Prologue
Monaco. Que dire de cette ville débordant de richesses toutes plus précieuses les unes que les autres ? Dans un État comme celui-ci où la corruption, l'hypocrisie et le crime règnent, vous ne saurez jamais qui croire ou trahir. Car là où milliardaires dominent et dépensent, il ne peut n'y avoir d'yeux que pour eux et pour eux seuls.
En vous penchant ne serait-ce qu'un tout petit peu plus sur la question, que verrez-vous réellement au fond des yeux de ce prestigieux trader, empochant des centaines de milliers à sa partie de poker ? Ce ne sera pas la joie de gagner que vous lirez dans ce regard, mais la répugnante soif de pouvoir et de richesse, qui empoisonne et qui tue.
Plus rien ne leur suffit. Même avec toutes les îles de la Méditerranée sous la main, des litres et des litres de pétrole empochés ou des actions à l'infini, rien ne leur sera jamais assez bien. Ils connaîtront la perte ou ils nageront dans le succès. La partie qu'ils ont débutée est presque perdue d'avance, mais au point où ils en sont, ils ne peuvent plus abandonner.
Bienvenue dans la principauté de beauté, de débauche et de mensonge, Monaco.
1
Mes jérémiades n'avaient encore une fois servi à rien. J'emmerdais du plus profond de mon être ma chère mère qui était une fois encore à l'origine de cette ridicule réception. Des stylistes venus en masse d'Italie la veille s'acharnaient depuis des heures sur ma tenue qui se devait d'être digne de moi : resplendissante.
Perchée sur un tabouret, j'observai d'un œil attentif diverses assistantes s'affairer à chaque détail de ma robe. Je les jaugeais, munies d'une pince et la main tremblante, placer un à un les diamants sur le satin rouge de la robe. Une douleur vive traversa alors mon dos.
- Votre nom, murmurai-je en baissant lentement les yeux.
- Je m'excuse, mademoiselle, je... C'est mon premier jour, je promets de faire plus attention et...
J'éclatai de rire et passai la main dans mon dos nu. Quand je relevai le doigt à hauteur de mon nez, une goutte de sang glissa pour atterrir sur le carrelage de quartz. Je regardai à nouveau la brunette maintenant écarlate et repoussai les quelques assistants toujours affairés dans les dernières retouches de la tenue.
- Je vous ai demandé votre nom, pas une dissertation.
- Lina. Je m'appelle Lina Glatvoni.
Cette Glatvoni eut l'audace de m'administrer un beau regard noir qui me fit hausser les sourcils. J'éclatai d'un rire bruyant. Tous les employés présents cessèrent toute activité et un silence de plomb tomba.
Cette effrontée de stagiaire sembla bien moins sûre d'elle dès qu'elle se retrouva au centre de l'attention. Pieds nus, je sautai du tabouret pour me retrouver à quelques centimètres de son visage. Un peu plus petite que moi, je dus me pencher à sa hauteur pour murmurer :
- Une goutte de plus et c'est un retour immédiat en Italie.
Toujours face à elle, j'observai son expression si assurée se muer en inquiétude mais mon plaisir fut de courte de durée. La voix joviale de ma mère venait de briser l'ambiance pesante et même de dos, je reconnus ses talons fouler le sol. Elle était accompagnée du styliste le plus reconnu d'Europe. Si Michael Jackson était encore de ce monde, j'étais bien persuadée qu'il l'aurait payé des millions pour s'occuper de ses costumes.
- N'ayez aucune crainte, minauda ma mère dans son plus faux sourire à la stagiaire.
- Bellissimo, s'écria Léonardo en tendant une main ornée de bagues vers une de mes bretelles.
Je la repoussai d'un mouvement sec et me tournai vers ma mère.
- Un peu plus de respect, jeune fille, siffla-t-elle entre ses dents d'un blanc à vous donner des migraines. Léonardo me disait à l'instant qu'on peut à présent passer au maquillage. N'est-ce pas ?
Léonardo hocha la tête, toujours en train de détailler de ses yeux calculateurs chaque pli et chaque couture de la robe. Un claquement de doigts et une troupe de maquilleurs professionnels plus tard, je me retrouvai fin prête.
Inquiète qu'un autre « incident » se produise, ma mère tint à rester à mes côtés durant toute la préparation. La voir sursauter à chaque fois que j'ouvrais la bouche me fit bien ricaner.
Il était désormais vingt heures tapantes et les portes du domaine s'ouvrirent enfin. Je n'eus pas le temps de gravir les marches de l'entrée que je me retrouvai assiégée des flashs de la presse et des magazines people
Cela faisait des années que mon père interdisait à ma mère d'ouvrir aux journalistes mais elle le faisait toujours, de peur qu'ils « perdent leurs emplois ».
Mais à cause de cette bonté de cœur, je me retrouvai une fois de plus aplatie contre mes deux gardes du corps. Comparables à des bœufs niveau poids, physique et taille, ils peinaient cependant à garder une distance entre les journalistes et nous.
- Pourquoi vous paie-t-on si la seule chose que vous sachiez faire c'est m'écraser les pieds, bandes d'incapables ? crachai-je dans leur direction. Allez, dégagez.
Je les laissai se confondre en excuses et levai les yeux au ciel avant d'empoigner les bas de ma robe et de les repousser violemment. Ils voulaient des photos ? Elles en auraient, ces foutues fouines. Il y eut des cris d'approbation lorsque je me plaçai au bord du balcon, les mains sur la rambarde de granit et le menton baissé vers eux.
Les voir grouiller par quinzaine sous mon nez, telle une cour face à sa reine me procura un excellent sentiment de toute puissance. Mes dix-huit ans se passeraient peut-être mieux que je l'espérais, en fin de compte.
Dans le jardin derrière les journalistes, les pneus de Berlines, Lamborghini et décapotables en tout genre crissaient sur le gravier blanc. Des célébrités que je connaissais de vue ou de nom étaient attaquées par une nouvelle horde de journalistes et les multiples gardes du corps se battaient pour les maintenir hors du tapis rouge.
Lassée, je rejoignis rapidement ma mère et nous nous chargeâmes d'accueillir les invités qui entraient en masse dans la maison. Telle ou telle chanteuse, tel footballeur, telle actrice, tel présentateur...
Je répondis de vagues remerciements aux vœux que je recevais et une fois que ma mère m'eut enfin quittée pour faire la discussion avec je ne savais quelle nouvelle star, je profitai de cette aubaine pour m'accouder au bar.
- Joyeux anniversaire, Carmen.
Cette voix. Je ne la connaissais que trop bien, elle me fit soupirer. Je me retournai, prête à affronter une nouvelle altercation sociale.
- Je vous remercie, Gen, dis-je platement en portant la coupe de champagne à mes lèvres.
Je ne quittai pas son regard en passant ma langue sur ma lèvre inférieure, récupérant ainsi une goutte de champagne avant qu'elle ne coule sur mon menton.
Gen fixa ma bouche avec attention, puis esquissa un sourire avant de planter ses yeux dans les miens. Son costume trois-pièces de velours obscur s'accordait à la perfection avec ses cheveux d'un noir profond. Ses yeux bruns me jaugèrent un instant et il s'apprêta à dire quelque chose, mais fut coupé par mon père.
- Regardez la beauté de nos enfants, ma chère Nomiko ! s'exclama-t-il les bras levés.
Vêtue d'un kimono aux tons vert forêt resplendissants, Nomiko m'adressa un sourire tendre avant d'embrasser mes deux joues. Je lui rendis son sourire, étant l'une des seules personnes que je portais dans mon cœur. Je sentis la main de mon père se placer dans mon dos et je compris qu'il fallait que je pose une nouvelle fois.
Je ne pris même pas la peine d'afficher un beau sourire, je me contentai de fixer un des appareils photo, encadrée de Gen et mon père. Lorsque vint l'heure du dîner, mes parents et moi nous retrouvèrent sans surprise, attablés avec Nomiko et son fils. Je doutais de plus en plus qu'ils trafiquent dans mon dos un mariage avec Gen mais j'avais toujours essayé d'éloigner cette idée folle de mon esprit. Mes parents étaient assez modernes pour ne pas adhérer à ce genre d'idées, surtout qu'ils savaient pertinemment que je n'éprouvais aucun sentiment amoureux vis-à-vis de Gen.
Les Sugimoto m'avaient même invitée dans leur gigantesque maison traditionnelle au Japon, l'été dernier. Gen ne m'avait pas lâchée d'une semelle et je le soupçonnais d'avoir envoyé ses hommes de main donner une leçon musclée à des jeunes qui s'étaient amusés à me draguer. Ce fut le seul divertissement de mes vacances. Une fois mon retour à Monte-Carlo, il ne fit que de me harceler de messages sur les réseaux sociaux.
Je sentis son regard pesant sur moi pendant tout le repas. Je ne pouvais profiter pleinement de mon gâteau d'anniversaire en le sachant m'observer. Non pas que cette attention me déplaise mais la forêt noire est un plat qui mérite d'être mangé plus dignement que ça. Je lui offris un sourire forcé pour qu'il détourne le regard et je fus tranquille jusqu'au bal, où il fallut évidemment que je danse avec lui.
Malgré mes réticences, mon père me glissa qu'il augmenterait mon argent de poche de quinze pour cent si j'acceptais cette danse alors je me contraignis à empoigner la main tendue de Gen pour le laisser me guider jusqu'au centre de la piste de danse.
Gen était un bon danseur, je me surpris même à faire un effort et suivre la fluidité de ses pas. Malgré mes escarpins, je glissai et tournai avec aise et ses mains me retenaient avec assez de puissance pour me faire tournoyer sans que je ne m'éclate contre le parquet.
Ses cheveux plaqués en arrière avec seulement quelques mèches tombant sur son front hâlé lui donnaient un charme divin. Des sourcils épais et épilés à la perfection soulignaient son regard pénétrant et sa bouche entrouverte laissait échapper un souffle chaud qui s'abattait sur mon visage. Il était d'une beauté à couper le souffle, d'une gentillesse exquise et d'une intelligence épatante et pour la première fois, je me demandai pourquoi ne l'aimais-je donc pas.
Cette question me tortura jusqu'à tard dans la nuit. La réception en l'honneur de ma majorité était terminée depuis plusieurs heures mais je n'arrivais pas à dormir. Je n'arrêtais pas de me tourner et me retourner dans mon lit, pleine d'interrogations qui n'avaient d'habitude aucune place dans ma tête. Est-ce que mes parents allaient réellement me marier avec un homme que je n'aimais pas ?
Le lendemain, un mal de crâne abominable accompagna mon réveil. Une main sur le front, je repensai douloureusement à la réception. Il était vrai qu'une fois tous les invités partis, j'avais un peu forcé sur le rhum. Mes parents et Nomiko avaient dû repartir de l'autre côté de la ville pour régler je ne savais quelles affaires et je m'étais donc retrouvée seule avec Gen.
- Vous buvez ? avais-je demandé en lui tendant un verre.
Gen avait desserré sa cravate, déboutonné les premiers boutons de sa chemise et avait pris place dans le fauteuil bleu nuit de cuir face à moi.
Dès qu'il eut accepté l'alcool, les évènements s'enchaînèrent rapidement et après quelques bouteilles de vin et plusieurs paquets de cigarettes, nous avions décidé d'un commun accord qu'il vaudrait mieux aller se coucher.
Mais la boisson avait encore eu raison de moi. Je me retrouvais maintenant avec une terrible gueule de bois en plus d'une nausée diablement persistante. Je n'eus pas le temps de me plaindre davantage, il était presque huit heures et j'avais pris du retard sur ma journée. Après une brève toilette, j'étais prête pour aller en cours.
Le lycée dans lequel j'étais inscrite me répugnait mais je n'avais pas le choix. Rempli de fils à papa en tout genre et de princesses gâtées jusqu'à la moelle, l'établissement me dégoûtait. Évidemment que je faisais partie de cette catégorie richissime mais j'avais le mérite de ne pas m'en vanter.
- Salut, dis-je à Maddy en balançant mon sac sur la table.
- Hey ! Joyeux anniversaire, je suis vraiment désolée de ne pas avoir pu venir, j'étais coincée chez mes grands-parents pour le week-end...
- Ne t'en fais pas pour ça.
Maddy se mordit la lèvre et sourit à pleines dents. Elle était mon amie et dans ce lycée merdique, c'était l'une des rares personnes pour lesquelles j'éprouvais de l'affection.
Elle était débordante d'une énergie incroyable et rien que de la voir me redonnait un peu de courage. Je vis à ses yeux inquisiteurs qu'elle voulait des détails de la soirée. Je roulai des yeux et souris. Elle eut même droit au détail de la danse avec Gen.
Partout où je passai me valurent les regards curieux des élèves. Durant la nuit, les photos de la réception avaient été publiées dans les journaux et dans les magazines et comme à chaque fois, seuls quelques élèves avec un bon statut avaient pu venir. Les invitations des de la Fresnay créaient beaucoup de jaloux et étaient un objet de convoitise.
Ils salivaient tous devant nos galas que l'on disait si spectaculaires dans le pays entier. Je m'arrêtai dans le cloître de l'établissement et posai un pied sur le banc de pierre pour remonter ma chaussette haute.
- Ta soirée était réussie, de la Fresnay. Dommage qu'on n'ait pas pu danser ensemble.
Je relevai la tête vers le fils d'un célèbre diplomate russe, Alek Voronov. Celui-ci passa le dos de sa main sur son veston noir et m'offrit un sourire en coin.
Lunettes relevées sur le haut du crâne et assez intello, Alek plaisait aux filles et aux garçons. Il faisait un tabac dans l'équipe de hockey et était l'une des fiertés du lycée. Je m'assis sur le banc et détachai mes cheveux.
- Mon argent de poche n'aurait pas été augmenté si t'avais été mon cavalier. Mais peut-être la prochaine fois, qui sait, hasardai-je en haussant les épaules.
Alek éclata d'un de ses rires francs dont il détenait le secret et me fit un signe de la main avant de s'éloigner. Je l'avais vaguement aperçu en accueillant les invités et je l'avais royalement ignoré. L'air commença à se rafraîchir, j'attrapai mon sac et pris la direction de ma prochaine salle de cours.
Naître dans une famille aisée comprend aussi toute l'éducation et les mœurs qui vont avec. Et mes parents avaient un peu forcé sur la case « éducation ». À trois ans, mon père me faisait prendre des cours d'anglais avec la meilleure professeure britannique qui puisse exister. À huit ans, il y eut ensuite le mandarin, le russe, l'espagnol et le latin, sans oublier l'hindi. Les cours d'équitation, d'art, de mathématique avancée et toutes sortes de sports ne passèrent pas à côté non plus.
Vous pourriez croire qu'une fois les langues les plus parlées dans le monde maîtrisées, je serais enfin tranquille. Eh bien non : j'étais actuellement plongée dans l'apprentissage de l'arabe et du japonais.
Jongler d'une langue à l'autre sans difficulté était primordial : dans quelques années, peut-être même quelques mois, je prendrai les rênes de l'entreprise familiale où mon père y avait fait fortune grâce à ses nombreuses relations à l'international.
En attendant, même dans la classe européenne la plus poussée, je me faisais royalement chier. Alek et Maddy m'encadrant et tous deux participant avec une vivacité hors du commun me firent quand même une légère distraction.
Mais les cours de ce lycée se devant d'être le meilleur des meilleurs commençaient à me taper sur les nerfs. De plus, entendre mes deux voisins s'exciter sur leurs chaises avait fait revenir ma migraine.
La nuit tomba vite et quand le chauffeur me déposa devant l'entrée du domaine, il faisait déjà noir. Je pris immédiatement la direction des écuries.
Le domaine où je logeais depuis toujours était il y a une quarantaine d'années un immense centre équestre destiné aux enfants et adultes de la haute bourgeoisie. Après la mort de mon grand-père, mon père décida de rénover le bâtiment principal qui avait maintenant l'air d'un gigantesque hôtel particulier.
Pour honorer la passion de mon grand-père pour les chevaux, les écuries avaient également été entièrement refaites et les quelques hectares de terrain derrière le domaine étaient occupés par la dizaine de chevaux que nous possédions. Le chemin était illuminé par quelques éclairages au sol et je ne pus m'empêcher de sourire en atteignant les écuries
Une fois mon cheval sellé, je m'apprêtai à passer le pied dans l'étrier quand la sonnerie de mon portable retentit si fort qu'Apollon hennit de surprise et secoua frénétiquement la tête.
Je poussai un juron en lisant sur l'écran le nom de père. La discussion fut brève, il me demanda simplement de rentrer immédiatement. Évidemment, il ne précisa pas pourquoi. Mais le ton de sa voix me préoccupa.
Mon père était quelqu'un de doux quand il le voulait et quand il avait quelque chose à me dire, il venait me trouver aux écuries et nous nous rendions ensuite tous les deux faire une balade dans la forêt derrière les champs. Le fait qu'il ne me donne aucun détail était bizarre. Je poussai la lourde porte d'entrée, ma bombe toujours sous le bras, et me dirigeai à grands pas vers le salon.
Ma mère était assise sur le sofa, la mine pâle, et mon père lui frottait doucement l'épaule. Lui aussi avait l'air inquiet. Ses cheveux poivre sel étaient ébouriffés et il tirait de grosses bouffées sur son cigare cubain.
J'étais des plus confuses, je ne voyais pas ce qui pouvait se passer pour mettre mes parents dans un tel état. Je ne l'avais pas vu tout de suite à cause des gros piliers s'élevant du sol au plafond mais je l'aperçus enfin.
Un cri sortit aussitôt de ma gorge et j'accourus vers Gen. Assis face à mes parents, il avait le visage tuméfié et du sang frais coulait de sa lèvre, de son nez et de son front. Il était trempé de sueur, sa poitrine montait et descendait à un rythme irrégulier et saccadé. Nomiko affichait une mine consternée. Son fume-cigarette coincé entre les dents, elle tournait et retournait entre ses doigts un fin poignard.
- Mais... Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
Hors de moi, je faisais inlassablement les cent pas dans ma chambre depuis une bonne heure. Gen et Nomiko s'étaient fait attaquer durant leur trajet vers l'aéroport et Gen s'était battu pour défendre sa mère.
Leurs trois gardes du corps avaient été tués. Encore sous le choc, je me laissai tomber au sol face à mon miroir. Les Sugimoto auraient pu y passer. Je passai une main fébrile dans mes cheveux.
- Je n'aurais jamais cru vous voir pleurer un jour.
Je me relevai vivement pour rencontrer le regard de Gen. Adossé contre ma porte, sa chemise ouverte, il caressait du bout du doigt le bandage qui lui entourait l'estomac. Je ne l'avais même pas entendu arriver tant j'étais concentrée à fixer ma réflexion.
- Vous n'avez même pas toqué, qu'est-ce qu'il vous prend, de rentrer dans la chambre des gens sans prévenir ? Et que faites-vous là ?
- Je m'excuse, Carmen, dit-il dans un faible rire. J'en oublie mes bonnes manières. Je voulais vous prévenir que ma mère et moi resterons chez vous quelques jours, peut-être semaines.
Je haussai un sourcil d'incompréhension.
- Le temps que la situation se tasse, expliqua Gen.
- Pourquoi est-ce qu'on vous a attaqués ? Ça n'a aucun sens.
Gen soupira longuement et fit tourner sa chevalière entre ses doigts.
- Je pense qu'il s'agit des Vénézuéliens. Ils n'ont pas bien pris notre refus d'alliance. N'ayez aucune crainte, on s'en est déjà occupé.
Je ne fis rien paraître mais leur efficacité m'impressionna. Je vis Gen grimacer discrètement en portant la main à son sourcil. Un fin filet de sang atterrit sur ses cils et le fit cligner des yeux
- T'as mal ? dis-je aussitôt en m'approchant, munie de mouchoirs.
Surpris, Gen eut un mouvement de recul mais en voyant ma détermination, je vis les muscles de son ventre se détendre. Sur la pointe des pieds, j'appliquai le tissu sur sa plaie et le balançai dans ma poubelle. Gen me remercia d'un sourire et il porta la main sur une des mèches de mes cheveux tombant sur mes yeux.
- Ils sont plus foncés que l'été dernier, chuchota-t-il. D'un blond presque brun
Je regardai quelques instants sa main si près de ma bouche et secouai la tête en me détournant. Je n'aimais pas cette proximité. Je lui avais essuyé un peu de sang, pas la peine d'en faire une dégoûtante ode nostalgique. Gênée de l'ambiance que j'avais causée, je remuai l'élastique de mon short avec nervosité.
- Tu devrais y aller, t'as besoin de repos.
Gen me détailla plusieurs secondes, acquiesça, mais juste avant de passer la porte, il dit :
- J'apprécie que t'acceptes enfin de me tutoyer, Carmen. Merci encore.
Une fois la porte fermée, je poussai un bruyant soupir et me jetai sur mon lit. Je ne m'étais même pas rendu compte que je pleurais. Les larmes d'émotion étaient silencieuses et discrètes, un peu trop parfois.
Le lendemain, je ne croisai ni mon père ni ma mère. J'en avais l'habitude, de toute façon. La jupe courte imposée par l'uniforme du lycée me faisait grelotter et malgré la BMW chauffée, je ne pus retenir quelques grelottements.
Lorsque le chauffeur se gara sur le parking, je me retrouvai comme toujours parmi les premiers arrivés. Je m'apprêtai à gravir les marches de l'établissement quand une lourde masse s'abattit sur mes épaules.
- Putain, Maddy ! m'écriai-je avec colère.
- Désolée, s'esclaffa-t-elle dans un gigantesque sourire. Tu sais qu'on parle encore plus de toi ?
- Mais de quoi tu parles, à la fin ? dis-je avec impatience.
Il était vrai que le peu d'élèves que j'avais croisé m'avait regardée de haut en bas avec une expression bizarre. J'avais mis ça sur le coup de la réception du week-end précédent qui leur restait en travers de la gorge mais c'était différent, cette fois. J'ouvris la bouche mais je fus aussitôt coupée :
- Carmen, c'est vrai que tu héberges d'autres criminels dans le domaine ?
- D'autres? Comment ça, d'autres, Everett ?
Fils d'une journaliste sans scrupules mais célèbre pour son exécrable manière de gagner sa vie en violant l'intimité des autres, Everett ravala difficilement sa salive face à moi. Détesté de tous (à croire que c'était de famille), il cherchait par tous les moyens d'entrer dans le domaine depuis notre première année au lycée.
- Plus rien à dire, Bayeux ? renchérit Maddy avec une moue amusée face à son silence.
- Laisse tomber, marmonna-t-il en croisant mon regard noir.
Ce fut à ce moment qu'Alek et Oscar choisirent de pointer le bout de leur nez
- Quelle star, de la Fresnay ! s'exclama Alek les bras écartés. On ne parle que de ces fameux Sugimoto.
- Alors ? me chuchota Oscar en passant son bras autour de mes épaules. Ils sont vraiment dans la mafia ?
- Vous êtes ridicules, je croirais entendre la mère de ce connard d'Everett, soupirai-je en me dégageant d'Oscar.
Alek échangea un regard avec Oscar avant que tous deux partent dans un fou rire et s'éloignent. J'avais donc la cause de ces murmures incessants.
Maddy et moi bousculâmes un groupe de filles qui nous fixaient sans discrétion et nous nous rendîmes en cours de maths. Cette montée soudaine en popularité n'annonçait rien de bon pour Gen, Nomiko, mes parents et moi. J'avais le mauvais pressentiment qu'il y aurait bientôt des changements.
Sans surprise, je ne m'étais pas trompée. Plus tard dans la soirée, bien décidée à monter mon étalon, je finissais à peine de le seller que des bruits de sabots dans la carrière résonnèrent dans les écuries. Il n'y avait que mon père pour monter à cette heure tardive. Et il était censé n'être jamais présent. Je poussai un grognement et grimpai sur le dos d'Apollon.
Arrêtée devant la barrière ouverte de la carrière éclairée, j'observais mon père franchir les quelques oxers avec aisance. Saphir, sa splendide jument, était un pur-sang alezan né de deux anciens champions de saut d'obstacle. Sa grâce était à couper le souffle.
- C'est à en oublier que j'ai un père.
- Je t'en prie, Carmen, soupira-t-il.
Son front trempé de sueur et ses cheveux rabattus en arrière le rajeunissaient. Néanmoins, ses traits étaient tirés par l'inquiétude. Il flatta de sa main gantée l'encolure de Saphir avant d'avancer vers la barrière de la carrière. Je le suivis en silence et nous prîmes le chemin de la forêt.
- Tu t'es amélioré en dressage, c'est bien.
- Et si tu me disais ce que t'as à me dire, au lieu de tourner autour du pot, dis-je avec agacement.
- Très bien, mais ça ne va pas te plaire.
- Ce que tu dis ne me plaît jamais.
- Tu es en danger, Carmen, lâcha mon père en ignorant ma remarque. Nous pensions que les agresseurs des Sugimoto en avaient après Nomiko mais il se trouve que c'est à Gen qu'ils en veulent. Nous ne savons pas encore qui, mais on en a après lui. Et toi aussi.
- En quoi est-ce une surprise ? je ris amèrement. Je suis entourée de gardes du corps depuis toujours, papa.
Nous arrivions maintenant à la bordure de la forêt. Elle était sombre, seuls quelques rayons de lune éclairaient le chemin. Mon père s'arrêta et tourna la tête vers moi.
- Maintenant que tu es majeure, il semblerait qu'ils soient bien plus déterminés que les années précédentes à...
- Me faire la peau ?
Mon père m'administra un regard sévère mais fut contraint d'acquiescer. Ce n'était une surprise pour personne, mon père avait un nombre incalculable d'ennemis et ils avaient bien compris qu'il y a bien pire que de tuer la personne que l'on déteste par-dessus tout. Il suffit de s'en prendre à ses proches pour la voir dépérir à petit feu.
- Tu es ma fille unique, je dois te protéger, dit-il en me caressant la joue.
Je fermai les yeux. Il faisait la même chose depuis que j'étais petite. Mais je n'étais plus une gamine. Je tournai la tête pour me dégager de son emprise et je vis une ombre traverser les yeux bleus de mon père. Je regrettai presque instantanément mon geste mais j'étais bien trop fière pour le laisser paraître. Que pouvait-il me reprocher ? Après tout, c'était lui qui m'avait appris à rester impassible peu importe la situation.
- Nous devons ruser et opérer de manière différente, cette fois-ci. Fini les mastodontes visibles à des kilomètres nous avons besoin d'un jeune homme avec des capacités hors norme capable de tout le temps se fondre dans le décor.
- T'es en train de me dire que j'aurai un garde du corps à temps plein ?
- Exactement. Il t'accompagnera aux galas, en cours, lors de tes sorties, de tes soirées et tout le reste.
Je tombais des nues. J'étais étouffée depuis ma naissance, limitée dans mes déplacements et dans mes activités et on m'apprenait maintenant qu'en plus de tout le reste, je serais suivie les seuls moments où j'avais un semblant de vie normale ?
- C'est du foutage de gueule, papa, lui crachai-je.
Une vive douleur me traversa le visage. Je réprimai un rire et passai la main sur ma joue.
- J'aurais dû m'en douter. Dès qu'on te contredit, tu en passes aux mains. Mais je suis majeure, je suis libre de décider par moi-même.
Un rictus mauvais tordit les lèvres de mon père.
- N'oublie jamais à qui tu parles, ma fille. Tant que tu vivras sous mon toit, tu n'auras aucun mot à dire sur les méthodes que je choisis pour assurer ta protection. Si je juge qu'un garde du corps est nécessaire alors il y en aura un. Suis-je assez clair ?
- Et si je refuse ?
- Je te bloque l'accès à ton compte bancaire. Arrête tes enfantillages, dois-je te rappeler que tu es l'héritière de l'entreprise ?
Il me posait un ultimatum. Contrainte d'accepter, je refusai cependant d'admettre à haute voix qu'une fois de plus, Ivann de la Fresnay avait gagné. Je poussai un grognement et donnai un violent coup de talon à Apollon, qui partit aussitôt au galop.