La petite ville côtière de Saint-Clément s'éveillait doucement sous un ciel légèrement voilé. Aurora Moreau ouvrit les volets de sa chambre, laissant entrer une lumière grise qui peignait les murs d'un bleu pâle. La mer, à l'horizon, s'étendait comme une promesse, et les mouettes tournaient paresseusement au-dessus des bateaux de pêche qui rentraient au port. Elle inspira profondément, savourant l'air iodé, avant de tirer son carnet de cuir du bureau encombré près de la fenêtre.
Ce carnet était son sanctuaire, un endroit où elle pouvait déposer ses pensées, ses rêves, et ces poèmes qui lui venaient parfois comme un souffle venu d'ailleurs. Les pages usées étaient pleines de ratures, de mots griffonnés à la hâte, mais pour elle, chacune d'entre elles avait une signification particulière. Avec un sourire à peine perceptible, elle s'assit près de la fenêtre, le crayon en main.
"Une autre journée ordinaire," murmura-t-elle pour elle-même, ses mots se perdant dans le bourdonnement lointain des vagues.
Elle resta ainsi un moment, perdue dans ses pensées. Sa maison était modeste, perchée sur une petite colline qui surplombait la mer. Les murs blanchis à la chaux semblaient absorber chaque rayon de lumière, et l'odeur du café flottait depuis la cuisine où sa mère s'affairait déjà.
"Aurora, tu comptes descendre aujourd'hui ou pas ?" appela Louise, sa voix légèrement agacée.
"J'arrive, maman !" répondit-elle, un soupir dans la voix.
Elle ferma doucement le carnet et le posa sur le rebord de la fenêtre, laissant sa dernière pensée inachevée. La routine l'appelait.
Dans la cuisine, Louise s'activait autour d'un vieux poêle, préparant le petit déjeuner avec une efficacité presque mécanique. Elle portait ce regard pragmatique qui semblait dire à Aurora qu'il était temps de cesser de rêvasser.
"Tu devrais vraiment penser à chercher un vrai travail, ma chérie," dit Louise, sans même lever les yeux de la poêle.
"Je travaille," répondit Aurora en s'asseyant à la table.
"Écrire n'est pas un travail, c'est un hobby," rétorqua sa mère, déposant une assiette d'œufs devant elle. "Un jour, tu comprendras qu'il faut de la stabilité dans la vie. Des choses concrètes, pas des rêves."
Aurora n'avait pas la force de discuter. Elle savait que sa mère ne comprenait pas ce que l'écriture signifiait pour elle. Mais c'était plus qu'un simple passe-temps. C'était une manière de respirer, de donner un sens à des émotions qu'elle n'arrivait pas toujours à expliquer.
Après le petit-déjeuner, elle attrapa son sac et sortit, se dirigeant vers la petite librairie de Madame Armand. Cette boutique, nichée entre deux ruelles pavées, était son refuge. Les étagères débordaient de livres anciens, et l'odeur du papier vieilli flottait dans l'air.
"Ah, Aurora, toujours avec ton carnet, hein ?" s'exclama Madame Armand en la voyant entrer.
Aurora esquissa un sourire. "Je ne m'en sépare jamais."
"Et tu devrais penser à partager ce que tu écris," poursuivit la libraire, ajustant ses lunettes. "Les gens d'ici pourraient apprécier un peu de poésie, tu sais."
Aurora haussa les épaules. "Je ne pense pas que mes mots aient ce genre d'impact."
"Tu serais surprise," répondit Madame Armand, avec ce regard perçant qui semblait lire bien au-delà des apparences.
Aurora passa un moment à feuilleter les rayons, laissant ses doigts effleurer les reliures usées. Les livres avaient toujours été ses compagnons, des portails vers des mondes qu'elle ne pouvait qu'imaginer.
En sortant de la librairie, un vent soudain se leva, emportant avec lui une feuille de son carnet qu'elle avait oubliée d'y ranger correctement.
"Non ! Attends !" cria-t-elle en courant après la feuille, mais le vent semblait la narguer, la poussant toujours plus loin, vers les falaises qui surplombaient la mer.
Aurora s'arrêta, le souffle court, regardant impuissante la feuille disparaître à l'horizon. C'était un de ses poèmes, l'un des plus intimes, et l'idée qu'il puisse être perdu ou trouvé par un inconnu la rendait nerveuse.
Elle resta là un moment, le vent jouant avec ses cheveux, avant de faire demi-tour, le cœur lourd.
Le soir venu, alors que la tempête s'annonçait, Aurora se tenait près de sa fenêtre, observant les nuages noirs qui s'amoncelaient. Le tonnerre grondait au loin, et les premières gouttes de pluie frappaient les vitres. Elle avait toujours aimé les orages, leur manière de balayer tout sur leur passage, comme pour offrir une sorte de renouveau.
Mais ce soir-là, une étrange inquiétude l'habitait. Comme si cette tempête n'apportait pas seulement de la pluie, mais aussi quelque chose de plus profond, de plus changeant.
Dans un autre coin de la ville, un étranger arrivait, une feuille froissée dans la main, ses yeux sombres fixant les mots qu'il venait de lire.
Le ciel plombé par les restes de la tempête déversait encore une pluie fine sur les rues pavées de Saint-Clément. La ville semblait retenait son souffle, les habitants cloîtrés chez eux ou dispersés dans les rares commerces ouverts. Un taxi noir, détonnant dans ce décor paisible, s'arrêta devant l'hôtel Saint-Céleste, un établissement sobre mais charmant, au cœur de la place principale.
Elias Vaillant descendit lentement, tirant une valise en cuir noir derrière lui. Grand, élégant, avec une allure légèrement austère, il portait un long manteau noir qui soulignait son allure mystérieuse. Ses yeux sombres analysaient chaque détail, des façades blanchies aux volets turquoise, comme s'il cherchait à décoder l'âme de cette petite ville.
Clara Dumont, propriétaire de l'hôtel, se tenait déjà sur le pas de la porte, une tasse de café à la main et un sourire parfaitement calculé sur le visage.
"Bienvenue à Saint-Clément, Monsieur," dit-elle d'une voix veloutée, s'avançant pour accueillir le nouvel arrivant.
Elias hocha la tête en guise de salut, sans sourire. "Merci. Vous êtes Madame Dumont ?"
"Clara, je vous en prie. Laissez-moi vous aider." Elle tendit la main vers la valise, mais Elias la retira d'un geste poli mais ferme.
"Je m'en occupe, merci."
Il entra dans le hall de l'hôtel, un espace chaleureux où des fauteuils en velours rouge côtoyaient une cheminée éteinte et des étagères remplies de livres décoratifs. Clara le suivit, visiblement curieuse.
"Vous êtes ici pour affaires, je suppose ?" demanda-t-elle, essayant de dissimuler son intérêt derrière une façade professionnelle.
"Oui," répondit-il, laconique.
Elle ne se laissa pas décourager par son ton. "Et que faites-vous exactement, si ce n'est pas indiscret ?"
Elias posa sa valise près de l'escalier avant de se tourner vers elle. "Je suis éditeur."
"Un éditeur ?" Clara haussa les sourcils, son intérêt soudain doublé. "Vous cherchez des auteurs ? Nous avons beaucoup de talents cachés ici, dans cette petite ville."
Elias esquissa un sourire léger mais distant, presque imperceptible. "C'est ce que j'espère."
Clara lui tendit une clé, glissant ses doigts contre les siens un peu plus longtemps qu'il n'était nécessaire. "Chambre 12, à l'étage. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas."
"Merci," répondit-il simplement, avant de monter l'escalier, la valise toujours en main.
Dans la pénombre de la chambre, Elias s'installa à un bureau en bois massif, près d'une fenêtre qui donnait sur la place. Il sortit une feuille de papier froissée de la poche intérieure de son manteau. Ses yeux parcoururent les mots griffonnés avec une précision presque obsessionnelle. Le poème, trouvé par hasard près des falaises alors qu'il explorait les environs, l'avait intrigué dès la première lecture.
Il murmura les derniers vers, presque pour lui-même :
*"Là où l'ombre rencontre la lumière,
Là où les vagues murmurent l'éternité,
Le destin danse sur un fil invisible."*
Une plume rare. Une voix littéraire différente de tout ce qu'il avait lu jusqu'à présent. Qui pouvait bien écrire de tels mots dans une ville aussi discrète que celle-ci ?
Plus tard dans la soirée, Elias retrouva Paul Laurent, un journaliste local, dans un petit bistrot au coin de la place. Paul, la quarantaine bien tassée, avait ce regard malicieux de quelqu'un qui savait toujours un peu trop de choses sur tout le monde.
"Alors, qu'est-ce qui amène un éditeur parisien à Saint-Clément ?" demanda Paul, son sourire en coin accompagné d'un verre de vin rouge qu'il faisait tourner lentement.
"Je suis à la recherche de nouveaux talents," répondit Elias, posant son verre intact devant lui.
"Vous pensez vraiment trouver cela ici ? Nous sommes plutôt une ville de pêcheurs et de commerçants, vous savez."
Elias sortit la feuille de son manteau et la posa sur la table. "Quelqu'un a écrit ça. Vous reconnaissez ?"
Paul prit la feuille, ses sourcils se fronçant légèrement en lisant les mots. "Hmm... Ça ressemble à du Aurora Moreau."
"Aurora Moreau ?"
"Une jeune femme d'ici. Elle est un peu... spéciale. Toujours dans son coin, toujours avec son carnet. Mais elle écrit. Beaucoup."
Elias haussa un sourcil, intrigué. "Elle partage ses écrits ?"
"Pas vraiment," répondit Paul, avec un sourire amusé. "Elle garde ça pour elle, ou peut-être pour Madame Armand. Vous savez, la libraire."
Elias rangea la feuille dans son manteau, une étincelle de curiosité dans le regard. "Où puis-je la trouver ?"
Paul éclata de rire. "Bonne chance avec ça. Aurora est aussi insaisissable qu'un chat sauvage. Mais si j'étais vous, je commencerais par la librairie."
Le lendemain matin, Elias se dirigea vers la librairie de Madame Armand, suivant les indications de Paul. En entrant, il fut immédiatement enveloppé par l'odeur des livres anciens, une odeur familière et réconfortante.
Madame Armand leva les yeux de son comptoir, ajustant ses lunettes pour mieux voir l'homme qui venait d'entrer.
"Bonjour, monsieur. Puis-je vous aider ?"
"Je cherche Aurora Moreau," dit-il directement, sans détour.
La libraire haussa un sourcil, visiblement surprise. "Aurora ? Pourquoi voulez-vous la voir ?"
"Je pense avoir trouvé l'un de ses poèmes," répondit Elias, sortant la feuille pour la lui montrer.
Madame Armand lut les mots rapidement avant de relever les yeux vers lui. "Oui, c'est bien d'elle. Mais je doute qu'elle veuille en parler."
"Pourquoi donc ?"
"C'est une jeune femme réservée, Monsieur... ?"
"Elias Vaillant."
"Enchantée, Monsieur Vaillant. Aurora est... disons qu'elle n'a pas l'habitude d'attirer l'attention. Elle préfère rester dans l'ombre."
Elias hocha la tête, prenant note des mots de la libraire. Avant qu'il ne puisse poser une autre question, la clochette de la porte tinta, annonçant l'arrivée de quelqu'un d'autre.
Aurora entra, le visage légèrement rougi par le froid, son carnet pressé contre elle. En voyant Elias, son regard se posa brièvement sur lui avant de se détourner rapidement.
"Bonjour, Madame Armand," dit-elle d'une voix douce, presque murmurée.
"Aurora, ma chère, quel bon timing," dit la libraire avec un sourire complice. "Monsieur Vaillant voulait justement vous rencontrer."
Aurora fronça légèrement les sourcils, méfiante. "Me rencontrer ? Pourquoi ?"
Elias fit un pas en avant, tendant la feuille. "Ceci est à vous, je crois."
Elle regarda la feuille, puis lui, son regard se durcissant légèrement. "Où avez-vous trouvé ça ?"
"Près des falaises. C'est votre écriture, n'est-ce pas ?"
Aurora prit la feuille d'une main tremblante, évitant de croiser son regard. "Oui, c'est à moi. Merci de l'avoir ramenée."
"Vous avez un talent rare," dit Elias, observant sa réaction avec une intensité qui la mit mal à l'aise.
"Ce n'est qu'un passe-temps," répondit-elle, presque sur la défensive.
"Je pense que c'est plus que ça," insista-t-il.
Madame Armand, sentant la tension, intervint avec un sourire encourageant. "Aurora, peut-être devriez-vous écouter ce que Monsieur Vaillant a à dire. Après tout, il est éditeur."
Aurora releva les yeux, ses sourcils froncés de suspicion. "Éditeur ?"
"Oui. Et je crois que vos écrits mériteraient d'être lus par un plus grand public," répondit Elias calmement.
Elle serra la feuille contre elle, incertaine. Les mots d'Elias avaient une certaine gravité, une sincérité qui la déstabilisait. Mais elle n'était pas prête à se livrer, pas encore.
"Je ne pense pas que ce soit une bonne idée," dit-elle enfin, sa voix à peine audible.
Elias inclina légèrement la tête, respectant son refus. "Très bien. Mais si jamais vous changez d'avis, je resterai en ville quelques jours."
Sans un mot de plus, Aurora tourna les talons et quitta la librairie, son cœur battant plus vite qu'elle ne l'aurait voulu.
Elias la regarda partir, une étincelle d'intérêt dans le regard. Ce n'était que le début.
La pluie s'était arrêtée, laissant derrière elle des flaques brillantes qui reflétaient le ciel gris. Dans le café de la rue principale, Aurora était assise à sa table habituelle, près de la fenêtre. Un carnet ouvert devant elle, un stylo entre ses doigts, elle griffonnait des lignes avec une concentration féroce. À chaque mot, elle semblait plonger plus profondément dans son propre monde, ignorant le bruit ambiant des tasses qui tintaient et des conversations qui bourdonnaient autour.
Elle portait un pull en laine beige un peu trop large et une écharpe qu'elle avait oublié d'enlever en entrant. Ses cheveux châtain clair retombaient en désordre sur ses épaules. Rien dans son apparence n'indiquait qu'elle aurait pu attirer l'attention d'un homme comme Elias Vaillant. Et pourtant, il était là, debout à quelques pas, l'observant avec cette intensité qui semblait être devenue sa marque de fabrique.
Elias s'approcha lentement, sa silhouette imposante projetant une ombre sur le carnet d'Aurora.
"Je vois que l'inspiration vous a trouvée," dit-il d'une voix basse mais claire.
Aurora releva brusquement la tête, ses yeux s'écarquillant légèrement en reconnaissant l'homme de la librairie.
"Qu'est-ce que vous faites là ?" demanda-t-elle, refermant instinctivement son carnet.
"Je suis venu prendre un café," répondit-il, un sourire en coin, bien que ses intentions fussent évidemment autres.
Elle fronça les sourcils, méfiante. "Ce café est plein d'autres tables. Pourquoi celle-ci ?"
Elias haussa légèrement les épaules avant de s'asseoir en face d'elle sans attendre d'invitation. "Parce que c'est vous que je veux voir."
"Je n'ai rien à vous dire," répliqua-t-elle, son ton ferme, mais elle ne put s'empêcher de jeter un regard furtif vers la porte, comme pour évaluer une éventuelle échappatoire.
Il posa ses mains sur la table, calmes mais résolues. "Vous savez, Aurora, j'ai lu beaucoup de choses dans ma vie. Mais vos mots ont quelque chose de particulier. Ils résonnent."
Elle resta silencieuse, serrant son carnet contre elle comme un bouclier.
"Je ne veux pas vous bousculer," continua-t-il, sa voix plus douce cette fois. "Mais je pense sincèrement que votre talent mérite d'être partagé. Je pourrais vous aider à faire entendre votre voix."
"Je n'ai jamais demandé d'aide," rétorqua-t-elle, le regard fixant un point imaginaire au-delà de lui.
"Peut-être pas. Mais parfois, les meilleures opportunités viennent quand on ne les cherche pas."
Le silence qui suivit était lourd, rempli d'une tension palpable. Aurora finit par secouer la tête, presque imperceptiblement.
"Écoutez," dit-elle, sa voix tremblante, "j'écris pour moi. Pas pour les autres. Je n'ai aucune envie d'être exposée."
Elias croisa les bras, s'appuyant légèrement contre le dossier de sa chaise. "Pourquoi ? Vous avez peur ?"
Elle releva enfin les yeux, le fixant avec une détermination qui contrastait avec sa réserve habituelle. "Non. Je choisis juste de ne pas le faire."
"Un choix basé sur la peur est-il vraiment un choix ?"
Aurora ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots lui manquèrent. Elle détourna le regard, mal à l'aise.
Elias se leva finalement, comme s'il comprenait qu'il n'obtiendrait rien de plus pour le moment. "Très bien. Mais je ne renonce pas si facilement."
Il déposa une carte de visite sur la table avant de se tourner vers le comptoir pour commander un café à emporter, laissant Aurora seule avec ses pensées tourbillonnantes.
Quelques heures plus tard, Aurora entra dans la librairie de Madame Armand, toujours son carnet à la main. La libraire, comme à son habitude, était occupée à ranger une pile de livres, mais elle leva les yeux en voyant la jeune femme arriver.
"Ma chère, tu as l'air préoccupée," dit-elle en ajustant ses lunettes.
Aurora soupira et posa son carnet sur le comptoir. "C'est cet homme. Elias Vaillant. Il me poursuit presque."
Madame Armand haussa un sourcil, intéressée. "Et qu'est-ce qu'il te veut ?"
"Il veut que je publie mes poèmes. Il dit que j'ai du talent et que mes mots devraient être lus par d'autres."
La libraire fit une pause, un sourire malicieux se dessinant sur ses lèvres. "Et pourquoi pas ?"
"Parce que ce n'est pas ce que je veux !" s'exclama Aurora, visiblement frustrée. "Je ne veux pas que mes écrits soient jugés, critiqués, ou pire... qu'ils deviennent quelque chose qui ne m'appartient plus."
Madame Armand posa une main réconfortante sur celle d'Aurora. "Je comprends tes craintes. Mais parfois, partager ce que l'on a en soi peut apporter plus de bien que de mal. Peut-être que cet homme voit quelque chose en toi que tu n'as pas encore remarqué toi-même."
Aurora resta silencieuse, son regard fixé sur les étagères pleines de livres.
"Réfléchis-y," ajouta la libraire doucement. "Tu n'as rien à perdre à au moins écouter ce qu'il a à dire."
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Pendant ce temps, au Saint-Céleste, Clara Dumont observait Elias depuis son bureau. L'homme était assis dans le salon de l'hôtel, une pile de documents devant lui, mais son attention semblait ailleurs.
Clara, toujours en quête de nouvelles opportunités pour attirer l'attention, décida de s'approcher. Elle portait une robe ajustée qui soulignait ses courbes et un rouge à lèvres éclatant qui ne laissait aucun doute sur ses intentions.
"Alors, Monsieur Vaillant," commença-t-elle en s'asseyant à côté de lui, "comment se passe votre séjour ?"
Elias leva les yeux, clairement agacé par l'interruption, mais il cacha son irritation derrière un sourire poli. "Bien, merci."
"Vous semblez très occupé," continua-t-elle, ignorant son ton distant.
"Je le suis."
Clara ne se laissa pas décourager. "Si jamais vous avez besoin d'un guide local, je serais ravie de vous faire visiter les environs."
"Merci, mais je préfère explorer par moi-même."
Elle plissa les lèvres, vexée par son manque d'intérêt. Mais son attention fut soudain attirée par la feuille de poème qui dépassait légèrement de sa veste posée sur le fauteuil.
"Ce papier... C'est l'un de ces poèmes, n'est-ce pas ?" demanda-t-elle avec un sourire curieux.
Elias fronça les sourcils. "Comment le savez-vous ?"
Clara haussa les épaules, l'air faussement innocent. "Oh, Saint-Clément est une petite ville. Les rumeurs circulent vite."
Elias, maintenant sur la défensive, rangea rapidement la feuille dans sa veste. "Aurora mérite qu'on respecte sa vie privée."
Clara éclata d'un rire cristallin. "Aurora ? Cette fille est beaucoup trop renfermée pour comprendre ce que vous lui offrez. Mais vous savez, moi, j'ai toujours rêvé d'écrire quelque chose."
Elias se redressa, clairement impatient de mettre fin à la conversation. "Clara, si vous avez un projet en tête, je serais ravi d'en discuter une autre fois. Pour l'instant, je dois travailler."
Clara se leva, piquée au vif mais déterminée à ne pas abandonner. "Très bien, Monsieur Vaillant. Mais souvenez-vous, je peux être une alliée précieuse ici."
Elle partit en lançant un dernier regard appuyé, laissant Elias seul avec ses pensées.
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De retour chez elle, Aurora observait la carte de visite d'Elias posée sur sa table de chevet. Ses doigts hésitèrent à la toucher, comme si elle brûlait. Ses pensées étaient un chaos de doutes et de questions.
Madame Armand avait peut-être raison. Mais ouvrir son univers à quelqu'un comme Elias, avec son assurance presque arrogante, lui semblait terrifiant.
Elle prit son carnet, le serra contre elle et se laissa tomber sur son lit. Ses poèmes étaient son refuge, son monde. Les partager reviendrait à se dévoiler, à se rendre vulnérable.
Elle regarda la carte une dernière fois avant d'éteindre la lumière, décidant de laisser cette question pour demain.
Dehors, la lune brillait faiblement à travers les nuages. Elias, dans sa chambre d'hôtel, observait lui aussi la nuit, pensif. Il avait croisé des talents difficiles, des personnalités complexes, mais Aurora Moreau était différente.
Et il savait qu'il ne pouvait pas la laisser disparaître.
La nuit était tombée sur Saint-Clément, enveloppant la petite ville côtière d'une brume légère. Les lampadaires diffusaient une lumière vacillante qui se reflétait sur les pavés humides. Dans l'obscurité paisible de sa chambre, Aurora contemplait la carte de visite laissée par Elias. Le nom "Elias Vaillant" inscrit en lettres noires élégantes semblait la narguer, lui rappelant qu'elle ne pouvait pas ignorer cet homme indéfiniment.
Au rez-de-chaussée, le téléphone sonna. Aurora sursauta légèrement avant de descendre en peignoir, ses chaussons traînant sur le parquet. Sa mère, Louise, déjà installée devant une tasse de thé, décrocha.
"C'est pour toi," dit-elle, tendant l'appareil à Aurora.
Aurora prit le combiné, perplexe.
"Allô ?"
"Bonsoir, Aurora," dit la voix grave et assurée d'Elias. "Je m'excuse de vous déranger si tard, mais j'ai quelque chose d'important à vous proposer."
Aurora soupira. "Je vous ai déjà dit que je ne suis pas intéressée."
"Ecoutez-moi juste une minute," insista-t-il. "Demain soir, il y a une lecture publique à la Maison des Arts. C'est une soirée dédiée aux nouveaux talents littéraires. J'aimerais beaucoup que vous veniez."
"Pourquoi ?" demanda-t-elle, méfiante.
"Pour écouter, observer... et peut-être réaliser que vos mots ont une place dans ce monde."
Aurora hésita. "Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée."
"Madame Armand y sera. Et Paul Laurent, le journaliste dont je vous ai parlé. Vous n'avez rien à perdre."
"Je... Je vais réfléchir," finit-elle par dire avant de raccrocher.
Louise la regarda avec curiosité. "Encore ce monsieur Vaillant ?"
"Oui," répondit Aurora, songeuse.
"Il semble déterminé," ajouta sa mère.
"Un peu trop, peut-être," murmura Aurora en remontant les escaliers.
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Le lendemain, Aurora se rendit à la librairie, espérant trouver un refuge dans l'odeur familière du papier et l'atmosphère tranquille des rayonnages. Mais dès qu'elle franchit la porte, Madame Armand l'accueillit avec un sourire énigmatique.
"Alors, ma chère, vous avez décidé d'y aller ?"
Aurora haussa les épaules. "Je ne sais pas. Cet homme est... persistant."
"Et il a raison de l'être," répondit Madame Armand en croisant les bras. "Tu es bourrée de talent, Aurora. Il est temps que le monde le découvre."
"Je ne suis pas prête."
"Personne ne l'est jamais vraiment," dit la libraire en posant une main sur son épaule. "Mais parfois, il faut juste sauter le pas."
Paul Laurent entra à ce moment-là, vêtu d'un manteau usé et portant son inséparable carnet de notes.
"Tiens, Aurora !" s'exclama-t-il. "Tu seras là ce soir, j'espère ?"
Elle fronça les sourcils. "Vous aussi, vous êtes au courant ?"
"Bien sûr. Elias a fait circuler l'invitation dans tout le cercle littéraire local. Ce sera une belle soirée."
"Je ne suis pas sûre de vouloir y aller," répondit-elle, mal à l'aise.
Paul la fixa avec un mélange de sérieux et d'encouragement. "Écoute, Aurora. Il n'y a rien de mal à écouter. Et peut-être que tu seras surprise par ce que tu apprendras."