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Une promesse, une vie

Une promesse, une vie

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Le 27 août 1934, une émeute se déclare dans un bagne pour enfants à Belle-Île-en-Mer. Elle occasionne l'évasion de cinquante-six pupilles. Cinquante-cinq sont repris ; seul le petit Robert reste introuvable. Jules Martin, jeune reporter à « L'Encre Bleue », est témoin de cette chasse à l'enfant. Informé, le directeur du journal parisien décide de l'accompagner sur les lieux pour élucider cette affaire qui s'avère pleine de surprises. À PROPOS DE L'AUTEUR Annick Ferrière-Gaillot profite pleinement de sa retraite pour écrire des histoires à l'attention de ses petits-enfants. Sensible à l'enfance malheureuse et ayant découvert la maison de redressement de Belle-Île-en-Mer, elle a construit ce roman autour de ces petits déshérités emprisonnés.

Chapitre 1 No.1

À Pierre et à RaphaëlUne promesse affirme notre liberté, parce que tenir sa parole, ça ne dépend que de nous.

Hannah Arendt

Première partie

La vie, le malheur, l'isolement, l'abandon, la pauvreté

sont des champs de bataille qui ont leurs héros ; héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres.

Victor Hugo

Chapitre 1

Paris, mercredi 29 août 1934

Jules Martin enfourcha sa vieille bécane avec une fantastique agilité. Il se positionna en danseuse, pédala rapidement. Il devait arriver à L'Encre Bleue au plus vite. Il n'y avait pas une minute à perdre ! Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit se repassant, comme dans un film noir, les scènes cauchemardesques dont il avait été le témoin. Oui, le témoin en direct !

Alors que Jules passait dix jours de congés avec sa mère en Bretagne, d'où elle était originaire, un événement stupéfiant les contraignit à écourter leur séjour. Sans aucune hésitation, ils décidèrent de rentrer à Paris dès le lendemain.

Les jambes de pantalon en flanelle beige, bridées par des pinces à vélo, gonflaient sous l'effet de l'air qu'il déplaçait. Les rues désertes en ce matin tiède du mois d'août lui permettaient de circuler aisément.

À peine huit heures quand il franchit la porte de la réception du journal. L'ensemble du personnel n'avait pas encore embauché. Les deux femmes boutonnaient leur blouse bleue avant de s'installer à leur poste à l'accueil, orienté face à la porte d'entrée. Il les surnommait «les deux M». Marceline, sèche, strict chignon noir corbeau, le teint pâle, peu expansive, se révélait plutôt taciturne ; Madeleine, rondelette, cheveux blonds bouclés, regard pétillant, se montrait communicative. Enfin, les contraires ! Leurs caractères radicalement opposés ne les empêchaient pas de s'accorder à merveille. Elles s'appréciaient. Travailleuses, consciencieuses, elles se retrouvaient dans les tâches bien accomplies, n'hésitant pas à s'aider mutuellement.

Jules retira sa casquette à l'entrée. Avec un large sourire, il les salua d'une révérence. Il se présentait invariablement enjoué, drôle, dynamique. Il avait conquis, sans résistance, la sympathie de tous. Madeleine s'amusait de son tempérament espiègle, intrépide, séduite par sa joie de vivre. Marceline s'en agaçait.

- Salut « les deux M »! Alors, du neuf ici ?

- Mais... tu ne devais pas revenir lundi prochain ? s'étonna Madeleine.

- Si, seulement il faut que je m'entretienne avec le patron ce matin même ! Une affaire importante au plus haut point, d'une extrême urgence !

- Tout est toujours important et urgent avec vous, objecta Marceline, sans lever les yeux de la feuille blanche qu'elle s'appliquait à placer dans le chariot de sa machine à écrire.

- C'est que... voyez-vous ma chère, l'information est de taille. Elle va faire « la Une »et sans doute scandale !

Marceline haussa les épaules, commença à frapper sur son clavier sans même le regarder. Madeleine, intéressée, tenta de savoir...

- Je vais t'annoncer au rédacteur en chef. Monsieur Philémon est là, mais il ne reçoit personne avant dix heures. Tu risques de tourner en rond. À moins qu'assurément ta démarche en vaille la peine...

- Ah ! Madeleine, c'est une bombe ! Je fais la première page, garanti ! Appelle le patron, j'te dis !

Il ne semblait pas disposé à en dire davantage. Opiniâtre, le journaliste n'entendait pas partir tant qu'il n'aurait pas obtenu son entretien.

***

Jules Martin avait deux ans quand son père fut tué, dans la tranchée de Chattancourt en 1915. Depuis, il vivait avec sa mère restée seule depuis son veuvage.

À l'âge de douze ans, considéré comme soutien de famille, il quitta l'école pour travailler, apportant ainsi une aide financière au foyer.

En tant que veuve de guerre, madame Martin s'était vu attribuer, hormis une pension, une loge dans un élégant immeuble où elle remplissait les fonctions de gardienne. Le logement représentait une considérable commodité ; néanmoins, elle ne percevait qu'un modeste salaire.

Débrouillard, courageux, Jules avait démarché pour trouver un emploi. Un matin, il se présenta à L'Encre Bleue. Madeleine, émue par ce jeune et gentil garçon, l'annonça à monsieur Dunois, rédacteur en chef à l'époque, qui le reçut. Sensibilisé par son parcours, il l'engagea comme vendeur de rue. Chaque matin, sur les trottoirs de son secteur, il clamait, d'une voix claire, le titre principal du quotidien. Enthousiaste, d'humeur joyeuse, il échangeait quelques mots avec chacun. Son affabilité lui avait valu de gagner facilement sa place. En raison de sa mèche blonde rebelle et de son nom « Martin », il avait été surnommé affectueusement « Tintin ». Quelque temps après son embauche, Philémon décida de donner sa chance à ce garçon méritant, sympathique et intelligent. Il proposa de lui financer des cours. Des années en arrière, il s'était promis de venir en aide aux enfants et adolescents en difficulté. Il estimait Jules. Il suivait, avec intérêt, son évolution professionnelle.

***

Aujourd'hui, à vingt et un ans, Jules, nommé fait-diversier, se plaisait à rechercher, enquêter, apporter de l'inédit et de l'originalité à ses articles. Les sujets variés couvraient aussi bien un accident, un délit routier, qu'un cambriolage. Son métier le passionnait.

Madeleine finit par décrocher l'appareil téléphonique, donna deux tours de manivelle et enfonça la fiche sur le numéro « 1 » du tableau, correspondant au bureau du Directeur du journal. Monsieur Dunois de Millançay, entré comme journaliste, puis nommé rédacteur en chef, avait pris la direction du journal L'Encre Bleueen 1927.

***

Particulièrement abattu, Philémon gagna son bureau. Depuis le décès d'Anatole en hiver dernier, il devenait insomniaque. Il ressentait une fatigue inexplicable accompagnée de courbatures permanentes. Il admirait et aimait cet homme qui n'avait jamais failli à son rôle. Protecteur, encourageant, ce père de substitution lui avait insufflé la confiance, avait construit l'homme qu'il était devenu. Il lui devait tout. Ensemble, ils conversaient longuement, ils échangeaient leurs avis. Si parfois Philémon devait prendre une décision complexe, les conseils d'Anatole s'avéraient éclairés et justes. Il laissait un vide abyssal !

Philémon s'inquiétait aussi pour Léa qui se comportait étrangement. Une transformation, tant physique que morale, marquait ses traits, cernait ses yeux. Elle s'exprimait d'une voix monocorde, le regard souvent dans le vague. Apathique, elle semblait perdre goût à la vie. Elle ne se plaignait jamais, ne pleurait pas. Détachée de tout. Chaque soir, après son travail, il passait un moment avec elle, sans pour autant la divertir. Il lui parlait de ses projets, des enfants, de la Grange aux Oies...

Aucun éclat ne faisait plus briller ses yeux. Pour elle, l'avenir ne voulait plus rien dire. Le temps s'était arrêté ce funeste 14 février. Était-ce ce qu'on appelait la maladie de la langueur ? Et comment se soignait cette maladie ? Elle qui était si active « si jem'arrête, disait-elle, c'est que je meurs... »

Philémon se sentait désarmé. La nuit, les pensées accablantes encombraient son esprit. Les tourments le privaient de sommeil.

Adèle, son épouse, se rendait chez Léa lemardi après-midi, son jour de fermeture. Elle lui rapportait quelques courses alimentaires, s'occupait du linge. Elle ne restait jamais longtemps, percevant que sa visite la fatiguait plus qu'elle ne la désennuyait.

Depuis son arrivée au journal vers six heures, monsieur Dunois avait presque terminé la thermos de café apportée pour la journée. Selon son habitude, il commença par la revue de presse déposée, très tôt, sur son bureau. Il dépliait « Le Petit Parisien»quand son téléphone retentit... C'était inhabituel. Personne n'essayait de le contacter avant dix heures.

Il ne décrocha pas, sachant que si Léa voulait le joindre, Marceline le préviendrait.

***

Léa Dunois ressassait ses souvenirs inaltérés.

Ce dimanche-là, un chapiteau, dressé sur la place de Launay, abritait un plancher de danse, invitant les habitants à se divertir.

Anatole, jeune instituteur, muté depuis une année à La Grange aux Oies, se décida à sortir. La petite ville d'à côté offrait un après-midi dansant et il n'avait pas encore quitté le village depuis sa prise de fonction.

À son arrivée, il parcourut des yeux la salle.

Une estrade en bois entourait, sur trois côtés, la piste de danse recouverte d'un parquet lustré au savon noir. Des box, prévus pour quatre personnes, comprenaient deux bancs étroits se faisant face. Dans une de ces loges restreintes, il remarqua une charmante jeune fille ; accompagnée, vraisemblablement, par son père et sa mère. Leurs regards se croisèrent un bref instant. Lorsqu'il s'installa, un peu plus loin, à nouveau au même instant, ils levèrent les yeux l'un vers l'autre.

Une incontestable attirance engagea le jeune homme à s'avancer vers les parents. Il les salua, se présenta, puis sollicita la permission de danser avec leur fille. Une valse lente entraîna irrésistiblement Léa dans le destin de cet homme qu'elle ne devait plus jamais quitter. La foudre était tombée.

Tous les deux, ils connurent la fierté de partager le métier d'enseignant d'Anatole, éduquant, aidant ces enfants de la campagne. Ils découvrirent la joie d'avoir deux fils, le bonheur d'adopter Phil à l'âge de quatorze ans ; eux qui n'avaient que la trentaine. En accord sur leur mode de vie, leurs aspirations, leurs projets, ensemble ils surmontèrent des obstacles rencontrés tant par eux, que par leur proche entourage. Ils s'épaulaient, entretenaient une complicité dans une parfaite harmonie.

Cinq décennies sans se quitter les avaient soudés. L'insoutenable se produisit en ce matin de février. Bien que tous les soins fussent scrupuleusement suivis : applications des ventouses, cataplasmes, sirops, bouillons chauds... l'état d'Anatole s'aggrava. Transporté d'urgence à l'hôpital, il ne survécut pas à cette virulente pneumonie.

Depuis leur retraite, ils vivaient à Paris, dans l'appartement que Charles, le grand-père de Philémon, leur avait légué. Pourtant, c'est dans le petit cimetière de La Grange aux Oies qu'Anatole avait souhaité reposer. Philémon, Joseph et Louis, ses frères, envisageaient d'héberger leur mère chez eux à tour de rôle, afin qu'elle ne soit pas seule. Cependant, ce n'est pas de solitude dont elle souffrait, simplement de l'absence de son époux. S'ajoutait à ce manque un mal-être continu. Son esprit vide, elle ne s'intéressait plus à rien. Depuis ce jour, Léa n'était plus la même : ni but, ni envie, ni plaisir. Le néant ! Cela ne tenait pas à un manque de volonté. Elle ne se complaisait pas dans cette mélancolie ; elle voulait la dépasser. Cela se révélait insurmontable. Toutes ces choses élémentaires, comme s'habiller, se coiffer, lui coûtaient. Continuellement lasse, elle n'aurait pas quitté son lit de la journée. Elle déployait une énergie sans pareille pour se montrer présentable chaque soir à l'heure où Philémon passait. Certaines fois, elle ne se levait qu'au dernier moment. Même la visite de son fils lui pesait. Elle souhaitait s'endormir éternellement pour ne plus subir cette incommensurable difficulté à vivre.

***

En ce mercredi matin, Léa se réveilla reposée après avoir dormi profondément. Un songe extraordinaire avait embelli sa nuit. Mais était-ce un rêve ?

Anatole, venu s'allonger près d'elle, blotti contre son dos, l'avait entourée de son bras. Elle avait senti son souffle sur sa nuque. Puis, avec douceur, il lui avait murmuré à l'oreille :

« Ma Léa, j'ai pu venir jusqu'à toi cette nuit, car je dois t'aider. Le chagrin te dévore. Tu as perdu ton sourire, ton esprit s'égare. Je ne te reconnais plus. Chaque année, Joséphine cueille les herbes de la Saint-Jean ; procure-toi du millepertuis et prépare-toi un bol de tisane avant ton coucher. Tu retrouveras un bon sommeil ; ainsi tu iras mieux. Ta vie terrestre n'est pas terminée. Il te faut continuer à vivre, à profiter de notre belle famille. Phil, le plus sensible de nos trois fils, a besoin de toi. Une mission t'attend. Sois là comme tu l'as toujours été. Je suis près de toi souvent ; je ressens ton désarroi. Nous ne sommes séparés que passagèrement. Aie confiance, garde la foi, la mort n'existe pas ! Je t'aime. »

Elle se leva tôt, aisément, avec un regain d'énergie, tenant cette certitude que son époux s'était réellement manifesté. Imprégnée de sa présence, elle se sentit habitée d'une force nouvelle. Avec un bien-être oublié, elle se prépara un petit déjeuner qu'elle savoura pour la première fois depuis des mois. Elle demanderait à Georges de lui rapporter les herbes. Les jumeaux, ses petits-enfants Joséphine et Georges, avaient opté pour la vie en Sologne. Ils habitaient à La Grange aux Oies, en lisière de forêt, où ils y exerçaient les métiers d'apiculteurs. Chaque trimestre, son petit-fils se rendait à Paris où il fournissait une épicerie de luxe. Il lui déposerait la plante recommandée.

Léa s'empara de la grande bouilloire en aluminium, fit chauffer de l'eau sur la cuisinière en fonte émaillée. Elle shampouina sa blanche chevelure, la sépara par mèche qu'elle enroula avec des papillotes de papier de soie. Ses cheveux secs, elle les ramassa en un chignon souple. Habillée, chapeautée, elle s'empressa de se rendre à L'Encre Bleuepour réconforter Phil que ce deuil avait éprouvé. Elle savait lui causer un souci supplémentaire. D'ailleurs, à travers ce rêve, Anatole lui délivrait un message. Son fils avait besoin d'elle.

***

Jules consulta sa montre à gousset, précieux cadeau de sa mère pour son vingtième anniversaire. Plus d'une heure trente qu'il faisait les cent pas... Il commençait à trouver le temps long. Marceline et Madeleine poursuivaient leur activité sans se préoccuper de lui.Or, que pouvait-il faire d'autre que d'attendre ?

À l'accueil, sur le côté gauche en entrant, quatre fauteuils « bridge », tapissés de velours gaufré jaune ambre, invitaient les visiteurs à patienter.

Résigné, il finit par s'asseoir dans un coin, quand une femme tout de noir vêtue, du chapeau jusqu'aux chaussures, se présenta à la réception. De sa main gauche gantée, elle souleva légèrement sa voilette. Derrière le comptoir, Marceline et Madeleine, face à leur machine à écrire, se levèrent pour lui tendre la main. Tintin comprit que cette élégante dame endeuillée était la mère du patron qui demandait à le voir. Il ne se permit pas d'intervenir, laissant « Les deux M »gérer cette délicate situation, car, malgré tout, son affaire s'avérait urgente !

Elles le regardèrent brièvement, puis Madeleine accompagna madame Dunois jusqu'au bureau de son fils. Quelque vingt minutes plus tard, cette dernière ressortit.

À la suite de quelques mots de convenance échangés avec madame Dunois et après l'avoir aimablement saluée, Madeleine téléphona au bureau de Philémon. Cette fois, il décrocha et accéda à la requête de Jules.

Madeleine se montrait fort intriguée par ce mystère. Marceline pensait qu'il ne s'agissait que d'un fait divers parmi tant d'autres...

- Vous êtes bien attentive à ce garçon, Madeleine, dit Marceline d'un ton badin.

- Oui, c'est vrai, il me plaît avec son attitude désinvolte et paradoxalement sa rigueur dans le travail.

Sur un ton plus bas, elle ajouta :

- Puis je le trouve beau garçon !

- En outre, il est intelligent. Il a tout pour lui, répondit sérieusement Marceline.

Madeleine s'en étonna, car elle décelait souvent, chez sa collègue, un léger agacement quand Tintin les taquinait.

Madeleine Garnier avait seize ans lorsqu'elle rentra au journal, quelques mois avant Jules Martin. Elle se trouva sous la coupe de Marceline, plus âgée, qui lui apprit le travail et l'aida. Marceline, loyale et compétente, se révéla tout de suite bienveillante avec elle. Dès le début, le binôme fonctionna parfaitement.

- Excusez ma curiosité Madeleine, auriez-vous un penchant pour Jules ?

- Je l'aime bien.

Marceline se remit à taper afin de cesser cette conversation personnelle.

Madeleine, troublée, reprit également son occupation. C'est vrai, elle aimait ce garçon. Ils se connaissaient depuis neuf ans. La tendresse qu'elle éprouvait pour lui au début s'était, au fil des années, transformée. Sentiment, hélas, qu'elle n'imaginait pas réciproque. Elle essayait donc de dissimuler au mieux cette inclination.

***

Marceline Crosnier, la quarantaine, avait quitté l'exploitation agricole de ses parents en Beauce.

Hébergée, le temps de ses études, chez un oncle et une tante qui logeaient à Paris, elle échappait au labeur des champs et à la morne campagne. Cette plaine à perte de vue, surtout à la saison des labours, la rendait neurasthénique. Elle ne ferait pas défaut à la ferme, car ses trois frères aînés et sa jeune sœur souhaitaient demeurer dans leur région, près de leurs parents.L'Encre Bleue était son premier emploi.

Un petit appartement à deux pas du journal lui permettait d'y venir à pied. Célibataire, sans fréquentation, son travail représentait son univers. Son professionnalisme, sa disponibilité, sa vivacité d'esprit, ses qualités d'organisation faisaient d'elle une secrétaire précieuse. Monsieur Dunois de Millançay se trouvait parfaitement secondé.

Madeleine Garnier, vingt-cinq ans, demeurait chez ses parents avec ses deux jeunes sœurs. Son père exerçait le métier de livreur pour un grossiste en vins. Sa mère, au foyer, élevait ses deux dernières filles, tout en réalisant divers travaux de tricot, broderie et couture.

Employée comme caissière quelques mois dans le magasin où travaillait son père, elle s'était inscrite à des cours de dactylographie. Elle postula au Journal ; elle fut embauchée comme standardiste dactylo. Sa gaieté, sa volonté de bien faire, sa gentillesse avaient conquis Marceline.

***

Enfin, la porte du bureau s'ouvrit. Philémon et Tintin en sortirent. Le Directeur, l'air grave, informa Marceline, sa secrétaire, qu'un événement, aussi inattendu que préoccupant, les contraignait à s'absenter un minimum de trois jours. Il lui laissa quelques consignes. Le rédacteur en chef, Émile Roussel, le remplacerait le temps de son voyage.

À peine sortaient-ils du Journal que Marceline et Madeleine s'interrogèrent sur ce déplacement qui, de fait, était extraordinaire.

- Alors là ! Il avait raison le Tintin. Il a dû dénicher un sacré sujet pour que le patron se déplace avec lui, reconnut Marceline

- Oui, c'est la première fois que cela arrive. Je suis impatiente de savoir de quoi il peut s'agir ; d'autant qu'il a abrégé ses vacances... C'est « grand secret », on ne sait même pas où ils vont...

- En effet, cela paraît sérieux, vu le visage du patron.

Elles continuèrent à travailler en silence, chacune à ses interrogations.

C'était le début de matinée.

Les deux journalistes devaient impérativement se rendre sur les lieux. Ils passèrent d'abord chez Léa qu'ils renseignèrent. Elle accepta de les accompagner chez madame Martin, la mère de Jules.

***

Jeanne Martin avait rencontré plusieurs fois monsieur Dunois à son bureau où il l'avait conviée afin de l'entretenir de l'avenir professionnel de son fils. Six mois après l'embauche de Jules, le rédacteur en chef, à l'époque, avait décelé chez ce garçon mature, de réelles capacités, indépendamment de son courage et de son assiduité. Il avait donc proposé de lui offrir des cours qui lui seraient dispensés trois soirs par semaine au domicile de Jeanne. Naturelle et franche, madame Martin avait accepté en toute simplicité.

La première fois où il la vit, il fut impressionné par sa forte personnalité. Bien que petite et mince, elle s'imposait dès qu'elle parlait ; s'exprimant remarquablement. Perspicace, énergique, cette femme impressionnait.

Lorsque Philémon évoqua la mort de son mari pendant la guerre, Jeanne lui fit comprendre qu'il était impossible de s'arrêter sur ses malheurs, car la route pouvait être longue. Il fallait la continuer, vaillamment, en savourant le meilleur. C'était une combattante pour le bonheur. Ne pas s'apitoyer sur son sort, aller de l'avant en ayant foi en la vie. Jules lui ressemblait.

- Le bonheur n'est pas acquis, il se gagne pied à pied. Il s'apprécie. J'ai eu la chance de choisir mon mari et de connaître un amour partagé. La guerre, stupidité des hommes, me l'a enlevé comme à sept cent mille autres femmes. Malgré cela, je rends grâce au Ciel de m'avoir donné Jules, un fils admirable. Je sais qu'un jour viendra où il quittera la maison ; cependant, je serai comblée s'il est heureux. J'aurai rempli mon rôle. Je découvrirai toujours une bonne raison de bien aller. Voyez-vous, Monsieur Dunois de Millançay, si nous stagnons dans le passé, nous n'évoluons pas. En quelque sorte, nous sommes déjà morts. Nous n'avons rien à espérer du passé. L'existence est une succession d'adaptations avec de jolis moments sur lesquels nous ne nous attardons pas suffisamment. Aujourd'hui, une bonne chose nous arrive. Grâce à votre générosité, dont je vous remercie infiniment, mon fils va pouvoir étudier, prétendre à un meilleur avenir.

- Appelez-moi Monsieur Philémon. Ici, tout le monde m'appelle ainsi, c'est moins pompeux, vous ne trouvez pas ?

- En effet, Monsieur Philémon. Moi, c'est Jeanne. Je suis ravie de vous avoir rencontré. Jules vous porte une sincère admiration, ce que je comprends.

Lors d'un autre entretien, madame Martin qui appréciait Philémon, lui parla de son mari. Elle avait quitté ses parents bourgeois, sectaires et rigides, peu de temps après sa rencontre avec Léon. Ils ne voulaient pas entendre parler de fiançailles, ayant choisi un prétendant différent pour leur fille. Jeanne, authentique, directe, refusait ce carcan dans lequel elle était enfermée depuis l'enfance. Craindre le qu'en-dira-t-on, devenir esclave de sa réputation, baigner dans l'hypocrisie, toutes ces choses l'exaspéraient.

Dès sa majorité, elle partit habiter avec Léon hors mariage, ce qui déshonora son père et sa mère. Elle ne fut plus une fille « comme il faut ». Elle cessa toute fréquentation familiale, hormis une tante, sœur de sa mère, aux idées moins étriquées et son frère, de cinq ans son aîné, dont elle était très proche. Cependant, ils n'avaient plus que des relations épistolaires. À l'approche de la Première Guerre mondiale, il quitta la France pour vivre en Suisse. Ce beau pays montagneux, neutre, calme, convenait à sa nature tranquille. Il partageait sa vie avec une Suissesse et leur fils dans un village de vignobles au bord du lac Léman. Ursula, son épouse, au bas de chaque lettre, ne manquait pas de lui ajouter une invitation. À l'époque, le couple Martin était dans l'incapacité de faire ce long voyage.

Jeanne et Léon trouvèrent un appartement pas très loin du centre postal. Le travail de Léon, pénible en raison de l'abondance du courrier et de la distance à parcourir lors de sa tournée, se trouva facilité grâce à l'acquisition d'une bicyclette. En plus de son salaire, la recette de la vente des calendriers de fin d'année n'était pas négligeable.

Modérée, Jeanne avait ajouté :

- Nous vivions correctement, certes pas dans le luxe, mais le superflu n'est pas nécessaire pour être heureux. Quand Jules s'annonça, nous nous mariâmes civilement et religieusement, en petit comité. Après la cérémonie, un couple d'amis et ma tante, nos invités, nous accompagnèrent dans l'excellent restaurant Drouant près de l'opéra Garnier. Ce fut notre seule extravagance.

La sagesse et la droiture de cette femme la rendaient attachante. Philémon s'était pris d'une sincère amitié pour elle.

***

La loge se trouvait au rez-de-chaussée d'un bel immeuble haussmannien et se composait d'une salle à manger, d'un bout de cuisine, de deux chambres et d'une salle de bains ; intérieur confortable, sobre et soigné.

Devant l'insistance de Jeanne, Robert finit par accepter de se savonner et de se baigner. La veille, il avait violemment refusé. Alors qu'il sortait de la baignoire sabot, elle remarqua dans le bas de son dos de profondes marques de lanière. Elle ne dit rien.

Quand il vit arriver Léa et Philémon, le gamin effarouché courut se lover sous la table.

- Robert, sors de là, ne crains rien, je suis avec des amis, le rassura Jules.

- Bonjour Robert, je m'appelle Léa Dunois. Je suis ici pour t'aider.

- Non, non, j'veux pas r'tourner ! hurla l'enfant.

Jules, aussi souple qu'un chat, se glissa sous la table, l'apaisa.

Robert, flottant dans un peignoir en attendant des vêtements, se releva apeuré. Madame Martin, durant la nuit, avait découpé et brûlé la veste en coutil gris dans sa cuisinière, révélatrice de sa détention. Ce petit de neuf ans, haut comme trois pommes, tondu, avait un visage anguleux. Les prunelles noires enfoncées dans les orbites durcissaient son regard. Maigre, ne mesurant pas plus d'un mètre vingt, très pâle, il ne quittait pas Léa des yeux. Celle-ci s'approcha doucement de lui. Il recula en la dévisageant. Elle ne voulut pas l'effrayer et s'éloigna.

Hâtivement, Jules entassa peu d'affaires dans un sac, embrassa sa mère et repartit avec Philémon. Ils passèrent prévenir Adèle de leur départ.

Le pauvre enfant n'avait rien à se mettre. Léa emprunta une valise à Jeanne afin d'aller acheter de quoi le vêtir. Elle revint du Printempsavec sous-vêtements, chaussettes hautes à losanges, pantalons courts, chemises, blouses de nuit en coton, gilets, veste, souliers en cuir... Un béret et une casquette complétaient le tout ; indispensables accessoires pour cacher le crâne rasé qui ne manquerait pas d'attirer les regards. Les habits lui allaient, sauf les souliers légèrement trop grands. Madame Martin froissa du papier journal qu'elle tassa dans le bout des chaussures. La mère de Jules lui fit mille recommandations : éviter de se montrer, de parler aux inconnus qui se présentaient dans la loge, toujours garder son béret jusqu'à la repousse des cheveux. Ne pas sortir dans la rue. Il ne fallait pas qu'on s'intéresse à lui. Robert approuva de la tête. Il n'avait aucune intention de se lier avec quiconque. Une irréductible méfiance ne le quittait pas.

Encore une fois, il souhaita devenir invisible !

En écoutant madame Martin, Léa pensa que pour Robert le risque de se faire repérer dans la loge était important...

Jeanne prépara le repas du midi composé d'un morceau de lard accompagné de purée et d'un biscuit fourré de gelée de groseilles de sa fabrication.

Après le déjeuner, le regard du petit s'adoucit ; il avait mangé à sa faim. Ce repas était une bénédiction. Il semblait moins fermé et Léa se hasarda à poser une question :

- Que s'est-il passé lundi soir ?

- On était à table, un garçon a mangé son fromage avant sa soupe. Les surveillants le cognaient fort, il hurlait. Tout l'monde s'est levé. Certains ont mis l'feu et nous nous sommes sauvés. Nous courions dans tous les sens avec la peur qu'ils nous rattrapent et qu'ils nous battent. Je n'savais pas où aller, j'ai filé vers le port pour m'jeter à l'eau. Me noyer était mieux que d'me faire reprendre. J'ai senti quelqu'un qui m'tirait et m'mettait une main sur la bouche en m'disant : « ne crie pas, je vais t'aider».J'ai vu madame Martin s'précipiter. Elle a r'tiré mes galoches et mon pantalon, les a j'tés à la mer, m'a noué son fichu sur la tête et m'a enveloppé dans sa pèlerine.

- C'est juste, continua Jeanne. Nous lui avons juré que nous allions le sortir de là ; il ne devait ni bouger ni parler, maintenir les yeux fermés. Nous le ferions passer pour notre nièce Marie, malade. Jules l'a pris dans ses bras...

- Il est costaud Jules, il m'tenait serré, comme un bébé, avec ma tête contre son épaule pour pas qu'on m'reconnaisse et me répétait, tout bas, à l'oreille « jem'appelle Marie, je m'appelle Marie... »

Madame Martin reprit la parole :

- Certains garçons poursuivis furent vite repris, vertement. Lorsque nous montâmes sur le bateau, l'employé regarda fugitivement le petit, plus intéressé par l'évasion et la recherche des émeutiers que par les passagers. Nous nous installâmes dans un coin du bateau. Robert, épuisé, s'endormit. Jules fut pressé de rentrer à Paris afin d'éloigner l'enfant. Il voulait aussi informer monsieur Philémon de cette révolte. Nous réalisions que des choses anormales se passaient dans cet établissement. La maltraitance sautait aux yeux. Jules comptait revenir et en apprendre davantage.

- Le mieux serait que j'emmène Robert avec moi. Je ne travaille pas. Mon appartement à l'abri des regards le protégera. Ce sera plus facile que pour vous Jeanne, suggéra Léa.

- Oui, sans doute. Ici, il y a du passage

- J'veux rester avec Jules et madame Martin !

- Sois tranquille Robert, tu seras bien avec moi.

Le gamin se braqua, fit non de la tête avec vigueur. Léa fut désappointée.

Jeanne n'éleva pas la voix. Avec une douce fermeté, elle rassura le garçon :

- Jules et moi nous t'avons arraché à ta triste condition, ce n'est pas pour te faire subir le même sort. Tu ne risqueras rien si tu pars avec madame Dunois. C'est une bonne solution. Tu n'as pas à t'inquiéter. Maintenant, nous allons tout faire pour que ta vie devienne normale, mais tu vas devoir nous écouter. Nous prenons un énorme risque en te soustrayant à cette impitoyable justice.

- Tout l'monde veut s'débarrasser d'moi, gémit Robert.

- Donne-moi la raison pour laquelle tu ne veux pas habiter chez madame Dunois.

- Parce que j'veux rester avec Jules. Madame Dunois n'voudra pas m'garder et m'reconduira là-bas.

- Jusqu'à ce jour, tu n'as connu que des misères. Tu es devenu méfiant, craintif.

Je te comprends. Que peut-il t'arriver de bon, puisque les adultes se sont si mal comportés avec toi ?

- Que des méchants, même ma mère ! Il n'y avait qu'mon grand frère qui m'parlait gentiment quand il était à la ferme. Personne n'veut d'moi, parce que j'vaux rien !

- Ne crois pas ça ! Dorénavant, rien ne sera plus pareil. Nous ne pouvons pas changer notre passé ; nous pouvons seulement décider de regarder vers l'avenir. Sois bien attentif et souviens-toi de ce que je vais te dire. Nous possédons tous en nous une chose invisible, extraordinaire, que personne ne peut nous prendre...

Robert écoutait attentivement.

- Imagine une minuscule bougie allumée près de ton cœur. Personne ne la voit. Pourtant, tu sais qu'elle est là, au fond de toi. Parfois, la flamme devient faible, vacille, mais elle ne s'éteint pas. Elle ne doit pas s'étouffer, jamais ! Cette étincelle s'appelle l'espoir. Il faut en prendre soin. Tu as, toi aussi, cette lumière, penses-y, entretiens-là en ne te décourageant pas. L'espoir nous tient debout jusque dans les pires moments.

Il faut résolument tourner le dos au pitoyable passé, se diriger vers un futur plus souriant. Je sais qu'il t'est très difficile de faire confiance. Je suis certaine que tu vas y parvenir. Madame Dunois a des enfants, des petits enfants. Aujourd'hui, elle est là pour nous apporter son aide.

Léa trouva Jeanne encourageante ; pas d'apitoiement inutile sur le sort de Robert, juste une considérable assurance. Directe, pragmatique, elle ne laissait pas de place à l'accablement. Son apparente fragilité, trompeuse, cachait un solide caractère. Une forte volonté émanait de sa frêle personne. En somme, elle avait une telle propension à communiquer sa foi en la vie, qu'elle convainquait son entourage. À peine cinquante ans, ayant traversé des épreuves térébrantes, elle avait su transformer le malheur en expérience, la douleur en force.

Robert fut sensible à ce discours persuasif, comme Léa d'ailleurs qui y puisa un certain réconfort. Le pseudo rêve du matin, l'optimisme de madame Martin, lui apportaient une apaisante consolation.

Réconfortante, Jeanne posa sa main sur l'épaule de l'enfant :

- Tout va bien aller mon petit.

D'abord réticent, ilaccepta de partir avec madame Dunois. Cette dernière lui promit que Jules et madame Martin viendraient leur rendre visite.

Ils prirent un taxi dont le chauffeur, particulièrement discret, ne se montra ni bavard ni curieux. Madame Dunois en fut soulagée.

***

Léa résidait dans un luxueux appartement au troisième étage d'un immeuble de prestige.

Le vestibule débouchait sur un vaste séjour, orienté vers le parc Monceau. Une large fenêtre, s'ouvrant sur une terrasse, offrait une clarté exceptionnelle. Quand la maîtresse des lieux fit visiter la chambre qu'elle réservait à Robert, il fut ébloui. Confortablement meublée, la pièce, très claire, donnait également sur le parc avec un balcon. Lui, qui depuis une année n'avait vécu que dans l'ombre des murs gris, sans lumière, sans végétation... Il crut rêver !

Madame Dunois souhaitait connaître les circonstances qui avaient conduit l'enfant, si jeune, dans un établissement de détention.

Lors du dîner, il ne parla pas, le nez dans son assiette. Il répondit à peine aux questions que Léa lui posa avec bienveillance. Ce n'était donc pas le bon moment pour l'interroger.

Le lendemain soir, moins méfiant, il raconta une partie de son histoire. Léa en fut sidérée...

Chapitre 2 No.2

Belle-Île-en-Mer, jeudi 30 août 1934

Quand Philémon et Jules garèrent leur véhicule Quai de Belle-Île à Quiberon, le dernier ferry venait de quitter le port. Ils passèrent la nuit à l'hôtel de l'Atlantiquesitué face à l'embarcadère de Port Maria. Hôtel modeste, peu fréquenté, idéalement situé pour la traversée matinale.

Le lendemain, ils embarquèrent sur le Guédel à la première heure. Quelques touristes, appareil photo en bandoulière, curieux de découvrir cette île rendue célèbre par la comédienne Sarah Bernhardt1, se pressaient pour effectuer le trajet.

Dans un premier temps, la tragédienne y acheta un ancien fortin militaire à l'extrémité la plus venteuse de l'île. Par la suite, tenant à sa quiétude, elle acquit le manoir de Penhoët proche de chez elle. Elle résidait chaque été à la Pointe des Poulains, endroit grandiose et sauvage d'où elle pouvait admirer l'océan sur trois côtés. Impressionnantes, dans le tumulte des tempêtes, les vagues hautes et puissantes, se fracassaient sur les rochers et les aiguilles de façon spectaculaire.

Le navire accosta dans le port du Palais au pied de la citadelle Vauban. Depuis leur montée sur le ferry, les journalistes affectèrent de ne pas se connaître. À l'arrivée, chacun partit de son côté.

***

Jules, svelte, élancé, un visage affable, une indéniable aisance d'élocution, usait d'un charme infini auprès des personnes qu'il rencontrait. Aussi, était-il tout désigné pour parler et interroger subtilement les autochtones. Les îliens, encore sous le choc de l'émeute des pensionnaires de Haute-Boulogne et de la disparition d'un colon, s'alarmaient. Les bavardages allaient bon train.

Trois femmes de pêcheurs travaillaient dans la cour commune aux maisons jumelées. Assises et tournées vers le mur où étaient suspendus les grands filets bleus, elles ramendaient les parties abîmées du maillage. Elles discutaient haut et fort :

- Tout d'même, où peut-il ben être caché ce gredin ? demanda l'une d'elles à ses compagnes de potins.

- Pour sûr qu'il va commettre des larcins, mettre le feu à une maison ou pis encore ! s'exclama sa voisine d'un ton mauvais.

- Il faut s'attendre à tout avec ces sauvages ; qu'on les enferme mieux qu'çà ! S'il m'était tombé sous la main, j'aurais tôt fait d'le r'mettre aux autorités, siffla la troisième d'une voix stridente.

Tintin, tel un estivant, tenue sportive, sac en grosse toile écrue sur l'épaule, décontracté, ralentit le pas pour écouter. Consterné par ces propos assimilant des enfants à de dangereux criminels, il se domina pour garder le sourire en s'invitant dans la conversation.

- Bonjour Mesdames, je suis en vacances. Depuis hier, tout le monde parle d'une évasion qui aurait eu lieu sur l'île. Cependant, il doit être difficile de s'échapper d'ici.

Surprises, elles se retournèrent, dans un même mouvement, détaillant l'étranger de la tête aux pieds.

- Pourtant jeune homme, un colon court toujours... Cette maison de redressement n'est pas suffisamment barricadée pour ces vauriens ! lança de sa voix aiguë l'une des trois ramendeuses ; aussitôt reprise par une autre femme.

- On dit qu'ils sont frappés... sûr'ment pas assez, ce sont des durs !

- Ils sont frappés ? Ils sont punis ? demanda Jules, affichant une fausse indifférence afin d'obtenir un maximum d'informations

- Des coups, des peines, du cachot... ben mérités si vous voulez mon avis, grogna la médisante.

Ces commères lui apprirent que la majorité des Bellilois avaient concouru à une impitoyable battue le soir même de l'évasion. Tous ces évadés devaient être repris et remis derrière les hauts murs, afin que les habitants retrouvent leur quiétude.

Tintin les salua. Il reprit le chemin côtier.

Jean, dit« Janjan »,décrocha sa casquette défraîchie suspendue à un crochet métallique. Il attrapa son bâton pour monter la légère pente jusqu'au banc de bois, dominant le port. Peu de vent, une mer d'huile d'un bleu profond scintillait sous le soleil. Il aimait son île où il était né quatre-vingt-six ans auparavant ; qu'elle soit sous les nuages, dans la tempête ou sous le soleil, elle lui plaisait autant !

Il connaissait Jeannette depuis l'enfance. À dix-sept ans, il lui fit part de son désir de vivre sa vie entière avec elle, ce qu'elle accepta. Endimanché, il se rendit chez le père de la jeune fille pour demander sa main ; ce qui ne souleva aucune difficulté. Leurs deux familles de pêcheurs voisinaient depuis des générations et s'entendaient pour le mieux. Les insulaires formaient une famille soudée, laborieuse et autonome.

Trois ans plus tard, ils se marièrent dans le village de Locmaria à l'église « Notre-Dame-de-Bois-Tors »sous la protection de la Vierge, qui y accomplit un miracle. Le mât d'un navire hollandais avait rompu. Afin de remplacer l'espar, l'équipage abattit, en dépit de l'avis des paroissiens, un orme situé dans l'enclos de l'église. Sitôt coupé, l'arbre se tordit et devint inutilisable. On y vit le concours de la Vierge Marie. Cet édifice blanc, de style roman, au toit d'ardoises surmonté d'un clocher en poivrière, était le plus ancien et le plus couru des lieux de culte de l'île.

Jean et Jeannette n'avaient pas eu d'enfant, mais l'Océan les remplissait. Il faisait partie de leur quotidien. Jean ne quittait sa femme que pour partir en mer. Lui, pêchait la sardine, elle, la mettait en boîte à la conserverie. Une vie simple faite d'habitudes et de petits bonheurs.

Depuis qu'il était veuf, il entretenait religieusement ce rituel ; il se rendait, comme à un rendez-vous quotidien, immanquable, au même endroit. Parfois, deux fois dans la journée selon la météo. Côte à côte avec Jeannette, le plus souvent silencieux, ils partageaient l'incomparable vue. C'est sur ce banc qu'il lui avait proposé de l'épouser. Leur attachement l'un à l'autre était indéfectible.

Jean s'installa. Il sortit de la poche intérieure de sa vareuse, sa vieille pipe et sa tabatière en orme. Méthodiquement, il bourra le fourneau de tabac en ne le pressant pas trop. Il l'alluma une première fois pour le faire gonfler. Quand la pipe s'éteignit, il utilisa un petit morceau de bois pour tasser les premières cendres et il la ralluma. Le vieux pêcheur commença à fumer lentement, regarda quelques volutes se dissiper avant de noyer son regard dans l'infini de l'océan. Il revivait des bribes de son passé. La mer lui en avait procuré des émotions : le chagrin de perdre les siens partis sur l'Atlantique, longtemps attendus... jamais retrouvés, l'agrément d'embarquer sur le chalutier avec les copains, au mépris du danger, le plaisir de rapporter des filets gorgés de sardines argentées...

De la peine, de la joie... La vie quoi !

Jules continua sa marche de randonneur tout en longeant la côte. La mer miroitait sous le soleil. Dans un léger bruissement, des vaguelettes chatoyantes s'évanouissaient sur les criques ensablées. Mon Dieu, que cette île était belle !

Quand il détacha son regard de cette étendue bleu marine fascinante, il distingua un vieil homme pourvu d'une barbe grise, assis sur un banc. Il tirait sur sa pipe tout en fixant l'océan. Il portait une vareuse en toile délavée et une casquette de marin. Sans doute, un ancien pêcheur. Tintin demanda poliment s'il pouvait s'asseoir. Sans le regarder, le loup de mer tapota de sa main la place libre l'engageant ainsi à se poser. Immobile, il fixait l'horizon et s'il n'eut ce geste, on aurait pu croire un personnage sorti tout droit du musée Grévin. Pas facile de l'aborder ; toutefois, il finit par se tourner vers Jules et rompit le silence en premier :

- J'te connais mon gars. J'te connais. Depuis qu'la Jeannette est partie il y a deux ans, je continue de venir ici chaque jour et j'observe... J'suis né sur cette île. Je n'la quittais que pour partir en mer.

Le journaliste pensa que cet homme le confondait avec quelqu'un d'autre ou qu'il perdait un peu la raison. Il resta à l'écouter par complaisance bien qu'il lui faille réunir, rapidement, des éléments pour l'article à faire paraître.

- Pourquoi t'es r'venu ?

- Je suis Parisien, en vacances quelques jours à Quiberon, je voulais découvrir l'île, répondit Jules qui ne savait trop comment orienter cet échange.

- L'autre soir, quand ces pauv'es gosses se sont échappés de leur bagne, j't'ai vu. Il y avait une femme avec toi. Vous avez récupéré l'gamin qui est r'cherché. C'était pour le r'mettre aux gendarmes ou pour l'faire travailler à vot' compte ? Je m'suis posé la question...

Tintin ne répondit pas. Il attendit que le bonhomme continue. La conversation prenait une drôle de tournure...

- T'es ben embêté, hein, mon gars ?

- Pourquoi avez-vous parlé de bagne ?

- Et l'bugel, où il est ?

- Pardon ?

- L'gamin, où il est à présent ?

- À l'abri. Pourquoi avez-vous parlé de bagne ?

- Parce que c'est un bagne avec travaux forcés treize heures par jour, pas d'nourriture, des coups... Personne ne s'en préoccupe, tout l'monde le sait, mais tout l'monde se tait. Plus abominable encore, quand ces gamins arrivent à s'sauver, des habitants les rattrapent pour quelques pièces de monnaie « une prime pourcapture ».C'est-y pas malheureux !

- Comment savez-vous que cela se passe ainsi ?

- Les gars qui travaillent là-d'dans parlent entre eux quand ils sont éméchés au Bistrot du Port,parce que la plupart des surveillants sont des ivrognes, ils causent... et c'est pas beau mon gars, c'est pas beau !

- Ils exagèrent peut-être. Pourquoi ne pas condamner à mort ces mômes pendant que vous y êtes ?

- Mais ils le sont mon gars, ils le sont. Quand les matons cognent trop dur et qu'un gamin y reste et ben on l'enterre pendant la nuit ; ni vu ni connu... Personne viendra voir c'qu'il est d'venu. Y a même unebered derrière cette maudite maison de redressement

- Une berou?

- Oui, un cimetière. Sans tombe.

- Et les familles, alors ?

- Ils n'en ont point. Ce sont des orphelins, des abandonnés, ou même livrés par leurs parents qui s'débarrassent. C'est-y pas malheureux d'voir ça, alors que nous avec la Jeannette, on n'a pas eu de p'tit et qu'on en voulait. J'cause, j'cause... j'sais même pas qui t'es, mon gars ! Moi, c'est Jean, ancien sardinier. On m'appelle « Janjan »parce qu'il paraît que j'répète souvent deux fois.

- Moi, c'est Jules, j'ai pris quelques jours de vacances.

- Ça, tu m'l'as déjà dit, mais qu'est-ce que tu fais dans la vie à part les vacances ?

- Je vends des journaux.

- Tu n'pourrais pas faire écrire dans tes journaux, ce qui s'passe de terrible dans cette satanée prison ? Ce s'rait ben mon gars, ce s'rait ben. Nous ici, on n'a jamais pu s'faire entendre, trop peu à parler...

- Oui, Monsieur Jean, je vais voir ce que je peux faire.

- Et l'bugel, où il est ?

- Avec ma mère, en sécurité.

- Ah, j'suis content. Pour sûr, t'es un bon gars. J'suis content.

- Kenavo,mon gars.

- Au revoir Monsieur Jean, lui répondit Jules ravi de cette belle rencontre aussi cordiale qu'édifiante.

- Je vous reverrai l'an prochain, pendant mes vacances.

- Pas sûr mon gars... D'ici là, l'Ankoùsera peut-être passé.

- Qui est l'Ankoù?

- C'est la grande faucheuse, mon gars, les anciens d'ici l'appellent l'Ankoù. Un personnage de la tradition bretonne qui représente la mort.

- Moi, je vous redis à l'année prochaine. Il y aura du nouveau au sujet du bagne, alors il faut m'attendre...

- Ah ! quand l'Ankoùvient nous chercher, on doit y'aller, y'a pas moyen, mon gars, y a pas moyen...

- Kenavo,Monsieur Jean.

- Kenavo, Jules.

Ils se serrèrent la main chaleureusement et se quittèrent.

Tintin, attendri et intéressé par ce brave homme, aurait aimé prolonger cette conversation. Il comptait sincèrement avoir l'occasion de le revoir.

Son enquête commençait à prendre forme. Ce qu'il pressentait s'avérait.

***

Fañch Rastel, despote, impitoyable, tenait de main de maître la colonie pénitentiaire.

Philémon, costume noir, chemise blanche, cravate sombre, tenait à la main une sacoche en cuir brun. Il se dirigea vers le lourd portail à double battant, où un garde se dressait, posture conquérante. Le portier, ventre à la limite de l'explosion, visage violacé, portait un uniforme étriqué et un képi trop juste. L'administration manquait de moyens... Il fut surpris quand Philémon lui adressa la parole.

- Bonjour Monsieur. Je viens de Paris pour rencontrer le Directeur de l'établissement, suite à l'émeute des pensionnaires survenue lundi dernier.

L'allure de Philémon, son air important et son arrivée de la capitale impressionnèrent le gardien. Pas très futé, il le laissa entrer sans se poser de question.

Après avoir pénétré au sein de l'établissement, plus aisément qu'il ne l'avait imaginé, le directeur deL'Encre Bleue découvrit un endroit obscur entouré par une haute enceinte. La mer n'était pas visible. Une bonne partie de la lumière du jour amputée rendait l'endroit sinistre. Composée de longs bâtiments austères, cette colonie, censée éduquer et former les pensionnaires à un métier, lui provoqua un étrange malaise. Il croisa plusieurs surveillants en uniforme bleu foncé, arborant leurs insignes, la matraque suspendue à la ceinture pour certains, d'encombrants trousseaux de clés accrochés au ceinturon pour d'autres.

Un homme, petit, sans envergure, pantalon et veste marron, chemise blanche au col empesé vint à sa rencontre.

- Que faites-vous ici ? L'entrée est interdite à quiconque n'a pas un laissez-passer de ma part !

- Bonjour Monsieur, je souhaiterais m'entretenir avec le Directeur du centre de Haute-Boulogne.

- C'est moi. Nous n'avons pas rendez-vous. Comment êtes-vous entré ?

L'homme inhospitalier affichait un air hautain et méprisant.

- Par la grande porte, avec l'acquiescement de votre aimable portier, ironisa Philémon avec un demi-sourire.

- Ah ! ce nigaud ferait rentrer n'importe qui. Tant qu'il ne les laisse pas s'enfuir, c'est déjà ça.

- Justement, c'est au sujet de l'évasion qui a eu lieu lundi dernier que je voulais vous rencontrer.

- Et à quel titre s'il vous plaît ?

- C'est exact, je ne me suis ni annoncé, ni présenté : Philémon Dunois de Millançay, Directeur du journal parisien L'Encre Bleue

Philémon donna son nom complet, n'hésita pas à se présenter comme une personnalité afin de dévaloriser cet homme antipathique et suffisant.

- Suivez-moi dans mon bureau.

L'individu déplaisant, visage strié d'éphélides, cheveux roux gominés séparés par une raie au milieu, portant une fine moustache, marchait d'un pas rapide. Sec, nerveux, son attitude traduisait « finissons-en au plus vite ». Les deux hommes traversèrent une grande cour sinistre avant d'atteindre une construction en pierre de modestes dimensions. Ils empruntèrent un couloir humide, aux murs à la peinture vert-de-gris écaillée, s'ouvrant sur une pièce monacale.

En rentrant sur la droite, un bureau plat en chêne foncé, sculpté en façade, surprenait par son raffinement dans cet espace de dénuement. Sur le plateau, divers dossiers s'étalaient avec des noms, prénoms et numéros tracés à l'encre noire. Ce meuble breton, imposant, trônait sur une estrade rehaussée de deux marches, affichant ainsi la supériorité du Directeur. L'interlocuteur, le plus souvent un pensionnaire, dominé, infériorisé, devenait facile à déstabiliser, donc plus vulnérable. Sur le mur décrépi, juste au-dessus du bureau, un Christ en croix persistait, impuissant, à vouloir insuffler la clémence.

Tout en s'installant derrière son bureau, dominant, cet outrecuidant personnage dévoila son identité :

- Fañch Rastel, Directeur de cette maison d'éducation surveillée qui compte actuellement quatre cents colons, de huit à vingt et un ans. Un travail considérable et éprouvant. Ces vauriens sont difficiles à mâter. Quant aux surveillants, tous d'anciens soldats, ils sont soit des ivrognes, soit des idiots...

Il invita Philémon à s'asseoir qui préféra rester debout. Un instant étonné, il lui expliqua que cette colonie maritime et agricole avait été conçue pour sortir ces pupilles de la délinquance. Une section maritime comprenait un bateau ensablé dans la cour pour l'apprentissage du travail de matelots, des ateliers de fabrication de cordages, tressage de filets... Trois bateaux de pêche fournissaient en thon et en sardines la conserverie. Une section agricole consacrée aux travaux des champs : culture de blé, de légumes, et à l'élevage de moutons et de bovins, employaient également des pensionnaires. Tous les corps de métiers, nécessaires à la communauté, existaient au sein de l'établissement.

Après l'écoute de ces explications relatives au fonctionnement de la colonie, Philémon en arriva à l'émeute.

- Comment cette révolte de lundi dernier s'est-elle déclarée ?

- Ici, le règlement doit être respecté. L'obéissance est la règle numéro un, sinon, nous sommes dépassés. Alors, je me demande ce qu'il adviendrait du personnel, de la sécurité des îliens, voire de l'ensemble des citoyens. Nous devons être fermes. L'heure des repas est précise. Les pensionnaires prennent leur place à table et attendent l'autorisation pour commencer à manger. Ils ne doivent pas se ruer sur la nourriture, mais prendre le repas d'une manière civilisée, c'est-à-dire dans le bon ordre. Ça aussi, fait partie de leur éducation. Or, lundi dernier, une forte tête s'est « jetée »sur son fromage, avant de consommer sa soupe. Il a eu une remontrance...

- Quel genre de remontrance ? coupa Philémon.

- Un surveillant l'a soulevé du banc et avant de le conduire au quartier disciplinaire, l'a légèrement cogné. Je vous l'ai dit, ils ne sont pas toujours malins... Ses camarades se sont rebellés. Les plus grands se sont levés, entraînant les plus jeunes. Les garnements ont couru dans la grande cour où se trouvaient les échelles oubliées par les ouvriers couvreurs. Certains ont incendié un bâtiment. D'autres ont franchi le mur, profitant de la panique pour se disperser sur l'île. Très rapidement, l'alarme déclenchée a alerté tous les Bellilois. La population, solidaire, nous a aidés à les retrouver. Dans la nuit, des touristes et les gendarmes ont découvert six colons au fond d'un bois. Ils ont été ramenés, manu militari. Quelques heures ont suffi pour que tout soit rentré dans l'ordre. Les punitions sont tombées, implacables. Les cachots ont servi. La répression les empêchera de recommencer !

Philémon, en écoutant ces allégations, peinait à contenir sa colère ; néanmoins, il lui fallait obtenir des détails sur l'organisation et les pratiques disciplinaires de cette véritable prison. Il découvrait toute l'horreur de l'existence entre ces murs. En pensant à ce qu'avait pu subir Robert, il redoublait de volonté pour dénoncer, intervenir en faveur de ces enfants condamnés.

- Vous les avez tous récupérés ?

- Cinquante-six se sont évadés, un seul n'a pas été retrouvé ; l'île a été quadrillée et aucun habitant n'aurait pris le risque de cacher un fugitif.

- Vous avez prévenu sa famille ?

Rastel eut un rire caustique.

- Il ne manquera à personne, c'est sa mère qui l'a vendu, n'en venant pas à bout. D'ailleurs, le père était un meurtrier. C'est de la mauvaise graine, irrécupérable... ça, monsieur. Neuf ans, je crois... Un marin a retrouvé un sabot et un pantalon sur le port. En voulant s'échapper, il a dû se noyer ! Pas une grande perte ! Nous remplissons notre tâche comme il faut, avec rigueur et conscience. Ils sont encadrés ; treize heures de travail par jour, de la discipline et de la justice. Une émeute comme celle-ci ne se reproduira pas. Nous serons encore plus vigilants. Les murs, hérissés de tessons de verre, sont infranchissables sans échelle. La colonie, cernée par la mer, en dissuade plus d'un. Rassurez-vous, nous veillons à ce que la société soit protégée et vous pouvez l'écrire dans votre journal.

L'homme se méprenait. Cet infâme individu n'avait pas tout-à-fait saisi la démarche de Philémon. Le but du directeur del'Encre Bleue ne consistait pas à rassurer la population en faisant l'apologie des maisons de redressement, mais de défendre ces mômes maltraités. À quoi avait-il échappé ? Une fois encore, il eut une bouffée de reconnaissance et d'affection pour Anatole et Léa. Avec Jules, ils allaient rédiger un article qui ferait « la Une »; qui allait bousculer les esprits !

Philémon dévisagea Rastel avec mépris. D'un ton cinglant, il clarifia le but de sa visite :

- Comprenez que ce n'est pas pour la population que je m'inquiète, c'est pour ces pauvres jeunes : abîmés, rudoyés, traités à l'instar des bagnards, VOS victimes ! C'est VOUS et VOS sbires qui êtes dangereux, VOUS qui devriez être enfermés !

Fañch Rastel, écarlate, faillit s'étrangler...

Philémon tourna les talons. Il reprit le couloir lugubre à grands pas, quitta le bâtiment administratif. Le journaliste passa devant les réfectoires et les ateliers. Il découvrit le quartier disciplinaire avec ses ouvertures étroites aux lourds barreaux d'acier. À ce moment de l'après-midi, le quasi désert de la cour lui permit de se servir de son « Rolleiflex ». Il l'arma discrètement et prit trois ou quatre photos. Alors qu'il regagnait le portail, des cris lui parvinrent. Sur le point de faire demi-tour, il réalisa que ce n'était pas la meilleure stratégie pour mener à bien cette action : faire cesser cette abomination tout en condamnant, lourdement, ces monstres.

***

Il retrouva Jules qui patientait auBistrot du Port, où ils s'étaient donnérendez-vous pour attendre le dernier ferry. Chacun fit part du résultat de son enquête. Leurs informations corroboraient. Il n'y avait aucun doute sur la maltraitance des jeunes détenus.

Trois hommes franchirent la porte du café. Le premier, le plus vieux, portait une épaisse barbe poivre et sel, un bonnet de marin posé sur le haut de son crâne. Il exhibait une carrure de lutteur gréco-romain. Un homme, la quarantaine et un beaucoup plus jeune, effacé, le suivaient, les mains dans les poches.

Le baraqué salua d'une voix rocailleuse :

- DematLoulou, tu peux nous mettre une tournée de gwin ruz.

- Salut Cap'taine, lui répondit Jean-Louis le patron du café, puis, s'adressant à ses deux compagnons :

- Alors, pas trop dur en ce moment, là-haut, avec la révolte ?

- Ah ! « Le gringalet »ne sort de son bureau que pour aboyer des ordres. Il a viré « Dédé la barrique »hier. Ce soir, quand j'partais, c'était au tour de « Riton le portier », qui a laissé un étranger pénétré dans l'enceinte sans autorisation, renseigna le plus âgé des deux.

- Et vu c'qui s'passe, mieux vaut ne pas recevoir de visites imprévues, enchaîna le plus jeune.

Le lutteur gréco-romain reprit :

- Oui, ces pauv's gosses ne sont pas à la noce.

Loulou rassura les deux employés de la colonie :

- Vous n'serez pas embêtés vu qu'vous travaillez en kegin, vous n'pouviez rien empêcher.

- Rastel attend un délégué du ministère de la Justice qui doit enquêter sur la mutinerie, ça risque de faire du bruit, répondit un des deux cuisiniers.

- C'est qu'on n'a pas envie d'perdre not' boulot ! se désola le plus jeune.

- Pas d'inquiétude à avoir. Ce sont les surveillants, ces matons barbares, qui vont trinquer, et si j'en crois ce qu'ils rapportent ici, ils le méritent ! affirma le cafetier.

Puis, sur un discret signe de tête de Jean-Louis, les trois consommateurs se retournèrent vers Philémon et Jules. Ils continuèrent leur discussion en breton ; ce qui frustra les deux journalistes avides d'informations.

Philémon comprit que sa visite avait coûté le poste du portier.

***

Ils revinrent à Quiberon à l'heure du dîner.

Marie Le Bihan,patronne de l'hôtel, la quarantaine, habillée de noir, cheveux tirés, tenue soignée, se montrait chaleureuse et affable. Ces deux hommes l'intriguaient. Elle ne les pensait pas vacanciers en raison de leur allure, surtout le plus âgé. Les fiches, remplies par leurs soins, les présentaient comme employés de bureau, domiciliés à Paris.

Étaient-ils des policiers en civil ?

Tout en plongeant la louche dans la soupière fumante, elle engagea la conversation :

- Alors messieurs, vous avez passé une belle journée sur l'île ?

- Pas précisément ! soupira Philémon à qui venait de germer l'idée de l'interroger.

- Pourtant, un beau soleil et pas trop de monde...

- Voilà, madame Le Bihan, monsieur Martin et moi nous ne sommes pas des touristes. Nous sommes journalistes pour L'Encre Bleue à ParisNous enquêtons à Belle-Île sur la révolte de la colonie pénitentiaire.

- Ah ! Vous m'en direz tant ! Bien misérables sont ces enfants, traités comme de redoutables bagnards ; certains n'ont pas dix ans !

- Vous connaissez cette maison d'éducation surveillée ? demanda Jules

- Maison d'éducation ? Un bagne vous voulez dire ; avec d'atroces conditions d'enfermement. Mon frère travaille dans un atelier de métallerie-serrurerie à Saint-Pierre. Son patron l'a envoyé, avec un collègue, pour faire des aménagements à Haute-Boulogne pendant plusieurs mois. Leur activité consistait à entourer chaque cellule, disposant d'un lit fixé au sol et d'un placard, par un grillage grossièrement tressé de fil de fer. Ils devaient munir chaque porte d'un cadenas que le gardien fermait pour la nuit. La geôle dans la prison. Ces cellules exiguës, disait Jacques, lui faisaient penser à des cages pour bêtes sauvages. Il remarquait les pensionnaires affamés, pétrifiés par la rudesse, la perversité des surveillants. Il en est revenu malade, n'en dormait plus. Comment faire cesser cet enfer ? Cette question le taraudait.

- Il vous en parlait ?

- Pas seulement, mais aussi à son patron. Un homme qui a perdu une jambe lors de la bataille des tranchées et dont la femme n'a pas attendu son retour. Il met tout sur le compte de la guerre « un gâchis effarant »: les hommes mutilés, les pères, les fils, tués, les familles désunies, les femmes violées, les mères perdues, les pupilles, les abandonnés... les matons féroces, anciens militaires, qui ont perdu leur âme. Tout est la faute de cette « saloperie »,répète-t-il à qui veut l'entendre ! Son employeur est un brave homme, mais ne sachant pas vers qui se tourner, il a tout bonnement décidé de ne plus intervenir dans la colonie. Monsieur Le Guennec n'a plus foi en l'humain. Il a vu trop d'horreurs ! À la suite de ces révélations, mon frère et mon mari se sont déplacés à la gendarmerie. Un policier les a reçus. Sans même les faire asseoir, il les a écoutés, puis s'est voulu rassurant. En les raccompagnant jusqu'à la porte, il leur a fait entendre que certaines personnes brodaient autour de cette maison d'éducation dont la vocation se résumait à apprendre un métier aux pupilles. Il a ajouté qu'il ne fallait surtout pas croire ce que l'on racontait à des fins de discréditation de l'administration.

- Votre frère lui a dit qu'il avait été témoin de ces déplorables conditions de détention ? demanda Jules

- Bien sûr ! Ce à quoi il a répondu qu'il fallait maintenir l'ordre et brider l'anarchie en France. Ils sont ressortis dépités. Si, aujourd'hui, ce témoignage peut servir, cela nous soulagera.

Ils la remercièrent. Toutes les informations collectées serviraient à l'édition de leur journal. Ils lui feraient parvenir un exemplaire, dès sa parution.

Leur dîner terminé, Philémon et Jules, avec l'accord de la propriétaire, s'installèrent devant une table du restaurant afin de rédiger l'article pour lequel ils venaient d'investiguer.

Vers deux heures du matin, Philémon gagna sa chambre. Jules retoucha quelques phrases, relut avec attention ce qui devait constituer la deuxième page du journal. Il n'était pas pleinement satisfait. La situation dramatique de ces survies d'innocents était insuffisamment dépeinte. Le constat était trop factuel. La détresse, la souffrance, les brimades, les humiliations, les sévices infligés, tant physiques que moraux, lui paraissaient édulcorés. Le récit manquait de puissance ! Il fallait que les lectrices et les lecteurs, viscéralement affectés, ressentent de vives émotions : la consternation, la tristesse, la pitié, la colère, la révolte... autant de réactions devaient tourmenter les consciences.

Le journal refermé devait alarmer, faire bouger.

Le but de ce reportage n'était pas de multiplier les ventes de L'EncreBleue ; essentiellement de déclencher une campagne de presse, alertant la population, les responsables politiques, qui conduirait à la fermeture de ces bagnes et au procès de ces tortionnaires !

Le témoignage d'un de ces colons apporterait ce qu'il manquait : du vécu ! Alors, Jules pensa que Robert pouvait les aider...

Il alla se coucher rasséréné. Il dormit d'une traite.

À cinq heures, les deux reporteurs reprirent la route pour Paris.

Chapitre 3 No.3

Paris, jeudi 30 août 1934

Le soir, alors que Robert venait de se coucher, madame Dunois s'assit au pied de son lit afin de le faire parler.

- As-tu de la famille Robert ?

- Non. La mère Moreau nous a donnés aux gendarmes pour s'débarrasser d'nous. J'retournerai jamais chez elle ou si j'retourne... s'interrompit Robert.

Encouragé par la douceur et l'intérêt que Léa lui portait, Robert rapporta, amèrement, ce qu'il avait vécu au sein de son ignoble foyer.

***

Gertrude et Raoul Moreau, ses parents, exploitaient une modeste parcelle de terre héritée de leurs aïeux. Leur culture ne les nourrissait pas avec leurs cinq enfants. Robert était le dernier, « l'inutile, le vaurien »,bougonnait, sans cesse, la marâtre.

Le riche paysan d'à-côté vint leur proposer, telle une exceptionnelle faveur, de racheter leur terre. Il promit d'employer le père Moreau comme ouvrier agricole, moyennant un salaire fixe chaque quinzaine. Ce fermier, sans scrupules, ayant obtenu la terre pour une somme dérisoire, asservissait Moreau qui trimait sans relâche. Le fermier se montrait de plus en plus exigeant, sans pour autant augmenter les gains. La mère Moreau, tourmenteuse, ne cessait de vociférer et de reprocher à son mari leur quotidien médiocre qui ne s'était en rien amélioré.

Un matin, après avoir bu son bol de gnôle comme à l'accoutumée, Raoul Moreau, échauffé, lassé des récriminations de sa femme, s'en prit à son patron qui, une fois de plus, tardait à le payer. Des invectives, ils en vinrent aux poings quand l'ouvrier, en proie à une irrépressible colère, aperçut une fourche à portée de main. Il s'en saisit.

Avec une effroyable force, il transperça le ventre du fermier, le planta au sol, gisant et gémissant dans une mare de sang. La femme du patron, effrayée par les hurlements, accourut jusqu'au hangar où elle découvrit son mari agonisant devant le regard fixe du meurtrier immobile. Assis, sur un ballot de paille, l'employé, soulagé et indifférent, justifia son geste :

- J'ai fait c'qu'y fallait. J'en suis ben content !

Quand les gendarmes le menottèrent, impavide, il déclara calmement :

- Une vermine de moins !

Il fut emprisonné et condamné à mort.

Gertrude Moreau aimait ressasser cette sanguinaire histoire. Diabolique, elle racontait avec force détails comment cet exploiteur avait été « saigné comme un cochon », baignant dans son sang. Il avait eu ce qu'il méritait !

Fortement perturbé par la description de ce crime maintes fois répété, Robert ne trouvait plus le sommeil. Des hallucinations hantaient ses nuits. Il voyait le propriétaire pénétrer dans sa chambre, la fourche enfoncée dans le ventre ensanglanté. Une nuit, le mort s'était agrippé au pied de son lit. Il l'avait supplié de retirer les crocs plantés. Robert avait hurlé. Sa mère, réveillée par ses cris, l'avait arraché de son lit, tiré jusqu'à la grange pour ne plus l'entendre. Il y était resté quatre nuits durant.

Cupide, le cœur sec, la mère Moreau se désintéressa de son mari qu'elle ne revit jamais après son incarcération. Machiavélique, elle n'avait plus qu'une idée ; privilégier ses intérêts personnels. Elle ne voulut pas s'embarrasser de ses trois garçons qui ne représentaient que des bouches à nourrir. Un après-midi d'automne, elle les expédia cueillir des pommes dans un verger voisin. Aussitôt elle se hâta, avec ses deux filles, de gagner la gendarmerie pour signaler leur forfait.

- Oh ! Messieurs les gendarmes ! Ils volent, ils me menacent, ils deviennent aussi violents que leur père, cet assassin. Ils me font peur, larmoya-t-elle hypocritement.

Ses dires, confirmés par ses filles soumises et poltronnes convainquirent les agents.

Sur ses indications, ceux-ci partirent les arrêter sans délai. Les frères de Robert comprirent vite que leur mère les avait dénoncés ; ce qui leur fut confirmé au commissariat où ils passèrent la nuit.

Ils furent dirigés tous les trois dans des colonies pénitentiaires différentes.

Robert venait d'avoir neuf ans quand il partit pour un lieu inconnu, redoutable. Le bagne !

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