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Ultime vision

Ultime vision

Auteur:: promotion
Genre: Horreur
À la suite de la disparition de Leila Stepanov, éminente biologiste russe, lors d'un séminaire organisé par l'OMS à Paris, son époux, opposant russe sans envergure, est soupçonné de l'avoir supprimée et d'en avoir dissimulé le corps. Emprisonné à son retour à Moscou, sa famille et ses partisans crient au complot d'État. La police française et un retraité de celle de Moscovie mandaté par un cabinet d'avocat mènent conjointement l'enquête. En parallèle, un professionnel des missions peu scrupuleuses à la solde d'un banquier suisse se retrouve pris entre ce qu'il a fait, ce qu'il sait, ce qu'il a vu et ce qu'il pourrait entreprendre tant sa capacité de nuisance est monstrueuse et indéfinissable. Un chassé-croisé palpitant... Entre personnages anonymes et l'influence des différents services d'État, avec un énigmatique moine, une pétillante hôtesse de l'air, un chauffeur de taxi excentrique, traverserez-vous cette histoire pour le meilleur mais surtout pour le pire ? Connaît-on jusqu'où la nature humaine est encline à produire le malsain dans ce qu'il croit de l'intérêt général ? L'accepteriez-vous ? Vivrez-vous assez longtemps pour l'étudier puis d'en imaginer la véracité possible ou non de cette fiction ? Bonne lecture dans cet espace virtuel, entre humour et immoralité.

Chapitre 1 No.1

Du même auteur

Digne souffrance,éditions Elzévir, 2011 ;

Sacrifie LEU, Bookelis, 2018.À ma mamanCette fiction ne reflète nullement l'idée d'une pensée ni l'apologie d'une solution radicale. Elle, seule, ne peut répondre à la conscience et à l'idée des hommes sur leur capacité à résoudre les défis structurels, technologiques, numériques, sanitaires et environnementaux de demain.

C'est vous, lecteurs, lectrices, en votre âme et conscience qui écrirez l'histoire !La réalité de demain est faite de l'utopie d'hier et d'aujourd'hui.

André Gide

Prologue

Jeudi,

Au quai d'Orsay. Une missive manuscrite au tracé d'une plume, cursive, en continu, passéiste...

Très cher Ministre,

Comment choisir son univers dans cette pénombre lancinante et nauséabonde qui entoure notre avenir ? Laissez-vous entraîner vers la lumière et suivez le guide suprême, ce fils miséricorde que Dieu le père nous envoie à l'aube d'une nouvelle ère. Sur le sacro-saint de cette foi, de la justice divine et de la préservation du bien terrestre, il vous rendra grâce, vous libérera de la contrainte comme le vent sait si bien le faire et vous rendra la fierté telle la pierre dressée au gré des éléments les plus funestes. Il vous transmettra assurément un monde meilleur et plus merveilleux qu'aucune imagination sur terre n'ait à ce jour encore pu en rêver.

En attendant votre présence parmi nous lors de la réception donnée en l'an de grâce 2022 datée du 19 de mai par la Sainteté le Pape Louis 7 à la Basilique Saint-Pierre de Rome.

Veuillez recevoir Monsieur le Ministre mes... et blablabla... !

Le ministre des Affaires étrangères et ancien ministre de l'Intérieur après un remaniement ministériel, resta dubitatif quelques secondes tout en retournant la carte pour ne rien voir de plus qu'une interrogation. Quel message intemporel voulait-on lui signifier ? Une invitation à Rome ? Sa femme en serait ravie. Dieu envoyant son fils sur terre d'après la prédiction ? Fantasme biblique ? Les services de la papoté craignaient-ils pour la sûreté du pape ? Auraient-ils eu vent d'un quelconque projet d'attentat par une officine étrangère ? On cogna fébrilement. Le ministre leva le menton vers son secrétaire particulier dont la tête dépassait l'entrebâillement de la porte.

- Alors monsieur le Ministre ?

Celui-ci dressa les sourcils, les yeux écarquillés.

- Quoi alors ?

- Eh bien, le frère De Lebardin attend que vous le receviez. Il a pris rendez-vous. Plusieurs semaines qu'il demande une entrevue.

- Ah ? Le frère ? De Lebardin ? Ah... je... mais... ? Ah oui, c'est lui ce message ?

- Vous m'avez bien dit : pas maintenant, monsieur.

- Euh oui ! Enfin non, mais quand je suis en communication avec ma femme, je ne veux pas qu'on me dérange sous un prétexte aussi veule. Enfin bon, on ne sait pas bien compris... Il faudrait à l'avenir vous faire plus explicite dans votre communication ou sinon, c'est la porte que vous allez prendre !

Il leva les yeux, un brin exaspéré. Maintenant, il se souvenait des mots qu'il n'avait su mettre dans leur contexte entre les reproches de sa femme et son devoir ministériel. Les jours lui paraissaient si longs. Il se renfrogna quelque peu. Cet homme d'Église voulait certainement une réponse pour sa mauvaise intuition. Il allait en obtenir une qui ne tarde à le remettre sur le chemin de la sortie.

- Allons, Bresson, faites donc entrer ce... ce moine.

Une minute s'écoula à peine avant que l'homme en soutane avec une sacoche de cuir en bandoulière apparût, le visage jovial et rougeâtre, gracieux et tout en rondeur. Une poignée de main cordiale plus tard avec les amabilités d'usage, le ministre lui proposa le fauteuil devant son bureau. Les pas lourds du prêtre avec ses grosses chaussures avaient mis à mal le parquet comme jamais il n'eut à l'entendre. Le ministre, plissant les yeux, sourit discrètement en voyant en ces lieux un homme peu ordinaire.

- Veuillez m'excuser de vous avoir fait attendre aussi longtemps, j'étais en communication avec le Président.

- Voilà sans doute le mauvais côté des affaires courantes d'un pays. Un travail harassant, je suppose ?

Derrière le moine, le ministre vit son secrétaire faire la moue en inclinant brièvement la tête. «Toi, mon mignon, si tu continues, tu vas prendre mon pied où je pense ! », pensa-t-il en s'asseyant face à son visiteur. Il croisa les doigts sur son bureau, le sourire sarcastique et plutôt en opposition à la sagesse du frère De Lebardin qui venait de lancer un regard circulaire sur la hauteur de plafond puis vers les dorures émaillant de tous côtés. Tout semblait briller dans ses yeux avant que ses lèvres s'en émerveillent aussi.

- Que puis-je pour vous, mon frère ?

- Vous...

- Vous êtes dans l'antre de la République avec une constitution qui prône la laïcité et assis dans un fauteuil qui n'a pas forcément vocation à y recevoir le postérieur d'un religieux et quel qu'en soit son prophète.

- Je...

- Il me semble que ce ministère ne soit pas la bonne porte. Voyez mon secrétaire pour ça, il vous guidera et vous orientera vers les services compétents afin de résoudre votre réclamation dans les plus brefs délais.

Le curé secoua les mains en y maîtrisant son hilarité.

- Vous n'y êtes pas du tout, mon fils. Je n'ai aucun mal à vous croire. D'ailleurs, le fauteuil m'est très agréable, rigola-t-il en se trémoussant sur le siège. Et Dieu, je l'espère, nous donnera l'occasion d'en aimer d'autres avec la probité divine.

- Venez-en aux faits, vous seriez gentil.

- Jamais le seigneur ne me demande de ne pas l'être. Je ne suis que le messager de ses paroles.

Le ministre écarquilla les paupières sur cet homme d'église tout en couleur. Il l'aurait même trouvé délicieux s'il n'avait pas autre chose à faire.

- Frère De Lebardin, entonna-t-il d'un air las, j'ai des affaires à traiter. Alors, que me voulez-vous exactement sans tourner autour du pot ?

- J'ai juste une requête à vous formuler, se hasarda-t-il d'une petite voix mais sans perdre son sourire. Elle ne retiendra votre attention que pour quelques instants et elle ne vous décevra pas. Mais en toute discrétion, seulement vous, moi et le bon Dieu.

Le frère De Lebardin s'était retourné en même temps sur le secrétaire avec un large sourire de circonstance. D'un signe de tête, le Ministre renvoya son subordonné. Porte close, ils se dévisagèrent. Inexplicablement, le Ministre se sentit mal à l'aise sans qu'étrangement son visiteur ne s'en montre perturbé. Tout simplement, lui n'avait sans doute pas peur de mourir, estima-t-il de ce moine jusqu'à l'impression de devoir s'en méfier.

- Si vous avez besoin d'une subvention pour la rénovation d'une église, voyez plutôt le ministère de la culture même si la séparation de l'état avec l'église est actée depuis longtemps. Le financement du culte n'est plus du ressort de l'état. Mais je sais que la restauration du patrimoine est aux yeux du président un sujet digne d'intérêt... alors...

- Oh non ! Nous avons des donateurs très généreux pour cela.

Le curé se pencha vers le bureau avec un visage tout aussi généreux et chuchota avec une certaine espièglerie.

- Il faut bien le reconnaître et en toute honnêteté, l'archevêché n'est pas à plaindre et... je ne suis venu que sur les recommandations de mon diocèse et en simple relai de la parole du tout puissant

Le ministre fronça les sourcils, de plus en plus intrigué. Ce type n'avait rien de commun. Le moine sortit méticuleusement une grande enveloppe kraft de sa sacoche. Les traits toujours aussi avenants, il se leva, le dos courbé comme pour se plier à l'autorité d'un seigneur, et la glissa délicatement sur le bureau avant de se rasseoir. Le Ministre la repoussa immédiatement sur le rebord.

- De Lebardin ! C'est bien ça ?

Le bien nommé acquiesça avec un gracieux clignement de cils mélangeant plaisir et fierté.

- Je ne mange pas de ce pain-là ! Je vous rappelle que vouloir corrompre un homme dépositaire d'une autorité ou d'une fonctionnalité administrative est un délit et punissable par les lois de la république.

- Rassurez-vous, ne voyez aucune corruption dans cette initiative, mais juste un service que Dieu vous rendra le jour venu.

Le regard du ministre s'assombrit, le teint pâle, ne maîtrisant plus son exaspération.

- Rangez-moi le bon Dieu dans un coin de votre pensée, voulez-vous bien ! Il me sera grand temps de converser avec lui le jour venu s'il a quelque chose à me reprocher. Alors, venez-en au fait, s'il vous plaît et rien qu'au fait ! Merci !

Le sourire du prêtre ne quitta pas son visage. Une attitude qui eut le don d'énerver un peu plus le Ministre pour l'avoir ressenti dédaigneux.

- Je ne crains pas que votre conscience soit perturbée, car vous êtes, j'en suis sûr, quelqu'un de respectable avec un enseignement sans faille pour les générations futures.

- En tout cas, je m'y emploie.

- Oh, certainement. Vous êtes le principe même de la conscience à analyser, comprendre et discerner le bien du mal.

- J'estime être assez intelligent pour en reconnaître le bon et ses méfaits sur l'homme.

- Et pourtant, je crois savoir que vous n'obéissez pas toujours à cette philosophie, certainement un moment d'égarement par un effet d'égoïsme. J'en conviens, cela peut traverser n'importe quel esprit sur terre.

- Le mien s'interdit de penser à mal mais au bien de mon pays. Que cela vous gêne ne me contrarie pas.

- Oh non, vous n'y êtes pas du tout. Je préconise la pensée du long terme dans l'application de vos actions. Cela devrait être la règle de base pour tout homme dont le pouvoir est grand et oriente le destin des Français.

Chapitre 2 No.2

Le Ministre serra les mâchoires. De quel droit lui soumettrait-on une politique dans son propre ministère ?

- Gouverner, c'est anticiper les problèmes et bien viser les besoins de demain. Vos intentions ne sont pas très claires et je pense, peu en phase avec les valeurs...

- Ne méprisez pas la parole d'un serviteur. Elle n'est que l'écho de la voix de Dieu sur notre avenir. Ne l'oubliez pas, voulez-vous bien. Dans l'âme, la tolérance est universelle que Dieu aime préserver.

Avec un visage toujours aussi avenant, le prêtre se leva sans brusquerie mais avec une gestuelle qui respirait la diablerie.

- Si vous avez la bonté d'y réfléchir, je ne suis venu ici que pour vous aider sur les aboutissants d'une politique d'avenir. Lisez, montrant l'enveloppe toujours déposée sur le bureau. Vous avez là, toutes les informations pour mieux faire. Et ne me remerciez pas, continua-t-il d'un air espiègle. Dieu n'a jamais été aussi proche de nous. Il rassemble les bonnes âmes et n'oublie jamais les égarés pour leur dire qu'ils se trompent et qu'il est temps de rejoindre la bonne conscience des justes. Que Dieu vous préserve du mal, mon fils.

L'ecclésiastique se retira en toute simplicité, sans autre forme de respect. Le ministre le raccompagna d'un regard glacial avant de poser ses yeux sur l'enveloppe. Que craignait-il ? s'interrogea-t-il. Le vent, la pluie ou les grandes chaleurs ne suffiraient pas à l'apeurer. L'économie n'a pas de sentiment et ne regarde que les chiffres pour le bonheur de la majorité des gens. Voyez ces Russes et ces Chinois, ils sont bien arrivés à copier notre modèle économique, au-delà de ce qu'ils ont préconisé depuis tant d'années, jugea-t-il bon de se dire pour se rassurer. Il tendit la main, hésita encore puis s'empara l'enveloppe avant d'en sortir le contenu. La lecture lui demanda des lunettes. Concentré, il crut bon de se lever et de se diriger vers la fenêtre avec sa lumière du jour en appoint. Après quelques phrases, il leva le nez, un brin circonspect, puis reprit le récit. À la fin, il soupira, nerveux, mal dans sa peau, la conscience quelque peu troublée. Le jardin lui faisait face, préservant le calme, avec cet attrait d'apaiser l'exercice lourd de sa fonction. Il frissonna. Sa lecture lui avait été aussi glaçante que surprenante. L'automne avec ces feuilles multicolores sur les arbres le plongea dans une profonde mélancolie. Se ressaisissant, il grogna le nom de son secrétaire.

- À quel archevêché De Lebardin est-il rattaché ?

- Euh...

- Il est bien sur la liste des représentants officiels du diocèse ?

- Euh... il m'a confirmé qu'il était bien un proche de l'archevêque de Paris et son préposé pour suivre les travaux en cours. Il m'a présenté sa carte... et... euh...

- Quels travaux ?

- La refonte de l'Église catholique. Ne le savez-vous pas ?

- Ah oui, mais je m'en contrefous. C'est leur soupe.

Le ministre haussa les épaules puis fronça les yeux d'une colère encore contenue.

- Ne me dites pas qu'il est entré sans qu'on ait vérifié son identité ?

- Monsieur le ministre, je ne me suis pas méfié. Il était bienveillant et... j'appelle tout de suite la sécurité !

- Imbécile, il est trop tard ! Ce ministère est une vraie passoire. C'est honteux ! Convoquez-moi Castel et Valmont, qu'ils viennent tout de suite dans mon bureau. Et vite ! Très vite !

Le ministre croisa les bras dans son dos et fit quelques pas. Qui était ce prétendu moine ? Il n'avait rien du physique d'un espion chevronné, bien trop petit et fortement dodu pour une telle activité. À moins qu'il se soit camouflé sous cet aspect de moine sexagénaire et pieux, pour mieux tromper son monde. Et si tel était le cas, la réussite n'en avait été que plus grande, reconnut-il en secouant la tête de dépit sur la naïveté de son service de sécurité. Intolérable, en conclut-il de rage. On cogna, l'empêchant de cogiter davantage. Valmont, son conseillé particulier mais aussi expert de l'évaluation et de la prospective géopoliticienne du monde, entra le premier. Grand et sec, le regard doux de ce quinquagénaire contrastait avec le sérieux qui lui collait toujours au visage. Dans sa foulée Castel, plus âgé, au physique impressionnant, ancien auxiliaire des services de la DGSE, ne se montrait guère plus fantaisiste. Homme de devoir, Breton pur jus, rigoureux et besogneux, expérimenté dans le domaine de l'espionnage, chargé de faire exécuter les basses œuvres. Il était un de ses fidèles lieutenants que rien n'avait déstabilisé à ce jour. C'était rassurant de l'avoir à ses côtés. Pour chaque problème, il vous trouvait une solution

- Asseyez-vous, ordonna le ministre sur un ton grave alors qu'il regagnait son bureau. Castel ! Le prétendu moine qui vient de sortir, je veux tout savoir de lui ? Pour qui travaille-t-il ? Je veux une réponse dans les quarante-huit heures avec une fiche détaillée.

- Nous avons déjà flashé son visage pour une reconnaissance faciale et j'ai donné l'ordre de diffuser son portrait à tous les PC de surveillance de la capitale pour le repérer, et si possible, connaître sa destination et occasionnellement le suivre. Mais ce type semble plutôt malin, reprit-il en accrochant sur ses lèvres un énigmatique rictus.

Sans être totalement surpris, le ministre reconnut le professionnalisme de son homme de confiance qui avait déjà anticipé, jusqu'à lire dans ses pensées.

- Vous avez raison, mais sait-on jamais. Même le meilleur agent du monde est susceptible de faire des erreurs. Vous me ferez aussi le plaisir de faire le nécessaire auprès du planton de surveillance de notre ministère. Le filtrage des visiteurs a été poreux. C'est un euphémisme, une honte et c'est inadmissible !

- J'ai déjà donné des consignes en ce sens, monsieur le ministre. Vous aurez prochainement un rapport détaillé sur les erreurs commises. Les sanctions, qui en découleront, seront portées à votre connaissance le plus rapidement possible.

- Messieurs, je ne tolère aucun laxisme dans nos rangs.

Les deux hommes approuvèrent par de simples clignements de paupières.

- Monsieur le Ministre, les procédures de sécurité ont été respectées et ce type est passé au détecteur de métaux.

- Heureusement ! Je veux de la rigueur à tous les étages de ce ministère ! Les tensions internationales sont déjà à même de nous déstabiliser, alors n'en rajoutons pas pour une simple inadvertance.

L'air toujours aussi serein, Castel allongea les lèvres en signe d'acquiescement.

- Valmont ! Vous connaissez Sergueï Markov ? demanda le ministre pointant le document remis par le moine.

L'interrogé dévisagea son homologue qui lui, resta stoïque.

- Euh... oui, certainement comme vous, monsieur le Ministre. Pourquoi me posez-vous cette question ?

- J'ai besoin de renseignement, ou plutôt, de me rafraîchir la mémoire.

- 47 ans, ancien cosmonaute, fils d'un oligarque russe et depuis quatre ans, le plus crédible opposant au régime. Il a été emprisonné deux mois pour atteinte à la sûreté de l'état puis trafic d'influence et fraude fiscale. À sa sortie de prison, il s'est exilé en Principauté de Monaco avec femme et enfants. Les autorités monégasques sont embarrassées, c'est le moins qu'on puisse dire. Les Russes font pression. Ils veulent son extradition sans condition. Sa popularité est grandissante et dérange jusqu'au plus haut sommet de l'état.

- Religieusement ?

Le conseiller chercha vainement une réponse auprès de son collègue.

- Sans doute orthodoxe, finit-il par répondre.

- Pratiquant ou juste par principe comme doit l'être un homme aspirant à la plus haute fonction d'un état ?

- C'est une bonne question. Mais il est de bonne moralité d'être en osmose avec la pratique spirituelle de la majorité des concitoyens de son pays.

- Étudiez-moi ça dans les plus brefs délais et répondez-y, merci.

Les deux hommes acquiescèrent, les regards encore perplexes.

- Que sait-on de lui ?

- Marié très tôt et rapidement divorcé, sans enfant, avant de convoler à nouveau. Deux gosses avec cette dernière. Ses avoirs en Russie lui ont été confisqués après la mort de son milliardaire de père. Mais la famille aurait été prudente, dit-on dans la sphère économique et bancaire. En possession d'une fortune, il se serait occupé d'en faire sortir du pays une bonne partie et se mettre à l'abri de la spoliation. Son père avait investi dans l'immobilier, dont à Monaco d'où son retrait légitime.

- A-t-on une idée de son profil psychologique ?

- Déterminé dans sa quête du pouvoir et de surcroît dédaigneux avec un penchant narcissique plutôt développé. On le dit souvent en proie au saut d'humeur. Il n'aime pas qu'on le contredise en place publique, mais plutôt généreux avec les gens qui lui sont fidèles. D'ailleurs, toute une cour parmi différentes personnalités influentes du spectacle, de l'industrie verte et d'une finance qui se veut plus respectable d'une économie garantissant un équilibre des ressources, s'est constituée autour de lui pour le soutenir. Attention, depuis plusieurs mois, on le dit en indélicatesse avec son épouse. Cependant pas de divorce à l'horizon, le coût lui serait rude.

- Pas de maîtresse ?

- Pas à notre connaissance, monsieur le Ministre.

- Politiquement ?

- Il défend une nouvelle vision de gouvernance, qu'elle soit économique, énergétique, écologique ou militaro-industriel. Il prétend que sa légitimité vient de son voyage spatial qui lui a ouvert les yeux. Il veut changer la Russie, insuffler des idées nouvelles, ou plutôt porter un nouveau modèle planétaire, plus paisible, plus égalitaire, plus juste selon ses termes ou l'économie inflationniste et productionniste ne serait plus le centre mais les ailes de sa politique. Il se veut un penseur pour tous les peuples qui ne se reconnaissent plus dans le système occidental, capitaliste et mondial.

- Rien que ça. Il est Russe, vous êtes sûr ?

Un soubresaut de rire s'éleva avant de s'éteindre face à la mine soucieuse du Ministre puis celle figée de Castel.

- Son projet a été qualifié de peu crédible et lunaire par certains des plus grands économistes internationaux. Mais pour d'autres experts, le jugent révolutionnaire et intéressant. Tout dépend sur quel point de vue on se place sur l'échiquier politico-économique. Difficile de se faire une réelle opinion objective. En tout cas, il ne laisse personne indifférent et engrange une notoriété non négligeable et au-delà même des frontières.

- Toute sa communication, reprit Castel, est basée sur une approche populiste mais porteuse d'espoir dans un pays qui en manque cruellement. Tout est calculé pour que la mise en œuvre de son programme soit simple pour tout le monde, monsieur le Ministre. Mais chacun d'entre nous sait que la réalité vous renvoie sur des choix plus drastiques pour contenir les masses. Les Soviétiques savent faire.

- Son accès au siège suprême ne se gagnera pas sans un changement de mentalité dans la société russe et surtout dans un sacré retournement de situation dans un pays plutôt conservateur et nostalgique de sa grandeur passé. Le confit Ukrainien en est un exemple. Enfin, d'après une note de la CIA, il se dit, certainement par opportunisme, qu'il aurait eu des contacts avec le pouvoir religieux dont la spiritualité prend une place de plus en plus importante dans la société et cela depuis la chute du mur.

Le Ministre se frotta le crâne dégarni. Les yeux mi-clos, la mine sombre. Il décrocha son téléphone et appuya sur une touche puis fixa ses conseillers sans un mot pour eux.

- Appelez-moi le Président... Non, tout de suite !

Vint ensuite le silence pour croire au fil coupé. Une rigidité mêlée d'incrédulité se dessina sur les visages de ses assistants. Le Ministre pianota nerveusement avec un stylo, signe de son impatience.

- Messieurs, les interpella-t-il. Markov aurait l'intention de demander l'asile politique à la France. Pfffff... quelle merde ! Veuillez excuser l'expression mais je n'en vois pas une autre pour qualifier l'information si elle se vérifie

- D'où vous vient-elle, monsieur le Ministre. De ce moine ou peu importe son prétendu pedigree ? Il ne sert à rien d'affoler tout le monde, monsieur le Ministre. Laissons-nous du temps pour en analyse les conséquences.

- Oui, soyons pragmatiques, monsieur le Ministre. Attendons d'en savoir davantage. Puis nous aviserons le Président avec tous les aboutissants en lui soumettant notre stratégie d'action, reprit Castel d'un ton ferme.

Le ministre annula son appel et se remit à réfléchir. Le cheminement allait être long et difficile, craignant le court-circuit avec une panique des places boursières toujours fragilisées par l'incertitude.

Pourquoi ce type changerait-il la face du monde ? se demanda le ministre alors que tout n'allait pas si mal. C'était rageant et quand la rage s'immisce dans les esprits, la mort rôde. Le ministre se souvint de cette lecture cadrant parfaitement à la situation.

Mais l'histoire nous a toujours démontré que la tempête ne déferle jamais d'un calendrier établi à l'avance, mais bien de la conjugaison des différents vecteurs sociologiques versée sur les indécis.

Castel attendit sagement le départ de son collègue pour s'entretenir seul à seul avec le Ministre.

- Monsieur le Ministre, je connais le frère De Lebardin, je le connais même très bien, et cela, depuis de nombreuses années.

Le ministre en resta bouche bée.

- C'est un ami. Vu le contexte, je devais vous le confier discrètement, en tête à tête. Ne cherchez pas un coupable, c'est moi qui l'aie fait entrer. Je me tiens à votre disposition pour en discuter, Monsieur le Ministre. Une révolution est en marche et je nous veux ensemble, uni pour le meilleur.

- Votre procédé est sidérant. Je ne peux l'accepter Castel !

- Ne soyez pas aussi affirmatif monsieur le Ministre et écoutez si je peux me le permettre.

- Les ecclésiastiques font de la politique maintenant ? Vous voulez un état régi par la religion ? Je ne vous reconnais plus Castel. Vous avez été du genre à bouffer du curé.

- Je ne suis rien, monsieur le Ministre. Mais je me sens investi d'une mission. J'ai un devoir de protéger notre culture judéo-chrétienne telle que nous l'avons connue. Je voudrais juste vous faire partager le programme mis en place par toute une communauté pour garantir un modèle de société innovant aux générations suivantes. Il encouragera aussi une vision existentialiste du respect.

Le ministre se tint la tête, abasourdi mais dominé quelque part par un instinct de curiosité.

Chapitre 3 No.3

Chapitre un

Deux mois plus tard,

Il atterrit à l'aéroport de Genève en provenance d'Athènes via Singapour pour brouiller les pistes. Son passage des douanes se déroula sans encombre. Costard-cravate sous un manteau en cachemire, attaché-case à la main et une valise de l'autre, lui donnait une allure d'homme d'affaires tout à fait respectable. C'était un expert en camouflage, avec un portefeuille de conseiller, de nationalité britannique pour une entreprise d'import-export qu'il n'exerçait évidemment pas. La photo sur son passeport biométrique épousait assez bien les traits de son visage, pourtant maquillé et dissimulé sous des verres de contact de couleurs fausses. D'un calme gestuel et d'une attitude à la méthodologie chirurgicale, il était pourtant exigeant et d'une nature méfiante digne d'un mathématicien en proie aux difficultés d'une opération complexe. Il s'avança auprès du tapis roulant, adoucissant son regard autour de lui. Personne de louche ne reteint son attention. Il récupéra tranquillement son bagage puis s'engagea vers la sortie, fleuretant volontiers sur le physique d'une jeune femme. Mais en balaya très vite l'idée d'attirance pour se concentrer sur son rendez-vous. Si son patron le réclamait, c'est qu'un travail sérieux l'attendait. Il vit, pancarte à la main, un chauffeur en doudoune faire le pied de grue, prononçant invariablement son nom à la face des passagers. Devant leur ignorance, le désespoir n'en était que plus grand. Il le dépassa allégrement, l'ignorant volontiers, jusqu'au moment de se retourner prestement. Personne ne semblait le suivre. Il s'approcha dans son dos. Le type avait la trentaine passée, de petite taille, les cheveux courts.

- Je suis monsieur Heart, prononça-t-il d'un ton sec, se montrant délibérément hautain et l'air patibulaire.

Le chauffeur se retourna, un peu mal embouché avant de se reprendre, comme impressionné par un physique imposant auquel la prestance donnait encore un peu plus de relief.

- Aaaaah, m'sieur Heart, dit-il en balbutiant. Excusez mon accent, je suis français, natif de Lyon plus précisément et...

- On y va !

Le chauffeur se racla la gorge alors que son client lui tendait son bagage, le regard aussi froid que la température. Intimidé, il déclina juste un geste de la tête, consentant à la requête. Sortant de l'aérogare, ils traversèrent la route détrempée pour se diriger vers un taxi brillant de propreté, parfaitement garé sur un emplacement dédié.

- Voyez, le soleil brille et ça fait de la réverbération ce qui accélère la fonte de la neige. C'est...

- J'ai vu !

Le chauffeur roula des yeux. Il se sentait un peu penaud devant ce client qui ne montrait guère de sympathie et qui n'aimait visiblement pas converser. Le bagage rangé dans le coffre, accélérant le pas instinctivement pour satisfaire les exigences de son client, il lui ouvrit la portière arrière droite puis la referma derrière lui. Il courut, n'oubliant pas de saluer au passage un de ses collègues avec des banalités qui renforça l'exaspération de son client.

- Je vais vous faire une confidence, m'sieur Heart. Hein, on n'est pas si mal dans mon taxi ? J'ai chauffé jusqu'à la dernière minute. Vous ne trouverez pas ça ailleurs.

De son rétroviseur, il vit un visage se détourner de la conversation. C'est vrai, la ville est agréable, le conçut-il.

- Et...

Il entendit un long soupir lui coupant un instant la parole.

- Oui ! Ma femme, Bibiche, est de nationalité suisse et de tempérament assez calme ce qui explique aussi les choses. Elle dit tout le temps que je suis trop bavard. Mais au moins, ça amuse bien ma belle-mère.

- Elle est peut-être sourde.

- Hein ? La belle-mère ? Ah ça m'sieur, vous alors, vous avez de l'humour. Ça fait plaisir. On est pareil tous les deux.

Heart le gratifia d'une moue peu banale. Une pause s'installa. Le chauffeur avait un temps rayonné de bonheur jusqu'à l'estomper progressivement devant l'expression sévère et peu loquace de son client. Mais...

- Moi, j'aime bien rire, ne pas trop me prendre au sérieux.

- Je n'ai jamais eu le caractère très joyeux.

- Ah bon ? C'est triste ça. Vous faites quoi dans la vie ?

- Il m'est aussi arrivé d'envoyer un type pas très loin des quatre planches pour s'être montré trop curieux. Hé ! Veuillez regarder la route, sinon j'ai bien peur que votre femme ne vous traite aussi de chauffard.

- Ah non ! Vous savez m'sieur Heart, répliqua-t-il avec de grands gestes d'une main, en bientôt douze ans de carrière, jamais pris une bosse sur la carlingue. Vous y croyez à ça m'sieur... ? Eh bien si, le type ? Il est là, devant vous ! Que ma mère me pende par les roubignoles si ce n'est pas vrai.

- Vous n'auriez jamais pris une bosse ailleurs, des fois ?

Le chauffeur fronça les sourcils avant d'ignorer le ton un brin sarcastique.

- Ah si ! Quand j'étais petit...

Heart leva les yeux au plafond.

- L'hôtel est encore loin ?

- Euh... non dix minutes à tout cassé, la circulation est fluide. Ah, j'en étais où pour que vous sachiez à qui vous avez à faire, reprit-il dans des gestes grandiloquents. Ah oui, dans la famille, on est chauffeur de taxi de père en fils, et pas un accident. Mon frère a pris l'agence familiale à Lyon et ça tourne, croyez-moi. Les clients sont contents et ils reviennent. On est honnête, nous ! Cela étant, ils ne veulent avoir à faire qu'à nous, je vous jure.

- Pfffff !

Ils arrivèrent devant l'hôtel Métropole Genève. Le taxi à peine arrêté que le portier et le bagagiste se ruèrent sur leurs tâches sous l'œil avisé du Directeur de l'établissement. Heart ou plus précisément, celui qui se faisait appeler ainsi, passa un billet au-dessus de l'épaule du chauffeur dont le chiffre émerveilla ses pupilles.

- Demain matin, votre taxi serait-il libre pour être à ma disposition ?

- Ooooh, s'exclama le chauffeur en prenant le billet, à ce prix-là pour une telle course, il ne pourrait en être autrement.

- Très bien !

Heart s'extirpa du véhicule et défia le portier du regard. Frileusement, l'employer s'inclina avec révérence.

- À quelle heure, demanda le chauffeur dont la tête dépassait courageusement le toit.

- Quand je serai prêt !

- Aaaaah... ? OK, s'étonna-t-il encore tout en réfléchissant. Ah, OK, répéta-t-il avec un peu plus d'assurance, avant d'embrasser le billet devant l'air consterné des employés du palace.

Le bagagiste l'interpella pour qu'il ouvre le coffre. Heart passa devant le Directeur dont les amabilités d'usage couvrirent à peine l'intérêt de son client.

- Contant de vous revoir, vraiment Monsieur Heart, j'espère que vous avez fait bon voyage, insista le Directeur.

- Exécrable, merci !

Heart ne s'embarrassa d'aucune mondanité supplémentaire, se dirigeant avec simplicité et aisance vers le chef réceptionniste. Il était ici comme chez lui, comme partout ailleurs. Le livret d'admission étant grand ouvert, il apposa sa signature avec dilettante. Reposant le stylo, combien fut sa surprise de se voir remettre une enveloppe, vierge de toute impression. Il reconsidéra le réceptionniste avec insistance.

- Une dame, disons d'un âge avancé, nous a demandé de vous remettre ceci, sans autre explication, monsieur Heart.

Celui-ci cligna des paupières puis décacheta l'enveloppe. Il sortit un papier. La découvrant vierge, il eut un bref sourire.

- Bonne nouvelle, interrogea le Directeur le bras tendu, indiquant la voie à suivre.

- L'avenir nous le dira.

Il remit délicatement la feuille dans son enveloppe avant de glisser le tout dans sa poche. La gouvernante l'attendait avec le bagagiste sous son aile. L'organisation était millimétrée, sans fausse note dans le décor ni faute de goût dans la mondanité et encore moins dans l'attention qu'on lui témoignait.

La chambre luxueuse concordait à son désir. La modernité du design occultait les fondations des murs datant du milieu du 17esiècle. La femme de chambre venait de se retirer sous des ordres signalétiques et insignifiants de la gouvernante. Un bouquet de fleurs et une boîte de chocolats accompagnaient une panière de fruits sur la table basse du salon. Comme d'habitude, tout était parfaitement agencé.

- Bon séjour parmi nous, monsieur Heart, fit la gouvernante en déposant la carte-clé de sa chambre sur le rebord de la table.

Esseulé dans cette chambre studieuse qu'il connaissait pour s'y être logé lors de l'un de ses précédents séjours, il entreprit une visite, l'œil avisé à la moindre anomalie sur un mur ou un déplacement d'objet fortuit. Derrière, une caméra ou un micro dissimulé saurait s'envisager. Nullement stressé, outre la prudence, la méfiance n'avait jamais été un souci. Il avait appris à la gérer. Devenant avec le temps une exigence et en quelque sorte un jeu. Il vivait avec, lui apportant parfois une certaine adrénaline. Jetant un coup d'œil furtif par le carreau d'une fenêtre, il revint d'un pas. L'attitude d'un homme, de l'autre côté de la rue à l'entrée du jardin anglais situé face à l'hôtel, ne l'inspira guère. Personne n'aspire à ne rien faire. Même la simple attente d'un proche se remarque assez facilement. Là, le type s'échinait à ne rien observer alors que le lac Léman avec son jet d'eau lui était adossé. Soudain, son visage s'épanouit. Une femme l'enlaça et lui donna un baiser sur les lèvres avant de partir main dans la main. Heart secoua la tête, se sentant quelque peu ridicule. On n'est jamais trop prudent, se dit-il avant d'enfiler un jogging et envisager un exercice.

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