Depuis trois ans, mon mariage avec Amélie Dubois n'était qu'une farce.
Un arrangement pour sauver la fortune déclinante de ma famille.
Elle était insignifiante, un obstacle à la vie que je désirais au côté de Chloé, mon véritable amour.
Pourtant, un soir, alors que je la méprisais plus que jamais, Amélie m'a jeté au visage son souhait de divorcer, sans rien exiger.
J'ai signé les papiers avec un soulagement fiévreux, pensant enfin me libérer de cette union maudite.
Je croyais qu'elle était partie pour toujours.
Mais l'annonce de sa mort brutale, quelques jours plus tard, a balayé toutes mes certitudes.
Au début, j'ai pris cela pour un ultime chantage, ignorant les appels, persuadé qu'elle simulait encore.
Mais la vérité est apparue, choquante : « Aube », l'artiste dont les toiles inondaient les galeries, c'était Amélie.
Ses portraits intimes de moi, remplis d'un amour silencieux que j'avais aveuglément piétiné, ont révélé mon aveuglement, ma cruauté.
Chaque humiliation résonnait désormais en moi comme des couteaux.
La prétendue empathie de Chloé s'est révélée être une manipulation glaciale, voilant sa complicité.
La douleur s'est changée en rage froide, la culpabilité en un désir de vengeance inassouvible.
Si Amélie avait dû mourir seule, je m'assurerai que personne d'autre, surtout pas Chloé, ne connaisse le bonheur.
Mon monde allait s'effondrer, mais le leur aussi, dans un chaos que j'allais orchestrer.
Trois ans. Trois ans qu' Amélie Dubois était mariée à Antoine de Valois. Un mariage arrangé, une fusion d' intérêts. Son nom, autrefois synonyme de vignobles prestigieux à Bordeaux, n' était plus qu' une façade croulante. La faillite menaçait, et Antoine, ou plutôt sa famille, avait été la bouée de sauvetage. Une bouée empoisonnée.
Antoine la méprisait. Il ne s' en cachait pas. Ce mariage l' avait arraché à Chloé Girard, son premier amour, disait-il. Amélie n' était qu' un pion, un obstacle. Elle, elle l' aimait. En secret, depuis l' adolescence. Un amour silencieux, obstiné, face à son indifférence glaciale, à sa cruauté calculée.
Leur appartement parisien, luxueux et froid, était le théâtre de leurs affrontements. Ou plutôt, de ses humiliations à lui, et de sa résilience à elle. Une résilience teintée de sarcasme, son unique armure.
Antoine, lui, n' avait aucune retenue. Il voulait qu' elle sache à quel point il la haïssait.
« Tu n' es rien pour moi, Amélie. Juste un nom sur un contrat. »
Elle avait encaissé, comme toujours.
« Et toi, Antoine, tu es la signature en bas de page. Indispensable, mais tout aussi ennuyeuse. »
Sa répartie le surprenait parfois, le rendait furieux. C' était une maigre victoire.
Le jour de leur mariage, au Ritz. Un symbole de leur union forcée. Il avait voulu l' humilier publiquement. Des pigeons, peints de couleurs criardes, lâchés en pleine cérémonie. Un chaos ridicule, une tentative de la salir.
Elle avait souri, un sourire énigmatique.
« Original, Antoine. Presque aussi original que ta tentative de me faire croire que tu as du goût. »
Il l' avait fusillée du regard. L' indifférence qu' elle affichait le déstabilisait plus que des larmes.
Plus tard, il lui avait jeté, la voix pleine de venin :
« Tu regretteras ce jour, Amélie. Chaque jour de ta vie avec moi sera un enfer. »
Trois ans plus tard, la prophétie s' était réalisée. Pas pour elle, du moins pas comme il l' entendait. Elle regrettait la douleur, pas le fait de l' aimer.
Ce soir-là, c' était la quatre-vingt-dix-neuvième fois. L' odeur écœurante de parfum bon marché, différent de celui de la veille, flottait dans la chambre. Elle l' avait surpris, encore. Une autre femme dans leur lit.
Un haut-le-cœur la saisit. La nausée n' était pas que morale. Son corps la trahissait, de plus en plus.
Antoine la vit, debout dans l' encadrement de la porte. Il ne prit même pas la peine de se couvrir, ni de chasser sa conquête d' un soir. Un rictus mauvais étira ses lèvres.
« Un spectacle qui te déplaît, ma chère épouse ? Tu devrais être habituée, pourtant. »
Sa voix était un crachat.
Amélie resta silencieuse un instant, le visage plus pâle que d' habitude. Puis, un calme étrange s' empara d' elle.
« Antoine, je veux divorcer. »
Il la dévisagea, surpris. Lui, qui s' attendait à des cris, des reproches. L' empressement se peignit sur son visage, mêlé d' une méfiance.
« Divorcer ? Enfin une bonne idée qui te traverse l' esprit. »
Elle sortit des documents de son sac. Le contrat de divorce.
« Je ne demande rien. Ni argent, ni l' appartement. Je veux juste que ce soit fini. »
Antoine la regarda, incrédule. Il s' attendait à ce qu' elle se batte, qu' elle s' accroche à son nom, à sa fortune. Sa détermination le déconcerta. Elle n' était pas censée être aussi... détachée.
Il attrapa un stylo, signa avec une hâte presque fiévreuse. Un soulagement immense le parcourait.
Amélie observa sa signature, un trait sec et arrogant, comme lui. Elle ne dit rien.
Il la nargua encore, un dernier coup.
« Alors, tu vas enfin te trouver un autre pigeon à plumer ? Ou tu vas retourner pleurer dans les jupons de ta famille ruinée ? »
Elle le regarda droit dans les yeux, un léger sourire ironique aux lèvres.
« Peut-être. Ou peut-être que je vais juste profiter de la paix. Tu devrais essayer, un jour. »
Sa réponse le laissa perplexe. Elle n' était pas censée être calme. Elle n' était pas censée sourire.
Ce qu' Antoine ignorait, c' est que le délai de réflexion légal pour le divorce, trente jours, coïncidait cruellement avec le temps qu' il restait à Amélie. Trente jours. Le compte à rebours avait commencé. La leucémie, diagnostiquée trop tard, ne lui laissait aucune chance.
Le diagnostic était tombé comme un couperet. Leucémie en phase terminale. Trente jours, peut-être un peu plus avec de la chance, un peu moins si son corps lâchait avant. Trente jours pour vivre, trente jours pour mourir, trente jours pour divorcer. Une ironie amère.
Amélie s' était souvenue de toutes ces fois où elle avait essayé. Un mot gentil, un plat qu' il aimait, un intérêt pour son travail. Chaque tentative s' était heurtée à un mur d' indifférence ou de sarcasme. Ses appels, quand il était en déplacement, souvent ignorés. Ou pire, décrochés par une voix féminine ensommeillée.
Elle se rappelait une soirée, un an auparavant. Elle avait eu une forte fièvre, elle se sentait terriblement mal. Elle l' avait appelé.
« Antoine, je... je ne me sens pas bien. »
« Fais-toi soigner. J' ai autre chose à faire. »
Il avait raccroché. Elle avait appris plus tard qu' il était à une fête avec Chloé, riant aux éclats, la tenant par la taille sur des photos volées par des paparazzis. La douleur de ce souvenir était encore vive.
Le public, les magazines people, parlaient d' eux comme d' un couple au bord de l' implosion, une haine mutuelle évidente. Personne ne soupçonnait son amour secret, cet attachement absurde et désespéré. Elle gardait précieusement, caché au fond d' un tiroir, un petit carnet de croquis. Il était rempli de dessins de lui. Lui dormant, lui lisant, lui regardant par la fenêtre. Des instants volés, saisis avec une tendresse qu' il n' aurait jamais comprise. Et ce médaillon de Saint Christophe. Elle l' avait fait bénir à Lourdes, pour lui, après son accident de ski. Il l' avait jeté, avec une grimace de dégoût. Elle avait récupéré le fermoir brisé, un pauvre bout de métal tordu, et l' avait gardé.
Un jour, au début de leur mariage, il avait trouvé un de ses dessins, un portrait de lui particulièrement réussi. Il l' avait regardé avec une expression étrange.
« Tu perds ton temps, Amélie. »
Puis, il avait ajouté, cruellement :
« Tu crois que ça va changer quelque chose ? Je ne t' aimerai jamais. C' est Chloé que j' aime. J' ai été forcé de t' épouser à cause de ton père, pour sauver son stupide vignoble. Ne l' oublie jamais. »
Chaque mot avait été une gifle. Elle n' avait rien oublié.
Cette nuit-là, après avoir proposé le divorce, Amélie ne dormit pas. Elle revoyait son visage, son soulagement, sa hâte. Elle regrettait de ne jamais avoir eu le courage de lui dire ce qu' elle ressentait vraiment, même si ça n' aurait rien changé. Lui, pendant ce temps, célébrait. Des photos sur les réseaux sociaux le montraient dans un club select, un verre à la main, entouré d' amis, Chloé à ses côtés, radieuse. Le titre d' un article en ligne le lendemain : « Antoine de Valois : bientôt libre ? »
Ses associés, le lendemain matin au bureau, ne se privèrent pas de commentaires.
« Alors, Antoine, la petite Dubois te lâche enfin la grappe ? » lança l' un d' eux.
« Tu crois qu' elle est sérieuse ? Elle ne va pas renoncer si facilement à ton nom, à ton fric, » ajouta un autre, goguenard.
Antoine sentit une pointe d' irritation. L' idée qu' Amélie puisse jouer avec lui, le faire espérer pour rien, le contrariait. Il attrapa son téléphone et composa son numéro.
Amélie décrocha à la deuxième sonnerie. Sa voix était neutre, presque distante.
« Oui ? »
« C' est juste pour être sûr, Amélie. Tu es bien sérieuse pour le divorce ? Pas de regrets de dernière minute ? Pas de tentative de me faire chanter ? »
Un silence. Puis elle répondit, d' une voix où perçait une pointe d' amusement, ou peut-être de défi.
« Pourquoi, Antoine ? Tu as peur que je change d' avis ? Que je décide finalement que ta compagnie n' est pas si insupportable que ça ? »
Sa réponse le laissa sans voix, une fureur sourde montant en lui. Elle osait le provoquer.