Avant-propos
« Pourquoi veux-tu écrire cette histoire ? Que recherches-tu ? Que veux-tu raconter ? » me demande-t-elle.
Elle perçoit quelque chose. Derrière les phrases, au contour des mots. Une imperceptible forme, un message qui ne demande qu'à apparaître. « Quel est-il ? Quel est ton combat ? »
Il n'y a pas de combat.
Je veux témoigner. Parler. Je veux partager l'histoire de mon processus de résilience, expliquer en quoi cet événement traumatique est devenu, grâce au temps, quelque chose de constructif. Enseignant. Il m'apprend : de moi, de mes émotions. Il me pousse à me regarder au-delà des limites de mon corps. Une vue de l'esprit.
Mais ce témoignage, il n'est d'abord qu'une histoire. Ce qui m'est arrivé, de façon si soudaine et brutale, est un événement de vie parmi d'autres, les précédents et les futurs. Il est immense dans mon esprit, dans ma vie. Il est un marqueur temps que je ne pourrai jamais ni déplacer ni effacer. Chaque 25 novembre me le rappelle, malgré les années qui défilent inlassablement. Il est comme un fil d'Ariane du reste de ma vie. Il s'estompera, sûrement, certainement. Avec du temps, toujours plus et beaucoup plus de temps. Mais il est minime aussi, au regard d'autres vécus, d'autres histoires. Qu'est-ce que mon traumatisme face à ces violences directes que tant de femmes subissent ? Face à celui d'une mère qui perd son enfant ? Face à la mort, cette grande déferlante ? Mon traumatisme n'est rien. Il n'est qu'une belle histoire que l'on raconte le soir avant de s'endormir, puisque c'est une histoire qui finit bien. Et les histoires qui finissent bien, elles sont agréables à écouter.
Qu'est mon traumatisme face à la violence quotidienne d'un harcèlement ? Face à l'épreuve de la Terre qui pleure ? Face à ces enfants aux genoux déchirés et aux guenilles crasseuses, ou peut-être l'inverse, qui vivent leur innocence, bercés par la douce musique des bombardements qui retombent en écho du village voisin ? Qui s'endorment chaque soir sans savoir s'ils se réveilleront le lendemain ? Qu'est mon témoignage face à la misère d'un homme, qui a perdu son travail, sa maison, et qui vit son temps à errer dans la rue, à la recherche d'un quelconque abri pour lutter contre les gouttes de pluie qui s'écrasent contre son front, à la recherche d'un brin de chaleur qui lui permettra de faire sécher ses chaussettes détrempées ?
Il n'y a de place pour aucun apitoiement. Mon message n'est pas celui-ci, et je n'en ai rien à partager, Dieu m'en préserve.
« Mais alors, pourquoi écris-tu du coup ? Qu'est-ce que tu fais ? C'est une catharsis ? »
Je ne sais pas. Avais-je besoind'écrire ?
Les pages à venir ne sont pas l'écho d'un besoin intrinsèque de me vider l'esprit de ces mots-là. Je n'ai pas cherché à ce qu'ils trouvent une place sur le papier pour apaiser mes nuits. J'ai eu envie de prendre la plume pour me libérer, mais pas du traumatisme, non. Pas de la violence, non, bien qu'ils aient tous deux été bien présents. Me libérer des émotions.
C'est pour cela que j'écris : pour enclencher mon processus d'analyse émotionnelle, pour poser le détail chirurgical de l'instant et du moment, pour illustrer. J'ai vécu et je vis encore cette sacro-sainte résilience. Elle durera le temps de ma vie.
Mon histoire peut être lue comme une sorte d'étude de cas. Et si essayer de comprendre par l'exemple comment les émotions se sont animées permettait, finalement, de percevoir comment le corps et le cœur peuvent aller mieux, résonner de nouveau dans une même tonalité ?
Nous traversons tous des événements de vie. Des ruptures. Des difficultés. Des problèmes. Des traumatismes, des chocs. Et beaucoup d'entre nous arriveront à s'en sortir. Les voies sont nombreuses : le temps, tout simplement et en premier lieu. Il est notre meilleur allié, notre atout majeur, la carte As de notre jeu. Les médicaments, parfois, la thérapie, aussi. Mais au-delà de tout cela, notre meilleur atout, c'est nous. Notre force, et elle se niche en nous, ne demande qu'à être activée. Elle ne demande qu'à éclore au jour, qu'à être libérée. D'une brèche dans le barrage, l'eau s'écoulera bientôt comme une vague déferlante et assourdissante. C'est la force de nos émotions.
Au contraire du traumatisme qui est, lui, si intime, si dépendant du temps, de la personne, de l'intensité et du choc : les émotions, nous les partageons. Toutes, et tous. Elles sont universelles et dépassent les mots, les pays, les cultures. Ce sont elles, la clé du système.
Puisse chaque personne confrontée à un événement de vie se retrouver dans un moment, une ligne, une page... une émotion. La vivre aussi. S'y retrouver dans un partage de sens. L'identifier en elle, qui sait ? La reconnaître.
Ce sera déjà un grand pas. Reconnaître son émotion. Savoir qu'elle existe, là, enfouie. On peut ensuite décider de lui ouvrir la porte, ou de la garder encore un peu enfermée. Car au moins, sous clé, on sait qu'elle ne fera pas de mal. En tout cas, elle est maîtrisée. Car une fois l'émotion sortie, qui sait ce qu'elle produira ? Qui sait la forme qu'elle choisira d'incarner ? Qui sait si elle sera douce, violente ou amère ? Est-ce qu'elle nous anéantira ? Est-ce qu'elle sera envahissante, douce ou polie ? Et puis, le temps aidera. Si nous avons identifié cette émotion en nous, nous pourrons prendre le temps de la regarder par le trou de la serrure. Juste un peu, une seconde. Pour la découvrir, la connaître. Pour l'apprendre. Pour la comprendre. Pour... l'apprivoiser. Jusqu'à ce jour où nous nous sentirons suffisamment sécures pour lui permettre de sortir. On ajourera la porte, juste à peine entrebâillée, pour qu'elle se faufile. En maîtrisant. Et puis finalement, elle ne s'en ira pas bien loin. Elle tourbillonnera autour de nous. L'émotion est apprivoisée. Elle devient nôtre, elle devient nous. Nous ne faisons plus qu'un.
Et c'est ainsi que le cheminement se fait, étape par étape, pas à pas. C'est ainsi que le processus de résilience, jusqu'alors grand mot, devient une réalité accessible.
Nos histoires diffèrent toutes. Nos façons de les vivre aussi. Je me veux être témoin d'un vécu et de la façon dont on peut, peut-être un peu, mobiliser nos ressources internes, nous sentir capables d'affronter nos propres démons, autoriser nos émotions à faire pleinement partie de nous puisque c'est ainsi que l'on peut – que je suis parvenue – à mieux me comprendre et à mieux accepter, à vivre avec quelque chose que je n'ai pas choisi et que j'aurais préféré ne jamais avoir eu à rencontrer.
Certains passages ont été plus durs que d'autres à écrire. Mes larmes ont coulé au moment de revisiter lascène. Impossible de faire semblant que demander à mes proches de me parler de leur vécu n'a pas été une véritable épreuve à chaque instant. Et chacun l'a vécue à sa manière : mon mari, qui ne voulait pas jouer le jeu. À quoi bon ressasser le passé ? Ne va-t-on pas déterrer de vieux souvenirs ? Est-on vraiment obligés de le faire ? Mon père, avec son habituelle réserve. Mais quelles étaient tes émotions ? Mes émotions ? Je me souviens d'un moment. Tenons-nous-en aux faits ! Sous contrôle. Ma mère, qui pleurait avant même que je ne lui pose des questions. Bouleversée. Mais pour nous tous, que d'apaisement, une fois l'épreuve passée. La mise en mot, détricoter le fil, aller le tirer, voir jusqu'où il nous mène. Revivre ce moment dans un espace sécure, celui que l'on choisit, pas celui que la vie nous impose. Prendre le temps d'identifier ce qui s'est passé. Ce qui nous est passé par la tête, par le corps, par le cœur. Le comprendre. Apprivoiser encore une fois ce que l'on a préféré mettre à distance parce que tant qu'on ne l'avait pas identifié, c'était soit trop loin, soit trop près de nous, en tout cas jamais au bon endroit et jamais comme on le veut.
Rompre le schéma selon lequel il s'agit de mettre le couvercle sur la casserole et laisser bouillir en dessous. Cette histoire nous a amenés à soulever le couvercle, et à le faire en toute conscience. Le lieu, le moment, l'espace, tout était choisi. Anticipé. Planifié. Pour être sûrs d'être prêts. Et surtout, ce couvercle, on l'a soulevé ensemble. Bien sûr nos casseroles ne sont pas les mêmes, bien sûr nos vécus sont différents, mais personne n'est là pour comparer l'intensité du préjudice vécu à celui des autres. C'est bien trop intime et personnel. L'écoute et le recueil des émotions se sont faits dans le plus grand respect tacite des histoires des uns et des autres.
Et c'est ainsi que je veux vous la raconter, cette histoire. Mon histoire, mais aussi la nôtre, et peut-être un peu la vôtre.
1
Elina
Fontenay-sur-Loire, mardi 25 novembre 2014, 7 h
Sept heures. Le réveil sonne. J'ai pourtant pris soin de choisir une musique douce, qui m'extirpe de mes torpeurs avec autant de douceur que de détermination. Mais cette fois-ci encore, je lutte contre moi-même. Ma tête enfoncée dans l'oreiller, mon corps endolori des rêves de la nuit, et d'un vague coup de bras sur le réveil, je diffère. Cinq minutes de répit, je n'en demande pas plus. Juste le temps de recouvrer mes esprits, reprendre conscience, me souvenir de qui je suis.
Un petit cri. Tout fin, tout discret. Doux comme un filet d'eau, mais appuyé en même temps. Un de ceux qui ne nous laissent pas le choix : cinq minutes, c'était trop. Il m'appelle. Je me lève doucement, enfile mes chaussons, et d'un pas traînant, me glisse dans sa chambre. Il m'attend, les yeux levés vers moi, les bras déjà suppliants. « Maman ? » J'arrive. Je le prends dans mes bras et tout de suite, la matinée devient plus sucrée. Sept heures cinq. Plus le temps de lézarder, le timing est serré. Un jet d'eau froide sur le visage achève de me réveiller, quelques traits de maquillage, s'habiller, l'habiller. La routine est bien ancrée, mes gestes sont précis et prennent de la rapidité à chaque seconde qui passe. Aujourd'hui, je lui ai choisi ce petit pantalon jaune et le pull marin assorti qui lui vont si bien. Quand je l'habille, il gazouille. Il me regarde droit dans les yeux, il a envie de communiquer. Avec sa petite main potelée, il me fait le signe « manger ». Il a appris le langage des signes pour bébés et il adore. Ça lui permet d'exprimer ses envies, ses besoins. Il répète le geste, il veut être sûr que je l'ai bien compris. Je ris. Allons-y. Milan sur la hanche, je lance le café, chauffe le biberon, prépare quelques tartines, et le tour est joué. Derniers préparatifs et nous voici fin prêts pour cette nouvelle journée. Je lui couvre bien les oreilles car l'hiver arrive bientôt. La brume matinale me le rappelle dès l'instant où nous sortons. Je choisis son manteau gris, celui qui recouvre sa nuque quand je le ferme jusqu'en haut. Je l'installe à sa place et entre à mon tour dans la voiture. Juste avant que nous ne démarrions, mon téléphone sonne. Le moteur déjà vrombissant, je jette un œil avant de partir. Une petite notification indique que Jérôme, mon mari, m'écrit. « Joyeux anniversaire ! » Déjà lancée dans ma journée, j'avais oublié : c'est notre anniversaire de rencontre ! Il est parti tôt au travail, cette attention me touche. « Je rentre après le sport, joyeux anniversaire à toi aussi ! On se fera un bon petit dîner ». Je m'en veux un peu de ne pas y avoir pensé. Vraiment, les dates, ce n'est pas mon truc. Je les oublie toujours. Ça crispe mes proches, mais ça m'échappe. Le temps passe si vite, les jours défilent, c'est à peine le lundi que le jeudi est déjà là, le vendredi pointe à peine son nez que le week-end se termine déjà. Les mois se succèdent les uns aux autres et je ne prends pas le temps de regarder chaque moment. Mon quotidien est rythmé et soutenu, ça me rend plus vivante.
Les pneus crissent dans les cailloux, nous partons. Je dépose Milan à la crèche. « Tout va bien aujourd'hui ? » « Tout va bien, oui », répondé-je gaiement. Les auxiliaires de la crèche le surnomment « baby smile ». Il rigole tout le temps... Un dernier bisou, un signe de la main, et me voilà partie. « C'est son papa qui viendra le chercher ce soir. Bonne journée ! » Ma voix est claire, plutôt enjouée, malgré cette petite boule dans le ventre que je ressens chaque fois que je le quitte. Je sais pourtant bien que le temps passera vite, et que je vais bientôt le retrouver ! Mais à chaque fois, ces séparations me sont difficiles. Je ne parviens pas à me l'expliquer, c'est ainsi que je le ressens. Peut-être est-ce ma façon de vivre ma nouvelle maternité, après tout il n'a pas encore passé le cap de la première année. Je découvre l'amour filial, plus puissant que tout. Peut-être qu'il m'absorbe un peu. C'est tellement dense, tellement immense, c'est une émotion à la fois agréable et qui m'emplit de plénitude, mais c'est en même temps douloureux d'aimer à ce point. Je découvre le sens de la vie en devenant mère, aimer quelqu'un plus que n'importe qui d'autre, plus que soi-même, ça ne s'apprend pas dans les livres. Ça se vit. Pour ne pas trop penser à cette angoisse, je presse le pas. Le plus simple est de me réfugier dans les pensées de ma journée de travail à venir : faire monter le stress quotidien est le meilleur remède pour lutter contre le manque de lui. Pas très conventionnel comme méthode, mais efficace : c'est tout ce qui importe. Penser à la suite m'empêche de penser au présent : technique redoutable. En m'éloignant des grilles de la crèche, je sens bien que le sol est encore humide des pluies de la nuit. Le soleil tarde à se lever, le temps est maussade. Un long ciel grisâtre traîne sans présupposer qu'il laissera sa place au soleil. L'atmosphère est humide, froide. Nous sommes en novembre, le thermomètre arrivera peut-être à atteindre les dix degrés, qui sait ? Mes talons claquent sur le sol, je remonte mon manteau jusqu'au menton avant d'atteindre ma voiture.
Je démarre, et c'est parti. Sur la route, j'allume le poste de radio. Les informations finissent de me mettre en marche. Des agressions par-ci, un enjeu politique par-là, un passage en justice pour tel autre... rien ne marque significativement l'actualité. On finit presque par s'habituer à la litanie quotidienne des mauvaises nouvelles, on n'entendrait presque plus la violence derrière les nouvelles annoncées. Les informations paraissent loin, je ne me sens pas très concernée. Je laisse traîner ces voix en trame de fond, mais déjà je ne les écoute plus. Je pense à ma journée, à ce qui m'attend. Je pense à ma liste de choses à faire, aux collègues que je vais rejoindre. Je pense à mes réunions, à leur contenu. Je me prépare mentalement à cette nouvelle journée. Cette demi-heure de route me permet toujours d'arriver fraîche et disponible. J'arrive au travail à huit heures trente et les rendez-vous s'enchaînent. Des réunions, des coups de téléphone, quelques déplacements dans la ville pour me rendre d'un lieu à un autre. La pause déjeuner est furtive. Je grignote un sandwich dans ma voiture, seule. J'allonge mon siège, ferme ma portière à clé – sait-on jamais si quelqu'un de mal intentionné passait par là – et m'accorde quelques secondes de repos. Je n'arrive jamais à me reposer vraiment. Je suis déjà dans l'instant d'après sans même voir que les minutes ont défilé, et je me retrouve dans mon bureau pour la suite de la journée. Depuis deux ans que je suis en poste dans cette entreprise, j'ai demandé à faire repeindre mon bureau. J'ai choisi du jaune et de l'orange. Le peintre chargé de la tâche a levé un sourcil curieux sur si peu de goût, je me suis sentie légèrement obligée de lui expliquer que j'avais besoin d'un lieu de travail aux couleurs chaleureuses, vives, qui apporte de l'énergie. Bon. Je dois bien reconnaître maintenant que les couleurs sont criardes et que le rendu n'est pas celui que j'espérais. Ce n'est pas terrible. OK, c'est de mauvais goût. J'essaie de compenser en cachant les couleurs par quelques affiches, plannings, mémos divers. Pas très efficace.
On frappe à ma porte. C'est Christine. Elle a des questions. Je dois lui répondre, mais elle a toujours des questions, Christine. Je ne lui propose qu'une oreille distraite car elle parle beaucoup, Christine, mais en fait ça lui sert à se rassurer. Alors bon, même si ça me met en retard, je l'écoute et j'essaye de l'aider. Et puis, quoi qu'il en soit, quelques mails et réunions plus tard, cette journée ressemblera à celle d'hier et de demain. Les jours se confondent, et c'est tant mieux. Le temps passe vite, sans que je n'y accorde trop d'importance. Je ne crois pas tellement au temps : il ne m'appartient pas. Je le subis plus qu'autre chose, et j'aime à penser à la suite pour faire passer
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Elina
Nantes, mardi 25 novembre 2014, 18 h
Dix-huit heures, fin de journée. Je monte dans ma voiture, prends mon sac de sport. Comme à mon habitude, je me gare sur le bas-côté quelque part sur mon trajet, un endroit discret et à l'abri des regards pour me changer. Tout, sauf les vestiaires du club. Ils sentent le froid, l'humide, la transpiration. Je déteste y être. Ça me pique le nez, je me sens sale là-bas. Je guette dans mon rétroviseur si des voitures n'arrivent pas pour être sûre d'être bien cachée. J'enfile ma nouvelle tenue, flambant neuve. Les promotions récentes du magasin de sport ne m'ont pas échappé : nouveau k-way de sport, parfait pour ce soir, baskets de running rutilantes. J'étrenne le tout. Je rejoins le club, et c'est parti pour une séance de course à pied. Le coach annonce le planning : entraînement cardio pour aujourd'hui. Ce n'est pas ce que j'aime le plus, car il faut rester sur la piste autour du stade. Je préfère largement courir dans la nature, c'est bien plus dépaysant ! Mais la nuit tombe tôt, maintenant que nous avons changé d'heure, et il va me falloir patienter quelques mois avant de retrouver les chemins de terre. Chacun d'entre nous a paramétré son chronomètre afin de courir une distance déterminée en un temps prédéfini ; ce temps est celui qui nous permet d'être en vitesse optimale d'entraînement pour progresser rapidement. Je suis vite « dans le rouge », comme on dit dans le jargon. Je suis partie trop vite, j'ai présumé de mes capacités et le point de côté me guette. Heureusement, j'ai un mental de fer et je persévère. On dit souvent de moi que je suis très exigeante vis-à-vis de moi-même. Je ne m'autorise pas l'échec, pas l'approximation, pas le doute. Je dois être à la hauteur de mes propres attentes. Ça ne me réussit pas toujours, mais ça a le mérite de me faire aller toujours plus loin. J'arrive donc à boucler ma série qui consiste à courir dix fois trois cents mètres – non sans mal, mais avec succès. Après une heure trente d'effort et de nombreuses gouttes de sueur, l'entraînement prend fin. Je lance quelques au revoir, plutôt réservés. Cela ne fait que trois mois que j'ai rejoint ce club. Des petits groupes se forment toujours pour discuter après l'entraînement, d'une future course, du travail ou de la vie de famille. J'aimerais bien rester car il y a quelques personnes avec qui j'ai bien envie de sympathiser, avec qui je commence à nouer quelques liens. Mais ce soir, il fait froid, je préfère rentrer vite, et je dois bien admettre que la perspective d'un repas en amoureux m'enchante davantage.
« Envoie-moi un SMS quand tu pars », m'avait-il pourtant dit ! Comme à chaque fois, c'est notre petite routine, notre habitude. Ça sert à nous rassurer, c'est peut-être une façon de nous montrer qu'on tient l'un à l'autre. Mais ce soir-là, c'est différent. J'ai particulièrement hâte de rentrer. Il est déjà vingt heures, je sais que Jérôme a sûrement préparé un bon repas pour notre anniversaire. Je l'imagine dans la cuisine, il a déjà couché notre petit garçon. Il est devant les fourneaux en train de mijoter une sauce à base de tomates pour agrémenter un de ses plats. Il a sûrement dressé la table, et rehaussé nos couverts de deux verres à pied. Nous sommes mardi, mais exception sera faite, nous pourrons trinquer. Cette date en vaut la peine !
Je regarde l'heure sur le cadran de ma voiture : vingt heures onze. Il ne faut pas que je traîne, j'ai hâte de rentrer, prendre une douche et que l'on puisse se retrouver. Cette fois-ci vaudra bien une petite entorse à notre règlement, je pars, sans l'avertir.
J'arrive dans quelques minutes à peine...
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Elina
Proche Fontenay-sur-Loire, mardi 25 novembre 2014, 20 h 15
J'ai l'habitude de cette route, toujours la même. Je la prends tous les soirs, j'en connais chaque virage. Cette partie-ci du trajet surplombe une grande descente qui se fond ensuite dans la belle et vaste campagne qui mène jusqu'à chez nous. C'est ici que je quitte les derniers signes d'urbanisme, les feux et commerces, et que je me dirige vers les champs et routes isolées. Je prends le virage, et continue de rouler. Nous sommes en novembre. Il fait déjà nuit, mes phares sont allumés. Une petite bruine tombe, petit crachin automnal, si fin et discret que seul le bruit régulier de mes essuie-glaces me rappelle son existence. L'asphalte dégage encore les quelques rayons des dernières chaleurs avant l'hiver, les quelques degrés qu'il a emmagasinés toute la journée. La bruine vient réveiller la route qui s'exprime en produisant ce voile fin et opaque, ce brouillard qui me rappelle que l'hiver approche. J'ai l'impression de rouler dans un champ de coton. J'aime l'automne. Un peu plus loin sur la route, je sais qu'il y a cette belle maison envahie de lierre rouge, ce lierre qui vient réchauffer les tristes paysages pluvieux. Je ne la verrai pas, il fait déjà trop noir, mais je la sais là et cette seule idée me plaît. Un frisson me parcourt. Je ne me suis pas beaucoup couverte en sortant du sport, toute dans ma hâte de rentrer. Je le regrette un peu maintenant, j'aurais pu prendre le temps d'enfiler une veste. Je n'étais pas à une seconde près. Qu'importe, c'est chose faite. Je tends le bras pour augmenter légèrement le chauffage. Il n'aura certainement pas le temps de faire son effet, je ne suis plus qu'à quelques kilomètres de chez nous, mais le seul contact du souffle tiède sur mes mains me fait déjà du bien. Des champs à droite, des champs à gauche. Bientôt, j'arriverai à cette petite intersection de campagne, puis ce sera le moulin, et enfin après quelques autres centaines de mètres, notre hameau. Je ne roule ni trop vite ni trop doucement. Cette belle descente m'invite à prendre son rythme, mais je n'y succombe pas. Ce n'est pas l'envie qui me manque, mais l'énergie. Je me sens bien, reposée. Mon corps est gorgé des endorphines sécrétées pendant l'entraînement. Je ne suis pas à la recherche de nouvelles sensations, j'en suis déjà emplie. Je pense à tout cela, à la fin de ma route, mes pensées vaquent et mes yeux surveillent le chemin déjà trop connu.
Et tout d'un coup, c'est le choc.
Brutal.
Fort.
Soudain.
Je percute quelque chose. Je suis projetée en avant d'un coup sec, mes bras se crispent brusquement pour amortir le mouvement. Je ne sais pas où ni comment. Je ne vois rien, mais le bruit est sourd, mat. Je sursaute, mon esprit tente de rassembler rationnellement les dernières bribes d'informations. Je tente de distinguer quelque chose, de comprendre ce qui vient de se passer. Le choc m'a fait dévier de ma trajectoire. Je me retrouve déportée de l'autre côté, sur la voie d'en face. Je suis sur la voie opposée, je m'en rends compte au moment même où mon esprit commence à percuter : « un animal, j'ai sûrement écrasé un animal ». J'ai perdu un peu de vitesse, mais pas trop. Vite, je dois reprendre le contrôle ! Je ne comprends pas ce qui vient de se passer. J'ai heurté quelque chose, c'était dur, fort, mais je roule encore. Je ne vois rien. J'essaie de comprendre. Cela fait déjà une seconde que le choc a eu lieu. Une seconde, et le temps se décompose dans mon esprit. Du choc au constat, du constat à l'incompréhension, de l'incompréhension au balbutiement d'hypothèses, tout ça en une seconde.
Une seconde, et j'aperçois deux phares en face de moi. Brillants, éblouissants. Ils semblent sortir de nulle part. Une voiture, quelques mètres devant moi. L'impact frontal est imminent. Vite, il faut faire quelque chose !
« Freine, braque ! » me hurle mon cerveau.
Mes mains se crispent.
« Freine, braque ! » me hurle-t-il encore.
Mes mains serrent le volant jusqu'à le détruire.
Je sais déjà qu'il est trop tard.
Je sais déjà que, quoi qu'il arrive, je n'aurai pas le temps d'agir. Du hurlement de mon cerveau à la commande de mes mains pour tourner le volant (« pile ! »), du hurlement de mon cerveau à la commande de mes pieds pour m'arrêter (« freine ! »), il n'y a qu'une nanoseconde.
Mais je sais que c'est déjà trop long, une nanoseconde. Je sais que les deux phares en face de moi ne se détourneront pas. L'issue semble incontestable et irrévocable. Dans une autre nanoseconde, je vais percuter la voiture qui arrive à grande vitesse juste en face de moi.
Pendant cette nanoseconde-là, qui m'est à la fois bien trop courte pour réagir tout en étant paradoxalement très étendue, je le vois.
Mon bébé.
Il aura un an dans quelques jours. Son image m'apparaît soudainement, son joli visage tout rose, ses grosses joues de poupon, son sourire radieux aux lèvres.
Son visage est entouré d'un halo lumineux, qui empêche le noir de la nuit de se rappeler à moi.
J'ai juste le temps de penser : « c'est fini »
Je me rends compte que j'ai déjà renoncé, car j'ai compris ce qui va se passer. Je veux garder son image dans ma tête. Je ne veux rien voir d'autre. Il est tout ce qui compte. Tout mon corps se tend. Je ferme les yeux, serre la mâchoire, écrase mes doigts sur le volant. Je hurle à l'intérieur de moi-même, tellement fort que mes lèvres restent complètement raides et contractées. Le cri prend toute la place dans ma voiture. Mon corps est tendu comme du fer forgé, prêt à encaisser un impact qu'il ne supportera pas. Et je pense à lui de toutes mes forces. Son visage prend toute la place dans mes yeux murés.
Et c'est l'impact.