Il rentrait toujours vers minuit.
Comme un putain de rituel.
Pas 23h59. Pas 00h01.
Minuit. Pile.
Avec la même bande-son : le raclement maladroit de la clé contre la serrure, une première tentative ratée, une deuxième aussi, et enfin, ce claquement violent de la porte qui faisait vibrer les murs comme une gifle.
Moi, je restais là, dans la cuisine, engluée dans une attente aussi poisseuse que la sueur entre mes seins.
En chemise de nuit légère, pieds nus sur le carrelage froid, cramponnée à une tasse de thé que je n'avais jamais l'intention de boire.
Mon cœur sprintait, chaque battement cognant mes côtes comme une alarme intérieure.
Un muscle crispé, tout entier tendu vers l'inévitable.
Je savais.
Je savais ce qui allait venir.
Comme un putain de générique de série B qu'on te force à revoir encore et encore.
Ce soir-là, pourtant, c'était différent.
Pire.
Joe est rentré chargé comme une mule.
L'alcool, la sueur, la cigarette froide.
Ça lui collait à la peau, aux cheveux, jusqu'au fond de la moelle.
Son costume pendait sur lui comme une vieille nappe froissée, la cravate pendouillait autour de son cou comme une corde prête à servir.
- Hé, putain, Abby, t'es où ?!
Sa voix m'a traversée comme une lame rouillée.
J'ai serré la tasse. Trop fort.
Le grincement de la porcelaine sous mes doigts a couvert le premier de ses pas, lourds, qui faisaient craquer le vieux parquet.
Je suis sortie de la cuisine, un fantôme en satin bleu ciel, les jambes tremblantes sous la lumière blafarde.
Joe était là, au milieu du hall, en train de lutter avec ses chaussures, les pieds écartés, l'équilibre précaire.
Et puis il m'a vue.
Et son regard est tombé sur moi.
Pas un regard d'homme amoureux.
Un regard de chasseur qui jauge sa proie.
- T'étais où, bordel ?!
- Ici. J'ai... j'ai préparé du thé, ai-je bredouillé, tendant ma tasse vers lui comme un putain de bouclier de pacotille.
Il a grogné, s'est approché.
Un pas, deux pas.
Le bois a gémi sous son poids.
Son regard a glissé sur ma chemise.
Sur mes seins dressés sous le tissu, trahis par le froid, par la peur.
Sur la courbe de mes hanches, sur la ligne tremblante de mes cuisses.
J'ai vu ce qui brillait dans ses yeux.
Ce soir, ce serait peut-être du sexe.
Du sexe crade.
Du sexe qui salit de l'intérieur.
Un frisson m'a électrocutée.
Joe a levé la main.
Je n'ai pas bougé.
Pas une respiration de travers.
Sa paume a attrapé ma tasse.
D'un mouvement sec, il l'a envoyée s'éclater contre le mur derrière moi.
Le bruit du verre brisé a claqué dans la pièce, net, brutal.
- T'es qu'une putain d'ingrate, tu sais ça, Abby ?!
Il postillonnait, l'odeur âcre du bourbon me brûlant le visage.
Je baissai la tête.
Il aimait ça.
Quand je me faisais minuscule.
Il s'est rapproché, chaque pas une promesse de douleur.
Puis, sans prévenir, il m'a plaquée contre le mur.
Le choc m'a scié la respiration, ma tête cognant violemment le plâtre dans un crac sourd.
Les étoiles blanches ont explosé derrière mes paupières.
- Regarde-moi quand je te parle, putain !
Je l'ai regardé.
Obéissante.
Vidée.
Et là, au milieu de sa rage, j'ai entendu un bruit.
Un froissement léger.
Quelqu'un, sur le trottoir devant la maison.
Mon cœur a raté un battement.
Par la fenêtre entrouverte, j'ai aperçu Rick, notre voisin - le pauvre type qui bossait de nuit au commissariat en tant que planton.
Il promenait son chien.
Un minuscule terrier, ridicule.
Il a tourné la tête vers notre porte entrouverte, intrigué.
Joe ne l'a pas vu.
J'ai prié en silence, tendue comme une corde à violon.
"Rick, putain, viens. Entends. Fais quelque chose."
Mais Rick, après un bref arrêt, a simplement baissé les yeux et continué son chemin.
Sans un mot.
Sans un regard.
Même lui.
Même ce putain de chien.
Ils savaient.
Et ils détournaient les yeux.
Je ne sais pas combien de temps Joe a continué à hurler.
Parfois, il frappait la table.
Parfois, il frappait l'air.
Parfois, ses mains tombaient sur moi.
Il savait où taper.
Pas la figure.
Pas les bras nus.
Non.
Sous la chemise.
Sous la robe.
Là où personne ne viendrait jamais regarder.
Pas parce qu'il avait honte.
Pas parce qu'il regrettait.
Parce qu'il avait une carrière à protéger.
Un putain de trône en carton doré.
Les jours ont commencé à s'effilocher.
Petit à petit, Joe m'a étranglée en douceur.
Comme un boa qui resserre à chaque expiration.
Les appels de ma sœur ?
Interdits.
"Trop mauvaise influence."
Traduction : elle me connaissait trop bien.
Mes amies ?
Rasées.
"Ces salopes veulent juste te voler ta vie."
Mon boulot ?
Supprimé.
"Tu crois que je vais laisser ma femme servir des cafés à des clodos pendant que je fais du fric ?!"
Et moi, idiote que j'étais, je me suis laissé dépouiller sans broncher.
Jour après jour.
Coup après coup.
Je suis devenue cette femme-là.
Celle qui sourit sans jamais toucher ses yeux.
Celle qui vit dans une maison immense, glaciale, vide de tout sauf de peur.
Un putain de bibelot en porcelaine.
Brillant de loin.
Fêlé de près.
Un dimanche, lors d'un brunch forcé chez Angela, la femme du chef de la police, j'ai osé murmurer.
Un souffle, à peine.
- Parfois... Joe est dur, tu vois...
Angela a ri, éclat de champagne coincé dans la gorge.
- Chérie, tous les hommes sont durs parfois. Faut juste savoir encaisser et profiter de la piscine.
Son regard est tombé sur mon poignet.
Sur l'ecchymose sale qui débordait sous ma manche.
Elle n'a rien dit.
Rien.
Elle a juste tourné la tête et ri plus fort à une blague de Joe.
À cet instant précis, j'ai compris.
Je n'étais pas seulement seule.
J'étais sacrifiée.
Sacrifiée sur l'autel de son pouvoir.
Cette nuit-là, quand Joe est rentré, il était encore plus dégueulasse que d'habitude.
Je faisais semblant de dormir, le visage tourné vers la fenêtre.
J'ai entendu le froissement de ses vêtements, le cliquetis métallique de sa ceinture jetée au sol.
Puis le matelas qui s'affaisse.
Puis ses mains.
Grosse et lourdes.
Insistantes.
- T'as été sage aujourd'hui, bébé ?
Ses doigts ont tiré ma nuisette fine jusqu'à mes hanches.
Je me suis raidie.
Il n'a pas attendu de réponse.
Il a forcé l'accès.
Brutal.
Animal.
Je suis sortie de mon corps.
Je me suis accrochée aux coins du plafond, à la moindre fissure, au moindre souffle d'air.
N'importe où sauf ici.
Pendant qu'il m'utilisait.
Pendant qu'il me baisait comme un putain de bout de viande qu'il avait acheté et qu'il pouvait consommer à sa guise.
Quand il a eu fini, il a roulé sur le côté et s'est endormi.
Les bras écartés, le souffle lourd.
Moi, je suis restée là.
Nue.
Tremblante.
Le sang lentement tiédissant entre mes cuisses.
Les yeux grands ouverts.
Fixant ce plafond qui n'avait rien à offrir.
Pas une promesse.
Pas une délivrance.
Juste l'attente.
Et dans ce noir étouffant, une seule idée tournait en boucle dans ma tête :
Il faut que je parte.
Avant qu'il ne reste plus rien à sauver.
Abby
Capuche sur la tête, pieds nus dans mes vieilles baskets.
La pluie me collait à la peau comme une gifle continue.
Je traversais les rues désertes à la hâte, comme si le diable lui-même me courait après.
Mais y avait pas besoin du diable quand Joe existait.
Le cœur battait à tout rompre, la gorge sèche, les mains gelées au fond de mes poches.
J'avais pas réfléchi longtemps.
Juste ressenti ce putain d'instinct, ce tiraillement dans mon bas-ventre, cette nausée qui me collait depuis plusieurs matins.
J'en pouvais plus de me mentir.
J'avais besoin de savoir.
La supérette de nuit, "Lucky's", éclairait le trottoir d'une lueur blafarde et sale.
L'enseigne clignotait comme un appel au secours en morse.
Je me suis engouffrée à l'intérieur.
La clochette au-dessus de la porte a retenti, grinçante comme un cri étranglé.
Une fille mâchait bruyamment son chewing-gum derrière la caisse.
Elle avait des piercings au nez, des cernes violacées, et cette énergie morte qu'ont les gens qui en ont déjà trop vu pour leur âge.
Je me suis faufilée entre les rayons crades.
Un vieux mec à l'air de fureteur m'a matée de la tête aux pieds pendant qu'il fourrait un paquet de chips dans sa veste.
Je l'ai ignoré.
J'ai chopé le test de grossesse le plus proche.
Même pas regardé la marque. Même pas le prix.
Je l'ai glissé entre une bouteille d'eau tiède et un paquet de chewing-gums, comme si ça allait le rendre invisible.
Quand je suis arrivée à la caisse, j'ai posé mes articles en silence.
La fille a vu le test.
Ses yeux ont cligné. Une expression brève. Tristesse ? Juge ? Empathie ?
J'aurais pas su dire.
Elle n'a rien dit.
Elle a scanné lentement.
Bip. Bip. Bip.
Puis, à voix basse :
- Bonne nuit.
Juste ça.
Pas "bonne chance", pas "félicitations".
Un putain de "bonne nuit", comme on le murmure à une silhouette qu'on voit passer à travers un miroir.
J'allais sortir quand je l'ai vu.
Derrière les toilettes publiques, à côté du petit parking sale.
Un homme.
Il se frottait les mains à l'eau d'une bouteille, du sang séché sur les phalanges.
Des traces rouges sur la manche de son blouson.
Un visage sombre, les cheveux trempés, la mâchoire tendue.
Il portait un long manteau noir. Il semblait calme. Trop calme.
Il a levé les yeux.
Nos regards se sont croisés une fraction de seconde.
J'ai senti un frisson me traverser la colonne.
Un regard. Pas comme les autres.
Pas comme ceux de Joe. Pas lubrique. Pas dominateur.
Juste... perçant. Silencieux. Dangereux.
Quelque chose dans sa présence m'a électrisée.
Un instinct primaire m'a crié fuis.
Mais j'étais trop épuisée pour l'écouter.
Je lui ai tourné le dos.
Et j'ai marché droit vers les toilettes publiques.
Sans un mot. Sans un bruit.
Les murs étaient tagués, humides, l'odeur d'urine et de javel me donnant la nausée.
Mais je m'en foutais.
J'avais pas le luxe d'attendre de rentrer chez moi.
J'avais besoin de savoir.
Maintenant.
Je suis entrée dans la cabine, j'ai fermé le verrou.
Mes doigts tremblaient en déchirant l'emballage.
Je me suis assise sur la cuvette froide.
Baissé ma culotte.
Tenue le bâtonnet entre mes mains comme un crucifix.
Pisse. Attends.
J'ai pissé.
Et j'ai attendu.
Les secondes se sont étirées, longues, moites, comme si le monde avait appuyé sur "pause".
Je fixais l'écran du test.
Les chiffres clignotaient.
1...
2...
3...
J'ai fermé les yeux.
Respiré.
Essayé de ne pas vomir.
Je me suis dit que peut-être, si je priais assez fort, les chiffres arrêteraient de clignoter.
Que le temps gèlerait.
Que la vie me laisserait une pause.
Et puis, sans prévenir...
le résultat est tombé.
POSITIVE.
Un rire m'a échappé.
Sec. Froid. Dérangé.
Il a rebondi contre les murs crasseux de la cabine.
Un rire qui ressemblait plus à un sanglot qu'à autre chose.
Je me suis recroquevillée, les bras autour de mon ventre.
Ce ventre qui allait grossir.
Gonfler.
Porter un être vivant.
Un enfant.
De Joe.
De cet homme.
Putain...
Putain...
Je suis enceinte.
Et ce n'était pas une scène de film.
Pas un moment magique.
Juste moi, assise sur un chiotte public, les yeux rouges, les jambes nues, avec un foutu test dans les mains.
Je suis restée là longtemps. Trop longtemps.
Quand je suis sortie, le type en manteau n'était plus là.
Rien qu'une flaque sombre à l'endroit où il était.
Comme s'il n'avait jamais existé.
Mais son regard...
Il m'avait marquée.
Comme une brûlure invisible.
J'ai traîné mes pieds jusqu'à la maison.
Le test dans ma poche.
Ma peur dans l'autre.
J'ai verrouillé la porte.
Tous les verrous. Tous les loquets.
Pas parce que j'étais en danger immédiat.
Mais parce que j'avais cette putain d'impression que le monde entier pouvait me tomber dessus à n'importe quel moment.
Je suis allée dans la salle de bain.
J'ai regardé mon reflet.
Pâle. Cernée. Cassée.
Et enceinte.
Les mains sur le lavabo, j'ai pleuré.
Pas de joie.
Pas de fierté.
De l'effroi. De la solitude.
Et une putain de boule dans la gorge qui refusait de descendre.
M – Matteo
Le flingue a fait un bruit sourd quand il est tombé dans la flaque.
Pas de détonation. Pas de cri. Juste un gargouillement étouffé, et le poids du corps du petit con qui s'effondrait contre le mur tagué.
Il avait pas crié.
Même pas tenté de supplier.
Tant mieux. J'aime pas les mecs qui pleurent en crevant.
Ses yeux s'étaient éteints avant que son cerveau comprenne que c'était fini.
J'ai juste regardé.
Droit dans les siens.
Et j'ai attendu que tout s'arrête là-dedans.
Je me suis penché sur lui.
Mes mains étaient pleines de sang.
Son sang.
Je n'ai pas souri.
J'ai juste soupiré.
Yohan méritait mieux que ça.
Mais on donne pas de seconde chance à quelqu'un qui balance un frère pour une poignée de billets.
La trahison, c'est comme le cancer : tu coupes propre avant que ça se répande.
Je suis pas chirurgien.
Mais j'ai appris à trancher net.
Je suis sorti de derrière les chiottes du Lucky's, une bouteille d'eau dans la main.
Le vent fouettait, sale, humide, avec cette odeur d'essence et de crottes de pigeons qui flotte en permanence dans cette ville de merde.
Je me suis accroupi contre le mur, j'ai versé l'eau sur mes mains. Lentement.
Méthode vieille école.
L'eau ruisselait entre mes doigts, emportant les filets rouges jusque dans les interstices de l'asphalte.
J'ai essuyé la lame du cran d'arrêt contre ma manche.
Pas par précaution.
Par principe.
Je fais pas dans le spectacle.
Je fais ce qu'il faut.
Et ce soir-là, c'était nécessaire.
Et c'est là qu'elle est arrivée.
Elle a déboulé de la ruelle, capuche vissée sur le crâne, les pompes défoncées, les bras autour du ventre comme si elle tentait de retenir ses entrailles.
Elle m'a pas vu.
Pas tout de suite.
Mais moi, je l'ai vue.
Y'avait un truc.
Quelque chose dans sa façon de marcher.
Pas juste la peur. Pas juste la détresse.
Elle ressemblait à...
Non.
Pas elle.
Mais assez pour me cogner la poitrine comme un souvenir mal digéré.
Elle avait ce regard.
Celui qui supplie qu'on lui foute la paix mais qui crie en silence aide-moi.
Elle a tourné la tête, par réflexe peut-être.
Et nos regards se sont croisés.
Bam.
Juste une seconde.
Une putain de seconde.
Mais ça m'a planté.
Ses yeux.
Verts. Ou bleus. J'ai pas bien vu sous la lumière dégueulasse du néon.
Mais clairs.
Clairs comme une lame fraîche.
Elle a détourné les yeux, vite.
Comme si j'étais un fantôme.
Ou pire : un homme.
Et elle est entrée dans les chiottes.
J'ai entendu la porte grincer.
Puis le silence.
Je suis resté là.
Dos au mur.
Les doigts encore humides.
Les veines battantes.
J'ai pas bougé.
J'aurais dû.
Tourner les talons.
Rejoindre les gars.
Nettoyer derrière moi comme d'hab.
Mais non.
Y'avait ce vide dans mon ventre.
Un truc qui grondait depuis trop longtemps.
Et elle, cette fille, elle l'a rempli d'un coup. Comme une grenade tombée par erreur dans le mauvais bunker.
Je l'ai attendue caché.
Pas par voyeurisme.
Par instinct.
Quand t'as vécu comme moi, t'apprends à écouter les vibrations autour.
Et cette fille...
Elle vibrait fort.
Elle est ressortie vingt minutes plus tard.
Le visage plus pâle. Les épaules plus lourdes.
Elle titubait un peu.
Mais tenait encore debout.
Et puis j'ai vu sa main.
Un petit sac plastique froissé.
Et là-dedans... j'ai capté.
Test de grossesse.
Putain.
Elle était enceinte.
Et ça, je pouvais pas l'ignorer.
Pas parce que c'était mes affaires.
Mais parce que cette fille, à cet instant, c'était plus juste une inconnue.
C'était un point d'interrogation planté dans mon putain de cœur.
Elle a traversé la rue comme un spectre.
A failli se faire faucher par un taxi.
A pas bronché.
Et moi, j'ai reculé dans l'ombre.
Regardé chaque mouvement.
Gravé dans ma tête la façon dont elle tenait son ventre.
Je suis rentré dans la bagnole.
Les gars m'attendaient.
- C'est fait ? a demandé Amir.
J'ai pas répondu.
J'ai juste allumé une clope.
Tiré fort.
Le goût du sang toujours sur la langue.
Puis j'ai dit :
- Je veux qu'on me trouve tout ce qu'on peut sur elle.
- Qui ?
- La fille. Celle du Lucky's. Capuche grise. Environ vingt-cinq ans. Des yeux clairs.
Amir a froncé les sourcils.
- Pourquoi ?
- Parce que je l'ai décidé.
Point barre.
Ils m'ont obéi.
Évidemment.
Quand je parle comme ça, y'a pas de discussion.
Et pendant qu'ils cherchaient, moi je pensais.
Je la revoyais dans ces chiottes crades, seule, flinguée de l'intérieur.
Je connaissais cette solitude.
Je l'avais baisée plus d'une fois dans les ruelles de mon âme.
J'ai pas dormi cette nuit-là.
Le matin, j'ai reçu un SMS.
ABBY. 26 ANS. ORIGINE : BORD DE VILLE. DOSSIER FAMILIAL LOURD. PAS DE CASIER. HISTORIQUE MÉDICAL VIDE. PAS DE RÉSEAUX SOCIAUX ACTIFS. VIT SEULE. RAPPORT À VENIR.
Abby.
Putain de prénom doux pour une fille aussi cabossée.
Je me suis dit que j'allais peut-être la laisser tranquille.
Qu'elle était pas prête pour un monde comme le mien.
Que je lui porterais malheur rien qu'en la regardant.
Mais j'ai repensé à son ventre.
À la façon dont elle serrait les bras autour.
Comme si c'était la seule chose qui lui restait.
Et j'ai su.
Tôt ou tard, nos routes se croiseraient encore.
Parce que la ville est trop petite pour deux fantômes.
Et parce que moi, Matteo, quand un visage me hante, je le chasse jusqu'à l'enfer s'il faut.