Assise près du lit où est allongé Arthur, je regarde sa poitrine monter et descendre au rythme des battements de son coeur. Dans la chambre du dispensaire où il a été soigné, j'attends son réveil depuis deux jours. Selon les dires des médecins, son retour à la conscience ne devrait pas tarder.
Je ne sais pourquoi je suis encore là, ce devrait-être le moment parfait pour m'en aller et le laisser à son sort, mais une partie de moi ne s'y résout pas! Je suis encore inquiète pour lui et je veux savoir si il va bien.
Malgré tout ce que nous avons vécus, je ne me réjouirai pas de son décès ou d'une quelconque complication. Les yeux fermés, la tête posé sur l'oreiller blanc, avec ses cheveux noirs en batailles, je ne peux me détourner de lui, tant il semble paisible pour la première fois depuis longtemps.
Une seule est unique question occupe mes pensées depuis que je suis ici: comment en est-on arrivé là?
...
Un an plus tôt
Dans ma chambre de la maison de mes parents à Bristol, je regarde Marguerite arranger le bouquet de fleurs que m'a envoyé Henry Leigh après ma représentation d'hier. Cela fait maintenant quelques mois que je joue du violon lors de cérémonies privées ou d'événements mondain. Le bouche à oreille fonctionne parfaitement et mes parents qui trouvaient cela dégradant au début, sont devenus mes plus fervents supporter. Surtout depuis que cela m'a permis de jouer au château de Windsor, devant le cousin de la reine Victoria...
Nous sommes issue de la lignée des Woodstock devenu ensuite Wallis, qui fait état parmi eux de plusieurs générations de comte de Gloucester. Mon père, l'actuel comte, fait parti depuis peut du Royal Victorian Order, remis en personne par la reine. Faisant de lui l'un des hommes les plus respectés d'Angleterre... et de moi! Mon père et moi sommes fusionnels. Je suis sa seule et unique enfant et il n'a cessé de me couvrir de sa bienveillance depuis ma naissance.
Comme toutes les jeunes filles de bonne famille, j'ai eu accès à une éducation des plus soignées. J'ai bénéficiée de précepteurs privés et de professeurs de musiques plus que talentueux. Dès l'âge de quinze ans, je parlais déjà cinq langues et je dois reconnaitre que j'étais perçu comme une sorte de singe savant par ma famille, mais je m'en accommodais volontiers. Ma mère a toujours été un peu plus excentrique que mon père. Elle passait son temps allongée sur une chaise longue dans le jardin à lire toutes sortes de romans... souvent français... Elle adore la musique et m'a encouragée à poursuivre le violon. C'est d'ailleurs elle qui a organisée mon premier concert. Dans le salon de musique de notre maison. Elle y avait invité quelques amies et pendant l'heure du thé, j'étais chargée de les divertir. Elles ont tant aimées, qu'elles sont revenues plusieurs fois, jusqu'à ce que l'une d'entre elle me convie à participer à un événement chez elle. De fil en aiguille, d'autres sollicitations sont apparues...
Non, vraiment, j'ai eu une enfance merveilleuse... je ne peux pas le nier. Mais maintenant, le temps de la candeur et des balbutiements de la jeunesse semble être révolu. J'ai 20 ans et ce soir, je vais faire la connaissance de celui qui m'est promis. Je ne suis pas plus enchantée que ça, mais c'est ainsi que fonctionne notre monde. Je me disais... que grâce à la musique, j'aurai peut-être un sursis? Mais une carrière de musicienne dans la famille dont je suis issu, ne serait pas envisageable à la vue de mon rang. En tout cas, c'est ce que m'a dit mon père.
De celui que je vais rencontrer ce soir, je ne sais rien! Si ce n'est que c'est un Stuart. De la droite lignée de Marie Stuart, Reine d'Écosse. Ma famille entretient des liens étroits avec eux depuis de longues années et il a été convenu de notre union, bien avant le début de mon adolescence.
Avant de consentir à une rencontre, je me suis entretenu avec mon père comme à chaque fois que quelque chose d'important arrive dans ma vie.
- Suis-je obligé de l'épouser? lui demandais-je, calmement.
- Tu sais, que je ne t'obligerai jamais à épouser qui que ce soit. Tout ce que je veux, c'est que tu fasses sa connaissance et que tu lui laisse une chance. Si il ne te plait pas et que vous n'avez rien en commun. Le choix finale te reviendra...
- Pourquoi encourager cette alliance alors?
- Parce-que quitte a choisir, je préférai que tu finisses avec un Stuart, plus qu'avec un autre... Nous sommes deux familles similaires qui attachons beaucoup d'importance aux traditions. L'union d'un Stuart et d'une Wallis consoliderait nos relations.
- C'est uniquement pour cela? As-tu eu des échos de... lui... cet Arthur Stuart?
- Je l'ai rencontré plusieurs fois.
- Ah bon! Quand?!
- Je l'ai presque vu grandir. C'est pour ça que je sais que vous vous entendrez bien.
- Tu as l'air si sûr de toi.
- Je te connais, c'est tout... et il en tout point digne de toi. Dit-il avec un petit sourire.
- Digne de moi? Nous verrons ça demain! Dis-je perplexe, avant de quitter son bureau.
...
Debout dans le grand salon de réception, nous recevons comme il se doit nos invités. Quelques amis de mes parents ont été conviés afin que cela semble moins formel.
- Tiens-toi droite. Dit ma mère derrière mon dos.
Machinalement, je me raidit avant de me laisser aller à nouveau, ne voulant faire aucun effort.
- Je ne tiens pas à donner de moi une fausse image. Je me tiens comme j'en ai envie et je ne ferai pas d'effort particulier.
- Annabella! S'il te plait, je te demande de juste lui laisser une chance... reste élégante et surtout polis! Me supplie-t-elle.
- Je le suis toujours...
Nous nous interrompons lorsqu'un homme d'une cinquantaine d'années fait son apparition. Il a les cheveux poivre et sel, il se dégage de lui une certaine autorité naturelle. Il est suivi d'une femme de l'âge de ma mère, tout aussi élégante, les cheveux blonds et les yeux bleus. Je les observe avec attention avant d'être attiré par le jeune homme derrière eux. Il est grand, les dépassant d'une tête au moins, la carrure athlétique, les cheveux noirs et des yeux d'un bleu presque cristallin. Il suit ses deux ainés et salut mon père qui vient à leur rencontre. Il est impassible, ne sourit pas, mais ne fait pas la tête non plus. C'est comme-ci il était spectateur de la scène qui se joue devant lui et non acteur à part entière. Soudain, mon père les guide au travers du salon et les mène jusqu'à nous. Je vois ma mère se dandiner sur place.
- Les voilà. Par pitié Annabella...
- Oui, je sais! L'interrompis-je. Je ne vais pas faire de vague. Je serai aimable.
- Bien. Dit-elle rassurée.
Lorsqu'ils se retrouvent devant nous. Je laisse mon père faire les présentations.
- William, Elizabeth, vous connaissez déjà mon épouse, Katherine.
- Katherine! C'est toujours un plaisir. Dit William, en lui faisant le baise main.
- Voici Annabella, ma fille. Poursuit fièrement mon père.
- Bonsoir. Enchantée de faire votre connaissance.
- Nous avons entendu beaucoup de bonnes choses sur vous, mais on ne s'attendait pas à autant de beauté. Dit Elizabeth.
Le jeune homme ne cesse de me scruter des ses grands yeux bleus. J'ai du mal à faire abstraction tant son regard est appuyé, comme-ci il essayait de sonder mon âme.
- Voici Arthur, notre fils.
- Bonsoir. Dis-je poliment.
- Bonsoir. Répond-t-il, avec neutralité.
Mon père, ma mère et ses parents s'observent sans mot dire. Soulager de ce premier contact embarrassant.
- Bon! Et bien, William que diriez-vous de me suivre dans mon bureau, j'ai fait l'acquisition d'une nouvelle collection d'art indien qui devrait vous faire frémir de jalousie. Katherine, tu ne devais pas t'entretenir du nouvel événement que tu prépares avec Elizabeth?
- Oui... Oui! Venez avec moi Elizabeth.
Ils partent tout les quatre, nous laissant Arthur et moi devant la cheminée. Nous les observons quitter les lieux, et lorsque c'est fait, nous nous tournons l'un vers l'autre au même moment.
- Vous... aimez la maison? Dis-je pour faire la discussion.
- Pas vraiment. Dit-il du tac au tac.
- Pardon?
- Écoutez, maintenant qu'ils sont parti, ne nous embarrassons pas d'une discussion futile, j'ai horreur de ça. Je ne suis pas un jeune poussin à qui l'on apprendrait à nager, j'ai 25 ans et je sais que vous êtes tout aussi gêné que moi de participer à cette comédie.
- Je suis embarrassée en effet, mais j'ai la courtoisie de ne pas le dire! Pour qui vous prenez-vous pour me parler ainsi! Vous êtes ici chez moi et je tenais à ce que vous soyez à l'aise, mais visiblement ce n'est pas la même préoccupation pour vous!
J'essaye de m'éclipser mais il me retient par le poignet. Je croise son regard et il me lâche immédiatement.
- Je suis désolé... pardonnez-moi, je ne voulais pas être irrespectueux. C'est juste que... Vous devez être quelqu'un de bien Annabella, je n'en doute pas, mais je n'aime pas qu'on me force la main et c'est ce qu'il se passe en ce moment. Je n'ai jamais vraiment aimé me servir de ma condition pour quoique ce soit. Je suis pianiste et je vis de mon art...
- Vous êtes pianiste? Dis-je, intriguée.
- Oui. Je joue au Royal Albert Hall, à Londres. Dans l'orchestre philharmonique. Contrairement à mes parents, je gagne ma vie, au lieu de végéter dans un domaine et de donner des ordres à des domestiques...
- C'est fantastique... je... je joue du violon. Je ne me suis produite que dans des salons à la capacité réduite, mais mon rêve était de vivre aussi de ma passion... Vous avez de la chance.
- On peut dire ça comme ça... vous faites du violon? Depuis combien de temps?
- Depuis que j'ai 7 ans. Il était à mon grand-père et un jour j'ai demandé à prendre des cours. Je suis tombée amoureuse des harmonies qui en sortait à la première leçon... depuis, mon enthousiasme ne m'a jamais quitté.
- Vous êtes donc une musicienne... c'est surprenant, je ne m'attendais pas à ça...
- Vous vous attendiez à quoi?
- À rien, justement. Mais c'est intéressant.
- Vous habitez à Londres, alors?
- Oui. Depuis cinq ans. Quand j'ai eu mon premier contrat, je n'ai pas hésité une seule seconde.
- Ce doit-être formidable de jouer dans une salle aussi grande et d'entendre des applaudissements.
- Il y a des jours avec et des jours sans, mais il est vrai que j'adore ce que je fais et que je ne voudrais en changer pour rien au monde. Dit-il, sans me quitter des yeux.
- Il y a un piano ici. Voudriez-vous jouer?
Il regarde autour de lui et sonde les personnes présentent.
- Non, merci... mais je serai ravi de jouer lorsqu'ils ne seront plus là... Dit-il, en me décochant un sourire espiègle pour la première fois de la soirée.
- Vu l'heure... ils ne sont pas prêt à partir... le dîner n'a pas été servit.
- Une autre fois alors?
- Demain? C'est dimanche. Nous ne recevons personne le dimanche. À moins que vous ne retourniez à Londres?
- Non, je ne retourne pas à Londres tout de suite... demain après-midi, ce serait une bonne idée... mais cela me contrarierait malgré tout.
- Pourquoi?
- Parce-que vos parents et les miens penseraient qu'ils ont gagnés et je ne souhaite pas leur faire ce cadeau. Vous connaissez le salon de thé Menke's, à l'angle de Glenford Street?
- Oui, bien sûr.
- Il y a un piano. J'y serai vers 14h.
- C'est un rendez-vous? Demandais-je, perplexe.
- Peut-être.
- Ça y ressemble en tout cas.
- Alors s'en est un. Dit-il avec un léger sourire, qui étrangement me secoue jusqu'au plus profond de mes entrailles.
En marchant dans l'angle de Glenford Street, je ne peux m'empêcher de sourire à la pensée de ce rendez-vous improvisé. Je suis restée vague auprès de mes parents au sujet de la discussion qu'Arthur et moi avons eu, lors de leur départ et la soirée s'est poursuivie comme-ci de rien n'était. Je ne voulais pas leur donner de faux-espoirs.
C'est une bonne surprise que nous nous soyons trouvés des points communs, mais ce rendez-vous ne veut rien dire. Nous apprenons juste à nous connaitre, sans que cela ne débouche forcément sur quoique ce soit. Je suis malgré tout impatiente à l'idée de l'entendre jouer. Le Philamornic Orchestra de Londres ! Ce n'est pas rien! Et puis, il se dégage de lui une sorte d'aura mystérieuse, qui titille ma curiosité.
Je pousse la porte du salon de thé et demande une table. Le piano est au bout de la salle contre un mur, mais toutes les tables sont prises dans ce périmètre et il n'y personne pour le moment. Je suis donc installée à une petite table, dos au piano. Je commande quelques assortiments de sandwichs et du thé pour patienter. Alors que le serveur s'en va, j'entends les premières notes d'une sonate de Mozart. Je me retourne brusquement et vois Arthur concentrer à sa tâche. Les clients se sont tût et écoutent à présent ce nouvel hôte avec attention.
Je dois reconnaitre qu'il s'y prend avec beaucoup de virtuosité pour faire jouer les notes avec harmonies. Je ne le vois que de dos, mais tout son corps bouge, lui donnant une sorte de grâce presque irréelle. Je regarde autour de moi et remarque que la plupart de la gente féminine présente, l'observe avec un intérêt certain...
Inconsciemment un sourire se dessine sur mes lèvres, tant je suis ravie d'assister à ce récital. Même les employés de l'établissement arrêtent de faire ce qu'ils font, pour profiter de la musique. Au bout de quelques minutes, le morceau se termine et Arthur se lève de son tabouret sous les applaudissements. Il fait une révérence discrète, puis scrute la salle de son regard perçant, lorsqu'il m'aperçoit, il marche jusqu'à ma hauteur et vient s'asseoir à ma table.
- C'était formidable! Dis-je extatique. Je n'ai jamais assistée à rien de tel avant.
- Merci. Votre enthousiasme me touche. Cependant, je ne m'attendais pas à ce qu'il y ai autant de monde aujourd'hui...
- Ils ont eu l'air d'apprécier...
- Désolé pour mon retard, mais je devais régler quelques affaires avant de venir.
- Je n'ai pas patienter longtemps. J'en ai profité pour commander de quoi boire et manger. J'espère que vous aimez le thé et les sandwich au concombre...
- Qui n'aimerait pas ça? Dit-il, avec ironie. Avant de porter à ses lèvres la tasse que je lui tend.
...
Nous restons près de deux heures à Menke's, à discuter de tout et de rien. Je lui pose toutes sortes de questions sur son parcours et à ma grande surprise, il me répond de bonne grâce. J'apprends notamment, qu'il a commencé le piano à cinq ans et qu'il a jouer professionnellement à dix-huit ans. Il habite seul depuis cet âge là.
- Vous n'avez pas souffert d'avoir quitté votre foyer aussi tôt? Demandais-je lorsque nous sortons de l'établissement et marchons dans la rue.
- Pour être honnête, ce fut une véritable libération. Je n'ai jamais aimé vivre ici! De cette manière, je veux dire. Une grande maison, grouillant de personnel, avec des dîners interminables, boire le thé à 16h...
- Ça n'avait pourtant pas l'air de vous déplaire, il y a quelques instant... de boire le thé? Répondis-je du tac au tac.
- Disons... que vous avez réussi à rendre ça supportable.
Nous nous dirigeons vers le jardin botanique, non loin de là et nous y engouffrons. C'est un endroit paisible et très luxuriant, peuplé de plantes exotiques et de statues d'inspiration grec.
- Vous aviez l'air d'une autre personne en jouant.
- Ah bon? Autre, comment?
- Je ne sais pas. Je vous connais à peine... je dirai juste, que vous vous teniez autrement. Vous étiez à la fois détendu et concentré.
Il m'observe sans répondre. Je détourne la tête, ne pouvant soutenir un regard si pénétrant. Je crois qu'il m'intimide un peu... beaucoup en réalité. Je n'avais jamais fait la connaissance d'une personne comme lui et j'ai l'impression d'être si banale à son contact.
- La musique à cette faculté... de rendre la vie plus supportable. Dit-il pour seule réponse.
Il est plus grave tout à coup, comme-ci un chape de plomb était tombé sur cette promenade qui était pourtant si légère. Je réfléchis à comment retrouver l'insouciance des premiers instants mais ne trouve pas la parade.
- J'ai toujours aimé venir ici. Dis-je calmement. J'ai l'impression d'être ailleurs, dans une contrée lointaine où tout est possible... où ma condition n'a pas d'importance, et porter le nom que j'ai ne signifie pas grand chose... Je suis de celle qui pense que les actes sont le seul et unique reflet de qui l'on est, non les titres de noblesses ou le patrimoine.
Il fronce subrepticement les sourcils, avant de se dérider.
- Vous pensez vraiment ce que vous dites?
- Oui, sinon pourquoi le dirais-je?
- Je ne sais pas... c'est surprenant d'entendre de telles paroles dans la bouche d'une jeune fille comme vous. Désolé d'être directe, mais vous avez grandit dans un milieu privilégié et je pense que vous ne savez pas grand chose du vrai monde. Je veux dire, de ceux qui ne possède rien...
- Vous avez raison, je ne sais pas grand chose, en dehors de ce que je connais, mais cela ne veut pas dire que je ne comprends pas ce qu'il se passe autour de moi. J'ai très peu voyagé, mais j'ai beaucoup lu et je pense que les livres sont une fenêtre sur le monde.
- Rien ne vaut la réalité mademoiselle Wallis. Dit-il laissant apparaitre un petit sourire. D'ailleurs je préfère vous avoir à côté de moi, plutôt que de lire une description de vous.
Je lève la tête vers lui et sourit, surprise par ce compliment impromptu, qui doit être assez rare venant de lui. Encore rougissante de ses paroles, je ne regarde pas où je marche et manque de tomber à terre, mais je sens une main ferme me retenir par le bras. Il me tire contre lui et nous nous retrouvons face à face, nos visages à quelques centimètres l'un de l'autre.
- Vous allez bien? Demande-t-il, inquiet.
- Oui... je... j'ai dû marcher sur quelque chose...
Ses yeux me scrutent encore et cette fois-ci, je m'y perds vraiment, hypnotisée par leur éclats. Il me tient toujours fermement et j'ai une main posée sur sa veste. Il observe ma bouche, et je sens qu'il hésite à choisir entre la galanterie et à assouvir un désir inavoué. Alors que je l'imagine vaciller, il s'éloigne de moi et me lâche.
- Je vais vous raccompagner chez vous. Dit-il, ayant retrouvé ses esprits.
Il passe devant moi, et j'expire calmement, me rendant compte que pendant tout ce temps j'ai été en apnée.
...
Arthur m'a raccompagné à quelques mètre du domaine, avant de s'éclipser. C'est donc discrètement que j'essaye de faire mon retour à la maison. Cette après-midi a été riche en expérience et enseignement. Je ne pensais pas en me réveillant ce matin, qu'elle serait autant bouleversée par le fait de passer du temps avec lui. Il y a quelques chose qui m'attire irrémédiablement vers sa personne. Je ne saurai pas le nommer à proprement parler, mais derrière son apparente dureté, se cache des fêlures encore vives.
De ma vie, je n'avais jamais rencontré quelqu'un d'aussi complexe et fascinant!
- Annabella! Crie mon père de son bureau, alors que je passe dans le couloir.
Je souffle bruyamment, comprenant que je n'ai pas été si discrète que ça. Je me rends à contre coeur dans son bureau, redoutant le moment où je devrai lui mentir...
- Oui papa...
- Ta promenade s'est beaucoup éternisée... Dit-il avec espièglerie.
- Oui, je... il fait si beau, que j'ai décidée de profiter du temps.
- Toute seule?
- Pourquoi me poses-tu cette question?
- Tu veux que l'on joue à ce petit jeu toute la soirée, ou tu vas me dire si cet Arthur s'est comporté comme un gentleman? Je sursaute presque en l'entendant prononcer son nom. Tu veux savoir comment je le sais? Disons que le salon de thé Menke's est le dernier endroit où la discrétion est de mise...
- Écoute, je ne te l'ai pas dit car je savais que maman et toi, vous vous feriez de fausses idées. Nous nous sommes découvert une passion commune pour la musique, c'est tout, rien de plus... Ne crie pas victoire trop rapidement.
- Je ne crie pas victoire... je constate juste qu'il a assez éveillé ta curiosité pour que tu mentes sans scrupule pour allé le rencontrer...
- Je ne t'ai pas mentis, je ne t'ai rien dit, ce n'est pas la même chose! S'il te plait ne dit rien à maman. Dis-je suppliante. Je n'ai pas envie qu'elle me harcèle de question à son propos. Nous n'avons fait que discuter. Il est musicien et forcément nous avons des choses à nous dire.
Il m'observe un long moment avant de m'offrir un sourire généreux.
- Je ne dirai rien à ta mère, ne t'inquiète pas... mais, j'avais raison. Il est digne de toi.
- Comme tu l'a dit hier, c'est à moi d'en décider. Seul le temps te dira si tu avais raison...
...
Allongée sur mon lit, je regarde le plafond depuis maintenant une bonne heure... je me refait le film de cette après-midi passionnante et déconcertante. À un moment, j'ai presque oublié où nous étions et ce que nous faisons tant j'étais heureuse d'être là. C'est incroyable de ressentir de tel sentiment avec quelqu'un qu'on connait à peine. Arthur ne se laisse pas approcher facilement et bien qu'il ai répondu à mes questions, il n'en reste pas moins énigmatique.
Je ne l'avait jamais vu à Bristol, alors que sa famille est l'une des plus influentes du comté. Il m'a expliqué qu'il a été envoyé en pension à un très jeune âge, mais je ne le croisais pas plus pendant l'été... J'ai cru déceler le fait qu'il n'était pas très proche de sa famille, en tout cas comme moi je le suis... il avait même un certain mépris lorsqu'il les évoquaient. Cependant, lorsqu'il m'offrait des sourires fugaces, j'oubliais immédiatement la gêne que je ressentais. Parant son visage d'une lumière légère... Décidément, il n'y a rien de commun à fréquenter un homme comme lui.
Je passe mes doigts sur mon bras, là où il m'a agrippé avec sa main lorsque j'ai failli tomber. Me remémorant la sensation d'être touchée par lui. Un mélange de force et de douceur. Comme quand il jouait du piano...
Arthur Stuart, qui êtes-vous?
Les rendez-vous avec Arthur se sont succédés... avec toujours autant de discrétion. Au fil de nos promenades, nous découvrions encore plus de points communs et surtout une même idée de l'existence. Toujours en évitant nos maisons respectives.
- J'aime passer du temps avec toi Annabella. Me dit-il, un jour que nous marchions près de l'East River. Mais il faut que tu saches que je n'aime pas qu'on me force la main, comme nos parents le font de façon si peu secrète.
- Moi, non plus. Si nous n'avions rien commun, nous ne pourrions pas être amis.
- Amis? Répète-t-il, perplexe.
- Oui... C'est ce que nous sommes?
Il arrête brusquement de marcher et je m'immobilise à mon tour. Il m'observe avec intensité, avant de me tirer à lui et de coller ses lèvres contre les miennes. Je m'accroche à ses bras tant je suis soufflé par son impétuosité. Il m'offre un baiser passionné, guidé par une certaine urgence. Lorsqu'il s'éloigne de moi, j'ai du mal à retrouver mes esprits. Il me tient encore contre lui quand je consens à dire quelques mots.
- Qu'est-ce-que cela? Demandais-je essoufflée.
- Un baiser.
- Pourquoi?
- Parce-que j'en avais envie. J'aurai dû te demander ton avis, mais j'avais peur que tu ne m'autorise jamais à goûter tes lèvres.
Je me colle à nouveau contre lui et l'embrasse une seconde fois. Cette fois-ci avec plus de douceur et de délectation. Il semble surprit, mais se laisse faire.
- Je me disais que tu ne le ferais jamais... admis-je, enchanté.
- Quand mes parents m'ont fait comprendre qu'une union entre nous était souhaitable, je l'ai tout de suite rejetée en bloque et je n'ai consenti à te rencontrer que pour me débarrasser d'eux. Mais quand je t'ai vu... Cela ne pouvait être vrai. Tu étais exactement ce que je voulais, si je ne t'avais pas touché, je me serai convaincu que tu étais un mirage.
- J'ai pensé la même chose. Dis-je heureuse de son aveu.
Il me prend la main droite et la porte à sa bouche pour y poser un baiser, avant que nous ne reprenions notre marche.
- Tu sais... nous vivons dans un monde de faux-semblant où l'honnêteté est vu comme une faiblesse, au même titre que la gentillesse. Mes parents par exemple, ils ont tous ces titres de noblesse, mais sont ruinés Annabella. C'est pour cela que ce mariage est tant important pour eux. Je veux que tu le sache car je ne veux pas mentir. Je me suis éloigné d'eux car leur hypocrisie m'était insupportable, mais ils m'ont fait revenir car ils avaient besoin de moi. Ce mariage est leur dernière chance... du moins, c'est ce qu'ils pensent. Ils suffiraient qu'ils vendent le manoir pour résorber leurs dettes, mais ils ne veulent pas amoindrir leur train de vie...
- Pourquoi me dis-tu ça maintenant?
- Parce-que... je ne peux le dire à personne d'autre. Tu es la seule de ce milieu qui ai trouvé qu'être pianiste était une chose incroyable. Et en plus, tu ne me juge pas.
- Pourquoi te jugerais-je? Tu es un être merveilleux. Je dois reconnaitre que je n'avais jamais rencontré quelqu'un comme toi avant... J'ai l'impression que le temps n'existe pas quand je suis avec toi. Comme-ci nous étions dans une sorte de...
- Bulle? C'est vrai... c'est peut-être la seule façon que nous avons de nous protéger... Je dois repartir à Londres Annabella. J'ai un engagement que je dois honorer. Dit-il abruptement.
Mon coeur fait un bon dans ma poitrine, et une profonde tristesses s'empare de moi.
- Tu es sûr que tu dois partir?
- Oui. C'était prévu... mais je reviendrai, enfin si... Il sort de la poche de sa veste une enveloppe et me la tend. Je pars demain à 14h, je veux que tu ouvres cette lettre à 15h et en fonction de ce que tu y liras, tu me répondra ou pas.
- Bien sûr que je te...
- Chut... dit-il en posant un doigt sur mes lèvres. Tu n'a pas encore lu ce qui était à l'intérieur. C'est le coeur lourd que je m'en vais Annabella, mais je dois faire ce pourquoi je suis payé... Un jour peut-être, tu auras tout ce à quoi tu aspires et j'espère pouvoir en être le témoin.
Je prends sa lettre et la pose contre mon coeur.
- Je la lirai avec attention... mais tu vas me manquer. Bien que ce fut court, j'ai aimé passer du temps avec toi. Je me rends compte que je n'ai personne à qui parler comme je te parle, ou qui me comprenne comme toi.
- En plus, je ne t'ai toujours pas entendu jouer du violon...
- C'est vrai! À ton retour? Dis-je presque suppliante.
Il sourit timidement et baisse les yeux.
- Si le destin nous donne cette chance, j'en serai honoré. Dit-il, d'une voix grave.
Il se penche vers moi et me gratifie d'un baiser exigeant et passionné. Savourant son goût et son odeur, voulant à tout prix me souvenir de tout ce qui fait sa personne, je répond à sa sollicitation. Lorsqu'il s'éloigne de moi, je l'enlace, posant ma tête contre son épaule, redoutant son départ imminent.
...
Le lendemain, je compte les heures qui me sépare de l'ouverture de cette fameuse lettre. J'ai hésité à l'ouvrir dès mon retour de notre petite escapade, mais cela lui tenait tant à coeur que je la lise au bon moment, que j'ai décidé de respecter son souhait.
Après le déjeuner, je me résous de monter à cheval, afin de m'occuper l'esprit et ne pas tourner en rond dans la maison. Alors que je traverse le parc avec ma monture, j'observe le soleil qui n'est plus a son zénith. Arthur doit être déjà parti et cette seule idée m'emplit d'une profonde amertume. Je rebrousse donc chemin et me dirige vers le manoir.
À peine ai-je retirer mes bottes, que je monte à l'étage, court à ma chambre et tire sur le tiroir de mon secrétaire, pour y prendre la lettre. Je déchire le cachet en cire et entame sa lecture.
Ma douce Annabella,
Sache que quand tu liras cette lettre, je serai entrain de penser à ta chevelure brune, où les rayons du soleil aime se refléter, à ses yeux verts qui me captivent par leurs douceurs et à cette bouche charnue et délicate que j'aime tant embrasser. En revenant sur mes terres natales, je ne m'attendais à rien. Mais maintenant que je m'en vais, je sais que je laisse quelque chose de précieux et d'inestimable : Toi.
Je crois... enfin, je suis sûr d'être amoureux de toi. Je le sais, car je ne l'avais jamais été avant! Je pensais que j'en était incapable, mais il semblerait qu'à ton contact, toutes mes certitudes se soient dissipées. Tu vois le monde avec tant de bienveillance... certains te diront naïve, mais je sais que tu ne l'ai pas.
Je n'ai jamais été quelqu'un de très loquace, mais avec toi, je crois que je me suis rattrapé pour toutes ces années; je me suis épanché sur toutes sortes de sujets avec un plaisir non dissimulé! Jamais de ma vie, je n'avais rencontré quelqu'un comme toi! Ce qui en vient à me dire, que peut-être, je ne te mérite pas. Tu es tout ce que je voudrais être, mais que je ne peux. Ma vie n'a pas été aussi simple et paisible que la tienne et bien que j'essaye de tenir à distance mes démons, ils arrivent toujours à me rattraper à un moment ou à un autre. Je n'ai jamais aimé la vie... du moins, avant de te rencontrer. Seule la musique arrivait à me la faire supporter, mais maintenant, tu as une place égale dans mon univers.
Tu m'a donné envie d'accorder une nouvelle chance à l'existence et pour cela, je t'en suis véritablement reconnaissant.
Alors si tu partages mes sentiments, je serai heureux de te lire, que tu me réponde... mais si j'ai mal interprété tes élans envers moi, je comprendrai et je ne t'importunerais plus. Sache seulement que je chérirai, jusqu'à la fin de mes jours ces quelques jours en ta compagnie et le fait d'avoir pu te tenir dans mes bras.
Bien à toi.
Arthur.
Je relis une seconde fois ce courrier, afin de me convaincre que je ne rêve pas. Il m'aime! Cet être exceptionnel, doué de tant de talent, m'aime! Ma tristesse s'est éteinte, pour laisser place à une euphorie sans comparaison!
Depuis que je l'ai vu, il n'a cessé d'occuper mes pensées, il m'obsède par sa beauté, son intelligence et son magnétisme. Comme cela est doux, d'être aimé par un homme tel que lui... Porté par sa déclaration, je me lève de mon lit et rejoins mon bureau pour lui répondre.
Bien sûr Arthur que je t'aime, et ce que tu as deviné était bel et bien de l'amour. Tu as seulement été le plus courageux de nous deux pour l'avouer le premier.