L'espoir, fatalement, il ne lui restait plus que ça.
Pourvus que l'espérance ne la quitte pas à son tour. Oh non, pas ça...
Tristement la vie ne l'avait pas épargné, et chaque minute de cette dernière avait été une lutte acharnée pour garder la tête hors de l'eau.
Eugenia les yeux rougies et larmoyants observait son ami, son confident, son frère de coeur. Celui avec qui elle avait tout vécu et tout partagé.
Il n'avait plus rien à voir avec le jeune homme robuste qu'il était. Son poids s'était divisé par deux, ses joues creusées et son teint blanc comme de la craie.
Une perfusion demeurait constamment plantée dans son bras, et une machine relevait les battements de son coeur.
Cet organe si précieux qu'Eugenia priait du plus profond de son âme pour qu'il ne cesse jamais de battre.
Juan et elle se connaissaient depuis douze ans. Les circonstances de leur rencontre n'étaient pas joyeuses mais elles les avaient soudé à jamais.
La main tremblante plongeait dans celle de son ami, la jolie brune sanglotait en espérant pour qu'il ne l'abandonne pas lui aussi.
Elle fut surprise de l'entendre rire alors qu'elle le croyait endormis. Elle releva ses magnifiques yeux verts pour l'observer derrière sa paire de lunettes embuée.
- Tu pleures encore? S'enquit il agacé?
- Non. Mentit elle en séchant ses larmes discrètement.
- Je ne suis pas encore mort Enia. Souffla Juan en essayant de redresser.
- Ne parles de ça Juan. Sanglota t-elle de nouveau. Personne ne va mourrir ici.
Le jeune homme au crâne brillant tendit une main vers cette soeur que la vie lui avait offerte.
- Approches, l'invita t-il en ouvrant ses maigres bras.
Eugenia plongea vers lui pour se blottir avec désespoir.
- Je t'aime tellement Juan. Je refuse que tu m'abandonnes. Par pitié, tiens bon ! Suppliait la triste brune.
- Je n'ai pas l'intention de te quitter petite soeur. Mais...
- Mais?! S'inquiéta t-elle en relevant la tête.
Juan lui caressa le haut de la tête de façon réconfortante.
- Vaincre une leucémie n'est pas une mince à faire.
- Tu vas y arriver. Je t'interdis de baisser les bras.
Juan les yeux remplis d'émotion l'observa un long moment. Il ne voulait pas la laisser. Le jeune homme affaiblis ne supportait pas l'idée qu'Eugenia soit livrée à elle même dans ce vaste monde plein de cruauté et de malhonneté.
Depuis leur rencontre, il l'avait toujours protégé du mieux qu'il pouvait. La préservant du moindre danger en la considérant sincèrement comme une soeur.
Mais Juan n'avait que très peu d'espoir. Il n'était pas éternel. Et bien qu'il avait du mal à l'accepter il n'était pas éternel loin de là.
Et il devait se rendre à l'évidence, ses jours étaient comptés.
- Tu te rappelles de notre rêve à tout les deux? S'enquit le grand frère.
- Celui de racheter le food truck de Roberto? Répondit elle en relevant la tête.
Juan éclata de rire.
- Non pas celui là. Celui d'aller visiter la Bolivie.
- Ah oui. Je te promet que nous irons tout les deux. Affirma Eugenia d'une seule traite.
La larme au coin de l'oeil, Juan hocha la tête.
- J'ai déjà regardé les tarifs. Si j'économise je parviendrais à récolter la somme dans huit mois. Promit la jeune femme.
Juan expira lourdement sans dire un mot. L'innocence d'Eugenia était ce qu'il aimait le plus chez elle mais aussi ce qui l'inquiétait.
Malgré son vécu très compliqué et la vingtaine d'années qu'elle venait d'atteindre, Eugenia était une femme foncièrement douce et naïve. Voilà pourquoi Juan se préoccupait autant de la savoir seule.
Elle n'avait pas de réel ami sur qui compter car toutes lui avaient fait faux bond. Elle n'avait ni père, ni mère, ni tante... Rien. Elle n'avait que lui.
Son esprit le triturait depuis plusieurs semaines. Il devait trouver quelqu'un suffisamment de confiance pour prendre soin d'elle.
- Tu vas être en retard au travail. L'interpela Juan en inspectant l'horloge en face d'eux.
Eugenia fixa l'horaire. 17h30.
Son service au bar Del Diego débutait à 18h, elle avait juste le temps de traverser tout Madrid pour s'y rendre.
- Je fonce. Dit elle en se levant après avoir embrasser le front de Juan.
- Sois prudente sur la route. Dit il d'un ton paternel.
- Comme toujours. Je t'appelle ce soir quand je serai de retour chez nous.
« Chez nous », bientôt trois mois que Juan n'avait pas mis les pieds dans leur appartement modeste de la banlieue de Madrid.
L'endroit n'était pas du tout sécurisé.
Et il craignait constamment que quelque chose ou quelqu'un s'en prenne à Eugenia.
La jolie jeune fille avait revêtu son uniforme noire et elle s'affairait à servir les nombreux clients derrière le bar.
- Un autre pour moi ma jolie. Lui demanda un homme assis sur l'un des tabourets.
Eugenia s'approcha pour remplir son verre d'un liquide dorée. L'homme l'observa en plissant les yeux.
- Oh la vache ! T'as de sacrés yeux sous tes binocles ! Lâcha t-il subitement.
La serveuse esquissa un sourire embêtée. Il n'était pas le premier ( ni le dernier) à lui dire ce genre de chose.
- Je pourrais m'y noyer. Ajouta le client en se penchant plus près de la jolie brune.
Eugenia déglutit. Et timidement, elle se recula pour s'occuper des autres clients présents autour du bar.
La silhouette d'un homme d'une cinquantaine d'années l'interpela. Il n'avait rien commandé à boire depuis quinze longues minutes et il l'observait avec insistance. Son visage ne lui semblait pas tout à fait inconnu.
Certainement un habitué mais la pénombre du lieu ne lui permettait pas de l'affirmer.
Un peu paniquée, Eugenia décida tout de même d'aller lui parler et de lui proposer à boire.
- Bonsoir Monsieur. Dois-je vous servir quelque chose? Osa t-elle demander d'une voix fluette.
L'homme lui adressa un chaleureux sourire. Eugenia tiqua. Son expression lui parut si familière.
Elle en était sure. Elle l'avait déjà vu. Son regard noir ne pouvait pas la tromper. Elle le connaissait.
- Je prendrais juste un cocktail sans alcool. Dit il avec simplicité.
La jeune femme hocha la tête et lui tourna le dos pour préparer la boisson. Elle jetait de temps à autre un regard appuyé à cet homme d'âge mure en se faisant violence pour faire fonctionner sa mémoire.
- Voici pour vous Monsieur. Adressa Eugenia en glissant un verre coloré devant lui.
Elle s'apprêtait à repartir quand il l'interpela.
- Excusez moi Mademoiselle. Auriez vous une minute à m'accorder? Demanda t-il de sa haute voix.
Hésitante, Eugenia l'inspecta un long moment avant d'hocher la tête.
L'homme lui fit signe d'avancer. Ce qu'elle fit.
- Puis-je vous aider ? Demanda t-elle avec un demi-sourire.
- Oui. J'ai une question à vous poser.
- Je vous écoute. Dit elle sérieusement.
- Êtes vous Eugenia Ferrando la fille de Carlos Ferrando?
Eugenia en eut le souffle coupé. Comment cet homme pouvait il savoir qui elle était et surtout comment connaissait il son père?
Eugenia immobile, inspectait l'homme en face d'elle avec des milliers de questions en tête.
- Oui c'est bien moi. Connaissiez vous mon père? S'enquit elle avec intérêt.
- Je l'ai connu effectivement.
- Etiez vous amis? Questionna t-elle en le scrutant.
- Nous l'étions. De très bons amis même. Répondit il avec une émotion non dissimulée.
- Qui êtes vous? J'ai l'impression de vous connaitre? S'enquit elle totalement troublée.
L'homme allait répondre quand le supérieur d'Eugenia les interrompit.
- Eugenia, j'te paye pas pour discuter. Y'a un tas de clients qui attendent que tu leur serves à boire. Adressa le grand blond avec un ton acerbe.
Eugenia baissa la tête, et se précipita afin d'exécuter les ordres de son patron.
Le quinquagénaire lui glissa un discret « Nous poursuivrons cette discussion plus tard. »
Et la jeune femme lui sourit de façon reconnaissante.
Le bar était vide. Seul le son lointain de la musique se faisait encore entendre, alors qu'Eugenia s'affairait à essuyer les derniers verres de la soirée.
L'inconnu s'en était allé sans qu'elle ne s'en aperçoive.
Une déception grandissante la gagna quand une petite voix lui dit que jamais elle ne connaitrait son identité.
Elle qui aimait tant parler de son père et qui mourrait d'en savoir plus sur lui.
La rue était en partie éclairée par de très haut lampadaires, quand la jeune femme sortit du bar.
La nuit était fraiche et cela lui faisait un grand bien. Passé six heures dans un endroit fulminant et chaud à en suffoquer n'était pas de tout repos.
La mine déçue, elle avançait tranquillement en tenant son sac tout contre elle comme lui avait appris Juan. Son cher Juan, elle s'inquiétait pour lui à chaque instant.
Le bruit d'un moteur l'interpela alors que la rue était déserte à cette heure de la nuit. Eugenia scruta droit devant elle par peur de croiser les yeux d'un conducteur en train de chasser une petite minette pour passer la soirée.
Elle pressa le pas quand elle se rendit compte que la voiture roulait à l'allure de sa marche.
Son coeur battait très fort. Elle glissa la main dans son sac prête à ce servir de cette bombe à lacrymogène. Même si elle n'était même pas sure de savoir s'en servir.
Le véhicule accéléra légèrement pour se garer quelques mètres plus loin. Eugenia s'immobilisa.
Elle avait deux options avancer et faire confiance à la bonté des gens comme toujours ou s'enfuir dans la direction opposée. Si Juan avait été là, il lui aurai conseillé de prendre ses jambes à son cou.
Mais il était à l'hôpital alors Eugenia poursuivit sa marche droit devant elle.
Alors qu'elle tremblait comme une feuille, elle entendit l'une des vitres de la voiture se baisser.
« Merde, j'aurai du écouter la petite voix de Juan » songea t-elle.
- Eugenia ! L'appela une voix qu'elle reconnut instantanément.
Elle tourna la tête et aperçut l'homme du bar. Soulagée, elle expira avant de s'approcher vers la superbe Rolls Royce.
- J'espère que je ne vous ai pas effrayer. S'enquit-il avec inquiétude.
- Si un peu. Avoua Eugenia en rougissant.
- Je vous attendais. Nous n'avons pas eu le temps de finir notre petite discussion.
- Je pensais que vous vous étiez envolé sans que je puisse connaitre votre identité.
Le réveil n'avait pas été facile ce matin. Avoir passé une nuit entière aux cotés de la pulpeuse Samantha avait autant d'avantages que de désavantages.
Vêtu d'un impeccable costume gris anthracite et d'une chemise blanche, Rafael coiffa son épaisse chevelure noire de longueur suffisante.
Il inspecta un instant son reflet en passant une main sur sa barbe bien taillée.
Le bel homme quitta l'immense chambre dans laquelle il s'était préparé sans trainer. Il jeta un dernier coup oeil vers le lit, son amante de la nuit dormait toujours à point fermé, son corps recouvert par les draps sombres.
Bien que la nuit n'avait pas été désagréable, Rafael ne ressentait pas l'envie de prolonger ce moment avec elle.
Il avait une tonne de choses à régler et des réunions à n'en plus finir.
Au volant de sa Lamborghini aussi noire que l'était son coeur, le beau brun roula à vive allure pour gagner le building que son père lui avait cédé depuis un an.
En pénétrant à l'intérieur, il pouvait sentir des regards inquiets et tremblants se posaient sur lui. Tous le craignaient pour son fort caractère et son autorité implacable.
On ne l'avait jamais vu rire depuis qu'il bossait ici. Ni même esquiser un faible sourire.
Sa secrétaire s'approcha timidement pour lui rendre le rapport du jour. Il le saisit d'un revers de la main sans lui portait un seul regard.
- Votre café Monsieur. Dit t-elle d'une voix faible en lui tendant une tasse fumante.
- Déposez le sur mon bureau. Ordonna t-il sans s'arrêter.
La secrétaire se précipita vers le bureau, impatiente d'en finir avec ce moment de terreur qu'il lui infligeait tout les matins en arrivant.
Elle fut surprise de trouver la porte entrouverte. Elle avança timidement pour apercevoir son ancien patron Monsieur Bartolomeo Herrera.
- Jade ! Sourit il immédiatement en la voyant entrer.
- Monsieur Herrera, quel plaisir de vous voir ! S'égaya t-elle.
- Le plaisir est partagé. Mon fils n'est pas encore là? Demanda Bartolomeo.
- Je suis là. Répondit la voix grave de Rafael en entrant dans le bureau.
Jade déposa rapidement le café sur la table avant de s'enfuir en refermant la porte derrière elle.
- Papa. Adressa Rafael en lui serrant la main. Que me vaut cette visite aussi matinale?
- Je suis venus voir comment se portait mon fils. En ai-je encore le droit? S'enquit le père d'un ton taquin.
- Et bien comme tu peux le remarquer je vais bien. Comment va maman?
- Ta mère va bien. Elle se plaint de ne pas assez te voir Rafael. Elle t'a laissé des messages vocaux.
- Je suis très occupé. Je passerai la voir pour les fêtes.
- Mais c'est dans deux mois. Tu ne devrais pas t'enfermer dans le travail fiston.
- J'ai un très mauvais exemple en face de moi. Le toisa le beau brun en s'asseyant derrière le bureau.