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Un décembre assassin

Un décembre assassin

Auteur:: promotion
Genre: Romance
À la suite de la mort violente de ses parents, Morwenna Alviti est adoptée par une famille bretonne au passé obscur. Dans sa quête de vérité et de bonheur, elle rencontre l'énigmatique commandant Arsène Dubreuil, un homme torturé et obsessionnel. Ensemble parviendront-ils à éclaircir les mystères qui les entourent ? Quel sera le prix à payer pour atteindre cet objectif ? Entre aventure, crime, amour et trahison, laissez-vous immerger dans cet univers à nul autre pareil. À PROPOS DE L'AUTEURE À la faveur de sa nouvelle vie en Bretagne, à l'âge de 11 ans, Caroline Lucet obtient un prix grâce à l'écriture d'une nouvelle. Elle s'inspire donc de cette magnifique région afin de continuer à faire vivre sa passion. Un décembre assassin est son deuxième roman publié.

Chapitre 1 No.1

De la même auteure

Du sang dans la neige, Les éditions Sydney Laurent, 2020.La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lent, mais elle vient...

Victor Hugo

Chapitre 1Une vieille vengeance

Hameau de Ty Goarch, village de Plouray, Morbihan, Bretagne, 10 décembre 2016, 23 h 12, par une nuit glaciale et enneigée, maison des Bocklesky, lieu-dit Ty Goarch, entre forêt et montagne

Accolée la forêt de Plumargoar'ch se tenait une grande bâtisse rénovée datant du 18esiècle, aux impressionnantes pierres de taille et aux baies vitrées aussi larges qu'indiscrètes. Celle-ci, du haut de sa bute, dominait un terrain vallonné et en partie boisé sur plusieurs hectares. Cette propriété était enclavée par un mur ancien de plus de deux mètres de hauteur, aboutissant à un vieux portail en fer forgé quelque peu rouillé. Une partie du terrain était limitée par la forêt elle-même sur le flanc ouest, ainsi que plus bas par une rivière. Le terrain était lui-même entouré de la chaîne des montagnes noires propres à cette région du centre Bretagne.

Cette maison, isolée de tout, faisait corps avec la nature vivace de cet environnement où tout paraissait respirer encore plus fort que l'homme : la brise fraîche fouettant les joues, le bruit des pas dans la dense neige, les chants des oiseaux du coin qui n'avaient pas migré, le bruit des clapotis de l'eau du ruisseau en contrebas, et le craquement des vieilles branches se battant avec le souffle puissant du vent.

L'environnement était resté très sauvage, voire hostile ; la maison aussi grande soit-elle, n'était qu'un grain de sable entre montagnes noires, landes touffues, collines et forêts verdoyantes. C'était au cœur de cette forêt qu'il y avait de cela trente ans le clan des Gitans Bockleskyavait posé valises, caravanes et paniers en osiers. Cette très ancienne famille avait tout de suite essayé de s'intégrer dans ce qui était un petit village breton, plutôt désert et reculé, mais n'était-ce pas ce que leur chef de clan, Jean Bocklesky n'avait pas toujours souhaité ? S'isoler ? Peut-être, mais la raison n'avait pas été divulguée.

Aux abords du jardin, à une bonne centaine de mètres au-delà de la vieille maison se dressait le terrain de la famille, où quelques caravanes et maisons en bois plus récentes avaient été installées, c'était le « camp ». Toutes ces habitations, roulantes et non roulantes étaient installées au centre du terrain, en arc de cercle. C'était un peu un village dans un autre village.

Tout ce terrain accueillait hommes, femmes et enfants du clan Bocklesky, les terres étaient vastes, et sur des hectares le clan pouvait prospérer et se développer, vivant essentiellement du commerce, de l'agriculture, des marchés et de certains trocs et arrangements divers.

Depuis trente ans cette famille était ancrée dans le cœur de la Bretagne, eux qui étaient originaires de Pologne. Ils avaient historiquement migré en France pendant la guerre 39/45, au sud dans un premier temps ; puis à la fin des années 80 ils étaient arrivés sur la terre bretonne, et avaient fini par se sédentariser dans le Morbihan, au milieu de cette immensité de nature et de montagnes intimidantes.

Ce soir d'hiver 2016, quelques vieux et hauts sapins autour de la maison remuaient sous la force du vent. Sur les terres gelées et assombries des Bocklesky, la neige avait cessé de tomber depuis une heure environ ; mais en y regardant par la fenêtre, Jean, le maître des lieux, ne voyait dans son terrain et vers l'orée du bois qu'un tapis grisonnant et froid. En ce soir de décembre, l'ambiance n'était pas à la détente. Jean, le patriarche de la famille Bocklesky n'en menait pas large. Lui qui n'avait jamais craint personne depuis soixante ans savait que cette fois il ne serait peut-être pas épargné par sa bonne étoile. D'ailleurs des étoiles, il n'en voyait aucune de sa baie, c'était un vrai ciel d'encre et la lune était quant à elle aussi fine qu'un croissant dévoré.

Ce soir-là, il savait qu'il était au crépuscule de sa vie. Le grand brun aux tempes grisonnantes se questionna un instant sur celle-ci, son nez proéminent collé à la vitre de sa fenêtre. Qu'avait-il fait à part mener toute sa famille d'une main de fer, et avoir fait au mieux pour assurer les intérêts de tous les membres de son clan ? Peut-être pas assez...

Et quelqu'un allait d'ici peu venir lui rappeler les erreurs de son passé. Un passé violent et regretté depuis près de quinze ans...

Il avait appris que la jeune Morwenna Alviti viendrait le voir ce soir pour l'assassiner. Morwenna, il ne la voyait pas comme les autres du clan la voyaient. Il ne voyait pas ses vingt-deux printemps, mais bien la petite fille qu'il avait connue jadis : la petite tête blonde qui courait avec son fils Luka dans le camp gitan ; à se cacher avec fougue et malice entre les larges et longues caravanes blanches qui envahissaient les lieux à cette époque. Il ferma les yeux, et crut un instant entendre de nouveau ses petits souliers s'écraser sur les gravillons du terrain, ses rires et cris de surprise lorsque son fils Luka arrivait à l'attraper par la taille, l'air conquérant en cet instant.

Jean ouvrit les yeux. Les enfants de ses souvenirs n'étaient plus là. Il venait bien d'entendre frapper ; c'était la petite blonde aux yeux bleus, presque turquoise, qui avait bien grandi depuis, et qui se tenait certainement devant sa porte, dans le froid, dans la nuit, dans l'esprit de vengeance qu'était certainement le sien...

Il prit un cigare dans son élégante boîte en bois exotique posée sur le rebord de sa cheminée en pierres, manipula l'objet quelques secondes entre ses doigts rugueux puis le reposa sur celle-ci. Il leva les yeux au-dessus de la cheminée et observa la grosse tête du sanglier taxidermisé, pensant « ce soir c'est moi la proie ». Il tourna les talons et traversa son grand salon sobrement agencé, passant sans s'en rendre compte sa main rugueuse sur le rebord de son canapé en cuir marron qui trônait au centre de la pièce. Il n'avait rien entre les mains, pas même un objet quelconque pris à la hâte pour se défendre. Il était comme résigné en cet instant, et repensait aux fantômes de son passé. Et des fantômes il en avait eu à l'esprit durant ces quinze dernières années, Jean opina du chef en acceptant le fait qu'il allait ouvrir à la fille d'un de ces fantômes. Mais il le ferait, il assumerait ses choix, aussi difficiles qu'ils eussent pu être. Il arriva dans son entrée aux murs blancs et lumineux, foula le sol de celle-ci et tourna la clé dans la serrure de la lourde porte en bois taillée en arc de cercle.

La porte s'ouvrit, il aperçut Morwenna, emplie de neige, frigorifiée, portant son long manteau blanc en laine, la capuche sur la tête, ses yeux croisèrent le bleu des siens. Il se racla la gorge et passa la main dans sa barbe grisonnante.

- Morwenna...

- Jean...

- Entre un instant. Ne reste pas dans le froid.

La jeune et grande femme blonde entra et se secoua avec autant de classe qu'un chien en aurait eu pour s'ébrouer, afin d'ôter les restes de flocons sur son manteau.

Jean l'observa, tendu. Il sentit sa gorge se serrer. Elle n'était pas une inconnue, et il n'avait pas envie de la traiter comme telle.

Il tendit la main gauche en direction de son salon.

- Tu veux entrer ? Je peux te débarrasser de ton manteau ?

- Oui. Merci... murmura-t-elle les dents serrées.

Morwenna ôta son épais manteau, quelques gouttes de flocons fondus tombèrent sur le parquet ancien du séjour. Jean l'attrapa et le posa, avec la main quelque peu tremblante sur le porte-manteau en fer forgé qui trônait dans cette entrée vide de tout.

Elle avait gardé son vieux gilet noir en crochet qui tombait sans grâce aucune sur son jean.

Il savait que Morwenna était très élégante, malgré sa tenue aussi simple qu'elle était, il la trouva très belle, sa chevelure blonde et ondulée lui flottait librement le long de sa taille finement marquée. Son visage fin et pâle aux traits purs et frôlant la perfection se tourna vers le vieux gitan. Il ne décela pas de haine dans son regard, mais de la détermination, ainsi qu'un air profondément empli de désarroi. C'était encore plus effrayant. Mais par affection pour cette petite et par respect pour les sentiments que Luka son fils avait pour elle, il ne souhaitait pas se défendre. Il se tourna, au risque de se faire poignarder dans le dos et retourna près de la cheminée, prit son cigare qu'il alluma sans hésiter cette fois-ci et se posa sur l'un des deux sièges en rotin près de la cheminée, tout en agrippant le pic en fer qu'il avait près de lui afin de remuer les bûches embrasées.

- Il y a un deuxième siège en face de moi Morwenna, je t'en prie assieds-toi...

La jeune femme mit sa main droite dans la large poche de son gilet en crochet. Elle sentit entre ses doigts la lame du couteau qu'elle avait pris avec elle. Il allait bientôt sentir le froid de celle-ci traverser sa poitrine. Elle le tuerait, ce soir, dans ce salon. Elle attendait cette vengeance depuis quinze ans, depuis cette effroyable nuit où elle l'avait vu enfant sortir de leur maison voisine du campement Bocklesky, après la mort de ses parents. Après qu'elle et son frère Stuart s'étaient réfugiés dans l'une des chambres à l'étage, pour échapper au vacarme, aux hurlements et aux bruits sourds des coups assénés à leurs parents.

Une véritable bagarre sanglante avait débuté dans le hall de leur maison cette nuit d'hiver 2001. Morwenna, alors âgée de sept ans et son frère Stuart, neuf ans, avaient grimpé sur ordre de leur mère Elena les escaliers de leur maison quatre à quatre. Stuart avait eu très peur ce soir-là, Morwenna aussi. Son frère, ayant un déficit mental, ne pouvait qu'être une victime aux yeux de Morwenna, elle l'avait agrippé aussi fort qu'on attrape la dernière liane avant de tomber dans le vide. Les yeux transpirant la peur elle avait fermé la porte de leur chambre, à clé...

Chapitre 2 No.2

Les cris, les supplications, lui revenaient en observant Jean, elle s'assit silencieusement dans le fauteuil, faisant face à l'homme qui lui avait arraché ses parents.

Ce douloureux passé arriva sans ménagement au fond de son esprit torturé, et au creux de son ventre, noué. Le mal, le souvenir du mal l'envahit, et telle une bête infâme la brûla en passant de son ventre à sa gorge.

Jean voyait bien que son esprit était troublé, elle était là mais finalement ailleurs en cet instant. Le vieux gitan resta silencieux.

Elle ferma un instant les yeux et se revit cette nuit de décembre 2001, sur le parquet rugueux et froid de leur chambre d'enfant, son frère Stuart dans ses bras. Elle ne sut si c'étaient les deux qui tremblaient dans les bras l'un de l'autre ou si l'un d'eux secouait l'autre dans son tremblement de frayeur. Ce souvenir angoissant s'était au fil des années transformé en cauchemar récurent. Et elle l'avait fait mille fois ce terrible cauchemar ; se revoyant au sol, prier pour que les hurlements cessent, pour que les bruits de coups, de cris et de chute s'estompent, et enfin prier pour que tout cela soit un simple cauchemar. Un instant dans son esprit, elle revit la lumière vive de l'étage s'allumer, elle avait encore en mémoire le souvenir de ce filet de lumière agressif passant sous les deux centimètres entre la porte et le sol de leur chambre. Celui-ci signifiant implicitement que l'horreur approchait d'eux à grands pas. Elle y était encore près de quinze ans après. La petite fille qu'elle était fermait les yeux, serrant Stuart le plus fort possible : « ça va aller Stuart, bouche tes oreilles ». Stuart écrasait ses paumes de mains contre ses oreilles ce soir-là... Puis elle se souvint des derniers bruits les plus angoissants, le hurlement d'agonie de sa mère, puis le bruit d'un coup de feu. Puis plus rien. Le silence était revenu, elle avait vu par le dessous de la porte l'ombre des pieds d'une personne, un homme, il avait tenté une seconde d'ouvrir la porte de leur chambre, sans insister, puis avait dévalé les escaliers pour enfin sortir. Elle se souvint s'être décrochée avec peine de Stuart, s'être approchée de la fenêtre, avoir vu distinctement malgré la nuit, et grâce au lampadaire de leur cour, l'allure de cet homme qui fuyait la propriété. Ce dernier fit une chose, une seule, il se tourna vers la fenêtre de leur chambre, et elle l'avait vu distinctement... Jean... L'ami de la famille, cet homme d'une quarantaine d'années, barbu, costaud et imposant, il avait ensuite tourné les talons et fuit hors de chez eux, mais le pire restait à venir, ouvrir la porte... Ce qu'elle avait fait... Pour découvrir les corps inanimés et ensanglantés de ses parents, morts ; son père dans le hall de l'étage, et sa pauvre mère, le visage figé dans la mort, au bas de l'escalier, baignant dans une mare de sang.

L'horreur absolue...

Elle se souvint avoir contenu son hurlement en enfonçant ses deux index dans sa petite bouche, pour ne pas effrayer davantage son frère qui se relevait à peine dans leur chambre. Morwenna lui avait ordonné de rester là et de ne pas sortir, il s'était couché dans leur lit double sans avoir rien vu de la scène, pendant qu'elle avait pris le téléphone portable dans la poche de son père. Elle se souvint avoir glissé dans la flaque de sang autour du corps de celui-ci avec ses pieds nus, puis s'être éloignée des cadavres pour aller se réfugier dans la salle de bain, une pièce épargnée du drame.

Elle se souvint aussi avoir cherché dans la liste d'appels, un nom familier, rassurant. Sa tante, Viviana, la sœur de sa mère.

Morwenna se remémora cette conversation si courte avait-elle été.

- Allo ?

- C'est Morwenna.

- Morwenna ? Tout va bien ?

- Viens, ils sont morts, nos parents sont morts...

- Pardon ? Oh mon Dieu, Morwenna... Oh mon Dieu ma sœur ! sanglota sa tante. Stuart et toi ? Ça va ?

- Viens, Tata, répondit en pleurant Morwenna.

- J'arrive...

La jolie blonde aux airs froids et à l'âme impénétrable ouvrit les yeux, quittant par la même occasion cet effrayant souvenir ; elle observa Jean fumant son cigare près de la large cheminée en pierres. La petite fille qu'elle était à marcher dans le sang venait de disparaître de son esprit.

Bien qu'elle vînt de revivre dans son esprit la terrible soirée de décembre 2001, elle revint rapidement à la réalité du moment, et on était bien en décembre 2016... Et elle faisait face au tueur présumé de ses parents.

Morwenna resta fixer ses yeux bleus et affaissés par de larges et lourdes paupières.

Il avait l'air fatigué. Nerveusement, elle balança légèrement sa tête à gauche, puis à droite.

- Vous allez mourir, Jean... Ce soir, lui dit-elle droit dans les yeux.

- Je sais, tu veux me tuer, je ne me doutais pas, jusqu'il y a peu, que tu cherchais à obtenir cette vengeance depuis ta plus tendre enfance.

- Je viens reprendre ce que vous m'avez volé il y a quinze ans Jean.

- Que t'ai-je volé ?

- Vous avez volé ma vie, Jean... avoua-t-elle presque inaudible, elle sentait son cœur tambouriner dans sa poitrine. Morwenna perdait pied, ses sourcils se froncèrent sous la tristesse du moment laissant apparaître la ride du lion sur son front pourtant lice.

Non il n'en est pas question, on n'attend pas près de quinze ans, avec rage de se venger pour fléchir le jour J. Impensable...

Elle se reprit.

- Mes parents ! s'écria-t-elle en se levant, sortant du même fait son couteau pour le tendre à quelques centimètres du cœur de Jean.

Ce dernier poussa un léger soupir dont lui seul en connaissait la signification, laissait-il place à la lassitude ? De ses faits ? De sa vie ? De la tournure du moment ?

- Morwenna, j'étais là mais...

- Mais quoi Jean ? Vous êtes sorti de ma maison juste après cette horrible bagarre ! Et quoi ? Vous êtes innocent ? Je ne le croirai jamais !

Elle approcha sa lame, mais hésita à l'enfoncer au fond de son cœur.

- Vas-y Morwenna, tue-moi...

- Je vais le faire, je vais venger ma famille !

- Alors ce n'est pas la bonne manière, car que Dieu m'entende je suis innocent de ce dont tu m'accuses ce soir, enfin... Pas coupable comme tu le crois.

- Comment osez-vous me mentir en cet instant ? s'agaça-t-elle en remuant nerveusement devant lui.

- Je ne suis pas ce tueur froid que tu as pu imaginer...

- Taisez-vous, Jean ! Taisez-vous ! hurla la jeune femme, tout en se revoyant petite, apeurée, et impuissante, deux larmes coulèrent sur ses joues.

- Je ne lui aurais jamais fait de mal.

- Quoi, à qui ? demanda-t-elle, tremblante, la main flageolante.

- Je ne lui aurais jamais fait de mal ! Impossible !

- À qui, bon sang, Jean ? s'énerva-t-elle en serrant sa mâchoire, prise entre une envie de l'écouter et celle de le tuer de suite.

- À elle, à ta mère.

- Vous voulez m'embrouiller c'est cela ?

Elle se balança d'un pied à l'autre, prise d'angoisse. Finalement était-elle prête à entendre les révélations de Jean ?

- Je n'ai pas fait cela, je ne voulais que vous protéger toi et ta mère.

- De qui ?

- Assieds-toi, Morwenna.

- Non ! Non ! répéta la jeune femme, engloutie par ses émotions. Elle se sentit happée par une vague d'amertume mêlée à un profond vide, celui qu'avaient laissé ses parents quinze ans plus tôt.

Je tremble trop... Ce n'est pas comme cela que je voyais ma vengeance... Pourquoi ?

Morwenna fit l'erreur de passer furtivement sa main sur ses yeux pour essuyer ses larmes.

Jean bondit soudain sur elle, réussit par l'effet de surprise à attraper le couteau, il agrippa de son autre main le cou de la frêle Morwenna, la collant contre son ventre rebondit.

Il posa la lame sur la carotide de la jeune femme.

- Tu vois, si j'avais voulu t'abattre, je l'aurais fait bien avant et très facilement, on ne s'improvise pas assassin, Morwenna... Tu vas apprendre plusieurs choses ce soir, celle-là en fait partie, dit-il sans haine ni colère.

Ils étaient si proches que Morwenna sentit le souffle de Jean derrière son oreille.

- Vous croyez ? Allez, montrez-moi que vous êtes un professionnel du genre ? Tuez-moi, finissez le travail, ainsi j'arrêterai de souffrir ! rugit-elle.

- Non, dit-il en l'écartant de lui, et baissant sa lame.

Je ne suis pas l'assassin que tu crois !

- Alors qui ? Qui êtes-vous, Jean ? Au-delà du père de l'homme que j'aime...

Morwenna revit le visage de son amour, son amour adoré, le seul être avec son frère à faire battre son cœur. Elle eut envie de le voir ce soir-là, envie de sentir cette chaleur inexprimable qu'il lui procurait, qu'il lui avait toujours procurée. Le visage mat et si beau de Luka envahit son esprit et son cœur énervé. Cet homme élégant au sourire si beau débordant d'amour et de tendresse. Elle se souvint qu'il était le fils de Jean, et que jamais il ne cautionnerait son acte. Elle décida de le chasser un court instant de son esprit, au risque de le perdre pour toujours... Sa tristesse prenait en cet instant toute la place.

Jean était si peiné que l'amour de son fils veuille sa propre mort, il pensa à eux, à ce couple dont il ne souhaitait que le bonheur, le vieux gitan se sentit ému par la tournure des évènements :

- Luka... Mon fils adoré... Mon fils préféré, même si je ne devrais pas dire cela... Tu l'aimes, je n'en ai jamais douté un seul instant, lui aussi t'aime comme un fou, et cela depuis toujours...

Il poussa un soupir puis reprit :

- C'est l'heure de passer à table je crois, je ne suis pas l'assassin de ta mère, mais j'ai tué ton père...

- Je le savais ! Pourquoi ne pas avouer pour maman, vous avez trop honte ? rétorqua-t-elle, les larmes jaillissant de ses yeux bleus emplis de tristesse. Les lèvres bleuies par le froid tremblaient, l'empêchant presque de parler de manière audible.

- Assieds-toi... Je t'en prie, il faut que je te parle, murmura-t-il, ému, tout en allant se servir sur le petit guéridon près de la cheminée un costaud verre de whisky. Un verre, Morwenna ?

- Oui Jean, dit-elle en s'asseyant, elle entendait son cœur dans sa poitrine, celui-ci était aussi agité que son esprit. Elle ne comprenait pas que Jean la traite avec égard après sa tentative de vengeance avortée. Elle décida de faire la seule chose qu'il lui restait à faire, écouter cet homme, écouter le père de son amour, Luka. Luka... Elle pensa à lui et son cœur se serra, comment un monstre comme lui avait-il pu engendrer un être si pur et si bon que Luka ? Luka...

En attrapant le verre, elle s'égara de nouveau dans ses sentiments entremêlés.

Chapitre 3 No.3

Oh Luka, si tu étais là, près de moi, que me dirais-tu ? De lui laisser le bénéfice du doute ? Non ! Il vient d'avouer pour papa ! Luka je hais ton père autant que je suis mal ! J'ai tant besoin de toi Luka... Je t'aime plus que ma vie mon Amour, est-ce pour cela que je n'ai pas réussi à tuer le bourreau de mes parents ? Peut-être... Reviens-moi vite mon cher amour, je t'aime. Je t'aime tant... Reviens... Cela fait trop longtemps que tu t'es absenté du camp... Sans toi, je ne suis pas réellement moi Luka. Sans toi, rien n'a de sens. Tu me manques...

Elle quitta ses pensées troublées et le manque qu'elle avait de son amour pour reprendre son échange avec le père de Luka.

- Sache Morwenna qu'il n'y a pas une journée sans que je pense à cette soirée de décembre 2001, cette nuit où Elena est morte... Elle était si belle, si douce, elle était tout ce qu'un homme pouvait espérer sur terre...

Il peina de plus en plus à prononcer le prénom de sa mère. Les larmes lui montèrent aux yeux, lui, le chef du clan Bocklesky avait une certaine sensibilité, et visiblement, un cœur. Et Elena, la mère de Morwenna était loin d'être « personne » pour Jean.

- Jean, cela fait quinze ans que je dois vivre avec cette douleur, n'allez pas me faire croire que vous avez connu ne serait-ce que la moitié du mal qui me ronge depuis toutes ces années ! Je protège mon frère Stuart depuis cette terrible nuit, il est né avec ce handicap mental, cette fragilité que vous connaissez, et il a vécu un vrai choc cette nuit-là. Il ne s'en est jamais remis, heureusement que j'étais là ! Heureusement que j'ai veillé sur lui...

- Je ne prétends pas souffrir à ton niveau et tu sais que Stuart a passé ces quinze dernières années dans le campement de la famille Bocklesky ; il est comme mon fils... Si je puis le dire ainsi... Je te rappelle que sa chambre est à l'étage de ma maison !

- Attention, Jean ! Faites bien attention, ne dites pas n'importe quoi sous prétexte de vouloir adoucir ma rage, car elle est bien là ! Enfouie, tapie tel un fauve, et je ne vous garantis pas de ne pas vous sauter à la gorge dans les prochaines minutes, même à mains nues !

- Tu aurais le droit, mais écoute-moi d'abord, fais cela pour ta mère ; Ele... Elena... Oh ma pauvre Elena...

Une larme s'écoula lentement de l'œil de Jean, il s'affala sur son fauteuil, et engloutit la moitié de son verre, puis l'autre moitié dans la seconde suivante. Il poussa un petit soupir en appréciant ce breuvage fort et réconfortant :

- Ahhhh...

Il m'en faudra un autre.

- C'est bon, racontez votre version, grand-père, dit-elle en même temps qu'elle soupira.

La jeune femme se leva et alla en direction de la bouteille, prenant le verre de son ennemi juré au passage, en faisant attention de ne pas toucher ses doigts, elle lui servit le verre presque plein, lui tendit et se rassit.

- C'est bon ! J'écoute !

- Quand tu t'énerves, tu as parfois ce petit soubresaut d'accent italien que ta mère avait. C'est étrange car tu es née en France, mais c'est ainsi Morwenna... Ta mère voulait pour toi un prénom d'ici, un prénom celte. Peut-être est-ce pour cette raison que tu as les cheveux si blonds... Et les yeux si bleus.

- Parlez ! s'écria-t-elle, sa voix s'étranglant entre ses cordes vocales frissonnantes.

- Très bien Morwenna... Très bien, murmura l'ancien tout en avalant une gorgée de whisky.

Jean observa un instant le feu brûler et les braises crépiter dans sa cheminée, puis il commença son histoire, Morwenna l'écouta silencieusement, et replongea avec lui quinze ans plus tôt, afin d'avoir des réponses sur ce jour aussi sépulcral et angoissant qu'une journée en enfer.

Ce n'était pas uniquement l'histoire de Morwenna et ses parents, les Alviti, mais celle de la famille Bocklesky, la famille Gitan. Morwenna allait entendre ce qu'elle aurait peut-être dû entendre dès le départ, mais qui aurait eu à cœur de lui avouer l'inavouable ?

Au même instant, à quelques mètres de là, dans le campement gitan des Bocklesky

Stuart, le frère de Morwenna sortit guilleret de la caravane de Tony Bocklesky, le second fils de Jean, après avoir passé deux heures à jouer aux cartes et à boire du Chuchen et du whisky. Il attrapa son portable, sa sœur Morwenna n'avait pas répondu à ses appels et SMS.

Ce géant aux airs de nounours voulait voir sa sœur. Le grand brun gratta ses cheveux noirs ébouriffés.

Mais où est-elle ?

Le jeune homme de vingt-quatre ans mais qui en avait neuf dans sa tête tourna le regard vers le campement, puis vers la maison de Jean située un peu plus loin. Il y avait peu de chances pour que sa sœur soit là-bas, mais elle n'était pas sur le camp non plus. Il crut distinguer une silhouette féminine devant la maison du patriarche, le grand gaillard décida de s'approcher.

Au même instant, sur le port de plaisance de Lorient, dans le Morbihan, à une cinquantaine de kilomètres de Ty Goarch et des Bocklesky

Dans la nuit noire, un badaud promenant son caniche râleur sur le port entendit les bouées des bateaux se frotter entre elles et quelques claquements de chaînes d'amarrage ; mais il distingua surtout trois voitures de police, gyrophares allumés, qui étaient garées sur les pavés du port de plaisance de Lorient. Quelques agents freinaient déjà les curieux un peu éméchés du samedi soir. En effet le quartier du quai des Indes de Lorient, qui enclavait le port de plaisance était relativement vivant le samedi, surtout à presque minuit. Le promeneur de caniche rentra chez lui, quelque peu interloqué, après qu'un policier lui avait gentiment fait signe de déguerpir.

Les agents de police entouraient naïvement le commissaire Alain Brousseau, un homme aussi fripé et desséché qu'un raisin sec, une image absolument anti charismatique pour l'œil de bon nombre de personnes. Il avait en effet davantage l'allure d'un maigrichon clochard mal fagoté et affamé que celle d'un éminent commissaire aux résultats irréprochables pour ne pas dire plus qu'excellents.

- Alors on a quoi ? dit-il à la voix aussi éraillée qu'un métro passant sur des rails en plein hiver.

Joseph Marrec, un jeune brigadier, blond platine, fraîchement promu et aux allures de Ken, répondit fièrement sans pour autant manquer de sérieux une seule seconde :

- Mon commissaire, de jeunes fêtards sortant d'un bar d'à côté, le Villa Sun, ont remarqué une silhouette dans l'eau près d'un bateau de plaisance, ils avaient marché jusqu'ici pour allumer leur clope...

- Leur bédo, oui ! commenta le commissaire tout en fixant l'eau en dessous de lui, ainsi que la silhouette.

- Euh oui bon, enfin voilà ils ont remarqué la silhouette flottante, et ont envoyé leur copine nous rencarder, le commissariat était si proche du lieu...

- OK OK, merci Jordy.

- C'est Joseph, mon Commissaire.

- Oui voilà, « zéph », répondit Brousseau d'un ton condescendant.

- Je vais préparer les collègues de la scientifique, monsieur le Commissaire, ajouta le jeune blondinet.

- Ouais va... répondit Alain Brousseau en faisant signe de la main à son sous-fifre de dégager à sa vue. Il observa son agent partir avec son carnet à la main.

- Putain, mais il a joué dans Beverly Hills ce type ou quoi ? demanda le vieux commissaire à un gardien de la paix, nouvellement nommé aussi ; un petit métisse tout en muscle.

- Il aurait pu je crois, répondit-il d'un air moqueur.

- Bon sortez-moi ça de l'eau merde, il est minuit, déjà que vous m'avez flingué ma nuit, râla le commissaire.

Les techniciens arrivèrent dans la seconde, deux types en tenue de plongée sautèrent à deux mètres de la forme flottante. Puis la ramenèrent avec soin, au moyen d'une petite nacelle de fortune.

C'était bien un corps...

Au même instant, une Golf noire arriva sur le port à vive allure, celle-ci se gara promptement. Un homme sortit en posant son brassard de police orange sur le bras droit. Celui-ci marcha quelques pas sur les pavés gris du port, sa carte de police à la main ; il passa le filet sécurité qui venait juste d'être installé par deux toutes petites stagiaires qui ne manquèrent pas l'occasion de lui faire les yeux doux.

C'était le commandant Arsène Dubreuil, un homme de trente-trois ans, aux cheveux blond doré et aux yeux verts, plutôt sombres, il s'approcha du commissaire, l'air nonchalant, voire insolent.

Tout en observant la silhouette remonter, Arsène Dubreuil sortit de son blouson en cuir noir, un paquet de cigarettes ; en attrapa une entre ses doigts fins et agiles et l'alluma, sans regarder son commissaire.

Le jeune homme au visage clair et anguleux tira une taffe, souffla puis observa le corps sans vie sortir de l'eau, et être délicatement remonté par la scientifique.

Il tira une seconde taffe.

- Dubreuil ? demanda le commissaire Brousseau.

- Oui commissaire ? répondit Arsène sans pour autant lui adresser un seul regard.

- Comment cela fait-il que vous soyez arrivé si tard ? De surcroît vous vivez dans ce quartier !

- Je n'étais pas dans le coin... Une histoire perso...

- Faites-en sorte que vos histoires « persos » ne viennent plus freiner votre mission au commissariat, vos collègues et moi-même comptons sur vous commandant Dubreuil.

- Vous ai-je une fois fait défaut ? Cette fois-ci il tourna l'œil vers le gris des yeux de son chef, non sans une certaine effronterie.

- Humm... Passons, bon on a un corps Arsène...

- Je vois cela, bon vu l'état il n'est pas sorti ce soir hein... Cela fait quelques jours qu'il est dans la flotte bien que la fraîcheur de l'eau ait légèrement conservé le corps. Bizarre qu'aucun plaisancier n'ait rien remarqué...

- Une histoire de courant ou alors bloqué par une chaîne de bateau que sais-je Arsène... ajouta Brousseau.

Le corps arriva sur le quai, les deux hommes s'en approchèrent lentement.

- C'est un homme, Dubreuil...

- Ouais je vois cela, Commissaire.

- Jeune ?

- Certainement... répondit le jeune commandant en tirant une taffe.

- Je vous confie dès à présent l'enquête, merci de m'en rendre compte une fois que la scientifique aura rendu son rapport détaillé qui je l'espère livrera l'identité de ce pauvre diable. Bon moi je retourne me coucher maintenant !

- Bien commissaire, acquiesça le commandant Arsène Dubreuil, tout en voyant disparaître dans la nuit son frêle et déprimant commissaire Brousseau. Arsène avait toujours trouvé que cet homme grisonnant et maigre dégageait en dehors d'une odeur infâme de pommade, un air des plus déprimant.

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