L' anesthésie venait à peine de se dissiper, laissant une douleur sourde dans le bas de mon ventre. Dehors, la pluie tombait à verse.
J' ai saisi mon téléphone d' une main tremblante pour appeler mon mari, Antoine Moreau. Sa voix, pleine d' impatience, m' a percutée : « Élisa ? Qu' est-ce qu' il y a encore ? Je suis occupé. »
J' étais à l' hôpital central, seule, après avoir perdu notre enfant. Je lui ai dit que j' avais eu un accident. En réponse, il m' a reproché mon manque d' attention, avant d' ajouter, sa voix froide et accusatrice, qu' il était occupé par Chloé Bernard, sa « protégée ».
Puis, comme un coup de poignard, il a lâché : « D' ailleurs, je viens de lui acheter une Porsche pour fêter ça. »
Alors que je suppliais, ma voix brisée, Antoine a raccroché. En ouvrant Instagram, la première image fut celle d' Antoine et Chloé, souriants, trinquant, elle posant sur une Porsche rouge vif, un bouquet de roses à la main. La légende disait : « Félicitations à ma talentueuse Chloé. Le monde est à toi. »
Les commentaires saluaient « le couple magnifique » et « l' homme si attentionné » qu' il était. J' ai senti la nausée monter. Ils m' humiliaient publiquement.
Une crampe d' une violence inouïe m' a pliée en deux. Notre enfant était parti. Un enfant dont Antoine ignorait l' existence, lui qui m' avait toujours traitée de « paresseuse » et de « paranoïaque » chaque fois que je soulevais le sujet de Chloé.
Il m' avait fait douter de ma propre santé mentale.
Allongée sur ce lit froid, le bruit de la pluie contre la fenêtre, j\'ai enfin compris. Mon mari m' avait trahie. Et il célébrait sa nouvelle vie avec une autre femme, pendant que je pleurais la perte de tout ce qui avait compté pour moi.
La douleur se transforma en une détermination glaciale. Le divorce était signé. Je l' avais laissé sur son oreiller, avec le rapport d' avortement. Je suis partie, décidée à ne plus jamais le chercher.
Ils allaient payer. Ils allaient tous les deux payer.
L'amour et la haine sont les deux faces d'une même pièce, l'un pouvant se transformer en l'autre en un instant.
Quand j'ai repris conscience, l'anesthésie de l'avortement commençait à peine à se dissiper, laissant place à une douleur sourde dans mon bas-ventre.
Dehors, la pluie tombait à verse.
J'ai attrapé mon téléphone avec des doigts tremblants et j'ai appelé mon mari, Antoine Moreau.
La sonnerie a retenti, longue et monotone, dans le silence de la chambre d'hôpital. Juste au moment où j'allais abandonner, il a enfin décroché.
Sa voix était pleine d'impatience.
« Élisa ? Qu'est-ce qu'il y a encore ? Je suis occupé. »
Occupé.
J'ai fermé les yeux, une boule s'est formée dans ma gorge.
« Antoine, j'ai... j'ai eu un accident. Je suis à l'hôpital. »
Un silence. Puis, j'ai entendu un bruit de fond, de la musique, des rires. Il n'était pas seul.
« Un accident ? Tu vas bien ? Tu n'es pas capable de faire attention ? »
Sa voix était froide, accusatrice.
« Je suis à l'hôpital central. Peux-tu... »
« Je ne peux pas, » m'a-t-il coupé sèchement. « Je suis en plein milieu d'un événement important pour la galerie. Chloé vient de signer un contrat majeur. Je ne peux pas la laisser seule. »
Chloé.
Chloé Bernard, sa jeune protégée. La jeune artiste qu'il avait prise sous son aile, et qui avait rapidement pris bien plus que cela.
« D'ailleurs, je viens de lui acheter une Porsche pour fêter ça. Elle est tellement heureuse. »
Chaque mot était un coup porté directement au cœur. Une Porsche. Alors que j'étais allongée sur un lit d'hôpital, seule, après avoir perdu notre enfant.
« Antoine, s'il te plaît, » j'ai supplié, ma voix se brisant. « J'ai besoin de toi. »
« Arrête de faire ton cinéma, Élisa. Tu n'es plus une enfant. Débrouille-toi. J'ai des choses plus importantes à faire. »
Et il a raccroché.
J'ai fixé le téléphone, incrédule. La douleur dans mon ventre n'était rien comparée à celle qui me déchirait de l'intérieur. J'ai essayé de le rappeler, encore et encore. En vain. Il ne répondait plus.
J'ai ouvert Instagram, presque par réflexe. La première chose que j'ai vue était une nouvelle publication d'Antoine. Une photo de lui et Chloé, souriants, trinquant avec des coupes de champagne. Chloé était assise sur le capot d'une Porsche rouge vif, un énorme bouquet de roses dans les bras.
La légende disait : « Félicitations à ma talentueuse Chloé. Le monde est à toi. »
Les commentaires affluaient déjà.
« Quel couple magnifique ! »
« L'amour et le talent réunis ! Antoine, vous êtes un homme si attentionné. »
« Chloé a tellement de chance de vous avoir. »
J'ai senti la nausée monter. Ils me humiliaient publiquement, sans aucune pudeur.
Soudain, une crampe violente m'a pliée en deux. Une douleur aiguë, bien pire que les précédentes. J'ai regardé le drap blanc sous moi. Il n'y avait rien. Mais je savais. Dans mon corps, dans mon âme, je savais.
Notre enfant était parti.
Notre enfant, dont Antoine ne soupçonnait même pas l'existence.
Je me suis souvenue de sa réaction, quelques semaines plus tôt, quand j'avais essayé de lui parler.
« Encore fatiguée ? Élisa, tu deviens paresseuse. Regarde Chloé, elle travaille jour et nuit, elle ne se plaint jamais. »
Je me suis souvenue du jour de notre anniversaire de mariage, qu'il avait oublié. Il était rentré tard, l'odeur du parfum de Chloé flottant autour de lui.
« On fêtait le succès de Chloé, tu devrais être contente pour elle. Ne sois pas si égoïste. »
Je me suis souvenue de toutes les fois où Chloé m'avait provoquée avec un sourire innocent.
« Élisa, tu ne devrais pas être si possessive avec Antoine. Nous sommes juste des artistes qui se soutiennent. Tu comprends, n'est-ce pas ? »
Chaque fois que j'avais exprimé mes doutes à Antoine, il s'était mis en colère.
« Tu es paranoïaque ! Tu vois le mal partout. C'est toi qui as un problème, pas moi. Chloé est une jeune femme innocente, et tu la harcèles avec ta jalousie maladive. »
Il m'avait fait douter de ma propre santé mentale.
Allongée sur ce lit froid, le bruit de la pluie contre la fenêtre, j'ai enfin compris.
Ce n'était pas de la paranoïa. C'était la vérité. Une vérité cruelle et laide.
Mon mari m'avait trahie. Et en cet instant, il célébrait sa nouvelle vie avec une autre femme, pendant que je pleurais la perte de tout ce qui avait compté pour moi.
Quand je suis rentrée de l'hôpital deux jours plus tard, la maison était silencieuse.
Trop silencieuse.
J'ai posé mon sac et j'ai avancé dans le salon. Une valise rose était posée près du canapé. Elle n'était pas à moi.
Puis, je l'ai vue.
Chloé Bernard descendait l'escalier, vêtue d'une des chemises d'Antoine, qui flottait sur son corps mince. Elle bâillait nonchalamment.
En me voyant, elle a affiché un air de surprise innocente.
« Oh, Élisa ! Tu es déjà de retour ? Antoine ne m'avait pas dit. »
Elle a resserré la chemise autour d'elle, un geste faussement pudique.
« J'espère que ça ne te dérange pas, je n'avais rien à me mettre. Antoine a insisté pour que je reste ici, avec le contrat et tout ça, c'est plus simple. »
À ce moment-là, Antoine est sorti de la cuisine, un verre de jus d'orange à la main.
Son visage s'est durci en me voyant, mais il a immédiatement adouci son expression en regardant Chloé.
« Chloé, je t'ai dit de rester au lit. Tu as besoin de te reposer. »
Il s'est approché d'elle, ignorant complètement ma présence, et lui a caressé la tête comme on caresse un chaton.
« Élisa, pourquoi tu es là si tôt ? » a-t-il finalement demandé, sans même me regarder.
« C'est ma maison, Antoine, » ai-je répondu, la voix blanche.
« Ne commence pas, » a-t-il soupiré, exaspéré. « Chloé est notre invitée. Sois polie. »
Chloé s'est approchée de moi, un sourire en coin.
« Je suis vraiment désolée, Élisa. Si j'avais su que ça te mettrait dans cet état... Antoine m'a raconté que vous traversiez une période difficile. Il m'a dit qu'il avait dormi sur le canapé pendant des mois. »
Chaque mot était choisi pour me blesser.
Une nouvelle vague de nausée m'a submergée. J'ai couru vers la salle de bain du rez-de-chaussée, la main sur la bouche.
En me penchant au-dessus des toilettes, mon regard est tombé sur la poubelle.
À l'intérieur, bien visible, l'emballage d'un préservatif.
J'ai senti le sang quitter mon visage. La preuve. La preuve sordide qu'ils avaient couché ensemble, ici, dans notre maison. Peut-être même dans notre lit.
Je suis sortie de la salle de bain, chancelante.
Antoine m'a regardée avec une pointe d'inquiétude.
« Ça ne va pas ? Tu es pâle. »
Pendant une seconde, une infime seconde, j'ai cru voir une lueur de l'homme que j'avais épousé.
Il a continué : « Tu veux que je te prépare quelque chose ? Des prunes salées ? Tu aimais ça avant. »
Mon cœur a manqué un battement. Les prunes salées. C'était ce dont j'avais envie pendant les premières semaines de ma grossesse. Je ne lui avais jamais dit, mais il s'en souvenait.
Mais avant que je puisse répondre, Chloé a fait une petite moue.
« Oh, Antoine, tu es si attentionné. Mais c'est moi qui ai envie de prunes salées maintenant. Tu peux m'en chercher ? »
Le visage d'Antoine s'est immédiatement illuminé.
« Bien sûr, mon amour. Tout ce que tu veux. »
Il a complètement oublié ma présence et s'est dirigé vers la cuisine.
Chloé m'a lancé un regard triomphant.
Puis, elle s'est tournée vers Antoine qui revenait avec le bocal.
« Oh, Antoine, je suis désolée, » a-t-elle dit d'une voix larmoyante, en me désignant du doigt. « Je crois qu'Élisa est en colère contre moi. Regarde comme elle me regarde. Je ne voulais pas causer de problèmes. C'est de ma faute. »
Antoine s'est tourné vers moi, le visage fermé.
« Élisa, ça suffit. Qu'est-ce que tu as contre Chloé ? Elle est jeune, elle est fragile. Tu lui fais peur. Excuse-toi. »
« M'excuser ? » ai-je répété, incrédule.
« OUI, excuse-toi ! » a-t-il crié. « Tu vois bien qu'elle est bouleversée. Tu es censée être l'adulte ici. »
Je le regardais, lui et sa comédienne, et je ne ressentais plus de la tristesse, mais une rage froide.
« Jamais, » ai-je sifflé.
Le visage d'Antoine s'est tordu de fureur. Il m'a attrapée par le bras.
« Tu vas t'excuser, ou tu vas le regretter. »
Il m'a traînée vers le petit débarras sous l'escalier.
Je savais ce qu'il allait faire. Il connaissait ma phobie. La peur panique du noir et des espaces clos, depuis un traumatisme d'enfance.
« Non, Antoine, non, pas ça, s'il te plaît, » ai-je supplié, la panique montant dans ma gorge.
Il a ignoré mes supplications. Il m'a poussée à l'intérieur et a claqué la porte. J'ai entendu le bruit du verrou qui tournait.
« Tu resteras là jusqu'à ce que tu aies réfléchi, » a dit sa voix étouffée de l'autre côté.
J'étais plongée dans une obscurité totale. J'ai tambouriné contre la porte, criant son nom, mais il ne répondait pas.
Puis, j'ai entendu leurs voix dans le salon, juste à côté.
J'ai entendu le rire cristallin de Chloé.
« Elle est vraiment difficile, » disait-elle.
« Ne t'inquiète pas pour elle, » répondait Antoine. « Elle a juste besoin d'une bonne leçon. Maintenant, où en étions-nous ? »
J'ai entendu le bruit d'un baiser. Puis des chuchotements, des rires étouffés, le bruit de vêtements qui tombent sur le sol.
Ils étaient là, juste de l'autre côté de la porte.
Et moi, j'étais enfermée dans le noir, seule avec ma douleur, ma peur, et le son de leur bonheur cruel. Mon cœur battait à tout rompre. Je me suis recroquevillée sur le sol froid, les genoux contre ma poitrine, en essayant de ne pas hurler.