Mon corps brûlait d'une fièvre insoutenable, celle du "Pacte" qui me liait à Éléonore de Valois depuis sept longues années, me transformant en sa simple source de vitalité.
Quand la douleur devint insupportable, je l'appelai, la suppliai, mais sa réponse, froide et distante, me transperça : "Pas maintenant, Julien. J'ai un invité."
Cet "invité", Léo, jeune artiste charismatique, allait devenir non seulement son nouvel amant, mais aussi la raison de mon abandon et de sa cruauté grandissante.
Éléonore ne se contenta pas de me remplacer ; elle manipula Léo pour qu'il me dépouille de mon sang, son visage rayonnant d'une fureur vengeresse tandis que mes forces m'abandonnaient, m'accusant d'un crime que j'ignorais.
Mais dans l'agonie et la trahison, j'arrachai le médaillon de mon cou, brisant le pacte maudit, et murmura un nom que j'avais toujours craint de prononcer : "Morgane. Je suis prêt."
La fièvre m'a frappé sans prévenir. Mon corps entier brûlait, mais mes mains étaient glacées. Chaque respiration était une lutte. C'était la "Fièvre du Pacte", une douleur que je connaissais bien depuis sept ans. Elle me rappelait brutalement que je n'étais qu'un outil, une source de vitalité pour Éléonore de Valois.
Mon sang. C'est tout ce qui l'intéressait.
J'ai attrapé mon téléphone, mes doigts tremblants peinant à composer son numéro. La sonnerie a duré une éternité. Pas de réponse. J'ai réessayé. Encore et encore. La messagerie vocale s'est déclenchée, sa voix froide et distante résonnant dans mon petit appartement lyonnais.
"Je suis occupée. Laissez un message."
Occupée. Bien sûr. La fièvre empirait, des crampes tordaient mes entrailles. Je savais que je n'avais pas beaucoup de temps. Si elle ne venait pas, si elle ne "goûtait" pas à mon essence, je mourrais. C'était la condition de notre "Pacte d'Essence".
J'ai envoyé un texto désespéré.
"Éléonore, c'est la fièvre. J'ai besoin de toi."
La réponse est arrivée presque immédiatement, mais ce n'était pas celle que j'espérais.
"Pas maintenant, Julien. J'ai un invité."
Un invité. Ces deux mots ont éteint la dernière lueur d'espoir dans mon cœur. Depuis sept ans, j'étais sa seule priorité quand la fièvre me prenait. Elle la sentait, peu importe où elle était, et elle accourait. Mais pas cette fois.
La douleur est devenue insupportable. Je me suis traîné jusqu'à la salle de bain, mon corps secoué de spasmes. Dans le miroir, mon visage était livide, mes lèvres bleues. J'allais mourir seul, abandonné.
Mon regard s'est posé sur la lame de rasoir posée sur le lavabo. Une solution désespérée. Une solution qu'elle m'avait interdite.
"Ne gaspille jamais une seule goutte," m'avait-elle dit.
Mais elle n'était pas là. Et j'avais besoin de survivre.
J'ai saisi la lame. La main tremblante, j'ai fait une entaille sur mon poignet. Le sang a perlé, sombre et épais. L'arôme a immédiatement empli la petite pièce. Un parfum complexe, puissant, presque écrasant. Mon propre sang, la muse olfactive ultime. L'odeur a apaisé la fièvre instantanément, comme une drogue calmant une crise. La douleur s'est retirée, laissant place à une faiblesse profonde.
Je me suis effondré sur le carrelage froid, haletant. J'avais survécu. Mais à quel prix ? J'étais seul, couvert de mon propre sang, abandonné par la femme que j'aimais d'un amour tordu et servile.
C'est à ce moment-là que j'ai pris ma décision.
J'ai rampé jusqu'à mon téléphone. J'ai ignoré le nom d'Éléonore et j'ai cherché un autre contact. Un numéro que je n'avais jamais osé utiliser, gardé précieusement depuis des années.
Morgane.
J'ai appuyé sur "appeler". Elle a répondu à la première sonnerie, sa voix calme et posée.
"Julien. Je t'attendais."
"Je suis prêt," ai-je murmuré, ma voix rauque. "Je veux briser le pacte."
Deux jours plus tard, j'ai reçu un ordre d'Éléonore. Elle me demandait de venir à son hôtel particulier à Paris. Pas pour la fièvre, mais pour le travail. Je suis arrivé, encore faible, le bandage à mon poignet caché sous la manche de ma chemise.
L'hôtel était immense, silencieux, presque comme un musée. Mais aujourd'hui, une présence étrangère flottait dans l'air. Un rire léger venait du grand salon.
Je suis entré. Éléonore était là, assise sur un canapé en velours. Mais elle n'était pas seule. Un jeune homme était assis près d'elle, beaucoup trop près. Il était beau, avec des cheveux en désordre et un sourire éclatant. Il portait des vêtements couverts de taches de peinture, un artiste, sans aucun doute.
Il s'appelait Léo.
Éléonore ne m'a même pas regardé. Tous ses yeux étaient pour lui. Elle lui souriait, un vrai sourire, pas le masque froid qu'elle me réservait.
"Léo, voici Julien," a-t-elle dit nonchalamment. "Mon apprenti parfumeur."
Apprenti. Ce mot m'a blessé. J'étais bien plus que ça. J'étais sa source, sa muse secrète. Mais devant cet étranger, j'étais réduit à un simple employé.
"Julien, je veux que tu crées un parfum pour Léo," a-t-elle ordonné, son ton redevenant celui de la directrice. "Quelque chose de spécial. Qui capture sa... vitalité."
Sa vitalité. L'ironie était cruelle. Elle voulait que j'utilise ma propre essence, drainée par ma souffrance, pour créer un hommage à l'homme qui avait pris ma place.
J'ai hoché la tête, incapable de parler.
"Parfait," a-t-elle dit, me congédiant d'un geste de la main. "Tu peux utiliser le petit laboratoire du sous-sol."
Alors que je me tournais pour partir, j'ai entendu Léo lui demander : "Il a l'air malade. Tout va bien ?"
La réponse d'Éléonore m'a glacé le sang.
"Ne t'inquiète pas pour lui. C'est juste un garçon fragile. Il est souvent comme ça."
Fragile. J'ai serré les poings, le bandage sur mon poignet me rappelant pourquoi j'étais si "fragile". C'était elle, sa négligence, qui m'avait presque tué.
Plus tard dans la soirée, alors que je travaillais dans le laboratoire, elle est descendue. Elle n'a pas regardé les fioles, les essais, le fruit de mon talent. Elle a simplement posé une boîte sur la table.
"Ceci est pour toi," a-t-elle dit, sans chaleur.
J'ai ouvert la boîte. À l'intérieur, une montre de luxe, magnifique. Un objet d'une valeur inestimable. J'ai levé les yeux vers elle, confus.
"Pour me faire pardonner d'avoir oublié," a-t-elle ajouté. "La fièvre. J'étais... distraite."
Distraite. C'était donc le prix de ma vie. Une montre.
Puis, j'ai remarqué un détail. Le bracelet était ajusté pour un poignet plus large que le mien. Et j'ai compris. Ce cadeau n'était pas pour moi. Il était pour Léo. Elle me le donnait comme on jette un os à un chien, pour apaiser sa conscience.
"Merci," ai-je dit, ma voix vide de toute émotion.
Elle a semblé satisfaite et s'est retournée pour partir. Mais avant de franchir la porte, elle s'est arrêtée.
"Ah, Julien. Sois prudent avec ton sang. Ne laisse rien traîner. Surtout près de Léo. Les humains sont si curieux."
Cet avertissement n'avait aucun sens pour moi à ce moment-là. Mais j'allais bientôt comprendre sa signification terrifiante.