Clara posa la lettre sur la table en bois usé de la cuisine, le papier tremblotant légèrement entre ses doigts. Son avocat avait été clair : *"Si vous ne vous mariez pas d'ici la fin de l'année, vous perdrez la maison. Les termes du testament de votre grand-mère sont inflexibles."* Elle relut encore une fois cette phrase, espérant y trouver une faille, une erreur, quelque chose qui atténuerait la claque qu'elle venait de recevoir. Mais les mots restaient impitoyables, martelant une réalité qu'elle n'était pas prête à affronter.
La maison... Ce n'était pas juste un bâtiment pour elle. Chaque fissure dans les murs, chaque grincement des marches en bois racontait une histoire. La sienne, celle de sa grand-mère, et celle de toutes les générations qui avaient trouvé refuge entre ces murs. Mais cette maison était aussi un gouffre financier, avec des réparations coûteuses qui s'accumulaient depuis des années.
Clara ferma les yeux, le visage tourné vers le plafond jauni par le temps. Elle se sentait piégée, comme si sa grand-mère lui tendait un piège cruel depuis l'au-delà. Pourquoi avait-elle imposé une condition si absurde ? Trouver un mari dans un délai si court... c'était ridicule ! Elle n'avait ni le temps, ni l'énergie, ni même l'envie de courir après quelqu'un.
Elle se leva brusquement, attrapant sa tasse de café froid et la vidant d'un trait, plus par réflexe que par goût. Le regard fixé sur l'évier, elle remarqua une fissure dans le carreau. Encore une chose à réparer... Elle soupira, se demandant si elle ne devrait pas tout abandonner, vendre la maison et repartir de zéro ailleurs.
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À quelques kilomètres de là, Gabriel resserra sa cravate, la mâchoire crispée alors qu'il entrait dans la salle à manger familiale. La grande table en acajou était déjà dressée, chargée de vaisselle impeccable et de plats fumants, mais l'atmosphère était tout sauf accueillante.
Son frère, Julien, était assis à l'autre bout de la table, un sourire narquois aux lèvres. Gabriel savait déjà ce qui allait se passer. Chaque dîner en famille se transformait en tribunal, avec Julien dans le rôle du procureur et leur père, silencieux et sévère, en juge.
- *Gabriel, tu es enfin là. On parlait justement de toi*, lança Julien avec ce ton mielleux qui cachait à peine son mépris.
Gabriel s'assit sans répondre, attrapant un verre de vin pour se donner contenance.
- *Dis-moi, cher frère, combien de temps comptes-tu encore gaspiller l'argent de la famille dans tes... "projets" ?*
Le mot "projets" était craché comme une insulte, et Gabriel sentit la colère monter en lui. Julien n'avait jamais rien compris à ce qu'il faisait. Pour lui, les inventions de Gabriel n'étaient qu'un passe-temps coûteux, un moyen d'éviter les "vraies responsabilités".
- *Ce ne sont pas des projets, Julien. Ce sont des solutions technologiques qui pourraient changer des vies. Mais je suppose que tu es trop occupé à jouer au golden boy pour t'y intéresser.*
Julien éclata de rire, un rire sec et désagréable.
- *Changer des vies ? Tu veux dire les tiens, ces "robots médicaux" que personne n'a jamais vus ?*
Leur père leva une main pour calmer les esprits, mais Gabriel n'en avait plus rien à faire.
- *Au moins, j'essaie de faire quelque chose de significatif, pas comme toi qui ne fais qu'hériter et dépenser.*
Le regard de Julien s'assombrit, et le silence s'abattit sur la table. Gabriel savait qu'il avait frappé un point sensible, mais il n'avait pas envie de s'excuser.
Après un moment, leur mère tenta de changer de sujet, parlant des invités qu'elle comptait inviter à leur prochain gala. Gabriel, épuisé, prétexta un rendez-vous et quitta la pièce, la tension toujours collée à ses épaules.
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Le lendemain, Clara errait dans les rues de la ville, son sac en bandoulière lourd de croquis et d'espoirs fragiles. Elle avait passé la nuit à réfléchir à des solutions pour sauver la maison. La réponse lui était venue par hasard, en feuilletant un vieux journal : un concours artistique local. Le premier prix offrait une somme suffisante pour couvrir les réparations les plus urgentes.
Elle s'arrêta devant l'affiche du concours, accrochée sur une vitrine. Les règles étaient simples : soumettre une œuvre inspirée du patrimoine local. Elle sentit une lueur d'excitation, mais aussi une pointe d'angoisse. Elle n'avait rien créé depuis des mois, trop accaparée par ses soucis financiers.
Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas le jeune homme qui marchait à contre-sens. Ils se percutèrent légèrement, ses croquis tombant au sol.
- *Oh, pardon !* dit-elle, se penchant pour ramasser ses feuilles.
- *Non, c'est ma faute,* répondit-il, l'aidant à ramasser les papiers.
Leurs regards se croisèrent brièvement, et Clara remarqua ses yeux sombres, remplis de fatigue mais aussi d'une détermination qu'elle reconnaissait.
- *Vous êtes artiste ?* demanda-t-il, désignant les croquis.
- *On peut dire ça...* Elle sourit nerveusement, replaçant ses feuilles dans son sac.
Gabriel hocha la tête, semblant réfléchir à quelque chose, mais il ne dit rien de plus.
- *Bonne chance, alors,* murmura-t-il avant de s'éloigner.
Clara le regarda partir, un peu intriguée par cet échange. Mais elle avait d'autres préoccupations en tête.
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De retour chez elle, Clara installa ses affaires sur la table de la cuisine, prête à se plonger dans la création. Elle chercha l'inspiration dans les souvenirs de son enfance, les moments passés avec sa grand-mère dans cette maison. Mais plus elle essayait de dessiner, plus elle se sentait bloquée, comme si les soucis financiers écrasaient son imagination.
Les heures passèrent, et le soleil commençait à décliner lorsqu'elle posa enfin son crayon, frustrée par son manque de progrès. Elle se leva pour préparer un thé, espérant que la chaleur de la boisson adoucirait son humeur.
De l'autre côté de la ville, Gabriel était plongé dans son atelier, entouré de prototypes et de notes griffonnées. Le bruit de ses outils remplissait l'espace, mais son esprit était ailleurs. La confrontation avec Julien la veille l'avait laissé amer. Pourquoi devait-il toujours justifier ses choix ?
Il se surprit à penser à la jeune femme qu'il avait croisée plus tôt. Il ne savait même pas pourquoi elle lui revenait en tête. Peut-être parce que, comme lui, elle semblait porter le poids de quelque chose de plus grand qu'elle.
Il posa ses outils et alluma une lampe, jetant un regard à un prototype inachevé sur sa table. Un robot médical, conçu pour aider les patients à mobilité réduite. C'était son rêve, son projet le plus ambitieux, mais il manquait encore de fonds pour le finaliser.
Le monde extérieur lui semblait de plus en plus distant, comme une scène de théâtre dont il n'était qu'un spectateur. Mais il savait qu'il ne pouvait pas se permettre de rester passif.
Dans leurs coins respectifs de la ville, Clara et Gabriel réfléchissaient à leurs prochaines étapes, sans savoir que leurs chemins allaient bientôt se croiser à nouveau.
Et alors que Clara retournait à sa table à dessin, déterminée à créer quelque chose malgré ses doutes, une pensée fugace traversa son esprit : "Peut-être que cette rencontre n'était pas totalement un hasard."
Le jour du concours arriva plus vite que Clara ne l'aurait cru. Le matin même, elle s'était réveillée avec une boule au ventre, se demandant si elle avait bien fait de participer. Après des jours de travail acharné, elle avait réussi à créer une toile qu'elle considérait comme acceptable, bien que loin d'être parfaite à ses yeux. Mais perfection ou non, elle n'avait pas le luxe de douter. Ce concours représentait sa dernière chance de sauver la maison de sa grand-mère.
La salle où se tenait l'événement était une grande galerie lumineuse, remplie d'un mélange éclectique d'artistes et d'observateurs curieux. Les murs étaient tapissés de peintures, de sculptures et même d'installations interactives, chacune semblant vouloir crier plus fort que sa voisine pour attirer l'attention. Clara se faufila entre les exposants, portant précautionneusement son tableau enveloppé dans un tissu protecteur.
Elle trouva enfin son espace réservé, une petite table juste à côté d'une sculpture moderne qui ressemblait à un amas de ferraille. En silence, elle installa son œuvre, une peinture représentant la maison de sa grand-mère entourée d'un jardin sauvage et vivant. Chaque détail était méticuleusement travaillé : la lumière du matin dans les fenêtres, la texture des murs fissurés, et les plantes grimpant sur le porche comme des souvenirs qui refusaient de s'effacer.
Elle se redressa pour observer son travail, un mélange de fierté et d'appréhension sur le visage. Mais avant qu'elle ne puisse savourer ce moment, un bruit étrange attira son attention.
Un cliquetis mécanique, suivi d'un *bip* aigu, résonna à quelques mètres d'elle. Clara se retourna juste à temps pour voir un étrange robot avancer en vacillant, portant une petite plateforme sur son dos. L'appareil semblait hors de contrôle, zigzaguant entre les tables, et avant qu'elle ne puisse réagir, il heurta une étagère contenant plusieurs pots de peinture.
- *Attention !* cria-t-elle, mais il était déjà trop tard.
Les pots vacillèrent, puis tombèrent avec un fracas assourdissant. Un déluge de couleurs éclata, projetant de la peinture partout, y compris sur sa toile soigneusement préparée. Le vert et le jaune dégoulinèrent sur la maison qu'elle avait peinte, transformant son jardin sauvage en un chaos abstrait.
- *Non, non, non !* s'écria Clara, tentant désespérément d'essuyer les dégâts avec un chiffon. Mais chaque mouvement ne faisait qu'aggraver les choses, étalant les couleurs dans un mélange informe.
Un jeune homme apparut en courant, l'air visiblement paniqué. C'était Gabriel, qui, à première vue, semblait aussi perdu que son invention défaillante.
- *Oh mon Dieu, je suis désolé ! Je ne sais pas ce qui lui a pris, il est censé... enfin, il n'est pas censé faire ça !* bredouilla-t-il en gesticulant maladroitement vers le robot qui continuait de biper.
Clara, les mains tachées de peinture, se retourna vers lui, les yeux flamboyants de colère.
- *Censé faire quoi ? Ruiner des heures de travail ?!* Sa voix monta d'un cran, attirant l'attention des autres participants.
Gabriel leva les mains en signe de reddition, visiblement embarrassé.
- *Non, je voulais juste tester sa capacité à transporter des objets... Mais je suppose qu'il a un bug dans son programme... Je vais le régler, promis.*
- *Un bug ?!* siffla Clara. *Tu viens de détruire ma seule chance dans ce concours avec ton jouet stupide, et tout ce que tu as à dire, c'est que c'est un "bug" ?!*
Gabriel ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun mot ne sortit. Il regardait la peinture dégoulinante sur la toile de Clara avec une sorte de fascination mêlée de culpabilité.
- *Écoute, je vais t'aider à réparer ça,* dit-il finalement, essayant d'attraper un chiffon.
- *Ne touche pas à ça !* s'écria-t-elle, se plaçant entre lui et son tableau comme une lionne protégeant son territoire.
Le silence qui suivit fut lourd, et Clara sentit les regards des autres concurrents posés sur elle. Les juges eux-mêmes semblaient intrigués par l'agitation, certains murmurant entre eux en observant la scène. Elle avait envie de disparaître, mais elle était trop furieuse pour se laisser envahir par la honte.
Un homme d'âge moyen, portant un badge indiquant qu'il était l'un des organisateurs, s'approcha avec un sourire crispé.
- *Madame, monsieur,* commença-t-il, *nous comprenons que des incidents puissent arriver dans ce genre de contexte. Toutefois, nous devons veiller à ce que chaque participant respecte les règles et contribue au bon déroulement du concours.*
Clara ouvrit la bouche pour protester, mais il leva une main pour la faire taire.
- *Cela dit, nous avons une proposition.* Il jeta un regard à Gabriel. *Monsieur ici présent est également inscrit en tant qu'inventeur, et il semble que son projet aurait besoin d'un peu d'aide pour sa présentation. Nous pensons que vous pourriez collaborer.*
Clara le fixa, incrédule.
- *Collaborer ? Avec lui ?* Elle montra Gabriel comme s'il était une sorte de créature extraterrestre. *C'est une blague ?*
- *Pas du tout,* répondit l'organisateur, impassible. *Votre talent artistique pourrait compléter son invention, et vice versa. Pensez-y comme une opportunité de transformer un désastre en quelque chose de constructif.*
Gabriel tenta un sourire d'excuse, mais Clara n'était pas d'humeur à être conciliante.
- *Et si je refuse ?* demanda-t-elle froidement.
L'homme haussa légèrement les épaules, un sourire crispé aux lèvres.
- *Eh bien, dans ce cas, nous serions contraints de disqualifier votre candidature. Les règles stipulent que tout incident perturbant le concours doit être rectifié de manière satisfaisante pour tous.*
Clara sentit la colère monter en elle, mais cette fois, c'était une colère teintée de désespoir. Elle n'avait pas d'autre choix, et elle le savait. Perdre ce concours signifierait perdre tout espoir de sauver la maison.
Elle jeta un regard noir à Gabriel, qui semblait vouloir s'enfoncer dans le sol.
- *Très bien,* dit-elle finalement, les mâchoires serrées. *Mais si ça tourne mal, ce sera entièrement de sa faute.*
- *Promis, je ferai tout pour me rattraper,* répondit Gabriel, sa voix pleine d'un mélange d'espoir et de nervosité.
L'organisateur hocha la tête, satisfait.
- *Excellent. Vous avez jusqu'à demain pour présenter votre projet final. Bonne chance.*
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Une heure plus tard, Clara se retrouvait assise dans un coin de la galerie, face à Gabriel et son robot déglingué. Elle croisa les bras, le fixant avec un regard qui aurait pu glacer une flamme.
- *Alors, génie, quelle est ton idée brillante ?*
Gabriel sembla réfléchir un instant, grattant sa nuque d'un air embarrassé.
- *Eh bien, le robot est censé être une sorte d'assistant artistique. Il transporte les outils, mélange les peintures, ce genre de choses. Mais je suppose qu'il a encore besoin de... quelques ajustements.*
Clara roula des yeux.
- *Quelques ajustements ? Ce truc est un danger public. Tu t'es jamais demandé si c'était une bonne idée avant de l'amener ici ?*
Gabriel haussa les épaules.
- *Je voulais juste montrer qu'il pouvait être utile. Mais je suppose que j'ai été un peu... optimiste.*
- *Optimiste ?* Elle éclata de rire, mais c'était un rire sans joie. *Tu as détruit mon tableau et tu veux que je t'aide ? Pourquoi je ferais ça ?*
Gabriel la regarda, cette fois avec un sérieux inhabituel.
- *Parce que tu n'as pas le choix. Et moi non plus, à vrai dire.*
Il avait raison, et ils le savaient tous les deux. Clara soupira, passant une main dans ses cheveux.
- *Très bien. Mais si on fait ça, tu fais exactement ce que je te dis. Compris ?*
Gabriel hocha la tête.
- *Compris.*
Et ainsi commença leur collaboration, une alliance forcée entre deux personnes que tout opposait. Clara savait qu'elle ne faisait pas confiance à Gabriel, et lui semblait avoir autant de doutes qu'elle. Mais ils n'avaient pas le luxe de se quereller davantage. Le temps jouait contre eux, et s'ils voulaient avoir une chance dans ce concours, ils allaient devoir trouver un moyen de transformer ce chaos en quelque chose de remarquable.
Alors que Gabriel s'affairait à ajuster les circuits de son robot, Clara reprenait une toile vierge, le cœur lourd mais déterminé. Elle ne pouvait s'empêcher de se demander si cet étrange partenariat ne cachait pas quelque chose de plus grand.
Assise à une table en bois usée dans un petit café de quartier, Clara tambourinait nerveusement sur la surface avec ses doigts. Autour d'elle, l'endroit bourdonnait doucement d'activité : des serveurs portant des plateaux chargés de tasses fumantes, le murmure constant des conversations, et le grésillement discret d'une radio diffusant un vieux tube des années 80. Pourtant, son attention restait rivée sur la porte. Elle avait insisté pour que Gabriel la rejoigne ici, persuadée qu'un environnement neutre les aiderait à collaborer. Mais, à chaque minute qui passait, sa patience diminuait.
Quand la porte s'ouvrit enfin pour révéler Gabriel, Clara retint un soupir agacé. Il portait un sweat-shirt froissé, son sac en bandoulière débordant de câbles et de gadgets qu'elle devinait inutiles. En s'approchant, il faillit heurter une serveuse, s'excusant d'un sourire maladroit avant de s'installer face à elle.
- *Tu es en retard,* attaqua-t-elle sans préambule.
Gabriel haussa les épaules en s'affalant sur sa chaise.
- *J'ai eu un petit souci avec le robot ce matin. Il a décidé que mon cafetière était un ennemi à éliminer.*
Clara leva les yeux au ciel, peu impressionnée.
- *C'est censé me rassurer ?*
Il lui répondit par un sourire contrit, mais avant qu'il ne puisse ajouter quelque chose, une serveuse s'approcha.
- *Un café noir, s'il vous plaît,* commanda Clara.
Gabriel hésita un instant avant de commander à son tour.
- *Un chocolat chaud. Avec de la crème fouettée, si possible.*
Clara haussa un sourcil, mais ne fit aucun commentaire. Une fois la serveuse partie, elle posa ses coudes sur la table et le fixa intensément.
- *On n'a pas beaucoup de temps, alors on va directement au point. Si on veut présenter quelque chose de crédible, il va falloir qu'on travaille efficacement. Et ça veut dire pas de distractions, pas de...* Elle agita vaguement la main dans sa direction. *Pas de toi qui fais des trucs bizarres.*
- *Des trucs bizarres ?* Gabriel fronça les sourcils, visiblement offensé. *Tu parles de ma créativité ?*
- *Non, je parle de ta tendance à transformer chaque situation en chaos absolu.*
- *Oh, pardon d'être un peu original,* rétorqua-t-il en croisant les bras. *Tout le monde n'est pas obsédé par les règles et la perfection comme toi.*
Clara serra les dents, se retenant de lui renvoyer une réplique cinglante. La serveuse choisit ce moment pour revenir avec leurs boissons, interrompant la montée des tensions. Clara se pencha légèrement, respirant profondément pour retrouver son calme. Elle n'avait pas le luxe de laisser sa colère prendre le dessus. Pas maintenant.
- *Écoute,* reprit-elle finalement. *Je n'ai pas envie de me disputer avec toi. Mais si on veut gagner ce concours, il faut qu'on trouve un moyen de collaborer. Et ça commence par établir un plan clair.*
Gabriel, visiblement désarmé par son ton plus posé, hocha lentement la tête.
- *D'accord, je suis prêt à écouter ton plan.*
Clara sortit un carnet de son sac, y inscrivant quelques notes rapides avant de lui expliquer.
- *Voilà ce que je propose : on combine ton robot avec une installation interactive. Quelque chose qui montre à la fois tes compétences techniques et mon style artistique. Tu dis que ton robot peut transporter des objets, non ?*
- *Oui, enfin, quand il fonctionne correctement.*
- *Parfait.* Elle ignora le sous-entendu. *On pourrait le programmer pour qu'il transporte des éléments d'une œuvre d'art en temps réel, créant une sorte de performance visuelle.*
Gabriel fronça les sourcils, son expression oscillant entre scepticisme et curiosité.
- *Ça pourrait marcher. Mais ça demandera beaucoup de programmation... et il faut que je sois sûr que le robot ne fera pas tout exploser.*
- *C'est pour ça qu'on a besoin de travailler ensemble. Toi, tu t'occupes des aspects techniques, et moi, je gère la partie esthétique. Simple.*
Gabriel acquiesça lentement, sirotant son chocolat chaud. Mais au lieu de répondre immédiatement, il posa sa tasse et la fixa avec une intensité inhabituelle.
- *Pourquoi tu tiens tellement à gagner ce concours ?*
La question prit Clara par surprise. Elle détourna le regard, jouant avec une mèche de cheveux, hésitant à répondre. Mais l'insistance dans les yeux de Gabriel la poussa à se confier, au moins partiellement.
- *J'ai besoin de cet argent pour quelque chose d'important,* murmura-t-elle.
- *Comme quoi ?* insista-t-il.
Elle serra la mâchoire, clairement mal à l'aise.
- *Ça ne te regarde pas.*
Gabriel leva les mains en signe de reddition.
- *D'accord, d'accord. Pas besoin de mordre. Mais je veux juste que tu saches que je suis là pour aider, pas pour te compliquer la vie.*
Clara le regarda, cherchant à déceler une trace de moquerie ou d'ironie dans ses paroles. Mais il semblait sincère, et cela la déconcerta plus qu'elle ne voulait l'admettre.
- *Merci,* dit-elle finalement, à contrecœur.
Ils passèrent le reste de leur rencontre à discuter des détails techniques. Gabriel, bien que souvent désordonné dans ses explications, montra une réelle passion pour son travail, ce qui força Clara à réviser un peu son jugement initial sur lui. Malgré ses airs désinvoltes, il prenait son invention très au sérieux.
Avant de partir, ils convinrent de se retrouver le lendemain dans l'atelier de Gabriel pour commencer à travailler. Clara se sentait légèrement plus optimiste, bien que toujours méfiante. Mais alors qu'elle s'apprêtait à rentrer chez elle, une ombre vint obscurcir son humeur.
Elle trouva dans sa boîte aux lettres une enveloppe portant le logo de la banque. En l'ouvrant, ses mains se mirent à trembler en découvrant une facture impayée pour des réparations d'urgence à la maison, bien plus élevée que ce qu'elle avait imaginé. La date limite approchait dangereusement, et Clara comprit qu'elle n'aurait aucune chance de la régler si elle ne remportait pas le concours.
Son cœur se serra, un mélange de panique et de désespoir l'envahissant. Elle rangea la lettre, ses pensées tournant à toute vitesse. Elle n'avait plus le droit à l'échec.
Le silence de l'atelier était à peine troublé par le ronronnement d'une vieille lampe halogène suspendue au-dessus de la table de travail. Clara était déjà penchée sur son croquis, ses doigts maculés de graphite, quand Gabriel fit une entrée théâtrale, poussant la porte avec le pied, les bras encombrés de matériel.
- *Tu es arrivée tôt, dis donc. T'as passé la nuit ici ou quoi ?* lança-t-il en déposant un amas désordonné de câbles, outils et une étrange boîte métallique sur une étagère branlante.
Clara leva les yeux vers lui, son expression glaciale lui coupant instantanément toute envie de plaisanter davantage.
- *Je préfère commencer à travailler quand je suis seule. Ça évite... les distractions.*
Gabriel émit un petit rire en coin, plus pour lui-même que pour elle, avant de retirer son sweat froissé.
- *Ravie de voir qu'on commence déjà sur une note positive,* répondit-il avec un ton sarcastique.
Il sortit un carnet de notes, visiblement aussi désordonné que lui, et le posa sur la table. Clara jeta un coup d'œil rapide au contenu : des gribouillages incompréhensibles mêlés à des équations dont elle n'aurait su dire si elles étaient brillantes ou simplement absurdes.
- *Alors, quelle est ton idée brillante du jour ?* demanda-t-elle, croisant les bras.
Gabriel se pencha en avant, un sourire enthousiaste étirant ses lèvres.
- *Une machine interactive ! Elle capte les mouvements des spectateurs pour modifier ton tableau en temps réel. Imagine, des couleurs qui changent, des formes qui bougent...*
Clara cligna des yeux, hésitant entre la consternation et l'exaspération.
- *Et tu comptes réaliser ça en trois semaines, avec un budget quasi inexistant ?*
- *Exactement.*
Il semblait sincèrement fier de sa réponse, et Clara, à sa grande frustration, se surprit à sourire légèrement malgré elle.
- *C'est complètement idiot,* dit-elle, secouant la tête.
- *Peut-être. Mais idiot ne veut pas dire impossible.*
Malgré elle, quelque chose dans son énergie désordonnée la fascinait. Elle prit une profonde inspiration et se força à revenir à son propre plan, détaillant les esquisses de son tableau sur une grande feuille. Gabriel, en revanche, était déjà plongé dans ses câbles et circuits, sifflotant un air qu'elle ne reconnaissait pas.
- *Tu pourrais arrêter ça ?* finit-elle par dire, agacée.
- *Arrêter quoi ?*
- *Siffler. Ça me déconcentre.*
Il haussa les épaules, mais obéit, se concentrant sur une pièce métallique qu'il essayait de souder. Le calme qui suivit fut à peine plus supportable pour Clara, car elle sentait la présence de Gabriel comme une distraction constante, même silencieuse.
Après une heure de travail acharné, Gabriel disparut dans une pièce adjacente et revint avec deux gobelets en carton.
- *Pause café ?* demanda-t-il en tendant une tasse vers Clara.
Elle le regarda comme s'il lui proposait de boire du poison.
- *Je n'ai pas besoin de pause. Et je ne bois pas de café.*
- *Vraiment ? Tu vis sur quoi, alors ? De l'air et de la perfection ?*
Elle lui lança un regard noir, mais il éclata de rire et posa la tasse à côté d'elle malgré tout avant de reprendre son propre gobelet.
- *Allez, détends-toi un peu, Clara. Ça ne mord pas.*