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Un an

Un an

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Emma est une étudiante qui, ses études terminées, se prépare à affronter la vie professionnelle. Idéaliste et sensible, une rencontre dans une soirée étudiante la projette dans un parcours amoureux rempli de sublime, de découvertes émotionnelles et de déceptions. Commence alors un cheminement sentimental que son moi intérieur, brisé en mille morceaux, rend chaotique. L'anorexie, la boulimie et les scarifications jalonnent son itinéraire et lui font vivre avec une intensité désespérée chacune de ses rencontres. Au fil du temps, des amitiés et des amours, elle grandit, chute... Finira-t-elle par trouver une issue de résilience ? Plus qu'une histoire fictive, Un an est un appel à la conscience de tous et de chacun face aux cris muets de ces personnes qui souffrent psychologiquement. À PROPOS DE L'AUTEURE Sophie Villard décide de coucher sur le papier, sans fard et sans jugement, la très douloureuse expérience des jeunes femmes anorexiques et boulimiques au travers de Un an, son premier roman.

Chapitre 1 La dernière fête de l’école

25 avril

Avril éblouissant. Éclats de jour par la fenêtre. Mon regard est posé sur les couleurs claquantes du jardin. Tulipes jaune pétillant, orange craquant, rouge vibrant. Les couleurs deviennent des points dansant devant mes yeux à force de les regarder. Puis je ne les vois plus, mes yeux clairs fixés sur le petit jardin de mes parents ne voient plus rien, je rêve et j'écoute mon cœur chargé d'émotion. Sa puissance m'intrigue. Je me sens nerveuse et excitée. Les deux à la fois. Terriblement tirée vers autre chose. Ça vient. Ça arrive. Il faut que je bouge, il faut que je m'extraie de cette immobilité, il faut que je me prépare.

J'ai passé l'après-midi à attendre ce moment, assise dans le canapé du salon, à essayer de lire, sans succès, la tête tellement prise à la perspective de la soirée qui s'annonce que je n'ai pas pu me concentrer. Je suis restée à rêver, le regard vide, posé sur le jardin et ses couleurs vives. J'ai attendu des heures. Maintenant, c'est là. Le soir tombe. Il est temps. Je fais un effort énorme pour bouger, pour m'extraire de l'immobilité, mais dès que les bras bougent, le corps suit, et maintenant il court presque, le cœur bat comme un gong, enfin, enfin ! Je sors du salon où j'ai passé les dernières heures, je monte quatre à quatre les marches entre le salon et la salle à manger que je traverse presque en courant, puis le petit hall de l'entrée, et enfin l'escalier étroit qui mène aux chambres. Je grimpe l'escalier, et en haut, au premier étage, sur le petit palier, enfin ma chambre.

Fermer la porte, ouvrir la fenêtre, il fait trop chaud, j'étouffe. Ouf, un peu d'air. Je me jette sur mon lit, je laisse mon cœur se bousculer contre les parois de ma cage thoracique, boum boum boum, allez, lâche-toi, je vais pouvoir enfin être heureuse, la soirée arrive. Je m'allonge sur ma couette en broderie anglaise blanche, j'étire mes bras et mes jambes, et je regarde les rayons du soleil qui se jettent sur les murs bleus. L'air et le bruit ont fini de me réveiller, je me lève et je commence à me préparer.

Je m'active, de plus en plus excitée. J'allume la radio... hmm les tubes du hit-parade : Être une femme libérée, tu sais c'est pas si facile.J'adore ces paroles de la chanson de Cookie Dingler. Ça me fait rire, mais je ne suis pas sûre que cela s'adresse exactement à moi. Est-ce que je suis une femme libérée ? Je suis à peine une femme, juste une très jeune femme de 21 ans qui se prépare à sortir ce soir...

Je regarde le macho qui dort à côté de moi... Non, je ne ramène pas des machos dans mon lit comme dit la chanson, mais oui, je me sens libérée dès que je sors de chez mes parents où je vis encore, et surtout dès que je vais danser.

Elle rentre son ventre à chaque fois qu'elle sort.Ce soir, je sors et contrairement à Cookie Dingler je n'ai pas besoin de rentrer mon ventre, je suis tellement mince.

« Je dois être belle ce soir. »

« Allez, ma jolie robe, viens sur moi que je voie comment tu me rends belle : tu as une belle couleur rose, ça me va bien au teint, j'aime ton tissu de taffetas, c'est beau. J'aime comme tu prends bien ma taille, et mes seins, et le fourreau bien ajusté, et le nœud derrière. Hmm mon beau miroir, qu'est-ce que tu en penses ? Ça va. C'est réussi. Je n'aurai pas l'air trop misérable ce soir. »

Je me regarde dans le miroir de ma penderie, et je suis satisfaite du résultat : ma jolie robe de soirée bustier en taffetas rose est du plus bel effet, je suis assez jolie !

« Maintenant, au maquillage : un peu de poudre matifiante, un trait de crayon noir le long des yeux, ah mes beaux yeux bleus, très clairs, presque transparents ! j'adore, du gloss brillant sur les lèvres, et dans mes cheveux, une barrette pour les ramener sur le dessus de ma tête comme le fait Madonna. Ça prend forme. Bon, qu'est-ce que j'oublie ? Des chaussures : des escarpins vernis noirs, mon mini sac à main, et hop ! je fourre dedans mes cigarettes, le briquet, le permis de conduire et les clés de la maison. Je suis comme Cendrillon qui se rend à son bal, je suis aussi excitée qu'anxieuse ! Mais Cendrillon est une idiote qui a besoin d'une fée marraine et moi, je n'ai pas de fée dans ma vie. Je me débrouille toute seule comme toujours. Je ris intérieurement. Il n'y a pas de fée ni de prince charmant. »

Être une femme libérée, tu sais c'est pas si facile

Ainsi prête, je descends à la cuisine où je sais que se trouve ma mère. J'ai prévu de lui emprunter sa voiture, ce qui est courant chaque fois que je sors, et donc lui demander les clés. Maman préfère nous prêter sa voiture plutôt que de nous laisser véhiculer par n'importe qui, une précaution que j'apprécie aussi. Je lui demande : « Maman, où sont les clés de la voiture ? »

Elle me dit : « Sur le meuble de l'entrée. Tu pars bientôt ? À quelle heure est-ce que tu rentres ? »

Trop de questions. Ça m'ennuie. Je réponds du bout des lèvres : « Je ne sais pas, m'man, mais c'est sûr, je rentre tard. » Je prends les clés, le cœur battant, j'ouvre la porte de la maison et je m'en vais. Il est 19 h 30, c'est ma dernière grande soirée à l'école, et j'ai bien l'intention d'en profiter.

Je ne sais pas à quelle heure je vais rentrer, probablement au petit matin, ou alors je ne rentrerai pas, je dormirai chez mes amies Mathilde ou Clémence, que je retrouve ce soir ; je le fais souvent après les fêtes partagées ensemble ; mais je n'ai pas envie de le dire à ma mère, elle poserait trop de questions, elle se ferait peur toute seule, elle aurait peur que ce ne soit pas vrai et que je reste dormir n'importe où et elle va me stresser avec cela. Je n'ai aucune envie de discuter avec elle, ni maintenant ni un autre jour, j'ai l'impression qu'elle ne m'écoute pas et ne me fait pas confiance, et bien sûr cela m'énerve énormément. J'ai 21 ans, je suis libre, mais je suis aussi plutôt calme, assurée et raisonnable, et je ne me mets jamais dans des situations qui seraient hors de mon contrôle. Je suis capable de me lancer dans des projets qui semblent extravagants pour ma pauvre mère, mais qui ne sont finalement que des projets de mon âge et de mon époque. Au fond, ce qui est difficile à comprendre pour ma mère, c'est que je puisse agir de ma propre volonté, sans être chapeautée par un frère, un père ou un petit ami.

Je monte dans la voiture de maman garée devant la maison. Je mets les clés dans le démarreur et prends la route. J'ai à peine une heure de trajet, un trajet que je connais par cœur. Pendant que je conduis, toutes les images et les sensations des trois dernières années passées à l'école me reviennent vivement en mémoire. J'ai profité à fond, pendant mes études, de toutes les soirées de l'école : les grandes soirées prestigieuses, et les petites, les toutes petites soirées du mercredi soir où j'ai adoré aller danser. L'école m'a révélé à quel point j'aime m'amuser et surtout danser, une image qui n'était pas du tout la mienne lorsque je suis arrivée là, il y a 3 ans, fraichement issue de mes concours ; bien placée au classement, j'ai eu immédiatement la réputation d'une bucheuse, d'une forte en maths, d'une première de la classe. Et cette réputation traîne derrière elle des relents de fille intelligente, mais ennuyeuse ; et même souvent de fille moche ; mais là, ce n'était pas le cas, car je suis mince et jolie. On venait me voir pour me demander de travailler avec d'autres camarades, pour participer à leurs projets pour avoir les meilleures notes possibles, mais pas pour sortir et s'amuser.

J'ai eu du mal à me faire de vraies amies, comme Mathilde et Clémence et Anaïs et Nina. Au début, j'étais tout le temps abordée par toutes sortes de personnes, en général pour des demandes de conseils sur les cours ; je répondais gentiment, mais après c'était fini, la relation ne durait pas, je ne revoyais jamais les personnes. J'ai même été abordée pour passer des examens à la place d'un autre élève ! Incroyable ! J'ai été choquée, jamais je n'avais vu cela. Bien sûr, j'ai refusé. Petit à petit, je me suis forcée à ne plus répondre favorablement aux demandes, je me suis enfoncée dans le suivi de mes cours qui me passionnaient. J'ai rencontré mes amies en cours, un peu par hasard : Mathilde, sur un projet de marketing, en travaillant ensemble, nous avons a flashé l'une sur l'autre, que de fous rires nous avons eus ! Clémence et Anaïs sont des amies de Mathilde et nous avons rapidement formé un groupe de 4 amies, et nous avons fait en sorte de nous inscrire dans les mêmes cours. Clémence affectionne les cours d'audit, Anaïs les cours de droit.

Les soirées de l'école me reviennent en tête avec une forte nostalgie : les Rita Mitsouko, Indochine, Téléphone, Mickaël Jackson, U2 et Madonna m'ont fait vibrer tous les mercredis pendant trois ans, et ce soir, la musique et l'ambiance survoltée de ces soirées étudiantes résonnent encore dans ma tête. J'ai aimé danser, danser, encore danser, j'ai aimé me laisser porter par la musique, sentir les vibrations du tempo animer mon corps, sentir ma tête se vider au fur et à mesure des danses, et ne plus penser à rien qu'au rythme qui entraîne, aux tubes à la mode qui font comme une irrésistible envie de se lancer sur la piste de danse.

Jamais on ne dira le caractère exutoire des soirées étudiantes, surtout pour les étudiants sérieux qui s'investissent dans leurs études ; car pour ceux qui passent leur temps à traîner au café, sèchent les cours et emballent rapidement leurs révisions la veille des examens (et j'en connais beaucoup !), une soirée n'est qu'un moment festif comme un autre dans un emploi du temps finalement assez agréable.

Mais pour une grosse bosseuse comme moi, sortir est un moment exceptionnel, hors du temps, hors des contraintes, hors des pressions. Sortir, c'est ne plus penser à la masse de travail et aux problèmes à résoudre, aussi agréable que soit cette activité intellectuelle que j'aime, sortir c'est oublier les problèmes d'argent, la recherche continuelle d'emploi étudiant pour financer les études, les vêtements et les sorties ; sortir, c'est oublier l'ambiance familiale de plus en plus pesante où le dialogue avec les parents et la fratrie sont réduits au strict minimum ; sortir c'est oublier que les études bientôt s'arrêtent et qu'il faudra bientôt, très bientôt trouver du travail. Danser est devenu pour moi comme une bulle de légèreté absolument indispensable pour renouveler l'air de mes poumons, et les pensées de mon cerveau.

J'ai aussi aimé ces soirées parce que cela me donne une occasion supplémentaire de rester dormir chez mes amies, Mathilde, Anaïs, Clémence, dans leur appartement qu'elles partagent en colocation et donc de passer du temps avec elles, dans leur petit cocon. Moi qui habite à moins d'une heure de l'école, je n'ai pas eu la contrainte, la chance d'avoir un appartement à côté de l'école, ce n'était pas une obligation. Déjà très serrée financièrement à payer mes frais de scolarité, je ne peux pas me permettre de prendre un appartement. Dormir chez les copines m'évite le retour de nuit chez les parents, mais surtout, ça m'évite les parents tout court ! Quelle horreur cette vie de famille qu'il m'a fallu subir encore pendant ces dernières années d'études !

Je squatte régulièrement l'appartement de mes amies, et si je trouve la ville pas belle, trop bétonnée et trop grise, et les appartements en colocation des étudiants miteux, dans des HLM mal entretenus qui sentent mauvais, je préfère mille fois rester là dans les HLM moches plutôt que d'être chez les parents. Bien de fois, j'ai dormi en vrac, sur un matelas par terre, dans un sac de couchage, dans l'appartement de mes copines, sans regretter mon beau lit douillet dans ma chambre de jeune fille aux murs bleus.

Ce soir est une soirée différente. Unique. Cette soirée n'est pas réservée aux étudiants de l'école, c'est une grande manifestation payante, très courue par les étudiants des autres établissements. Je l'ai fréquentée les années précédentes. C'est la folie. Dans l'école ouverte au public, il y a plusieurs concerts, plusieurs espaces discothèques, et plusieurs bars. Je sais que je vais trouver les couloirs, les bars et les espaces de danse bondés.

Je suis arrivée sur le parking de l'école. Je trouve difficilement une place, beaucoup de monde est déjà arrivé. Je fais longtemps la queue pour déposer mon manteau et mon sac au vestiaire. Je m'impatiente, personne dans la foule que je connaisse encore, je suis pressée de retrouver mes amies. Je me montre dans ma jolie robe en taffetas rose et mes souliers vernis noirs, je me sens jolie. Tout va bien. J'entre. Comme prévu, les espaces sont remplis de monde, des étudiants qui circulent difficilement dans les couloirs d'habitude si faciles à parcourir. L'air est saturé de sons extrêmement forts venant de partout, et de fumée de cigarettes aussi. Dès que j'arrive à l'entrée, je vois Clémence, qui ce soir est bénévole dans l'organisation et se charge d'orienter les étudiants. Mon cœur bondit de joie, Clémence est si gentille, toujours prête à rendre service.

« Bonsoir, Clémence, ma puce, tu vas bien ? »

« Bonsoir, Emma. Oui, ça va, tu viens d'arriver ? »

« Oui et je te cherchais ! Quel courage tu as ! Tu ne veux pas venir t'amuser avec moi ? »

« Tu sais, j'ai encore du boulot, regarde ce monde. Bon, dans une heure, j'ai fini, on essaie de se retrouver au bar de la mezzanine ? »

« On peut essayer, j'espère ne pas te perdre, en attendant est-ce que tu as vu Mathilde ou Anaïs ? »

« J'ai vu Mathilde, il y a dix minutes, elle allait au bar du Bureau des Sports. »

« Le Bureau des Sports, ou BDS », je pense, « pas étonnant que Mathilde y soit, elle va retrouver son boy-friend favori » et le boy-friend de Mathilde est un rugbyman grand comme une armoire à glace qui se fait surnommer Manu. Mathilde en est littéralement folle, elle le regarde avec un air fasciné et rit à chacune de ses blagues, qu'il ne cesse d'envoyer à la cantonade avec sa grosse voix et son accent du Sud-ouest.

Je laisse ma jolie Clémence avec sa frange brune sur les yeux et je me fraie un passage dans la foule énorme. En fait, je suis déjà survoltée à l'intérieur par la musique et les ondes d'extrême excitation qui circulent dans la foule, j'ai une envie folle de me laisser aller et m'amuser. J'arrive au bar du bureau des Sports, je repère Mathilde à l'entrée, en discussion avec un ami de Manu.

« Salut Mathilde. »

« Salut Emma. »

Mathilde m'embrasse et me complimente « j'adore ta robe ».

Ça me fait plaisir et ça me rassure : ma robe fait son effet. Ce n'est jamais évident pour moi de savoir comment m'habiller et si je vais plaire. Mathilde en revanche est fidèle à elle-même, pas très bien mise, dans une jupe bleue vaguement brillante et trop longue et un corsage ample qui ne la met pas en valeur. Avec ses cheveux bouclés courts et ses petites lunettes rondes, elle fait vraiment étudiante typique, peu soucieuse de son look, mais toujours de bonne humeur et toujours souriante.

« Je suis tellement contente de te voir, Mathilde, est-ce que tu as vu Anaïs ? »

Mathilde se retourne et me montre du doigt Anaïs, une grande jeune femme aux longs cheveux auburn qui est dans le fond du bar. Anaïs est en grande discussion avec trois ou quatre jeunes gens qui la mangent des yeux. Il faut dire qu'Anaïs est la beauté du groupe : longue et mince, avec un beau visage aux traits fins et distingués ; elle a beaucoup d'allure et se fait beaucoup remarquer. Elle porte ce soir une ravissante robe bustier noire qui met en valeur sa ligne magnifique. Connaissant l'aristocratique Anaïs (elle porte un nom à particule), je suis presque sûre que c'est une robe de couturier. Mince, est-ce que ma robe rose va soutenir la comparaison ? Je m'approche.

« Magnifique, Anaïs, tu es magnifique, quelle allure, on dirait une star. »

Anaïs et moi éclatons de rire et nous nous embrassons joyeusement, contentes d'avoir reformé le groupe. Nous rejoignons Mathilde, et Anaïs se décide à abandonner ses admirateurs pour aller à la découverte des lieux et des animations de la soirée. Nous ressortons dans le couloir principal noir de monde, et en jouant des coudes nous revenons vers l'entrée où nous récupérons Clémence.

« Allez, viens Clémence, on va s'amuser maintenant. »

« Mais je n'ai pas tout à fait fini », répond la jeune femme.

« Ce n'est pas grave. Tiens, regarde, ils sont assez nombreux, ils peuvent faire sans toi. »

« Bon, allez, tu as raison, je meurs d'envie de danser. »

Clémence vient avec nous et maintenant enfin à quatre nous déambulons dans les locaux, de couloir en couloir et de discothèque en discothèque. Nous croisons tellement de monde que nous passons notre temps à faire des bises et discuter. Et danser aussi. Danser sur les rythmes effrénés des discothèques, celle du gymnase avec le concert d'axel Bauer, « Cargo de nuit », résonne dans ma tête.

Je me laisse littéralement emporter par la frénésie de l'ambiance, les vibrations de la foule qui bouge, tourne, gronde.

Une piste de danse est aménagée dans le carré du grand hall. Une foule compacte se tient autour du carré, et de nombreux couples dansent un rock'n'roll sur la piste.

« Tainted love » jette ses premières notes. Un frisson me parcourt, c'est un tube de ces dernières années, je l'ai dansé à chacune des boums de mon adolescence : il faut que je le danse encore ce soir.

« Je ne vais pas attendre qu'on vienne m'inviter », pensai-je.

Je jette un coup d'œil autour de moi pour repérer un cavalier : tiens, Stanley est au bord de la piste, il est libre, je l'aborde et lui demande de danser avec moi. Nous voilà partis dans une danse très enlevée. Stanley danse bien, j'aime encore plus effectuer les figures du rock, je me débrouille pas mal. Je sais que je manque parfois un peu de technique, parce que je n'ai jamais pris de cours, pas comme les copines qui sont allées en cours et dans des rallyes, mais j'ai le rythme, un rythme très soutenu, et je suis capable de sauter en dansant pendant de longues minutes sans être fatiguée. Après « Tainted Love », le DJ passe « l'Aventurier » d'Indochine, j'enchaîne avec Stanley. Après cette deuxième danse, nous avons le souffle coupé et sommes hilares de cette prestation. Stanley m'invite à prendre un Coca avec lui et j'accepte pour souffler un peu. On fend la foule vers le fond du hall où se trouve le bar. Stanley joue des coudes pour atteindre le serveur et passer sa commande. Là, je n'ai pas le temps de boire mon Coca, je rencontre Martin qui m'invite immédiatement à danser, et je repars pour une série de danses. Stanley ne m'en voudra pas, lui aussi il a rencontré une de ses amies.

« Billie Jean » de Mickaël Jackson crie dans les haut-parleurs et c'est la folie, un frisson parcourt la foule des étudiants survoltés. Puis « Everybody wants to rule the world » de Tears for Fears, « Je dois m'en aller » de Niagara, « Sweet dreams are made of tears » d'Eurythmics, « Voyage, voyage » de Desireless, « New York avec toi » de Téléphone, « heart of glass » de Blondie... Je pourrais continuer comme cela toute la nuit, sans sentir la fatigue ni les heures qui passent.

2 h

Après deux heures, peut-être trois de danse, je me mets sur le côté pour prendre un peu de repos... Mes amies se sont dispersées, volatilisées, évaporées, perdues dans la foule, à moins qu'elles n'aient rejoint un petit ami. Je me tiens sur le côté du hall là où la foule est moins dense, je regarde les danseurs sur la piste, et je regarde passer tous ces couples et ces groupes d'amis. Tout à coup, mon regard est attiré par une magnifique longue chevelure blonde bouclée, je souris à pleine bouche : je viens de reconnaitre Nina.

« Nina, attends, j'arrive », je me précipite vers elle pour ne pas la perdre de vue.

« Nina, comme je suis heureuse de te voir, j'avais peur de ne pas te croiser ce soir. »

Nina lance vers moi ses jolis yeux verts en amande, et sourit. Elle est accompagnée d'un grand gaillard blond, l'air décontracté et dégingandé : c'est Antoine, son petit copain. Nina est une amie aussi précieuse qu'Anaïs, Mathilde et Clémence, mais elle ne fait pas partie de notre groupe, car elle vit déjà en couple, et à Paris, avec Antoine. Chaque fois que je la vois, mon cœur bondit et je me sens inondée de bonheur. Elle fait cet effet, Nina, une vague de bonheur. Comment ne pas se sentir bien devant ce ravissant visage enfantin, avec son magnifique sourire aux dents éclatantes, et ces yeux verts pétillants ? Et puis Nina a toujours quelque chose de gentil à dire. Elle respire la bonté. Pour moi, Nina c'est une petite fée qui illumine mon existence.

Elle me dit : « Tu as bien dansé ce soir ? Tu as vu tout ce monde ! On peut à peine bouger ! »

Je réponds : « Oh oui, j'ai énormément dansé, et ce n'est pas fini ! mais là, je me repose un peu ! Et toi, qu'est-ce que tu fais ? » Elle me dit qu'elle était en train de se diriger vers le bar à cocktails, elle a envie d'une petite cachaça.

« Tu viens avec nous ? Je vais te faire goûter », me dit-elle. Je ne sais pas ce que c'est qu'une cachaça, alors intriguée et amusée, je suis Nina et Antoine vers le bar à cocktail. Nous parcourons quelques couloirs toujours bondés de monde, et nous arrivons dans une salle plus calme, à la lumière tamisée et la musique latine, où de grands canapés bas sont installés un peu partout autour de tables basses. Nina, Antoine et moi arrivons à trouver une table libre et nous nous affalons dans les canapés confortables.

« Regarde Emma », dis Nina « c'est un peu comme au Brésil, il y a la musique, la chaleur, l'ambiance, et la cachaça. »

« C'est quoi la cachaça ? » dis-je.

Antoine rit « tu vas voir » et il en commande trois, une pour chacun.

Le serveur revient avec trois petits verres remplis d'un liquide transparent et de glace. Je pose mes lèvres sur le bord, c'est sucré et ça ressemble à du rhum. C'est bon. Je bois une gorgée et le liquide alcoolisé se répand en brulant dans mon estomac qui n'a rien bu d'alcoolisé de la soirée. Immédiatement, je me sens bien, et je remercie ma petite fée Nina de ce moment de pure douceur.

« Tu sais Emma, c'est l'alcool national au Brésil », me dit Nina.

Je souris, je me rappelle que Nina est une danseuse passionnée de samba, et qu'elle ambitionne de participer au prochain Carnaval de Rio. Non sans une ombre de déplaisir, il me revient en mémoire que Nina n'a pas prévu de s'éterniser à Paris dès que ses études seront finies, elle souhaite trouver un travail dans une entreprise française au Brésil. Et nos études sont sur le point de se terminer, dans un mois, les cours sont finis, la dernière année d'école est terminée et tout le monde se dispersera, le diplôme en poche. Je ne veux pas perdre Nina, mais son petit visage à la peau dorée s'illumine dès qu'elle parle du Brésil, elle dit qu'elle est une fille du Sud – elle est originaire de Toulouse –, et qu'elle a besoin du soleil et de l'ambiance de là-bas, qu'elle dépérit à Paris.

« Alors quand est-ce que tu pars au Brésil ? » lui demandé- je pour lui faire plaisir et lui faire parler de son sujet favori.

Elle me répond : « Je ne sais pas, j'ai commencé à prendre des contacts à Sao Paulo, avec l'aide de l'ambassade du Brésil à Paris, j'ai quelques pistes, mais rien de sérieux pour l'instant on verra. »

« Et qu'est-ce que tu peux avoir comme travail là-bas ? » demandé-je. « Il y a des jobs intéressants ? »

« Oh, pour l'instant ça ne se présente pas trop mal, L'Oréal par exemple recherche des assistants marketing. »

« Pas mal. Mais il faut surement parler portugais, tu en es où de tes cours ? »

« Eh bien, je continue, j'ai même intensifié, j'y vais deux fois par semaine en ce moment jusqu'à la fin de l'année. »

« Ah, bien ! Et ils vont te demander un test de langue pour avoir le job ? »

« Probablement », répond Nina, « mais je me débrouille assez bien, tu sais et sinon, je parle bien anglais, ça sert toujours. »

Après un moment à discuter du Brésil et du projet de Nina, je sens que si je ne bouge pas, je vais m'endormir. Il faut que je bouge.

« Nina, tu viens danser avec moi ? » Je ne suis pas encore lassée de tant de musique et décibels, je veux y retourner.

« Mon Emma, comme tu y vas, je crois que je vais rester encore un moment ici avec Antoine, et puis on verra. »

« Alors, ne m'en veux pas, mais je retourne danser. »

« Bises, mon Emma, à bientôt ».

Je fais la bise à ma fée Nina et aussi à Antoine, et je retourne vers le grand hall espérant y trouver une ambiance pour danser, et peut-être y retrouver Mathilde, Clémence et Anaïs. Mais quand j'y arrive, la musique ne m'attire pas, je ne trouve personne que je connais pour danser et je ne vois pas mes amies. Je me dirige vers la discothèque du gymnase, je ne les trouve pas non plus, aussi et je reste là un moment à écouter la musique, les oreilles sonnées par tant de bruit. Je sens une fatigue m'envahir, il est quand même passé 4 heures du matin.

Finalement, je me dirige vers la mezzanine, où je m'effondre dans un fauteuil du bar. Et là, surprise j'entends qu'on m'appelle par mon prénom : « Emma, Emma. »

Je regarde autour de moi et j'éclate de rire. C'est T., un camarade d'amphi qui me tourne pas mal autour en ce moment.

« Ainsi, il m'a trouvée, parmi tout ce monde... »

Ça me fait comme un chatouillis sur le cœur. Il me semble que j'avais envie de cela depuis très longtemps, sans oser le demander. Être avec T. Embrasser T. Je me lève et m'approche de lui, toute frémissante, et je lui fais la bise, heureuse de me pencher vers sa joue dorée. Bon Dieu pourquoi est-ce je ne l'embrasse pas sur les lèvres ? Mince, je suis bien trop timide et trop bien élevée.

« Hello, Emma, ma petite Emma, viens près de moi ». D'un geste, T. m'invite à m'assoir près de lui sur la banquette en moleskine rouge. Il est avec un ami assez drôle, dont je ne me rappelle plus le nom, Nicolas, je crois, ils racontent des blagues, ils sont en train de fumer et de boire une bière brune.

T. est grand et blond avec de grosses lèvres sensuelles, et des yeux dorés pleins de paillettes. Je le regarde et ne dis rien. Je les écoute et ris de leurs blagues. Je me suis installée à côté de T. Il se rapproche de moi et me serre contre lui. Je suis heureuse. Je n'entends plus rien. Je voudrais que tout s'arrête là, dans ce moment intime où je suis contre lui, où je sens la chaleur de son corps, je vois ses yeux lumineux me regarder en riant, et ses belles lèvres s'entrouvrir quand il parle.

Je dois rester longtemps là, je ne sais plus. Et puis tout se brouille et s'accélère. T. quitte le bar et m'emmène serrée contre lui, je me laisse entraîner, aimantée, sans résistance, on ne se quitte plus de la nuit, nous parcourons les couloirs, les bars et les discothèques, côte à côte puis main dans la main.

Vers six heures alors que le jour se lève sur l'école, et que la musique résonne encore partout dans les bars et les discothèques, T. m'embrasse, lentement, sensuellement, ses yeux dorés rivés dans les miens. Ses lèvres ont le goût des Gauloises blondes.

Chapitre 2 À la maison

26 avril

Un rayon de soleil traverse l'ouverture du rideau bleu de ma chambre. Le soleil vient se poser sur mon visage. J'ouvre un œil.

« Mince, il doit être tard ! midi, une heure de l'après-midi peut être. »

Je me sens vaguement nauséeuse. Je referme l'œil. Je rentre à nouveau dans ma tête. C'est mieux. Je me souviens de tout, lentement tout revient ; la nuit de l'école, hier, Mathilde, Clémence et Anaïs, retrouvées et disparues, Nina, ma petite fée, et moi, partie sans projet particulier et rentrée le cœur tout chamboulé de mon baiser avec T.

« Hmmm, comme j'aurais aimé me réveiller avec T. à mes côtés, et pouvoir le caresser et le câliner ! Mais c'est trop tôt, bien trop tôt, il faut que je m'en approche plus. Je le connais à peine. »

C'est samedi, je n'ai pas cours et rien de particulier à faire. Je laisse mes pensées se promener. Pour l'instant, lovée sous ma couette, dans ma chambre, je capte des bruits de voix dans la maison et je cherche à savoir qui parle.

Ma chambre est au premier étage de la maison, à côté de celle des parents. Au deuxième étage logent ma sœur et mon frère, tous deux plus âgés que moi. Mais les bruits semblent venir d'en bas, là où il y a la grande cuisine, la salle à manger et le très grand salon qui ouvre sur le jardin. Les bruits augmentent, c'est une voix en colère, c'est celle de mon père. Je soupire, je me sens triste, je replonge me tête sous ma couette pour échapper à ce que je viens d'entendre.

Je pense « c'est à nouveau une crise du père » ; il se met en colère pour rien, contre ma sœur, ou contre mon frère aîné, ou contre moi, pour le moindre prétexte. Pour un regard de travers, une injonction de voix mal placée, il devient comme fou de rage, le visage congestionné, les yeux injectés de sang, et ses mots, ses mots sont comme des poignards qui font mal, qui font volontairement très mal, qui humilient et qui salissent.

Je sens mon cœur littéralement s'effondrer dans ma poitrine, je me sens si petite, si fragile, si désespérée.

Je ne peux pas lutter contre la fureur de mon père, ses éclats de voix me démolissent à distance, ce sont comme des coups violents portés contre mon cœur, et mon cœur saigne et a mal. J'ai peur. Je n'ai plus aucune envie de me lever, je n'ai aucune envie de croiser mon père et d'attirer sa fureur sur moi. Et puis je pense que c'est peut-être est-ce déjà à cause de moi qu'il a éclaté ainsi, parce qu'il est midi et que je ne suis pas encore levée. Je suis prostrée sous ma couette, c'est comme une barrière qui me protège, les pensées agréables de la veille ont disparu, il n'y a plus que la peur et le vide. Je reste longtemps comme cela sans aucune idée du temps qui passe.

Lorsque le calme revient dans la maison je m'étire enfin, prudente, sur la défensive. Je regarde autour de moi : c'est ma chambre, c'est ma maison et je m'en fous. Je n'y suis pas attachée. Pourquoi le serais-je ? Je n'ai pratiquement pas d'objets personnels dans cette chambre, je l'habite et je n'y suis pas ; il y a uniquement des cahiers et des livres de classe, sur lesquels j'ai travaillé des heures et des heures pour réussir mes études. Il y a un grand lit et une armoire à glace et puis un petit secrétaire qui fait également penderie. Et c'est tout. Toute ma vie tient entre ces quatre murs tapissés de fleurettes bleues, et ces trois meubles. Le secrétaire est tout petit et je m'étonne encore de penser que c'est sur cet espace minuscule qui accueille à peine un livre et un cahier ouverts que j'ai fait mes classes préparatoires et révisé mes concours. À côté du secrétaire, il y a un radiateur, contre lequel j'aime me blottir pour avoir chaud. J'ai souvent si froid. Je sais que c'est parce que je ne suis pas épaisse. Et j'aime cela.

J'aime ma minceur, j'aime ne pas manger. C'est comme cela depuis que j'ai 16 ans. Et je me sens bien.

Un jour, au début du printemps de cette année-là, quand j'avais 16 ans, je me suis regardée dans le miroir de ma chambre, et je me suis trouvée grosse, vraiment grosse, j'ai regardé mes fesses rondes, mes cuisses pleines, je me suis sentie moche, j'ai eu envie que cela change – vraiment. C'était comme une rage immense qui montait en moi, il fallait vraiment que je change, que je me transforme complètement. Tout a défilé devant mes yeux : les femmes trop grosses de ma famille, les interminables repas de famille aux plats trop lourds, les moqueries de mes tantes quand j'étais petite et qu'elles me trouvaient trop ronde... Je voulais couper tout cela et recommencer comme une nouvelle femme, avec une nouvelle image, une nouvelle histoire, un avenir enfin à moi.

Me voir dans le miroir ce jour-là m'a coupé l'appétit. à partir de ce moment-là, j'ai arrêté de manger, ou plutôt je mangeais des portions si petites que c'étaient des miettes minuscules. J'ai arrêté tout ce qui est beurre, sauce, sucre, desserts, et même pâtes et riz. Je ne prenais de chaque repas que de toutes petites portions, des légumes de préférence. Évidemment, j'ai vite perdu beaucoup de poids ; au bout de trois mois, j'avais déjà perdu 12 kg, je ne pesais plus que 42 kg ; quand l'été qui a suivi nous sommes en famille partis en vacances en Espagne, je paraissais si maigre dans mes petites robes à bretelles que mon frère disait que je sortais d'un camp de concentration. Mais je m'en foutais et puis mon frère parle toujours pour dire des méchancetés, et puis ce n'était pas vrai, je n'étais pas si décharnée. Je ne suis jamais descendue en dessous de 42 kg, et je n'ai jamais été suffisamment maigre pour être en danger. Je me trouvais bien, parfaitement bien. Pour la première fois de ma vie, j'avais une image de moi qui me correspondait, qui était celle que j'avais toujours recherchée. Je m'étais enfin éloignée des images féminines véhiculées par ma famille, de grosses « bobonnes » pour ne pas dire de grosses bonbonnes. Depuis cet été, je me sens fière, belle et légère. Une nouvelle Emma.

Ma non-alimentation a été une véritable rébellion contre le mode de vie de ma famille, où les repas sont une chose si importante. Ma mère, qui ne travaille pas, passe beaucoup de temps à cuisiner. Les repas sont des moments importants, où toute la famille se retrouve autour des plats soigneusement confectionnés. Et moi je rejetais tout en bloc : la nourriture et les relations familiales qui vont avec.

Quand j'étais petite, j'adorais me faire de délicieuses tartines de Nutella, je m'en léchais les doigts, comme j'aimais les gâteaux faits par maman que l'on mangeait en dessert et les tartes rapportées de la boulangerie, que l'on mangeait au goûter. Et j'en ai mangé des repas roboratifs, viandes en sauce, gratins de légumes, purées et pâtes, toujours servis abondamment en grosses proportions sur la table familiale. Mais aujourd'hui, je déteste ce déluge de nourriture abondante, grasse et nourrissante, ça me dégoute. Le Nutella est désormais passé très, très loin de mes yeux. C'est devenu un aliment tabou. Comme le reste : sucre, chocolat, bonbons, gâteaux, glaces, beurre, mayonnaise, crème, sauces.

Ce que j'aime et qui me fait du bien ce sont des légumes frais cuits à l'eau, des yaourts, des fruits, en très petites quantités. Je mange très peu de viande, de toute façon je n'en aime pas le goût. Ce régime ultra léger me va bien, je me sens bien. Souvent, mon petit déjeuner se limite à une minuscule tartine grillée sans beurre ni confiture, et le déjeuner de midi à une pomme. Je ne me trouve pas maigre, ni même mince, je me trouve normale, limite grosse.

Le plus étonnant est que personne n'a jamais rien osé me dire, jamais aucune remarque sur mon alimentation, peut être par ce que j'ai l'air de manger de tout (je ne saute jamais aucun repas et je mange toujours de quelque chose qui est présenté à table). Mais je trie tout, et quand rien ne convient à mon régime archi diététique, je prends une infime quantité de la nourriture proposée. Je n'ai jamais faim.

Les déjeuners familiaux du dimanche, qui étaient déjà une épreuve avant, sont devenus un calvaire pour moi. C'est un repas amélioré, entrée, plat, dessert, et qui traîne en longueur. Ma mère fait un effort pour cuisiner un repas agréable et qui présente bien, mais moi, je m'en fiche, je n'aime pas ces repas interminables, aux mets lourds, aux desserts épais, qui se tiennent dans un presque silence. Je voudrais les expédier et rentrer vite dans ma chambre.

À table, il règne le plus souvent un silence pesant. Oppressant. La tension venant de mon père tyrannique : il est impossible de parler, de discuter de quoi que ce soit, car immédiatement il s'en mêle, critique casse et salit ce qu'on vient de dire ; en quelques mots méchants ou cyniques bien choisis, il a vite fait de détruire le sens et l'intention joyeuse des quelques mots que nous venions naïvement de prononcer. Le procédé se répète à chaque repas. C'est d'une violence inouïe. Face à cela, il y a deux méthodes : la mienne, qui consiste à subir et se taire en attendant de pouvoir quitter la table, et celle de ma sœur, qui tient tête à mon père, ce qui le met en fureur et force ma mère à intervenir, c'est-à-dire à demander doucement à ma sœur de se taire. Elle arrive donc au même résultat que moi – se taire –, une bagarre ratée et une frustration en plus. Mon frère – qui est bête – ricane on ne sait pas trop pourquoi, avec un air supérieur et satisfait.

Mon frère aîné est un garçon arrogant, désagréable, qui passe son temps à chercher ce qu'il pourra faire ou dire pour faire du mal. Il s'acharne particulièrement contre ma sœur et moi, probablement parce que, en tant que filles nous ne trouvons jamais, absolument jamais, aucune aide, aucun secours, auprès de nos parents. Notre frère aîné comme tous les faibles, tape sur les plus faibles que lui. Quant au père, il est inimaginable qu'il s'intéresse une seule fois dans sa vie aux discussions des enfants, et quant à ma mère c'est inimaginable qu'elle prenne une seule fois dans sa vie un parti contre son fils aîné. Donc, ma sœur et moi sommes deux victimes livrées aux sarcasmes mesquins et minables de notre frère aîné qui fait tout pour nous humilier et nous agacer.

Je subis tout cela en pestant intérieurement et je m'efforce de mettre une distance entre ce monde moche et moi en arrêtant de manger. Ne plus manger me met dans une bulle, éloigne les sensations et les émotions. Tout devient éloigné et cotonneux, enfin supportable.

Et puis, il y a l'école. Combien j'ai aimé l'école, combien j'aime étudier et être en classe, être dans mes livres, dans mes chères études ! J'aime l'école et l'école me le rend bien, très très bien. J'ai toujours eu de très bons résultats, assez facilement, sans beaucoup travailler. J'ai toujours vu dans les yeux de mes maîtresses, puis dans ceux de mes professeurs cette lueur d'estime et d'appréciation, ce remerciement dans leur voix, cette satisfaction de trouver un écho dans un de leurs élèves, une récompense pour leur travail éducatif. J'ai grandi avec l'approbation manifeste de tous mes éducateurs. Et cela s'est traduit par une brillante réussite au bac d'abord, puis aux concours des écoles de commerce, j'ai réussi du premier coup avec un excellent classement. J'ai intégré à 19 ans la prestigieuse école de commerce où je suis en train de terminer la dernière année. Et tout cela est passé comme dans un rêve. Un rêve éveillé.

Quel contraste avec l'ambiance déprimante de la maison où j'ai toujours l'impression d'être de trop ! Oui de trop. Née trop tôt après mon frère et ma sœur, et puis deux filles, ça fait deux de trop. Les filles n'ont pas leur place dans le cœur de ma mère. Une c'est déjà pénible, mais alors deux filles, c'était la catastrophe.

Quand j'ai réussi mes concours d'école de commerce et que les résultats sont arrivés à la maison, j'aurais voulu crier de joie, faire la fête et ouvrir une bouteille de champagne, et je sais que ça s'est passé comme cela pour mes camarades de concours, ceux qui avaient partagé la même classe préparatoire que moi, et qui ont réussi. Ces concours sont si difficiles, et ces écoles sont si prestigieuses, que lorsqu'on les réussit, les parents exultent de joie, ils sont si fiers de leur progéniture qu'ils racontent leur succès à tout le monde. Certains parents sont prêts à des sacrifices énormes pour que leurs enfants réussissent les concours.

Mais à la maison rien de tout cela ! L'arrivée de la lettre d'admission a été suivie d'un silence glacial, les parents se sont enfermés à la cuisine, et moi qui étais au salon je les ai entendus se disputer. J'entendais que mon père n'était pas content à cause du coût des études. Il ne voulait pas payer. Il n'était pas content de ma réussite spectaculaire comme le sont les autres parents, il ne trouvait qu'à râler. Je l'ai maudit à ce moment-là, je n'ai même pas pleuré, je l'ai maudit, j'avais la colère froide et envie de me venger. À ce moment, j'ai pris conscience de ma valeur, et je me suis dit que je ne me laisserais pas faire : c'est quand même moi toute seule avec mon travail et mon talent qui ai réussi ces concours ! J'ai décidé ce jour-là que je ne dirais rien, je ne ferais rien pour financer mes études (je savais que je pourrais prendre un prêt étudiant), puisque mon père est si désagréable, qu'il paie ! Et c'est ce qui s'est passé.

Voilà, c'est cela la catastrophe, la catastrophe d'être née, oui juste née, et qu'on m'a fait sentir toute ma vie : je suis de trop et il n'y a jamais de temps ou d'argent pour moi ; jamais de temps pour faire réciter mes leçons, pas de place pour installer un lit ou une chambre, jamais d'argent pour acheter des chaussures ou des vêtements.

Pour obtenir le minimum nécessaire, j'ai appris à jouer avec l'orgueil de ma mère, à défaut de son affection maternelle. Car ma mère aime trop « montrer » les petits éléments de sa petite réussite sociale, alors il est absolument indispensable pour elle que les enfants montrent une bonne éducation, qu'ils soient bien coiffés, bien habillés. Je n'ai donc manqué de rien, en façade, même si je n'avais droit qu'à une jupe l'hiver et une autre l'été, et les vieux jeans et pulls de mon frère pour aller à la campagne. Les coupes de cheveux étaient pratiques et masculines, et faites par ma mère à la maison par souci d'économie.

Quand j'ai eu 8 ans, j'ai eu une vive dispute avec les enfants de ma résidence, ils ne voulaient pas croire que j'étais une fille, ils disaient que j'étais un garçon, à cause de mes vêtements de garçon (de mes frères) et de mes cheveux courts. Ils m'ont chassé de leurs jeux et je suis rentrée à la maison le cœur gros et lourd. J'en ai ressenti une vive humiliation et un vif chagrin. Quand je suis rentrée, j'ai croisé le regard surpris de mes parents, mais je n'ai rien dit. Je ne leur dis jamais rien.

Inutile de dire que par conséquent mes contacts avec mes parents et le reste de ma famille – ma sœur et mon frère sont réduits au minimum. Moins je vois mon père et mieux je me porte, et je n'aime pas du tout mon frère – heureusement il étudie en province, je ne le vois que certains weekends – et ma sœur m'agace, de toute façon elle a une chambre à Paris pour ses études. Je n'ai envie de parler à personne, ma vie est très différente des leurs, ils ne comprendraient rien et ils critiqueraient tout ce que je dirais, donc je ne raconte rien, même à ma mère

En résonnance, T. me manque terriblement, je voudrais être avec lui, sentir sa présence envahissante, son odeur chaude, sa peau douce, ses boucles blondes, ses yeux bleus, regarder son sourire et rire avec lui. Je suis seule dans cette petite chambre bleue, dans cette maison où je ne parle pas aux occupants. J'ai le cœur tout bombé de chagrin, je me sens abandonnée et je pleure.Avoir mal et le montrer

J'écarte mes cahiers de mon bureau, voilà des heures que je suis concentrée sur la révision de mon Bac. Je laisse mes pensées divaguer. Mes pensées me ramènent toujours à une même idée qui m'obsède depuis tout à l'heure : le rasoir. Le rasoir. Le rasoir. Je n'y tiens plus, je prends dans ma poche le rasoir jetable que j'ai pris discrètement à la salle de bains. En le tordant, je le casse et détache la lame de son support en plastique et je la regarde, fascinée. Cette si petite lame en métal brillant, si fine, si coupante. Comme il serait facile de s'en servir pour s'ouvrir les veines. Laisser le sang couler, se laisser aller, tout doucement jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien. Plus rien que le calme, absolu, total, dans un environnement tout blanc et tout cotonneux où plus rien ne fait mal. Me sentir flotter et partir peut-être.

Je me ressaisis. Pour le nuage tout blanc et tout cotonneux, je doute encore. Est-ce que cela existe vraiment ? Tout ce que j'ai connu, ce sont les coups et la douleur. J'ai mal. J'ai tout le temps mal. J'ai mal à l'intérieur. J'ai le cœur qui saigne à force de recevoir des coups, des coups tranchants, mordants, abrutissants, J'ai le cœur qui saigne et je veux le montrer.

Alors je prends la petite lame brillante, je l'approche de mon poignet droit, et je taille, une, deux, trois lignes fines sur ma peau blanche qui laisse voir les fines veines bleues, le sang perle, aïe, ça pique, ça me fait monter les larmes aux yeux. Mais ce n'est rien du tout par rapport à ce que je ressens à l'intérieur. Alors ce n'est pas grave. Alors je continue, quatre, cinq six lignes sur le poignet gauche. Mes bras sont en feu, je suis obligée de remonter les manches de ma chemise à l'endroit où je me suis scarifiée, le frottement du tissu de coton est trop irritant.

Ce n'est pas encore assez, j'ai bien plus mal que cela à l'intérieur. Il faut que je rapproche la douleur extérieure de ce que je ressens à l'intérieur, et que je sente une douleur qui ne s'arrête jamais, comme ces coupures à vif qui réagissent au moindre mouvement d'air. J'approche la lame de rasoir de l'intérieur de mes cuisses, là où la peau est si fine, si douce. Et Je taille. Jusqu'à ce qu'apparaissent des lignes de scarification bien alignées, horizontales sur les deux cuisses et les deux poignets, fines et légèrement perlantes de sang. Après, j'ai si mal que la douleur à l'intérieur est presque mise en sommeil.

Chapitre 3 Sur un nuage avec T.

Jours de juin

Juin étouffant. Il fait très chaud. Tout porte à se laisser aller, à penser aux vacances à la plage, aux grands espaces, au Brésil de Nina, à la Bretagne de Clémence, à l'Espagne de Mathilde et même aux doux paysages de Touraine d'Anaïs. Mais avant les vacances, il faut passer les derniers jours de cours à l'école, et passer les examens finaux. Après, si tout va bien, c'est le diplôme, et après encore, le saut dans l'inconnu, quitter les copains et trouver du travail. Pour l'instant, je ne veux pas y penser. J'assiste à un cours de fiscalité en rêvassant.

Dans l'amphithéâtre où se pressent les étudiants qui veulent réussir leurs derniers examens, j'écoute distraitement. La matière est aride, mais ce n'est pas trop compliqué, il suffit d'apprendre les multiples règles et de les appliquer en réfléchissant un peu. Le professeur s'ingénie à nous trouver des cas un peu tordus qui nous demandent de la finesse dans la réponse. Mais ce n'est quand même pas un cours de philosophie ! Et puis je sais que T., qui est dans le même cours que moi, m'aidera. C'est un crack en fiscalité, il a toujours les meilleures notes, il parait que c'est parce que son père est fiscaliste. Je ne sais pas trop ce que c'est comme métier, mon père à moi est ingénieur, et si je ne comprends pas tout ce qu'il fait je sais que ça consiste à vendre des trains et des métros à des gouvernements étrangers, ce qui l'amène des semaines entières loin de la maison (et d'ailleurs ouf de cela, ça nous laisse tranquilles !).

Pendant le cours, je repense aux jours qui ont passé depuis la Fête de l'école : avec T., on ne s'est plus quittés. Le lendemain de la Fête, le samedi qui a suivi, il m'a appelée à la maison. C'était le début de l'après-midi, je venais juste de me lever, et je traînais à la cuisine en prenant un jus d'orange. Heureusement, c'est moi qui ai décroché le téléphone, et pas maman, pas la peine qu'elle me demande qui c'est.

« Emma, coucou, ça va ? » me demande T. avec sa voix chaude.

« Coucou, T., je vais super bien, je viens juste de me lever, j'ai dormi comme un bébé. » Je n'ose pas encore lui dire que j'ai pensé à lui et qu'il me manque déjà.

« Qu'est-ce que tu dirais de prendre un pot ensemble ce soir ? Tu as prévu quelque chose ? »

« Ah super, ben oui je suis libre, on va où ? » En fait, j'avais comme projet de retrouver Mathilde pour un cinéma à Paris, mais évidemment je suis beaucoup plus tentée par l'invitation de T.

Il me donne rendez-vous dans un café branché du boulevard Saint-Germain, sur le coup de 19 h 30.

Tout l'après-midi, je suis super excitée, en attendant d'aller à Paris. Je ne fais que penser à T. Je suis sur un petit nuage. Il est hors de question que je parle à qui que ce soit à la maison, je passe l'après-midi dans ma chambre à écouter de la musique, sans sortir, malgré la chaleur torride de cette journée. Allongée sur le la couette en broderie anglaise blanche de mon lit, je repasse sans cesse les mêmes chansons sur mon Walkman.

Vers 18 h, je glisse rapidement à maman que je ne serai pas là le soir. Elle s'inquiète et pose des questions.

« Mais où tu vas encore ? Ce n'est pas raisonnable de sortir deux jours de suite, tu devrais te reposer et rester un peu avec nous. »

« Bon, là je vais juste prendre un pot avec des amis, je ne serai pas rentrée tard. »

« Tu prends la voiture ? »

« Non, je vais à Paris, je prendrai le métro. »

Je me dépêche de fuir maman et ses questions, et remonte dans ma chambre pour me préparer. Ce soir, curieusement, contrairement aux autres fois où je ne sais jamais comment m'habiller, ce soir, je tombe tout de suite d'accord sur ce qu'il me faut mettre : comme il fait très chaud, je choisis un short court en jean blanc et un petit débardeur à bretelles de couleur rose. Je passe un mini-sac en bandoulière autour de mes épaules, et des sandales plates. Je me maquille à peine : juste un trait noir sur les paupières et un peu de mascara. J'ébouriffe mes cheveux blonds bouclés et c'est tout. Ce soir, je me sens bien, je me sens jolie, je me sens pleine de joie.

À 19 h, je prends le RER en face de la maison, qui m'amène à l'Étoile, et là je prends le métro jusqu'au boulevard Saint-Germain. Quand je sors du métro, je suis frappée en pleine figure par la chaleur étouffante de la capitale, le macadam a l'air de fondre sous mes pieds, les immeubles hauts renvoient d'énormes bouffées de chaleur. L'air est lourd et compact, difficile à respirer, mais j'aime ça, j'aime l'été étouffant à Paris.

J'arrive au café, T. est en terrasse, il me fait signe, il n'est pas seul, il est avec des amis, qu'il me présente : Tomas son cousin et Marina, une amie. Je leur fais la bise, et je m'assois à côté de T. C'est curieux comme tout est si facile : s'assoir l'un à côté de l'autre, se prendre la main, regarder le mouvement de la rue de nos quatre yeux braqués dans la même direction.

Tomas raconte son histoire : fils de famille comme son cousin, il s'est fâché avec son père, qui l'a mis dehors. Le motif : il n'a pas voulu passer ses examens (il est à la Fac de droit à Assas), ça le barbe, ses études ne l'intéressent plus. Du coup, son père a pris en coup de sang et lui a demandé de ne plus revenir tant qu'il n'aurait pas réfléchi et pris une décision raisonnable quant à ses études. Et ça, c'était il y a cinq mois, pour les partiels de janvier. Tomas, buté, est parti, et s'est trouvé un boulot de barman dans une discothèque ; au début, il a squatté chez des amis et maintenant il a son petit studio dans le Quartier latin. Et voilà, avec le temps il s'est fait à sa nouvelle condition. Il vit la nuit et dort le jour. Il ne parle pas de rentrer.

T.... On a bu des bières ensemble – des Pelforth brunes – et écouté du rock jusque deux heures du matin, et j'ai même goûté à une de ses Gauloises blondes, et puis comme le dernier métro était passé, il m'a emmenée chez lui. Ça s'est passé tout seul, si simplement, si naturellement, comme le café fermait, il m'a fait monter sur son scooter, et il m'a emmenée au pied de son immeuble où il s'est garé. Je l'ai suivi dans le hall, et là il m'a prise par la taille et m'a embrassée. Tout enlacés et entremêlés, le souffle court, le cœur bondissant, nous avons ouvert la porte et nous nous sommes jetés sur le lit.

Je pense à ce premier matin où je me suis réveillée dans le studio de T. baigné de soleil. T. dormait encore lourdement. Moi, je me suis réveillée et le cœur tout vibrant, je me suis redressée dans le lit et je l'ai regardé. J'adore le pli de sa bouche quand il dort. J'avais le corps rempli du souvenir de ses caresses et de ses étreintes. Je n'avais pas beaucoup dormi, j'étais encore comme un somnambule tout attaché au sommeil, et tout éveillé aussi. J'étais en état second. Je me suis levée et mes pas m'ont portée à la grande porte-fenêtre du studio, j'ai entrouvert les rideaux et j'ai regardé dehors, je me suis laissé emplir par les rayons vifs et chauds du soleil d'été, et alors les rayons brulants ont atteint mon cœur, et je me suis sentie bien.

Quand je suis revenue au lit, T. s'est éveillé, il a allumé sa première cigarette. Une Gauloise blonde. Puis il m'a regardée, et m'a souri.

Le lundi qui a suivi la Fête de l'École, j'ai repris le chemin de l'École en prenant le train de Paris le matin à 8 h 30, train dans lequel j'ai retrouvé d'autres étudiants qui font la navette comme moi entre Paris et l'École, et parmi eux T. Ça m'a fait drôle de le voir parmi les autres étudiants, et quelque part l'intégrer à ma vie de tous les jours.

Je me suis assise à côté de lui, lui ai fait la bise et n'ai rien dit. Je n'ai rien envie de dire, je le regarde encore et profite de sa présence. Il avait mis ses lunettes rouges, qui lui donnent à la fois l'air sérieux et différent, et il portait son cartable en cuir sous le bras. Arrivés à l'école, dès le premier cours fini nous nous sommes retrouvés à la cafétéria, comme nous faisions tous les jours, mais cette fois-ci ensemble. Ça s'est passé tout naturellement de me présenter ainsi ensemble aux copains. Mathilde et Clémence ont levé un sourcil en nous voyant, vaguement étonnées, elles n'avaient pas vraiment l'habitude de me voir accompagnée, et puis, elles sont vite venues aux nouvelles. Ce qui les ennuyait, c'est que dorénavant je ne faisais plus tout à fait partie de la bande, j'étais accaparée par T.

Heureusement, j'ai un cours d'audit en commun avec Clémence, et un cours d'anglais avec Mathilde, cours qui ont suffi à nous réunir côte à côte et à receler l'amitié. Pendant les cours, Mathilde m'apprend qu'elle ne sera pas là cet été, elle le passe en Espagne avec sa famille, comme tous les étés, et après elle part six mois dans une Université mexicaine, et je comprends que je risque d'avoir du mal à la voir pendant tout ce temps. Mais elle parait si contente ! Quant à Clémence, elle partira en Bretagne, sa région d'origine, où elle a prévu un stage caritatif dans une association. Je comprends vaguement que je ne verrai pas mes amies pendant un moment, peut-être des mois, mais je suis comme dans du coton, totalement sous le charme de mon amour naissant, et ça ne m'atteint pas beaucoup. Je laisse s'envoler les paroles et je pense à autre chose.

Le reste des cours jusqu'à la fin de l'année s'envole avec la même facilité, les examens se passent comme dans une routine, tout cela est comme dans un rêve, c'est facile, car je suis presque tout le temps avec T.

Je ne m'en suis pas aperçue, mais l'année s'est finie toute seule.

Juillet. Les examens sont finis et les cours aussi. Je n'ai rien vu arriver. Et maintenant, depuis la fin des cours, le rythme est retombé, plus de trajets en train le matin pour aller à l'École, plus de journées à courir d'un amphithéâtre à l'autre en déjeunant en vitesse au restaurant universitaire, plus d'heures volées à la bibliothèque pour préparer un dossier, plus de révision en vue des examens. Tout est redevenu calme. J'ai mis en vrac mes cahiers et mes classeurs dans un coin de ma chambre, ne sachant pas trop quoi en faire, n'arrivant pas à réaliser que c'est fini. Vraiment fini. Qu'il n'y aura plus de pause-café à la cafétéria avec les copains, de cours de gym le jeudi après-midi avec les copines, de cours d'anglais avec le prof néo-zélandais à l'accent si marrant, de soirées laborieuses à peiner sur la programmation d'un exercice informatique, et de surprises au relevé des notes à la fin des examens.

Je n'ai pas de projets pour l'instant, je ne veux pas en avoir, je ne veux pas réfléchir, je veux rester dans mon rêve avec T. Je devrais chercher du travail, d'ailleurs ces dernières semaines j'ai déjà reçu des propositions, mais rien ne m'a emballée ; tout cela est décidément encore très loin, je n'y pense pas et je sombre dans la vacuité de ces journées étouffantes de juillet.

Les journées se confondent dans un rêve cotonneux, un rêve qui se poursuit entre T. et moi, il n'y a ni hier ni lendemain, uniquement le jour présent, l'heure présente et la minute présente, que je passe avec lui. Je suis avec lui, contre lui, je lui donne la main, je marche avec lui, je fais l'amour avec lui, je ris comme lui, je pense comme lui, je ne regarde que lui.

On se retrouve chez lui, dans son studio, ou parfois chez moi, discrètement, profitant de ce que les parents sont partis en vacances. Il me faut être très discrète vis-à-vis de mon frère et de ma sœur, ils ne sont pas souvent là, mais je n'ai aucune envie qu'ils me découvrent avec T., je ne veux rien leur livrer de mon histoire. Je crains leurs remarques moqueuses et acerbes, je n'ai aucune envie de mettre de la méchanceté et de la mesquinerie sur mon histoire avec T.

Dans salle de bains où je me prépare avant la venue de T., je prends avec soin une douche parfumée, puis je mets un mignon déshabillé en coton blanc, j'ai envie de lui plaire. Il arrive, la bouche sensuelle, il me sourit, je l'embrasse, il sent la cigarette, et on se glisse vite dans les draps. Nous nous caressons longuement, j'adore sa peau douce et j'aime ses caresses, puis il me prend plusieurs fois, il a toujours l'air insatiable. Quand on va chez lui, c'est plus amusant, il habite un très beau studio luxueux derrière l'Assemblée nationale, avec un grand balcon qui court le long de la grande porte-fenêtre. Cet appartement, cet immeuble, ce quartier, ils me semblent si différents de ma maison en meulière et de mon quartier résidentiel de banlieue, et cela m'intrigue ; j'aimerais explorer le quartier, me promener dans les belles avenues aux immeubles bourgeois, mais je n'en ai pas le temps, car ce qui se profile c'est un départ pour la montagne : comme il n'est pas question qu'on se sépare, même pour quelques jours, T. me propose de l'accompagner dans sa transhumance estivale avec sa famille dans leur chalet de Briançon.

Je dois le rejoindre là-bas en train après quelques jours passés seule à Paris.Il reste plusieurs jours avant de rejoindre T. à Briançon. Ma vie s'arrête, mon sang ne circule plus. Je suis tétanisée sur place, je vis comme un zombie. Je suis chez mes parents, dans leur maison, mais je ne vois même par qu'ils sont là ou pas. Bien sûr, ma mère est toujours là, mon père je ne sais pas, il est souvent en voyage, et quand il est là, à part exploser en fureur, il est absent, enfermé dans sa tête. Ma sœur ? Je sais pas. Mes frères, je sais pas. J'ai suspendu tout le temps dans l'attente de retrouver T. à Briançon. En attendant, je ne mange pas, je ne bois pas, je ne respire même pas, je n'existe pas.

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