« Parfois, on croit perdre quelque chose et en fait, on ne sait pas qu'on est en train de gagner infiniment plus. »
Éliette Abecassis-Et te voici permise à tout homme
Quelques heures plus tôt
Mon rendez-vous d'aujourd'hui avec la thérapeute s'est bien déroulé, nous sommes toujours fixés sur les années effectuées en centre de détention à Los Angeles. J'ai pu lui confier que ma ville natale ne me manquait pas, que j'avais tout de même appris en tant que détenu et que mon jugement est devenu une chance à l'heure qu'il est. Je ne me pardonnerai jamais ce drame que j'ai engendré malgré moi, la mort de cet homme restera gravée dans ma mémoire jusqu'à ce que mon cœur cesse de battre, mais je suis aussi réaliste. La prison m'a sauvé, elle m'a mené vers Lilly, vers une nouvelle vie.
Le gang ne m'aurait pas quitté sans cette condamnation, je serai mort sans que personne ne le sache, éradiqué comme un insecte indésirable, sans que personne ne soit dévasté de ma disparition, sans réaliser quelques rêves. Je suis reconnaissant que cette femme me fasse voir mes erreurs ou mes agissements sous un autre angle afin d'avancer avec souplesse. Elle me considère comme un homme qui en vaut encore la peine, tandis que j'en doute encore actuellement. Elle met en évidence des éléments ou bien des réflexions qui ne me seraient jamais venus à l'esprit. Selon elle, je mérite une chance de me reconstruire.
- Elle a raison, tu n'as jamais voulu prendre la vie de quelqu'un malgré la pression évidente du milieu. Tes regrets sont sincères, tu ne recommenceras plus et c'est tout ce qui importe, m'explique Drew
- Ce n'est pas évident de se pardonner. Tu en sais quelque chose, n'est-ce pas ?
- Oui, mais nous ne pourrons jamais remonter le temps, gamin. Ni toi ni moi. Les choses sont ce qu'elles sont. Tes parents seraient fiers de voir ce que tu es devenu.
Ma gorge se noue à l'entente de ses mots. J'essaie tant bien que mal de ne pas y penser afin d'éviter d'avoir davantage le cœur brisé. L'absence de mon père est une souffrance indéfinissable que je supporte avec difficulté depuis sa disparition. Sa mort a été si foudroyante... Je n'ai pas été préparé à lui faire mes adieux. Il a toujours été là pour moi, il m'aimait sincèrement et c'est le même cas de figure pour ma mère, même si elle n'a pas su me le montrer lors de nos dernières paroles échangées. J'aurais aimé ne pas emprunter le mauvais chemin à l'époque, prêt à donner corps et âme pour qu'elle soit près de moi en ce moment et qu'elle puisse constater par elle-même que je suis hors de danger, que je deviens un homme. J'aimerais pouvoir les revoir tous les deux, bien que ce ne soit qu'une notion abstraite de la réalité des choses.
- La psychologue m'a annoncé que les séances deviendraient mensuelles à partir de la semaine prochaine, lui dis-je, les yeux rivés sur le paysage obscur. Je ne m'attendais pas à ce que ce soit aussi rapide.
- C'est vrai ? C'est une bonne nouvelle, Nick. Huit séances et tu as déjà fait des progrès considérables, tu peux être fier de toi.
- C'est grâce à toi. Je ne te remercierai jamais assez pour tout ce que tu as fait pour moi et pour ce que tu fais encore aujourd'hui. Sans ton aide, je ne m'en serai pas sorti. Tu m'as choisi parmi les autres en écoutant ton instinct, tu es quelqu'un de formidable, Drew.
Son visage se tourne vers moi, visiblement surpris que je sois aussi sentimental avec lui. Ce n'est pas dans mes habitudes, mais c'est pour moi une obligation de lui faire part de ma reconnaissance. Après tout, je vis avec lui, il m'a fait entrer dans son univers depuis presque deux mois, dans son intimité et il accepte ma relation avec son enfant unique. Rien ne l'obligeait à donner sa bénédiction. Il me fait tout simplement confiance
- Arrête de me regarder comme ça ! Je peux très bien retirer ce que je viens de dire, le menaçais-je. Contente-toi d'accepter mes remerciements.
- Ce n'est rien. C'est mon rôle, il me semble, mais si tu veux faire quelque chose pour moi, dis à madame Baker de ne pas te donner rendez-vous à dix-neuf heures. Regarde dehors, il fait nuit ! Et je hais conduire lorsqu'il fait nuit, marmonne-t-il.
- Oui, elle n'a pas eu le choix.
Un silence agréable s'installe, alors je décide d'allumer la radio, où Take me home, Country roadsde John Denver passe. Malgré moi, cette chanson me rend heureux. Ces notes et ces paroles me renvoient à des souvenirs imprégnés d'amour.
- Mon père aimait ce morceau.
Je le vois simplement sourire à ma déclaration mais celui-ci est factice. Notre conversation l'a forcé à se remémorer un drame qu'il souhaiterait pouvoir effacer de son esprit. Contre toute attente, ce sourire est vite remplacé par l'angoisse. D'un seul coup, ses traits se modifient brusquement, assaillis par la terreur, une réelle terreur.Que lui arrive-t-il ?
- Drew, qu'est-ce que tu as ?
- Mon Dieu.
Son regard fixe l'horizon, ses mains commencent à serrer le volant sous la fermeté de sa nervosité au point que ses jointures deviennent blanches. Je ne tarde pas à regarder dans la même direction que lui afin de comprendre ce qui peut bien le mettre dans un tel état et je comprends. Tout de suite. Mon cœur s'emballe et tambourine aussitôt à travers ma poitrine en apercevant au loin une immense lueur rougeâtre et orangée se dessiner dans la nuit et dans le ciel. Un incendie et pas n'importe où. Non.
- Le ranch, murmurais-je, le souffle coupé.
Drew presse brutalement son pied sur l'accélérateur sans se poser de questions, propulsant le véhicule à une vitesse déconcertante. Je ne parviens pas à garder mon calme. L'angoisse me tiraille l'estomac comme jamais auparavant, au bord de la nausée. Plus nous nous approchons du chemin rocailleux qui va nous y conduire, plus mon esprit affecté crée tous les scénarios possibles, parce que mon cœur me murmure une seule chose, un seul nom en cet instant : Lilly.
Nous arrivons sur place en laissant la voiture faire un dérapage sur les gravillons, le feu se reflétant sur le pare-brise, mais ni lui ni moi attendons une seule seconde malgré notre inquiétude et ce spectacle saisissant.
- Lilly ! criais-je en claquant la portière. Où es-tu ?
Ma voix, éraillée par l'émotion, s'éteint peu à peu. Ce qui se joue devant moi me tétanise les membres. Les flammes ravagent avec intensité la maison de Tony, ainsi que la nouvelle étable et l'écurie qui semblent sur le point de s'effondrer. Ce lieu où je me suis lié à Lilly pour la première fois... Le crépitement de celles-ci sonne comme une symphonie désastreuse, comme un glas funèbre qui annonce une douleur inévitable. Un hymne symbolique... Je cherche ma petite amie des yeux dans tous les sens, dans tous les recoins du ranch qui subit une totale destruction. Je ne laisse rien au hasard.
L'habitation de Drew semble intacte, seulement si le feu n'est pas contenu dans les minutes qui suivent, elle subira le même sort en passant par la verdure et la paille. L'angoisse que je ressens est paralysante, je supplie les forces supérieures de ne pas m'enlever la femme dont je suis éperdument amoureux. Je l'aime, oui je l'aime.Je suis amoureux d'elle, réellement. Me remettre d'une telle chose ne fonctionnera pas. Ce sera la descente aux enfers et cette fois, elle sera sans retour. Il n'est pas question qu'elle me laisse seul dans ce monde. Pourquoi prendre conscience de ça dans un tel moment ? Comment me relever sans elle à mes côtés ? Où est-elle ? Des larmes sont sur le point de m'envahir.
- Lilly ! hurle soudainement Drew avant de se précipiter vers l'écurie sans que je n'en comprenne la raison. Nous sommes là !
Je le suis sans discuter, me demandant intérieurement pourquoi il agit ainsi. La réponse ne se fait pas attendre lorsqu'une voix féminine sourde et apeurée parvient à mes oreilles.
- Papa !
Percevant un bruit de craquement, je fonce sur lui afin de le faire reculer, lui évitant de justesse une poutre enflammée qui s'effrite à moitié sur le sol près de nous. Lilly est ici, prisonnière des flammes.
- Lilly ! hurlais-je de désespoir à mon tour.
Je refuse de la perdre. Je refuse de vivre sans elle. Je suis prêt à prendre tous les risques pour la retrouver et l'avoir près de moi. Je ne peux plus rester ici sans agir. Le feu a pris une ampleur considérable. L'entrée de l'écurie est hors d'atteinte, à moins de faire le grand sautJe dois la sauver, hors de question pour moi de rester stoïque. Si je dois mourir aujourd'hui, ainsi soit-il et c'est sans prévenir Drew, de façon spontanée, que mon corps se lance à travers les flammes, protégeant mon visage avec mon bras, sans même connaître l'épaisseur du mur auquel il sera confronté.
- Nick, non ! entendis-je la voix de Drew avant de me retrouver de l'autre côté.
La fumée compacte s'insère sans tarder dans mes poumons, son odeur âcre coupant ma respiration. Je cligne des yeux pour tenter de diminuer les picotements qui m'assaillent et m'assurer une vision plus claire dans ce lieu si précieux presque détruit.Je prends l'initiative de retirer mon écharpe afin de la placer autour de mon visage, ce n'est pas le moment de s'asphyxier. Mon esprit doit garder les idées en place et gagner du temps. La femme que j'aime se trouve à quelques mètres et je ne partirai pas sans elle
- Nick !
Mon regard se pose aussitôt sur Lilly, quelque peu éloignée de l'embrasement qui fait rage dans les box, agenouillée auprès de Tony, visiblement inconscient. Je me précipite vers elle, ses joues sont humidifiées par toutes les larmes qui s'échappent de ses yeux torturés. Elle a eu la bonne idée de se créer un masque, elle aussi. Je voudrais tant la serrer dans mes bras, soulagé de la savoir saine et sauve, mais ce sera pour plus tard. Tony a besoin de moi et elle aussi.
- Ton père est à l'entrée. Saute sans attendre, le mur de flammes n'est pas encore inaccessible, couvre-toi au maximum et dépêche-toi avant que tout ne s'effondre ! lui ordonnais-je d'une voix forte.
- Je ne te laisse pas ici tout seul !
- Tony a besoin de moi, alors fais ce que je te dis, bon sang ! tranchais-je en la relevant brusquement de sa place. Tu dois partir d'ici !
- Nick, non.
- Fais-moi confiance, tu nous fais perdre du temps. Sors d'ici Lilly et ne discute pas ! lui hurlais-je sur un ton sec et catégorique, trop angoissé à l'idée qu'il lui arrive malheur. Bébé, s'il te plaît, va retrouver ton père, il saura quoi faire !
Elle semble indécise, mais lorsque son regard se pose sur Tony, elle se contente de hocher la tête tout en me serrant la main.
- Si tu ne reviens pas dans deux minutes, nous viendrons te chercher.
Elle recule aussitôt après m'avoir prévenu, continuant son chemin en me lançant un dernier regard. Je me force à la quitter des yeux, sachant maintenant qu'elle sera avec Drew dans une minute, en sécurité. Je me concentre de nouveau pour hisser Tony avec la volonté de vingt hommes. Autrement dit, avec beaucoup de difficultés. Parce que la volonté ne suffit pas en cet instant. Mes mains passent sous ses aisselles afin de le tirer vers l'extérieur, il est bien trop lourd pour que je puisse le porter sans tomber à la renverse et nous faire perdre d'importantes secondes.
La façade ne tiendra plus très longtemps et risque de nous ensevelir. La fumée diminue toutes mes forces, ainsi que ma vision. Je puise toute mon énergie à le soulever tout en étant sans cesse en alerte, pas question d'être faible, je suis son seul espoir de sortir vivant. Comme une lumière qui jaillit au fond d'un tunnel sombre, l'arrivée soudaine de Drew me noie dans un sentiment d'allégresse. Il n'a pas hésité une seule seconde à me rejoindre, pelotonné dans la mesure du possible afin de se protéger.
- Mets ta capuche, Nick ! Et surtout, fonce !
Je pose Tony afin d'obéir à son ordre et le saisis de nouveau. Son ami me jette un regard entendu avant de prendre son ami par les jambes et me procurer ainsi une faible charge. Nous pouvons entreprendre une meilleure cadence. Notre avancée est plus simple, moins lente, nous avons une chance de sortir d'ici ensemble. Nous nous retrouvons vite à traverser le mur de flammes sans aucune hésitationNous le passons si vite que nous tombons tous les trois dès notre arrivée à l'extérieur. Cela a été si soudain que j'ai été incapable de tenir sur mes jambes jusqu'au bout.
Lorsque mes poumons retrouvent un semblant d'oxygène pur, je me mets à tousser avec violence. Drew se laisse tomber à mes côtés, étant dans le même état catastrophique que le mien. La chaleur est insupportable. La sueur recouvre notre peau. Comment Lilly a-t-elle pu tenir si longtemps ?
- Nick.
Lilly se place entre nous et prend mon visage entre ses mains. Elle m'analyse en laissant son chagrin se déverser.
- Papa, tu vas bien ? demande-t-elle en se tournant vers lui. Vous avez pris un risque considérable tous les deux !
- Oui, nous avons eu une belle frayeur, j'ai eu la peur de ma vie, lui dit-il, laissant sa main caresser le visage de sa fille.
- Et Tony ? Comment va-t-il ? prononçais-je difficilement.
- Il faut prévenir les secours, faire venir une ambulance.
- Je m'en charge, éloignez-vous de la grange et restez dehors auprès de lui.
Drew se lève sans attendre une seconde de plus, s'agenouille auprès de son meilleur ami afin de vérifier son pouls ainsi que sa respiration et se dirige d'un pas pressé vers la seule bâtisse qui est encore sur pied et non ravagée par l'incendie. Quant à moi, je me redresse pour tirer Lilly dans mes bras et soupirer de soulagement tout contre sa nuque. J'ai cru la perdre pour toujours. Tous mes muscles sont tendus. Elle a encore fait preuve de courage en restant auprès de Tony alors que tout s'effondrait autour d'eux. Je ne peux plus imaginer ma vie sans elle. Ils auraient pu y rester, c'est un fait à faire pâlir n'importe qui.
- Mon amour, j'ai eu si peur.
Je glisse mes doigts sur ses joues marquées par la tristesse, les essuyant délicatement pour tenter d'apaiser le flot d'émotions qui semblent lui comprimer la poitrine.
- Tu es venu me sauver. Je ne pouvais pas le laisser tout seul, Nick, c'était impossible, chuchote-t-elle avant de prendre mon visage en coupe.
- Ne t'inquiète pas, il va bien, c'est fini.
- Nick, je n'ai pas pu évacuer tous les chevaux.
Lilly s'effondre contre mon torse, laissant son corps aux mains de puissants sanglots. NonJ'étais si préoccupé par elle et Tony, que je n'ai pas pensé à ce détail qui est pourtant si évident. Je ne me suis même demandé ce qu'ils pouvaient bien faire ici, alors que les flammes les encerclaient peu à peu. Les chevaux, les vaches et même les poules de Tony. Chocolat, Caramel, non. Comment cet incendie a-t-il pu se déclencher ?
- Chut, je suis là mon amour, tout va s'arranger, la rassurais-je, le cœur lourd.
Trois jours... Nous venons de passer trois jours surréalistes. Je me sens déphasé à la suite de cet événement qui m'a plongé dans un océan empli de perplexité. Tout s'est enchaîné à une vitesse démesurée à partir du moment où les secours sont arrivés sur place. Les pompiers ont stoppé cet incendie fatal et ravageur, ce qui a sauvé la maison de Drew des flammes, mais le bilan de ce drame n'est pas celui auquel on aurait voulu faire face. Chocolat et Kiki sont les seuls survivants et l'un deux est resté introuvable vingt-quatre heures.Tous les animaux ont péri, prisonniers de cette tragédie. Lilly a perdu son cheval, ainsi que Tony. Ceux qui avaient été sauvés de l'abattoir aussi ont disparu. Nous avons simplement retrouvé trois de nos poules dans le pré qui ont probablement pu s'échapper par une brèche dans le mur, mais cela reste de lourdes pertes. Ma princesse est inconsolable, se sentant terriblement coupable de ne pas avoir pu faire davantage et la perte de son compagnon l'a détruite à un point que je ne suis même pas dans la capacité de le décrire. J'ai failli la perdre à travers la braise, cette affirmation me chamboule.