La lumière de l'aube glissait à travers les volets usés de l'atelier de Viviane, peignant de longues ombres sur les étoffes éparpillées. Le ronronnement de sa vieille machine à coudre s'était tu depuis des heures, laissant place à un silence oppressant. Elle n'avait pas dormi de la nuit, hantée par les mots de Madame Beaumont et ce qu'ils impliquaient. Un mariage arrangé. Avec Adrien.
Viviane effleura le tissu entre ses doigts, un lin beige qu'elle travaillait pour une cliente du village, mais ses pensées restaient ailleurs. Elle n'était pas une femme naïve ; elle savait que l'opportunité qu'on lui offrait était rare, presque un conte de fée dans ce monde où tout semblait joué d'avance. Mais l'idée de devenir une pièce sur l'échiquier des Beaumont la rebutait. Pire, ce "sacrifice" qu'elles évoquaient, Adrien allait-il réellement l'accepter ? Ou bien allait-elle devoir affronter une humiliation supplémentaire si ce mariage échouait avant même de commencer ?
Le bruit de pas pressés à l'extérieur l'arracha à ses pensées. À travers la fenêtre entrouverte, elle aperçut Jeanne, la voisine du bout de la rue, s'arrêter devant sa porte avec une expression inquiète.
- Viviane ! cria Jeanne en frappant contre le bois. Ouvre ! C'est important !
Viviane se précipita pour ouvrir. Jeanne, une femme robuste à l'allure toujours un peu brouillonne, s'engouffra à l'intérieur sans attendre d'être invitée.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Viviane, fronçant les sourcils.
- Tout le village en parle ! Madame Beaumont est venue en personne hier soir. Elle a été vue près de la mairie.
- Et alors ?
- Tu sais très bien ce que ça veut dire ! Ils préparent quelque chose, et ça te concerne, non ?
Viviane sentit un nœud se former dans son estomac. Si Madame Beaumont avait vraiment commencé à officialiser leurs plans, cela signifiait qu'elle n'avait plus beaucoup de temps pour réfléchir. Mais pouvait-on vraiment réfléchir à une proposition pareille ?
- Tu devrais te méfier, reprit Jeanne en posant une main sur son bras. Ces gens-là... ils ne font jamais rien sans arrière-pensée.
Viviane hocha la tête, sans vraiment répondre. Elle était bien consciente que les Beaumont ne faisaient rien par charité.
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L'après-midi, après avoir pris un moment pour rassembler ses idées, elle se rendit à l'immense demeure des Beaumont. Chaque pas sur le chemin de gravier semblait la rapprocher d'un destin qu'elle n'avait pas choisi, et pourtant, son instinct lui disait de ne pas fuir. La porte massive s'ouvrit presque immédiatement après qu'elle eut frappé, révélant Mélisande.
- Ah, vous voilà, fit la gouvernante avec une moue qui oscillait entre le mépris et l'amusement. Madame vous attend dans le salon.
Viviane suivit Mélisande à travers les couloirs opulents, ses yeux captant des détails qu'elle n'avait pas remarqués lors de sa première visite : les portraits de famille aux cadres dorés, les meubles anciens qui semblaient presque trop précieux pour être utilisés. Quand elles atteignirent enfin le salon, Madame Beaumont était déjà assise, un thé fumant posé devant elle.
- Viviane, dit-elle en levant à peine les yeux de sa tasse. Prenez place.
Elle obéit, les mains crispées sur ses genoux.
- Vous avez réfléchi à ma proposition ? demanda Madame Beaumont, sa voix froide mais posée.
Viviane hésita. Avouer qu'elle n'avait pas encore de réponse risquait de passer pour un affront.
- C'est une décision importante, répondit-elle enfin. J'ai besoin de temps.
- Du temps ? répéta Madame Beaumont, ses sourcils arqués avec une touche d'impatience. Vous savez aussi bien que moi que les opportunités comme celle-ci ne se présentent pas deux fois.
Viviane baissa les yeux, cherchant ses mots.
- Je ne veux pas manquer de respect, mais... est-ce que votre fils est au courant ?
Le silence qui suivit fut glacial. Madame Beaumont posa sa tasse avec une lenteur calculée avant de croiser les mains sur ses genoux.
- Adrien est... réticent, admit-elle. Mais il comprendra. Nous avons tous des responsabilités dans cette famille, et parfois, elles surpassent nos désirs personnels.
Ces mots résonnèrent comme un avertissement. "Il comprendra." Mais Viviane ne pouvait s'empêcher de se demander si elle aussi allait devoir sacrifier ses désirs au nom de cette obligation.
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Après leur entretien, Viviane erra un moment dans les jardins impeccables de la propriété, espérant trouver un peu de clarté. Elle s'arrêta près d'une pergola ornée de glycines, où les conversations des domestiques atteignaient ses oreilles sans qu'elle n'ait à tendre l'oreille.
- ...Je te dis que ça va mal finir, disait une voix féminine, pressante. Adrien n'acceptera jamais ça.
- Madame pense qu'il n'a pas le choix, répondit une autre voix, plus grave. Mais tu sais bien qu'il est têtu.
Viviane retint son souffle. Elle n'avait pas osé imaginer qu'Adrien puisse refuser catégoriquement. Était-ce une mauvaise chose ou, au contraire, une chance pour elle d'échapper à ce mariage ?
- Et puis, continua la première voix, il y a cette histoire avec la femme à Paris...
La phrase fut interrompue par des pas approchant, et les domestiques se dispersèrent. Viviane resta figée un instant. Une femme à Paris ? Qui était-elle, et quelle place occupait-elle dans la vie d'Adrien ? Cette question s'ajouta à la multitude d'autres qui tournaient déjà dans son esprit.
Elle quitta les jardins peu après, troublée. Si Adrien avait une autre femme dans sa vie, cela compliquait tout davantage. Et pourtant, une part d'elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une pointe de curiosité, presque d'excitation. Qui était vraiment cet homme qu'on lui imposait comme époux ?
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Ce soir-là, de retour dans son atelier, Viviane tenta de se concentrer sur son travail, mais les mots qu'elle avait entendus lui tournaient dans la tête. Elle s'interrompit finalement pour fixer son reflet dans un vieux miroir. Sa silhouette mince, ses mains usées par les aiguilles et le fil. Était-elle vraiment prête à affronter ce monde auquel elle n'appartenait pas ?
Un coup frappé à la porte la tira de ses pensées. Elle ouvrit pour trouver Mélisande, qui semblait presque gênée d'être là.
- Puis-je entrer ? demanda la gouvernante.
- Bien sûr, répondit Viviane, étonnée.
Mélisande posa un paquet sur la table, un sourire crispé sur les lèvres.
- Madame m'a demandé de vous apporter ceci. Une robe, pour un événement à venir. Vous êtes censée la porter si... vous acceptez.
Viviane ouvrit le paquet avec une certaine appréhension. La robe était magnifique, d'un bleu profond, brodée d'argent. Un contraste frappant avec ses vêtements simples et pratiques.
- Est-ce que... Adrien sait que tout cela se prépare ? osa-t-elle demander.
Mélisande hésita, évitant son regard.
- Ce n'est pas à moi de répondre à cette question, finit-elle par dire avant de se diriger vers la porte. Mais je vais vous dire une chose, mademoiselle Viviane : Adrien n'est pas facile à convaincre. Et parfois, ce qui semble être un cadeau peut être une malédiction.
Viviane resta seule avec ces mots lourds de sens, ses doigts caressant distraitement le tissu de la robe. Cette proposition de mariage n'était pas seulement une opportunité ou un piège ; c'était une énigme complexe qu'elle devait résoudre avant qu'il ne soit trop tard.
Et quelque part, dans l'obscurité grandissante de cette nuit, elle ne pouvait s'empêcher de se demander : *Que ferait Adrien lorsqu'il découvrirait ce qu'on attendait de lui ?*
La lumière du matin, tamisée par les lourds rideaux de velours du bureau familial, ne parvint pas à adoucir l'atmosphère pesante qui régnait dans la pièce. Adrien, accoudé au bureau de chêne massif, fixait le visage impassible de sa mère. Ses doigts pianotaient sur le bois, un tic nerveux qui trahissait l'orage intérieur.
- Un mariage arrangé, répéta-t-il d'un ton sec. Vraiment, mère ? On est au dix-neuvième siècle ou quoi ?
Madame Beaumont, assise dans son fauteuil préféré, resta impassible. Ses traits, durs et calculés, ne montraient aucune émotion.
- Adrien, il ne s'agit pas de toi ou de ce que tu veux. Il s'agit de cette famille, de son avenir.
Adrien éclata de rire, un rire froid et sarcastique qui résonna dans la pièce.
- Bien sûr. Cette famille. Toujours cette foutue image à préserver. Mais tu n'as pas pensé une seconde que je pourrais ne pas vouloir épouser une parfaite inconnue ?
- Viviane n'est pas une "inconnue", corrigea Madame Beaumont avec un soupir. Elle est une jeune femme talentueuse, issue d'un milieu respectable. Une alliance idéale pour nous, dans les circonstances actuelles.
Adrien se redressa brusquement, croisant les bras sur sa poitrine.
- Les circonstances actuelles ? Tu veux dire l'état pitoyable des finances familiales ? Tu veux donc m'utiliser comme une monnaie d'échange. Génial.
Le ton qu'il employait était mordant, chaque mot chargé d'un venin qu'il ne cherchait même pas à dissimuler.
- Regarde les choses autrement, Adrien, répondit-elle d'une voix calme mais ferme. Ce mariage est une opportunité.
- Une opportunité pour toi, pas pour moi, rétorqua-t-il, le regard flamboyant.
Il fit un pas en arrière, serrant les poings pour contenir sa colère. Puis, comme pour s'éloigner du poids des mots de sa mère, il tourna le dos et s'approcha de la fenêtre. Le jardin, parfaitement entretenu, s'étendait devant lui, mais il n'y trouvait aucune consolation. Son esprit était ailleurs, dans des souvenirs plus simples, plus doux.
- J'aime quelqu'un d'autre, lâcha-t-il après un long silence.
Madame Beaumont arqua un sourcil.
- Eléa, je suppose ?
Adrien se retourna, surpris par son ton détaché.
- Tu savais ?
- Bien sûr que je savais. Crois-tu que je sois aveugle ? Mais cette... idylle est une distraction, Adrien. Rien de plus. Elle n'a ni le statut ni l'ambition pour être à tes côtés dans cette famille.
- Et qui es-tu pour décider de ça ? gronda-t-il, son visage rougi par la colère.
Madame Beaumont se leva alors, un geste lent mais empreint d'autorité.
- Je suis ta mère, Adrien. Et il est temps que tu te comportes comme un homme.
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L'après-midi, Adrien quitta la maison pour s'isoler dans un café du village. C'était son refuge, un endroit où il pouvait respirer loin des pressions incessantes de sa famille. Mais même là, ses pensées tourbillonnaient, et le visage d'Eléa revenait sans cesse. Elle était tout ce que ce mariage arrangé n'était pas : libre, passionnée, sincère.
Il sortit son téléphone, hésitant à l'appeler. Mais il savait qu'il ne pouvait pas lui parler de tout ça, pas maintenant. Comment lui expliquer qu'il risquait de devoir renoncer à elle, non par choix, mais par obligation ?
Une voix familière interrompit ses pensées.
- Tu as l'air d'un homme prêt à mordre quelqu'un.
C'était Paul, son ami d'enfance. Paul posa une main sur son épaule avant de s'asseoir en face de lui, un sourire moqueur aux lèvres.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? Tes parents t'ont encore assigné à résidence ?
- Pire que ça, grogna Adrien. Ils veulent me marier.
Paul éclata de rire, mais son rire s'éteignit en voyant l'expression sérieuse d'Adrien.
- Attends... tu plaisantes pas ?
Adrien secoua la tête.
- Une couturière du village. Viviane. Tu la connais ?
- Ouais, répondit Paul en haussant les épaules. Elle est sympa. Douée, paraît-il. Mais attends... c'est sérieux ?
- Très sérieux, répondit Adrien avec un soupir. Et si je refuse, ma mère coupe les vivres.
Paul siffla entre ses dents.
- Ça, c'est du chantage bien calculé.
Adrien hocha la tête, le regard perdu dans sa tasse de café.
- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Paul après un moment.
- Je sais pas.
Mais au fond, Adrien savait que sa marge de manœuvre était limitée. Sa mère était une femme d'une rare détermination, et elle ne reculait devant rien pour obtenir ce qu'elle voulait.
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Le soir, alors que la maison plongeait dans une obscurité silencieuse, Adrien retourna dans le bureau pour affronter sa mère une dernière fois. Elle l'attendait, comme si elle avait anticipé sa venue.
- Alors, as-tu pris ta décision ? demanda-t-elle calmement.
Adrien resta debout, les bras croisés.
- Tu veux vraiment me forcer à ça ?
- Ce n'est pas une question de force, Adrien. C'est une question de responsabilité.
- Et si je refuse ?
Madame Beaumont se leva et s'approcha de lui, son regard perçant le sien.
- Si tu refuses, l'entreprise familiale s'effondrera. Tout ce que ton père et moi avons bâti sera perdu. Est-ce cela que tu veux ?
Les mots pesèrent lourdement dans l'air. Adrien détourna les yeux, incapable de soutenir le regard de sa mère. Il savait qu'elle disait la vérité, et cela le rendait fou.
- Très bien, finit-il par dire, sa voix tremblante d'amertume. Je le ferai. Mais ne t'attends pas à ce que je sois heureux.
Madame Beaumont esquissa un sourire satisfait, mais elle ne dit rien. Elle n'avait pas besoin de parler ; elle avait gagné.
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Le lendemain, Viviane reçut une lettre scellée portant le blason des Beaumont. Elle l'ouvrit avec des doigts tremblants, ses yeux parcourant rapidement les mots soigneusement écrits à la main.
> *Mademoiselle Viviane,
> Nous avons le plaisir de vous informer qu'Adrien a accepté l'arrangement proposé. Les préparatifs pour l'union commenceront bientôt. Nous attendons votre coopération pour que tout se déroule sans accroc.*
Viviane relut la lettre plusieurs fois, son cœur battant à tout rompre. Quelque chose dans ces mots la troubla profondément. Pourquoi Adrien avait-il accepté si soudainement ?
Elle replia la lettre et la posa sur la table, fixant le vide devant elle. Les pièces du puzzle ne s'assemblaient pas, et elle ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui se cachait réellement derrière cette décision.
La porte s'ouvrit avec un grincement prolongé, et Viviane entra dans le salon des Beaumont, son cœur battant comme un tambour. Elle serra les pans de sa robe entre ses doigts, cherchant à contenir un mélange de nervosité et de fierté mal placée. Le décor, opulent mais froid, ne faisait rien pour apaiser ses craintes. Des tableaux ornés de cadres dorés semblaient la dévisager, comme pour lui rappeler qu'elle n'appartenait pas à ce monde.
Adrien se tenait debout près de la cheminée, un verre de whisky à la main. Il ne leva même pas les yeux lorsqu'elle entra, préférant concentrer son attention sur les flammes dansantes devant lui. À côté de lui, Madame Beaumont occupait un fauteuil en velours rouge, le dos droit et le visage aussi fermé qu'une forteresse.
- Viviane, dit-elle d'une voix sèche, venez-vous asseoir.
Viviane s'exécuta, s'installant au bord du canapé, ses mains jointes sur ses genoux. Elle sentit immédiatement le regard d'Adrien glisser sur elle, une fraction de seconde, avant qu'il ne retourne à son mutisme. Ce regard, méprisant et distant, était plus glaçant que l'air du dehors.
- Je suppose que tu vas te présenter, Adrien, insista Madame Beaumont, d'un ton où perçait une pointe d'agacement.
Il pivota enfin, posant son verre sur la table basse. Son sourire était forcé, presque moqueur.
- Enchanté, mademoiselle Viviane. Je suis Adrien Beaumont, votre futur époux... paraît-il.
Viviane sentit le rouge lui monter aux joues, mais elle garda son calme. Elle s'inclina légèrement, choisissant ses mots avec soin.
- Monsieur Beaumont, c'est un honneur de faire votre connaissance.
- Ah, l'honneur, répondit-il avec un sarcasme qui ne laissa aucun doute sur ce qu'il pensait de la situation. Tout le monde semble trouver cet arrangement honorable... sauf moi.
- Adrien ! coupa sa mère, la voix tranchante comme une lame. Nous avons déjà discuté de ça.
Il haussa les épaules et s'adossa au mur, croisant les bras. Viviane, mal à l'aise, tenta de détendre l'atmosphère.
- Je comprends que cela puisse paraître... étrange pour vous, commença-t-elle timidement. Mais je suis certaine que nous trouverons un terrain d'entente avec le temps.
Adrien éclata de rire, un rire amer qui résonna dans la pièce.
- Un terrain d'entente ? Vous êtes bien optimiste, mademoiselle.
Madame Beaumont, voyant que la discussion risquait de dégénérer, se leva et ajusta sa robe.
- Adrien, accompagne Viviane pour une petite promenade dans le domaine. Cela vous fera le plus grand bien.
- Une promenade, vraiment ? soupira-t-il. Très bien. Suivez-moi, mademoiselle.
La cour pavée du domaine Beaumont s'étendait sous leurs pieds alors qu'ils marchaient en silence. Viviane tentait de masquer son malaise en admirant le paysage. Les jardins, parfaitement entretenus, semblaient sortis d'un tableau. Pourtant, l'air entre eux restait glacé. Adrien avançait sans un mot, ses mains enfoncées dans les poches de son manteau. Elle n'était pas sûre s'il essayait d'ignorer sa présence ou de l'intimider.
Ils arrivèrent finalement près d'une vieille gloriette, cachée sous des branches de vigne vierge. Adrien s'arrêta là, fixant un banc sur lequel était posée une petite boîte en métal. Curieuse, Viviane s'avança doucement. Avant qu'elle n'ait pu poser de question, Adrien ouvrit la boîte et en sortit une photographie jaunie par le temps.
Viviane pencha légèrement la tête pour voir. La photo montrait une jeune femme aux cheveux blonds, ses yeux rieurs capturant une joie sincère.
- Qui est-ce ? demanda-t-elle doucement.
Adrien tourna brusquement la tête vers elle, ses yeux étincelants d'un mélange de douleur et de colère.
- Cela ne vous regarde pas.
Viviane recula d'un pas, surprise par la dureté de son ton. Elle baissa les yeux, regrettant sa question. Mais Adrien n'en avait pas fini. Il serra la photo entre ses doigts, comme s'il essayait de se retenir de la froisser.
- Vous voulez vraiment savoir ? Très bien. Elle s'appelle Eléa. Celle que j'aime. Celle que j'aimerai toujours.
Le poids de ses mots tomba comme une enclume. Viviane sentit son cœur se serrer, non pas par jalousie, mais par empathie. Elle comprenait maintenant. Ce mariage n'était qu'un fardeau pour lui, une chaîne qu'on lui imposait. Mais elle aussi était prisonnière de cet arrangement. Elle osa lever les yeux vers lui.
- Je suis désolée, murmura-t-elle.
Adrien éclata de rire, un rire froid et cinglant.
- Désolée ? Vous pensez que vos excuses changent quoi que ce soit ? Vous n'êtes qu'un pion, tout comme moi. Rien de plus.
Viviane resta silencieuse, mais quelque chose dans sa posture changea. Elle redressa légèrement les épaules, refusant de laisser ses mots la briser. Adrien continua, son sarcasme devenant encore plus cruel.
- Vous savez quoi, mademoiselle Viviane ? Vous ne serez jamais plus qu'un arrangement. Rien de plus. Pas une épouse. Pas une amie. Juste un contrat signé sur un bout de papier.
Ces paroles, aussi blessantes soient-elles, réveillèrent en elle une étincelle de fierté. Elle serra les poings, luttant contre l'envie de répondre. Mais les mots vinrent malgré tout, clairs et tranchants.
- Peut-être que je ne suis qu'un arrangement, monsieur Beaumont. Mais au moins, moi, je ne suis pas un lâche qui préfère se cacher derrière ses regrets.
Adrien écarquilla les yeux, surpris par sa réplique. Pendant un instant, il sembla déstabilisé, mais il se ressaisit rapidement, son visage se durcissant à nouveau.
- Vous avez du cran, je vous le concède, lâcha-t-il avant de tourner les talons. Mais ne vous méprenez pas. Cela ne changera rien.
Viviane le regarda s'éloigner, son manteau noir se fondant dans les ombres du crépuscule. Elle resta seule sous la gloriette, le froid mordant ses joues, mais elle ne bougea pas. Elle savait qu'elle venait de franchir une ligne invisible, et que leur relation, déjà fragile, venait de prendre un tournant incertain.
Les grands lustres du manoir Beaumont scintillaient dans la lumière tamisée du salon principal, projetant des reflets dorés sur les murs ornés de moulures délicates. La réception battait son plein, et des conversations élégamment superficielles flottaient dans l'air, mêlées au tintement des coupes de champagne. Viviane, dans une robe bleu nuit prêtée par Madame Beaumont, se tenait à l'écart, scrutant la foule d'un air incertain. Chaque visage qui se tournait vers elle semblait porter la même expression : un mélange d'indifférence polie et de jugement silencieux.
Elle avait toujours rêvé d'être invitée à de grandes soirées comme celle-ci, mais maintenant qu'elle y était, elle se sentait à la fois mal à l'aise et invisible. Son sourire, qu'elle s'efforçait de garder en place, masquait à peine la tension qui crispait ses traits. Les murmures autour d'elle n'étaient pas assez discrets pour échapper à son oreille.
- Une couturière, vous dites ? Quel genre de famille marie son fils à une fille de... ce niveau ? glissa une femme en robe verte à son voisin.
- Je suppose que c'est un caprice de Madame Beaumont. Mais voyez-vous, cette fille n'a pas l'air d'être à sa place. C'est presque gênant, murmura l'autre en jetant un regard furtif vers Viviane.
Elle serra les poings, ses ongles s'enfonçant dans la paume de ses mains. Mais elle garda la tête haute. Elle n'avait pas l'intention de leur donner la satisfaction de la voir vaciller. Au contraire, elle se promit de tenir bon, de montrer qu'elle méritait cette place, même si elle devait le faire seule.
Adrien, lui, se tenait à l'autre bout de la pièce, entouré d'un petit cercle de convives. Vêtu d'un costume sombre parfaitement taillé, il jouait son rôle à la perfection, affichant une expression neutre mais distante. De temps en temps, son regard croisait celui de Viviane, mais il se détournait rapidement, comme s'il ne supportait pas de prolonger ce contact. Elle devinait le poids de cette soirée pour lui aussi, mais son attitude glaciale rendait les choses encore plus difficiles pour elle.
Au bout d'un moment, Madame Beaumont s'approcha de Viviane, un sourire calculé sur les lèvres.
- Allons, ma chère, vous devriez vous mélanger un peu. N'oubliez pas que ce soir est une célébration de vos fiançailles, dit-elle d'une voix douce mais ferme.
Viviane acquiesça sans un mot et se força à rejoindre le groupe le plus proche. Les conversations se figèrent un instant lorsqu'elle approcha, puis reprirent comme si de rien n'était. Elle fit de son mieux pour paraître engageante, mais chaque tentative semblait être accueillie par des réponses froides ou des sourires forcés.
C'est alors qu'une nouvelle présence fit irruption dans la pièce. Viviane sentit une sorte de tension collective parcourir l'assemblée. Elle tourna la tête et aperçut une femme qui venait d'entrer. Ses cheveux blonds cascadant sur ses épaules, son allure élégante et son sourire assuré captèrent immédiatement l'attention de tous. Adrien, de l'autre côté de la pièce, se figea.
Eléa.
Viviane comprit immédiatement qu'il s'agissait d'elle. La manière dont Adrien la fixait, presque hypnotisé, ne laissait aucun doute. C'était la femme de la photo, celle qui hantait ses pensées. Eléa s'avança dans la pièce, son regard balayant la foule avant de se poser sur Adrien. Leur échange fut bref, mais chargé d'une intensité qui sembla ralentir le temps. Viviane sentit un pincement au cœur, bien qu'elle s'efforce de ne pas montrer son trouble.
- Qui est-elle ? murmura-t-elle à une femme près d'elle, feignant l'ignorance.
- Oh, Eléa. Une amie proche d'Adrien... enfin, disons plutôt une vieille flamme. Leur histoire est connue ici, répondit la femme avec un sourire narquois. Vous avez du courage, ma chère, de vous interposer entre eux.
Viviane sentit une vague de colère monter en elle. Elle n'était pas venue ici pour être ridiculisée ou reléguée à un rôle de figurante dans une histoire qui ne lui appartenait pas. Si Eléa pensait pouvoir perturber cette soirée, elle avait une autre idée en tête.
Viviane s'avança résolument vers Adrien. Ses talons résonnaient sur le parquet, attirant quelques regards curieux. Lorsqu'elle arriva à ses côtés, elle posa une main légère mais affirmée sur son bras.
- Mon cher fiancé, murmura-t-elle d'une voix douce mais bien audible pour ceux autour d'eux, pourriez-vous m'accompagner un instant ? Je crois qu'il est temps de nous montrer comme le couple que nous sommes.
Adrien, surpris par son audace, la fixa un instant, son expression oscillant entre l'agacement et l'étonnement. Mais avant qu'il ne puisse répondre, Viviane resserra légèrement sa prise sur son bras, le forçant à bouger. Elle l'entraîna vers le centre de la pièce, où un petit groupe s'était formé autour d'Eléa.
- Adrien, dit-elle avec un sourire éclatant, pourriez-vous me présenter à cette charmante demoiselle ? J'ai cru comprendre qu'elle était une vieille amie à vous.
Eléa, visiblement prise au dépourvu, redressa légèrement la tête, un sourire poli mais froid se dessinant sur ses lèvres.
- Eléa, voici Viviane, dit Adrien d'un ton neutre. Ma fiancée.
Le mot sembla lourd, presque douloureux à prononcer pour lui, mais Viviane ne s'en formalisa pas. Elle tendit la main vers Eléa, un sourire radieux sur le visage.
- Enchantée, Eléa. Adrien m'a parlé de vous, mais je suis ravie de vous rencontrer en personne. Vous êtes magnifique ce soir.
Eléa sembla hésiter une fraction de seconde avant de prendre sa main.
- Merci, répondit-elle d'une voix douce. Et félicitations pour vos fiançailles. Vous devez être... comblée.