia, passionnée par l'aviation, avait identifié l'appareil : c'était un long-courrier. Le soleil se levait devant l'avion, ils se dirigeaient donc vers l'est. La journée entière se déroula ainsi, le Boeing traversant des turbulences, plongeant dans l'épaisseur des nuages pour en ressortir sous un soleil éclatant. Sylvia, accrochée à l'aile, observait peu les montagnes blanches de stratocumulus. En fin de journée, l'avion amorça enfin sa descente. Alors que l'allure ralentissait, Sylvia put relever la tête et jeter un coup d'œil autour d'elle. Sous l'avion, une immense ville s'étendait, et plus loin, des montagnes verdoyantes et rocailleuses, avec un long chemin blanc serpentant sur les sommets. "Bon sang, c'est sûrement la grande muraille de Chine !", murmura Sylvia, partagée entre excitation et appréhension.

L'avion atterrit sur une piste alors que le crépuscule teintait le ciel d'un bleu marine velouté. Sylvia savait qu'elle ne pourrait rester discrète longtemps sur le tarmac, et son longboard manquait d'énergie pour s'envoler sans vapeur d'eau. Elle tenta alors une manœuvre audacieuse. Alors que l'avion roulait encore sur la piste, elle s'élança sur sa planche, frôla l'arrière des réacteurs pour capter la vapeur émise par le Boeing. Pari réussi ! Le skate prit de l'altitude, et dans un mouvement habile de hanches, Sylvia se propulsa à une vingtaine de kilomètres plus loin, juste au-dessus de la grande ville.

Mais l'énergie de sa planche s'épuisait déjà, il fallait se poser rapidement. Les habitants de la rue Bëijïngxi, en banlieue de Pékin, virent une étrange silhouette en combinaison lumineuse tenter un atterrissage parmi les tricycles, voitures, vélos et passants. Sylvia, après quelques mouvements gracieux entre les obstacles, tourna brusquement son engin, la main droite cherchant l'air derrière elle pour garder son équilibre. Le skate s'arrêta dans un bruit sec et précis.

Il était tard dans l'après-midi et le ciel, vidé de ses nuages, de ses anges, et de leur ronde céleste, se teintait désormais d'un mélange de bleu turquoise et de jaune d'or, un spectacle à la fois apaisant et angoissant. Le vieil homme, lentement, déplia son corps usé par les rhumatismes pour se lever du banc. D'une main appuyée sur ses reins endoloris, il pénétra dans l'atelier, se dirigea vers la fenêtre, et tourna le bouton de l'émetteur.

- Allo, ma chérie ! Je commence à m'inquiéter, le ciel est vide de nuages. Où es-tu ?

Aucune réponse. L'agitation du vieux monta d'un cran, l'angoisse se faisait sentir.

- Pour l'amour du ciel, réponds-moi !

Puis, avec une voix plus douce et résignée, les yeux légèrement humides, il ajouta :

- Peut-être que tu m'entends, mais que tu ne peux pas me répondre. Souviens-toi, pour que la communication fonctionne, il faut rester en contact avec les nuages. Sans vapeur d'eau, tu n'as pas assez d'énergie pour émettre.

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