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TORRIDE OBSESSION

TORRIDE OBSESSION

Auteur:: nesslodd
Genre: Aventure
Elle incarne pour lui un amour interdit, une passion inoubliable. Chenoa se retire des projecteurs, de la renommée et des souvenirs douloureux. Alors, quelle n'est pas sa surprise en voyant Ciaran frapper à sa porte ! Membre de leur ancien groupe de rock, il essaie de la convaincre de participer à un dernier concert. Malgré son refus catégorique, la peur de raviver son passé l'étreint, tout en étant troublée par le désir ardent que Ciaran éveille en elle. De plus, le musicien refuse de la laisser s'échapper une seconde fois et est prêt à tout pour la conquérir !

Chapitre 1 Chapitre 1

Chenoa

- Salut, Chenoa, me lance une profonde voix veloutée.

L'idée, quand je me suis exilée à des milliers de kilomètres de chez moi, c'était avant tout pour fuir mes démons. Alors, même si mon pire cauchemar n'a pas de forme physique, mais me titille plutôt sous l'aspect de souvenirs amers et de regrets douloureux, trouver Ciaran sur le pas de ma porte m'estomaque assez pour que je me pense victime d'un mirage.

Ouais, je sais, les mirages ne parlent pas...

D'un geste machinal, je masse ma nuque humide et clos brièvement les yeux. Lorsque je me dirige vers mon appartement en ignorant volontairement mon visiteur inattendu, mes mains se mettent à trembler, et il faut que je m'y reprenne à plusieurs fois avant de réussir à insérer ma clé dans la serrure.

J'aimerais accuser la température ambiante de ma soudaine bouffée de chaleur, mais je sais reconnaître

l'étau de l'angoisse lorsqu'il se referme sur mon cœur.

Une angoisse qui me coupe le souffle parce que je ne l'ai pas éprouvée depuis des mois.

Ça fait un an que je vis à Sakété, commune perdue au nord de Porto Novo, au Bénin, et je suis presque

choquée de me rendre compte de la distance qui s'est instaurée entre mon présent et ma vie d'avant.

Le poids dans ma poitrine s'alourdit, réveillant cette souffrance qui, tout en appartenant à mon quotidien, s'est progressivement transformée en un écho... supportable ? L'idée me révulse. Pourtant, elle n'est pas totalement infondée.

- Tu vas continuer à m'ignorer pendant longtemps ? s'étonne Ciaran, une sincérité confuse imprégnant ses

mots.

- Qu'est-ce que tu fous là ? craché-je en faisant volte-face, débordée par des émotions que je voudrais bannir

à jamais. Comment tu as eu mon adresse ? Et puis comment tu m'as trouvée dans ce patelin paumé ?

Et c'est une vraie question.

Sakété est un village carrefour sur la route qui traverse le pays. S'il apparaît sur les cartes, c'est loin d'être un site présentant un intérêt quelconque pour les touristes. Si je m'y suis installée, c'est pour le centre d'hébergement pour orphelins construit par un couple d'Américains. Un emménagement qui tient du secret précieusement préservé.

Ciaran subit ma colère avec un froncement de sourcils éloquent.

Il s'attendait à quoi? À être accueilli comme le Messie ? L'imbécile !

J'ai longtemps considéré mon ex-beau-frère comme un ami sincère, mais quand Connell et moi avons divorcé,

il a pris le parti de son jumeau.

C'était prévisible, mais pas moins douloureux. Parce que Ciaran, Connell et moi étions plus que les membres d'un groupe de musique. Nous nous sommes connus enfants. Avons usé nos fonds de culotte sur les mêmes bancs d'école. Avons perpétré les pires bêtises dans le dos de nos parents.

J'ai toujours cru que ce genre de lien créait des amitiés indéfectibles. Réaliser que ce n'était pas le cas a été

extrêmement douloureux, à un moment de ma vie où j'avais besoin de me reposer sur mes certitudes.

Je ne laisse pas à Ciaran le temps de répondre et m'engouffre comme une furie dans mon appartement. Je me suis installée sur le toit-terrasse de l'un des seuls immeubles du village. J'y jouis d'un espace neuf avec un confort qui, en regard de la plupart des habitations alentour, est de premier choix - ce qui inclut l'eau courante et un générateur pour l'électricité.

Mais pas de climatisation.

Dommage pour moi, car là, tout de suite, je ne dirais pas non à un vent de fraîcheur sur ma peau...

Je balance mon sac à dos sur le canapé et file vers la douche pour m'asperger le visage et la nuque. Je reste un moment penchée au-dessus du lavabo, les joues dégoulinantes d'eau et le cœur tambourinant comme un forcené dans ma poitrine. Bannir toutes les sources de stress de mon existence m'a conduite à relâcher ma vigilance et à penser que j'étais sur la voie si ce n'est de la guérison, du moins d'une sorte d'antichambre silencieuse. Réaliser que je me suis voilé la face est d'une violence incommensurable. Sous le choc, mes yeux s'embuent, mais je refuse de laisser couler ces larmes.

Je me frotte le plexus solaire, consciente que cette douleur ne disparaîtra jamais. Je l'ai acceptée et, pour être franche, je ne voudrais pas qu'elle s'efface. Aussi terrible soit mon châtiment, c'est la preuve que Bella a existé.

Lorsque j'émerge, mes émotions à peu près sous contrôle, je retrouve Ciaran dans le salon. Il campe devant la fenêtre munie d'une moustiquaire, les épaules tendues. Son sac à dos, posé à côté de la porte, accroît ma mauvaise humeur. Il n'y a pas d'hôtel ici, et il est trop tard pour le renvoyer sur la route.

- C'est Barney, n'est-ce pas?

Ciaran pivote et me contemple pendant un long moment, son magnifique regard bleu aussi expressif qu'un puits sans fond. Il est le genre de type qui sera toujours plus à l'aise en petit comité qu'en présence d'une foule déchaînée.

Ce qui explique probablement qu'au sein de notre groupe de rock, ce soit Connell qui ait d'emblée attiré la

lumière. Ciaran est pourtant le compositeur de génie qui a créé les plus belles mélodies de notre répertoire.

- Non, finit-il par répondre. C'est Sunny.

Je respire mieux. Barney est notre manager depuis toujours, enfin « était », puisque The Keels ont été dissous lorsque j'ai quitté le navire il y a deux ans. Une décennie de travail forge des liens puissants, et l'idée d'être trahie par

Je ricane, acerbe. En matière de tromperie, je remporte le challenge haut la main, puisque c'est mon mari, le

premier et seul homme dont je sois jamais tombée amoureuse, qui m'a planté un poignard dans le dos.

- Sunny ? Évidemment..

La femme de Pharell, le quatrième joyeux luron des Keels.

Pharell était le batteur de notre groupe de rock, mais aussi - et surtout - mon meilleur ami. Il a toujours été près de moi, partageant les bons comme les mauvais moments. Il s'est surtout tenu à mes côtés le pire jour de ma vie, tentant par tous les moyens d'insuffler un peu d'air dans les poumons de mon bébé amorphe.

Merde ! Mes yeux se mouillent à mesure que certains souvenirs remontent à la surface. Je les bride, violemment, détournant le regard pour masquer mon désarroi. Un exercice qui m'est devenu familier et qui ressemble à une saleté de bouée de sauvetage. La mienne prend l'eau, mais tant qu'elle me maintient en équilibre...

C'est le mieux que je puisse faire.

Les épreuves m'ont appris que respirer, ou du moins s'y astreindre, ne signifie pas exister ou être. La preuve :

mes poumons se gonflent, mais je suis vide, aussi délavée qu'une veille chemise tout juste bonne à servir de chiffon.

Pourtant, je continue de me lever, jour après jour. Cette promesse, je la tiendrai jusqu'au bout. Ça, également, je le dois à Pharell. J'ai longtemps pensé que j'aurais mieux fait de me laisser mourir. Mais j'ai fini par admettre que mon destin n'était pas de m'envoler avec ma petite Bella.

Qui l'aurait pleurée si j'étais décédée avec elle ? Qui aurait donné du sens à sa si courte existence ?

Pas son père, en tout cas, scande une voix sardonique au fond de mon esprit.

Pour continuer de vivre, je suis donc partie. Loin.

Je n'oublie pas Bella pour autant. Jamais. Le manque qu'elle a laissé, je l'endure chaque jour. Les bras vides

et le cœur saigné à blanc.

- Elle l'a fait pour Pharell, justifie Ciaran avant que je lâche une bordée d'injures.

Mon rythme cardiaque s'accélère.

Ciaran soupire bruyamment, puis sort sur la terrasse, une main fourrageant dans son épaisse chevelure noire.

Je lui emboîte le pas et note machinalement qu'il a laissé pousser de quelques centimètres sa crinière indisciplinée, ce qui accentue son côté mauvais garçon. Cet aspect négligé lui va bien, même s'il me paraît plus morose que dans mon souvenir.

- Il m'a dit qu'il était en rémission ! m'étonné-je en me recentrant sur notre discussion.

- Il t'a menti. Il nous a menti, précise-t-il en accrochant mon regard. Il est sorti de l'hôpital, il y a trois semaines, contre avis médical. Il ne souhaitait pas que nous soyons informés, mais Sunny a jugé que nous n'aimerions pas être tenus à l'écart. Elle m'a appelé.

Je jure entre mes dents. Pharell est têtu. Ça lui ressemble bien, ce genre de plan, même si je n'en comprends

pas le sens.

- Bon sang ! Qu'est-ce qu'il lui a pris ?

- Son état s'est aggravé ces derniers mois.

Je me focalise sur les mots, ces mots que je n'ai pourtant pas envie d'entendre. Pharell a toujours été le

boute-entrain de la bande, celui qui ramenait une bonne dose d'humour quand les choses dérapaient.

- Pourquoi a-t-il quitté l'hôpital, alors ? demandé-je en fronçant les sourcils.

- Parce qu'il est ruiné, explique Ciaran d'un ton fataliste. Il a accordé sa confiance à des personnes douteuses et a perdu des millions en mauvais placements. Le traitement qu'il suit est expérimental et coûte cher. D'après ce que j'ai compris, il veut que Sunny profite du peu qu'il a réussi à sauver.

J'ouvre la bouche, puis la referme. Dix ans de succès nous ont établis à la tête d'un joli pactole, et Connell occupait le rôle envié de flambeur. Pharell a toujours été plus précautionneux. Il est né pauvre, un passé qui l'a incité à préserver ses intérêts.

Je me rappelle qu'il étudiait les cours de la Bourse avec un sérieux qui ne masquait pas sa totale inexpérience

en la matière. Je ne suis finalement pas étonnée qu'il s'en soit remis aux mauvaises personnes.

- Je vais lui prêter de l'argent.

- Je le lui ai déjà proposé, tu penses bien. Il refuse qu'on lui fasse la charité. Il sait pertinemment qu'il ne

pourra pas nous rembourser, c'est pour cette raison qu'il ne nous a pas avertis de sa décision de quitter l'hôpital.

- Merde ! C'est quoi, la solution, alors ? On ne va pas le regarder mourir sans rien faire.

Ciaran laisse planer un silence inconfortable. Au loin, des cris d'enfants se mêlent au chant erratique d'une

Mobylette qui survit en dépit du bon sens. La circulation n'est jamais dense au sein du village, mais le carrefour s'imprègne d'une vie plus fourmillante. À cette heure, les derniers taxis-brousse repartent vers Porto Novo, gonflés à bloc, abandonnant Sakété à un calme presque troublant.

Tourné vers l'horizon, Ciaran semble hermétique à notre environnement, le regard absent alors qu'il observe le paysage de terre rouge.

- Barney et moi avons étudié la question, finit-il par dire, et nous pensons avoir trouvé un moyen de l'aider sans mettre à mal sa fierté. Un moyen qui nous permettra de lui verser une somme suffisante pour qu'il accepte de reprendre ses soins. Nous avons tous une bonne raison de lui filer ce coup de main.

Je hoche la tête en guise d'assentiment. Je n'ai pas besoin d'être convaincue, mais une petite voix insidieuse me martèle que cet argument est destiné à Connell. La mansuétude n'a jamais été le meilleur de ses traits de caractère.

- En quoi consiste ce plan ?

La force tranquille de Ciaran me décontenance. En même temps, c'est tout lui. Le rocher au milieu de la

tempête, bien que les cernes sous ses yeux impliquent un stress prégnant.

- Un concert, annonce-t-il, générant un silence si abyssal qu'il m'explose aux oreilles. Barney a déjà posé une

option pour le réveillon de l'an au The 02.

Un concert ? Dans la plus grande salle de Dublin?

- Nous savons que The Keels, c'est terminé, ajoute-t-il avant que j'aie assez repris mes esprits pour l'engueuler. Et le but n'est pas de recréer le groupe. On se produirait juste pour une date, pour un immense concert avec nos anciens titres et quelques nouveaux, si tu acceptes de te remettre à la compo avec moi. Les bénéfices de notre représentation et du live suffiront à régler les problèmes de Pharell.

La proposition de Ciaran soulève chez moi une envie de vomir. Littéralement. Un haut-le-cœur me traverse le corps, exigeant que je trouve un mur pour m'appuyer. Je vacille, sidérée de réagir aussi violemment. Il me suffit de dire non. De hurler non.

Et Pharell? me crie ma conscience.

Sauf que c'est au-dessus de mes forces.

Parce que ça m'obligerait à revoir Connell. À interagir avec le salopard qui m'a abandonnée dans un chalet isolé, en pleine tempête de neige, alors que les premières contractions me déchiraient le ventre.

Mon bébé, ma précieuse petite Bella, est mort parce que j'ai accouché au milieu de nulle part, sans médecin

pour lui apporter les premiers soins.

Ce souvenir, honni entre tous, me fauche avec la violence d'un tsunami. La sueur ruisselle dans mon cou et

ma vue se floute.

- Je... désolée, lâché-je avant de m'évanouir.

Chapitre 2 Chapitre 2

Ciaran

Je bondis juste à temps pour rattraper Chenoa. Merde ! Je m'attendais à des cris ou à un rire incrédule, mais

qu'elle tombe dans les pommes avec un air si égaré que j'ai ressenti jusque dans mes tripes sa douleur ?

Je me traite mentalement de tous les noms. J'aurais dû anticiper le choc. La préparer plus doucement et... mais putain ! La femme qui m'a accueilli n'est plus la Chenoa que j'ai connue. Et ce n'est pas qu'une question de poids perdu.

Quoique...

La silhouette pulpeuse a cédé la place à une maigreur inquiétante. Chenoa a parachevé son changement physique en coupant ses magnifiques cheveux roux. Cette coiffure à la garçonne lui siérait si son visage n'était pas aussi émacié et blafard. Et l'absence totale de maquillage n'arrange rien.

En vérité, je n'ai jamais aimé que Chenoa se peinturlure les soirs de concert. Elle était si belle et si lumineuse au naturel que son sourire suffisait à éclairer son être intime et à la transformer en une sorte d'elfe dansant. Notre succès fulgurant est en partie imputable à cette aura fantastique qui l'accompagnait où qu'elle aille, sur scène plus qu'ailleurs.

Mais ça, c'était avant...

Aujourd'hui, l'ange malicieux n'est plus qu'une ombre. Une espèce de caricature qui réveille ma fureur en

même temps que mon instinct protecteur. J'aimerais être assez généreux pour lui offrir ma totale compassion, mais, en vérité, je suis trop en colère. Meurtri encore par son départ précipité et son refus de communiquer.

Je me rape le fond de la gorge, irrité de ressentir la pique d'une émotion aussi âpre. Chenoa a perdu sa fille : je dois assimiler son rejet à un besoin viscéral de se protéger, et non à une volonté consciente de me blesser. Mon amertume grimpe pourtant d'un cran. Je voulais être présent pour elle, partager cette douleur qui m'a fauché avec violence lorsque j'ai appris la mort de Bella, la consoler et sécher ses larmes. Sécher les miennes, également.

Mais elle a fermé la porte non seulement de son cœur, mais aussi sur notre amitié. Puis elle a disparu...

Je la soulève pourtant avec précaution et regagne l'appartement au pas de charge. Chenoa vit sommairement. L'intérieur est propre, mais de taille modeste. Le salon et la salle à manger forment une seule pièce, et la cuisine tient du placard à balais, même s'il y a l'essentiel: un frigo, un évier et des plaques de cuisson.

Je n'ai aucun mal à localiser sa chambre. Il y a juste assez de place pour un lit et un petit dressing en tissu.

Dépouillé, mais suffisant. D'autant qu'elle a calé un ventilateur dans un coin. Une nécessité si j'en crois la sueur qui recouvre mes muscles.

J'écarte la moustiquaire et allonge Chenoa sur les draps, avant de filer chercher une serviette mouillée.

La salle de bains me tire une grimace. « Spartiate » est un terme approprié. Il y a l'espace pour un bac de douche et un lavabo, Je cligne des yeux, abasourdi devant l'ampoule placée juste en dessous de la pomme de douche.

Je ne m'attarde pas et rejoins Chenoa. Elle est pâle, mais ses paupières frémissent lorsque je tamponne ses

tempes pour les rafraîchir.

- Tu veux boire un peu d'eau ?

Elle acquiesce, avant de refermer les yeux, n'appréciant pas l'idée de se montrer vulnérable. Là, je la retrouve

bien. Je souris malgré moi et lui soulève la nuque pour l'aider à avaler un peu de liquide.

- Ça va, finit-elle par mindiquer en repoussant ma main.

- Quand as-tu mangé pour la dernière fois ?

Mon ton la picote assez pour qu'elle se redresse sur les coudes, l'œil assassin.

- Si tu es venu ici pour me faire la morale, tu peux te barrer illico. En fait, non : dans tous les cas, tu peux te

barrer illico !

- Pas avant de t'avoir nourrie, petit elfe. Tu as de quoi cuisiner dans ton frigo ?

Chenoa se laisse retomber sur le lit, un soupir agacé sur les lèvres. Je ne sais pas pourquoi j'ai ressorti le surnom d'autrefois. C'est mon père qui l'a ainsi baptisée après l'avoir vue courir dans la lande, ses longs cheveux roux volant dans le vent.

Connell a repris ce sobriquet pour son compte, mais d'une façon plus moqueuse. Mon frère était un sale garnement, en ce temps-là, pour peu que cela ait changé...

Pour ma part, j'ai toujours eu le sentiment que Chenoa était réellement une sorte de créature féerique. En raison de sa voix. Même petite, quand elle ouvrait la bouche pour égrener quelques notes, elle parvenait à me fasciner.

- Je suis capable de m'occuper de moi ! riposte-t-elle d'un ton qui aurait pu être cinglant s'il avait eu la

puissance de la colère.

- Ouais, ce qui explique pourquoi tu n'as que la peau sur les os.

Je ne mâche pas mes mots et n'éprouve pourtant aucun scrupule. J'ai tenté la douceur et la compréhension,

le silence bienveillant même, et tout cela pour quoi ? Pour qu'elle s'enfuie sans une parole ?

Chenoa s'humidifie les lèvres et déglutit sans quitter le plafond des yeux. Si je ne la connaissais pas si bien, je

dirais qu'elle esquive mon regard. Je ne suis pas le seul en colère, ce qui fait retomber mon irritation d'un cran.

- Mon frigo est plein.

- Sans blague ? Je peux donc espérer y dénicher trois pommes et deux quignons de pain ?

- La ferme, Ciaran!

- Toi aussi, tu m'as manqué, dis-je en sortant de la pièce.

Et c'est la vérité. Mon ressentiment a beau s'être réactivé lorsque j'ai croisé le regard de Chenoa, son absence a été une putain d'épreuve. Nous nous sommes rencontrés quand nous avions 6 ans et ne nous sommes jamais éloignés plus de trois semaines. Je savais qu'elle comptait pour moi, mais je n'avais pas pris conscience à quel point avant qu'elle ne s'évapore dans la nature.

Le vide m'a laissé amorphe pendant des jours, comme si je m'étais pris un uppercut. Mais le pire a été de constater qu'en cas d'ennuis, elle ne me considérait pas comme un allié. Chenoa m'a bazardé en même temps que

Connell, comme si j'étais, d'une certaine façon, responsable des agissements de mon frère.

Et cette idée me hante depuis des mois, sans que je sois capable de la digérer.

Je me rabats sur des gestes simples pour me purger l'esprit. Le frigo est mieux garni que ce à quoi je m'attendais, mais ce n'est pas non plus la panacée. Je sors les œufs et un morceau de fromage, après avoir déniché un sac de pommes de terre et des oignons. Je sais cuisiner tant que c'est rudimentaire. Une omelette reste donc à ma portée.

La mangue et l'ananas, eux, vont finir en salade de fruits.

Je prends une bouteille de Coca et une barre de céréales qui traîne dans un placard, lui presque complètement vide, et retourne dans la chambre. Chenoa s'est assise sur le rebord du lit, buste penché en avant et mains cramponnées au matelas comme si elle peinait à se relever totalement.

- Avale ça, ça devrait faire remonter ta glycémie.

Elle redresse la tête brusquement, ce qui lui arrache une grimace, puis me fixe d'un regard mauvais avant

d'accepter l'en-cas. Je croise les bras pour lui signifier que je ne bougerai pas tant qu'elle n'aura pas ingurgité une bouchée.

- Tu m'emmerdes vraiment, peste-t-elle avant de déchirer l'emballage.

Les questions se bousculent dans mon esprit, trop pour que je me contienne. J'ai toujours aimé donner du sens aux choses, et le visage que m'offre Chenoa m'est étranger. La femme que j'ai connue n'était ni amère ni sarcastique. Elle débordait de vie et de sensualité. Et elle affrontait les épreuves avec un courage qui m'estomaquait.

La transformation est trop intime. Trop féroce.

- Pourquoi le Bénin ? demandé-je pour ne pas formuler ces autres mots qui me ravagent la gorge et qui

risquent de sortir avec une franchise brutale.

- Tu te souviens de notre dernière tournée aux États-Unis ? dit-elle après un silence si long que j'ai douté d'obtenir une réponse. Quand nous sommes tombés en panne au milieu du Wisconsin et que nous avons été accueillis par un couple de fermiers pendant qu'on réparait notre bus ?

- Ouais, on a fini autour d'un barbecue. C'était cool !

- Pendant le repas, la femme m'a beaucoup parlé de sa fille. Elle était très fière d'elle, parce qu'elle était partie au Bénin avec son mari pour créer un orphelinat. Elle voulait contribuer à scolariser les enfants pauvres, et j'ai trouvé que c'était un projet sympa. J'ai fait quelques dons dans les mois qui ont suivi et Harley m'a contactée pour me remercier. Elle et Jon vivent à Sakété depuis sept ans et ils ont bâti une structure qui accueille physiquement une trentaine d'orphelins, mais ils soutiennent également une centaine d'autres gosses. Ils rémunèrent les familles pour qu'elles les envoient à l'école, au lieu de les faire travailler dans les champs, et paient les frais de scolarité.

- C'est un beau projet.

- Quand... quand j'ai eu besoin d'air, Harley m'a proposé de venir en mission humanitaire pour les aider.

Chenoa termine son récit en avalant quelques gorgées de Coca. Du jour où la musique a commencé à nous rapporter de l'argent, elle s'est servie de notre notoriété pour soutenir tout un tas de causes qui lui tenait à cœur. Je ne suis donc pas étonné qu'elle ait répondu à cette invitation.

- OK, mais pourquoi sans nous prévenir ?

- Tu étais là, non ? crache-t-elle d'un ton hostile qui me fait sursauter. La presse campait sous mes fenêtres et

Connell... Oh ! Bon sang ! Il refusait ma décision de divorcer et me harcelait d'appels. Je ne pouvais plus sortir sans être questionnée et poursuivie. Dans les journaux, j'étais dépeinte comme la star capricieuse qui lâchait ses partenaires parce qu'elle était dévorée par la jalousie. D'ailleurs, Connell se répandait publiquement en excuses, affirmant qu'il en avait fini avec ses aventures d'un soir, comme si c'était ça, le problème !

À mes yeux, l'infidélité de mon frère en était un ! Et je me souviens, comme si c'était hier, du jour où il a

asséné le premier coup de canif dans son contrat de mariage.

Ça a été un choc phénoménal pour moi. Connell avait beau avoir du succès auprès des femmes, il était fou

amoureux de Chenoa et il lui a été loyal en dépit des tentations et de son attitude de séducteur.

Puis tout a dérapé. Le jour où il s'est aperçu qu'il ne pouvait pas donner à sa compagne l'enfant qu'ils espéraient tous les deux, un truc s'est brisé en lui. J'ignore si c'est une question d'ego ou de douleur intime - avec Connell, tout est toujours plus compliqué qu'il n'y parait -, mais une chose est certaine : ça l'a fait disjoncter.

Et les aventures ont commencé. Discrètement au début, mais lorsque le drame a fait la une des journaux, les

incartades de mon frère ont été révélées.

- Nos fans m'envoyaient des lettres d'insultes... continue Chenoa en se frottant les bras comme si elle avait

froid. C'était devenu.. invivable!

- Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé ? grondé-je, atterré d'être passé à côté de ça.

J'ai évidemment lu la presse à l'époque. Les circonstances exactes de l'accouchement de Chenoa n'ont jamais été révélées. Barney a toujours été doué pour ce genre de tours, mais il n'a pas été capable d'enrayer le déferlement d'immondices qui a suivi. Les témoignages sur les infidélités de Connell ont fleuri à la vitesse de l'éclair, mais j'avoue y avoir été moins attentif. En tout cas, l'annonce du divorce et de la dissolution du groupe a balayé tout le reste.

Un choc pour nos fans, mais également pour moi. Je ne m'y étais pas préparé. Tous les quatre, nous avons

essuyé assez de tempêtes pour que je suppose que nous aurions la force de surmonter celle-ci.

Et mon impuissance, dans cette histoire, m'a fauché avec la virulence d'un tsunami. J'ai été un simple

spectateur dans ce naufrage, le cœur meurtri par ces émotions que je n'avais pas le droit d'exprimer...

Ma souffrance me reste en travers de la gorge, sans personne vers qui la diriger. J'ai cru que j'étais en colère contre Chenoa, mais le poids de sa propre douleur me ramène à la surface. Je m'assois à côté d'elle et lui serre la main. Elle ne se dérobe pas, mais ses muscles sont contractés sous mes doigts, ce que j'assimile à un rejet.

Une redite dans notre histoire...

À chaque fois que j'ai l'impression de l'atteindre, je la perds un peu plus. Mon cœur a cessé de saigner il y a bien longtemps à cette idée, mais il suppure toujours, comme si l'existence souhaitait me rappeler que cette plaie ne cicatrisera jamais vraiment.

Je suis surpris de saisir cet écho amer. Je me suis résigné, il y a des années, et ai croqué, depuis, dans tout

ce que la vie avait à m'offrir. Les regrets ne font pas partie du voyage.

- Je vais préparer le diner, dis-je avant de me relever et de quitter la pièce, un nœud me tordant le ventre.

Je m'attelle au repas, contrarié. Ce voyage n'était finalement pas une bonne idée. Puis je repense à Pharell et

me traite d'idiot. Mes états d'âme importent peu !

- Tu repars quand ? me surprend Chenoa alors que je verse l'omelette fumante dans deux assiettes.

- Je repartirais dès demain si ça ne tenait qu'à moi.

- Mais ?

- Je suis ici pour Pharell, ce qui signifie que je vais m'incruster le temps de te convaincre.

Les coins de ma bouche ébauchent un rictus sarcastique lorsque Chenoa me fusille du regard. Elle a beau ne pas apprécier ma présence, la situation de Pharell ne la laisse pas indifférente. C'était mon pari de départ, même si je m'attendais à un accueil moins... réfrigérant!

- Ça t'emmerde, hein, de ne pas pouvoir me foutre à la porte ? me moqué-je, volontairement provocateur.

Chenoa arrondit les yeux, puis les étrécit, entre agacement et surprise. Nos échanges ont toujours appartenu

au registre de l'amitié sincère, sans un mot plus haut que l'autre. Enfin, non...

Fut un temps où notre mode de communication était plus spontané et franc. Mais, quand j'ai compris que Chenoa en pinçait pour mon frère, j'ai du m'adapter. Faire en sorte qu'elle ne devine jamais que son choix me plongeait dans le désespoir. Veiller à ce que Connell n'ait pas de scrupules à vivre son amour au grand jour. Mon frère aurait renoncé à elle s'il avait su, et je lui devais trop pour m'opposer à son bonheur.

Aujourd'hui encore..

Tu as payé tes dettes ! scande la voix de ma conscience, en dépit de mon manque de conviction sur le sujet.

- Il y a forcément une autre solution, élude-t-elle en me suivant jusqu'à la table du salon.

Je dépose les assiettes et m'installe sans attendre que Chenoa daigne m'accompagner. J'ai les crocs et je suis à cran, trop pour céder aux formules de politesse. J'enfourne une bouchée d'omelette et me contente de lui indiquer une chaise d'un mouvement de tête.

« On n'apprivoise pas un cheval sauvage en utilisant la force ou la contrainte », répétait mon père lorsqu'il

m'enseignait les rudiments du dressage.

Il m'aurait aussi rappelé qu'un homme se doit d'être galant en toutes circonstances. Un trait de caractère presque surprenant pour un mec largué par sa femme une semaine après la naissance de ses jumeaux, et ruiné par la même occasion.

- S'il te plaît, formulé-je d'un ton que j'espère moins cassant.

La Chenoa que je connais est gourmande, et celle qui me fait face a l'air affamée, un combo qui l'incite à s'asseoir et à saisir sa fourchette. Je réprime un sourire involontaire lorsqu'elle étouffe un gémissement de plaisir.

La tension dans mes épaules s'évapore d'un coup.

- OK, finit-elle par dire entre deux bouchées. Je te propose qu'on y réfléchisse ensemble.

- Au problème de Pharell ? relevé-je.

- Hum, oui. Merde ! Qu'est-ce que tu as mis dans ton omelette ? Elle est délicieuse!

- Oignons, fromage, pommes de terre et œufs, rien de plus, mais merci.

- Et dans deux secondes, on se tombe dans les bras ? raille-t-elle avec un sourire plus amusé que piquant.

Pardonne-moi pour tout à l'heure, mais...

- Je t'ai prise de court, c'est à moi de te présenter mes plus plates excuses...

Chenoa pouffe, ses yeux s'embrasant d'une lueur joyeuse. Un progrès fragile, mais qui vaut tout l'or du

monde.

- J'en fais trop ?

- Rends-moi le Ciaran arrogant et provocateur, je le préfère à cette version ultra polie.

- Le souci, c'est que je ne sais pas comment m'y prendre avec toi, avoué-je en me surprenant moi-même.

Avant, on discutait librement, tous les deux, mais ton départ m'a prouvé qu'on n'était peut-être pas aussi proches que ce que je croyais. Et, là, j'ai besoin de toi, même si j'admets que ce que je te demande est... difficile pour toi.

Mon nouvel accès de franchise fait ciller Chenoa, ce qui n'est pas pour me déplaire. Au moins, elle sort de son

rôle de pantin inexpressif. Elle me soupèse avec indécision, puis se rejette contre le dossier de sa chaise.

- J'ai voulu en finir. Je ne suis pas passée à l'acte, précise-t-elle devant mon sursaut.

Un silence indélicat s'installe, mais je me refuse à le briser. Chenoa aspire l'air par grandes bouffées, comme si elle avait besoin de se donner du courage ou d'un élan pour continuer, et j'ai dans l'idée que les mots qu'elle s'apprête à prononcer n'ont jamais franchi le seuil de ses lèvres.

- La pression, mentionne-t-elle d'un ton enroué. Le harcèlement, la douleur, le manque...

Elle renverse la tête en arrière pour dissimuler ses yeux humides, puis se rétablit, plongeant dans mon regard

comme si, finalement, elle avait décidé d'exposer cette souffrance qui la ravage.

- Certains jours, je me disais que j'étais forte, que j'allais surmonter ça... Pour Bella... Pour que sa vie n'ait pas été vaine... Pour qu'on se rappelle que son étoile brille tout là-haut...

Elle abaisse ses paupières sous le poids de ses émotions, la bouche tordue en un rictus peiné. Une larme

unique trace son chemin sur sa joue pâle. Elle reprend :

- Puis, d'autres jours, j'avais juste envie de m'endormir et de la rejoindre.

J'accuse le choc. Pas très bien, si je dois être tout à fait honnête.

- Non... Chenoa...

- Il y a encore des moments difficiles, continue-t-elle d'une voix hachée. Les doutes, le désir de ne plus rien

ressentir, d'être simplement en paix...

L'abysse de douleur m'explose à la figure. Me coupe littéralement le souffle. Je revois Connell à l'hôpital, le visage exsangue et les traits tirés. Je me souviens de ses promesses de prendre soin de Chenoa et de ses regrets si manifestes que j'ai accepté de me tenir à distance. De taire la souffrance qui me lacérait la poitrine.

Une connerie sans nom dont je ne mesure vraiment l'ampleur qu'aujourd'hui.

- Ici, c'est plus... simple. Alors, rentrer ? Non, jamais !

Et, sur ces mots, elle quitte la table pour aller se réfugier dans sa chambre, me laissant avec une furieuse envie de massacrer mon frère.

Chapitre 3 Chapitre 3

Chenoa

Je soulève un enfant au vol et le coince sur ma hanche. Barnabé gigote comme un diablotin pour m'échapper,

mais il se bidonne tellement qu'il finit par s'avachir sur mon épaule, épuisé.

- Tata, pas l'eau, me chuchote-t-il avec son air de chenapan irrésistible.

- Désolé, mon grand, mais ce soir, c'est l'anniversaire d'Ébony. Tout le monde doit se faire beau !

- Non ! Moi, je veux zouer !

chaloula Parc a 1o. e de toue a, en et metu gate de me ensuite ancel ne dan sont ou a re

au baquet installé dans la cour.

L'orphelinat jouit d'une grande salle d'eau, mais Ébony a souhaité inviter certains camarades de classe à son anniversaire. Pour la féliciter de ses progrès à l'école, Jon et Harley accueillent donc, pour la journée, une dizaine d'enfants en plus de ceux qui logent au sein de l'institution.

Notre mission du jour : les préparer pour la fête, qui aura lieu dans l'immense pièce commune servant de

réfectoire et d'espace de jeux, en plus de décorer les tables.

Barnabé était le dernier chenapan en vadrouille dans le jardin du centre. Ses camarades sont réunis sous l'auvent, surveillés par une nounou qui leur fait répéter leur alphabet pour les occuper. Je ne suis pas certaine que ça les retienne indéfiniment, mais l'heure des réjouissances approche, ce qui nous laisse un espoir d'atteindre cet objectif.

- Tu as l'air désœuvrée, me lance Harley en surgissant comme une tornade dans mon dos.

- J'étais en train de me demander si Kpedetin verrait un inconvénient à ce que je me jette dans sa baignoire...

J'ai attrapé une suée à courir après Barnabé !

Le sourire d'Harley enlumine son regard. Le petit ne fait pas partie de ses pensionnaires, mais elle l'a recueilli et soigné il y a trois ans, quand il a perdu une main dans un accident de zems?. Depuis, il est rentré chez ses parents et bénéficie du soutien de l'association pour sa scolarité.

- Tu peux utiliser la salle d'eau, tu le sais, me réprimande-t-elle gentiment.

- Je suis à dix minutes à pied de mon appartement, je vais aller me changer.

- Emmène ton homme, me lance Bérénice, le bras droit d'Harley. Les gars l'ont entraîné dans une partie de

foot et il est couvert de poussière !

- Ce n'est pas mon homme ! m'insurgé-je en maudissant l'air réjoui, voire extatique, de mes deux

interlocutrices.

- Te vexe pas, rajoute Bérénice. Il est aussi beau que Dieu l'a fait et réchauffera ton lit pour de longues nuits

encore.

Son sourire large comme le monde m'oblige à ronchonner dans mon coin. Depuis que je suis arrivée accompagnée, j'écope de remarques toutes plus dégoulinantes de gentillesse les unes que les autres, si ce n'est que personne n'intègre que Ciaran n'est pas mon mec.

- Et il était temps qu'il vienne pour prendre soin de toi ! conclut l'adorable mégère, que j'étranglerais bien si je

ne m'exposais pas à de la prison ferme.

- Ciaran est un ami, insisté-je néanmoins.

- Mais il est beau ! me contre Bérénice. Et prévenant. Alors, le laisse pas filer !

Je grommelle entre mes dents. Cela dit, je ne peux pas contester cette version des faits. Ciaran s'est coulé dans le moule dès son arrivée, proposant son aide d'emblée et acceptant de jouer avec les enfants quand ils ont voulu commencer une partie de foot. Son enthousiasme et sa bonne humeur ont réussi à les conquérir en quelques minutes, là où il m'a fallu des semaines.

Au fond, ce qui me perturbe vraiment, c'est que cela fait longtemps que je n'ai pas vu Ciaran aussi à l'aise et

épanoui.

J'ai toujours apprécié son côté sauvage, même quand il paraissait taciturne. Et je réalise que, d'une certaine façon, j'aimais qu'il ne soit pas accessible au premier abord. Quand nous étions en tournée, alors que Connell enchaînait les fêtes, souvent accompagné de Pharell, je restais avec Ciaran pour des soirées qui, au lieu d'être plan-plan, se révélaient source de paix et de réconfort. Nous ne discutions pas forcément de choses importantes, mais sa présence me tranquillisait. Et c'est au cours de ces intermèdes à deux que nous avons composé nos meilleurs morceaux.

Un vent de nostalgie malvenue me cueille sans que je m'y sois préparée. Je n'ai pas renoncé à la musique c'est impossible, puisque cet univers fait partie de moi -, mais je n'ai jamais regretté d'avoir abandonné The Keels.

Peut-être parce que j'ai le sentiment profond qu'à un moment, nous nous sommes perdus.

Trop de compromis... La pression des chiffres... Des plannings toujours plus contraints... Les projets de plus

en plus démentiels de Connell...

Moi, je rêvais d'une pause, et ma grossesse a symbolisé ce souffle dont j'avais besoin à l'époque. L'espoir que

ma vie ne se résumait pas à la scène et à ces projecteurs qui me filaient des migraines.

- Empruntez le 4x4, suggère Harley. Au passage, tu pourras t'arrêter au carrefour et racheter quelques

bouteilles de soda ? Jon pensait qu'on avait du stock quand on a fait les courses, et on risque d'en manquer.

- Pas de soucis. C'est tout ce qu'il te faut ?

- Oui, on refera un plein après-demain quand on descendra à Porto Novo, avant le début du culte Oro.

- Le culte Oro ? s'invite Ciaran en nous rejoignant avec Jon.

- Il s'agit d'un événement lié à la religion endogène, répond Jon. Les femmes sont censées ne pas regarder cette divinité et doivent donc rester cloîtrées durant les cérémonies. Avant de bâtir nos murs d'enceinte, on a créé des couloirs derrière les dortoirs des filles pour leur permettre de voir le jour pendant cette période.

- Et ça dure longtemps ? questionne Ciaran, les yeux arrondis de stupeur.

Je ne peux me retenir de rire devant son air estomaqué. Avec ses cheveux en bataille et la poussière qui macule son visage, il devrait paraître sale et négligé, mais c'est tout le contraire. Il rayonne littéralement, comme s'il s'était libéré d'un poids.

Peut-être est-ce le cas, songé-je après une courte réflexion. Le tandem Connell/Ciaran a toujours fonctionné autour d'un point de gravité unique. Dévorant, si je dois me fier à la personnalité de mon ex-mari. Non pas que Ciarar lui ait été soumis, mais la lumière s'est naturellement concentrée sur Connell.

- Une semaine, répond Harley, et ça débute dans trois jours. Nous respectons évidemment cette coutume, c'était nécessaire pour que nous nous intégrions, et certains hommes n'hésitent pas à se montrer agressifs envers les femmes qui s'en affranchissent. J'ai d'ailleurs proposé à Chenoa de venir s'installer ici pendant le culte, mais maintenant que tu es la...

- Je veillerai sur elle, assène Ciaran en ignorant mon regard assassin.

- Parfait ! note Jon sans cacher son soulagement.

- Nous allons vous prêter la voiture pour que vous alliez vous changer avant la fête, rajoute Harley.

- Ouais, j'ai bien besoin d'une douche, reconnaît Ciaran en soulevant son tee-shirt trempé.

- Eh bien, allons-y ! dis-je d'un ton pincé en saisissant les clés tendues par Jon. Le mâle protecteur veut peut-

être conduire ?

Jon et Harley s'eloignent en s'esclaffant.

J'écope, de la part de Ciaran, d'un sourire éblouissant, entre séduction et amusement. Un sourire qui me rappelle l'adolescent dégingandé et trop mince qui, autrefois, me poursuivait en riant dans la lande. L'un comme l'autre, nous aimions nous promener dans la nature et nous étendre dans l'herbe fraîche pour contempler les nuages.

J'ai découvert, bien plus tard, que Ciaran fuyait un enfer qui ne s'est achevé qu'à sa majorité.

- Vu la conduite dans le coin, je vais laisser l'expérience parler, me taquine-t-il en montant côté passager.

Je grimpe derrière le volant en levant les yeux au ciel. Il m'a fallu des mois pour oser me lancer. Les routes béninoises ne sont pas de très bonne qualité, en dehors de celles de Cotonou et de Porto Novo, mais la circulation... c'est un cauchemar indescriptible.

S'il y a moins de voitures que de motos et de Mobylettes, ces dernières se faufilent dans tous les sens, sans respecter le moindre Code de la route. Une seule règle s'impose vraiment : la grosseur du véhicule. À ce jeu, le 4x4 de Jon est un moyen efficace de tracer son chemin. Ce qui n'exclut pas d'être vigilant, car les ornières sont, par ici, nombreuses et dangereuses - la faute aux pluies qui ruissellent à certaines périodes de l'année et abîment les sols.

- J'aime beaucoup cet endroit, me lance Ciaran une fois que je me suis élancée sur la voie principale. Jon et

Harley font vraiment un chouette boulot.

- Ce sont des passionnés avec un cœur gros comme le monde, validé-je. Ils ne se contentent pas d'aider des enfants, ils essaient de leur apprendre à se débrouiller par tous les moyens possibles. Tu as vu le jardin et le bassin derrière la maison ? Ils leur enseignent des rudiments de culture et de pisciculture.

- Ouais, Jon m'a montré. Il m'a expliqué que son but était de les rendre autonomes et de leur mettre entre les

mains le plus d'outils nécessaires.

- Ces enfants n'ont pas de famille. Sans ce soutien, ils erreraient dans les rues.

- Je suis heureux que tu puisses, toi aussi, compter sur eux, conclut-il lorsque je me gare devant mon

immeuble.

Je sors de la voiture sans un mot. La vérité, c'est que le Bénin et l'association de Jon et Harley m'ont sauvé la vie. Je ne suis pas certaine que j'aurais tenu ma promesse sans cet investissement qui exclut que je m'apitoie sur mon sort. Ici, la pauvreté et la mort ne sont pas des vues de l'esprit. C'est une partie du quotidien de tous ceux qui vaquent à la recherche d'un lendemain meilleur.

Pas de misérabilisme ou d'appel à la commisération. Chacun œuvre pour avancer, avec ce qui lui est alloué.

Et la réalité n'est pas forcément une alliée. Se soigner, par exemple, est une gageure, un défi insurmontable même pour beaucoup. Des enfants meurent de déshydratation et les femmes enceintes ont un pied dans la tombe à chaque fois qu'elle porte la vie.

Je pénètre dans mon appartement avec une boule dans la gorge. Mais, étrangement, je ne me sens pas

lestée comme c'est parfois le cas.

- Passe le premier, proposé-je à Ciaran, pressée de m'enfermer dans ma chambre.

J'ai besoin d'une minute pour souffler. Je m'allonge sur mon lit, pas bien certaine d'apprécier les émois que cette journée près de Ciaran a réactivés en moi. Contrairement à hier, je n'ai pas ressenti de colère ni d'amertume, juste le plaisir de retrouver un ami perdu depuis longtemps - et, curieusement, ça m'effraie. Salement.

Parce que, si je sonde mes convictions profondes, je n'ai pas le droit d'éprouver des émotions positives ? Tant

que ça touche les autres, c'est acceptable, mais que je sourie de nouveau comme si de rien n'était...

Non ! Ma pénitence est peut-être excessive ou incompréhensible, mais elle me tient chaud, comme si, en me collant à la peau, elle conférait du sens au drame qui m'a ébranlée. Au fond, en perdant ma fille, j'ai perdu mon droit au bonheur.

Une équation simple qui ne résout pas mon dilemme. Je me tourne sur le côté et contemple le mur blanc. Je dois tellement à Pharell que mon impuissance à l'aider me lamine. The Keels ne peut renaître de ses cendres, à moins que...

L'idée surgit, si élémentaire que je me giflerais de ne pas y avoir songé plus tôt.

Je bondis de mon lit et émerge de ma chambre, le cœur battant d'excitation. Celle de Ciaran est vide, et je file vers la cuisine pour l'attendre à la sortie de la douche. Je ne sais pas pourquoi je n'y réfléchis pas à deux fois avant de m'y précipiter. La salle d'eau est située dans un renfoncement sombre, et le cagibi est dépourvu de lumière, sauf si l'on souhaite s'électrocuter.

Ciaran est bien occupé à se laver et n'a logiquement pas fermé la porte. Le visage renversé sous le pommeau qui déverse sur lui un filet plus qu'un jet énergique, il s'abandonne à la caresse de l'eau. Ses cheveux mouillés ne suffisent pas à dissimuler la courbure musclée de ses épaules et le fantastique tatouage qui habille son dos. Deux chevaux, crinières au vent, jaillissent d'un cercle de feu encré sur son omoplate gauche.

J'ai déjà admiré ce magnifique tableau et suis surprise de découvrir le minuscule ange qui a été positionné sur

le flanc opposé. Une larme solitaire perle des cils de l'enfant, comme la preuve d'une tristesse infinie.

Je reste en apnée, alpaguée par un sentiment étrange de reconnaissance. Ce tatouage mime si parfaitement ma perte que je me mets à trembler. Puis c'est une autre vérité qui s'impose et m'envoie une gifle aussi magistrale.

Mon corps réagit. Explicitement. De cette partie de mon intimité qui est demeurée si longtemps en hibernation qu'il me faut quelques secondes pour analyser et saisir la raison des frémissements au creux de mon ventre.

Non!

Pas maintenant!

Pas avec... Ciaran!

Jamais...

Je recule d'un pas, un poing bloquant le cri indigné qui sourd de mes lèvres.

Du désir... Je suis dévorée de désir... Brûlante du besoin de toucher cette peau humide qui me fait miroiter un

océan de délices.

Devant ce corps d'homme qui s'expose dans le plus simple appareil et la puissance brute d'émotions que je ne comprends pas, je me liquéfie. Viscéralement.

Je cligne des yeux, atterrée.

Blessée.

Dévastée.

Que mes désirs se soient comme endormis, c'était juste, comme une punition à la hauteur du décès de ma fille. Je ne peux pas renaitre à la vie. Je ne veux pas que mon corps se réveille sous ces fourmillements qui prônent le plaisir.

Je trébuche maladroitement et me rétablis en m'appuyant contre l'évier, un mouvement qui attire l'attention de

Ciaran. Il pivote simplement la tête, mais nos regards se croisent, se télescopent, s'accrochent, s'esquivent...

Haletante, je me réfugie dans le salon, une main plaquée sur la poitrine. Mon cœur s'emballe, bien trop vite, bien trop fort, mais c'est la tempête d'émotions qui me met à terre. Répand dans ma bouche un goût amer, pétri d'une culpabilité abjecte.

- Chenoa? Ça va?

J'inspire lentement, essaie de recouvrer l'emprise sur mes sens et essuie mes paumes moites sur le devant de mon jean avant de pivoter vers Ciaran. Les hanches ceintes d'une serviette, il sèche ses longues mèches en les frottant et me considère avec un air si interrogateur que mon pouls cesse de battre.

Merde ! Depuis quand il est aussi sublime ? Aussi torride ? Aussi mâle ?

- Désolé pour la douche, continue-t-il comme s'il n'était absolument pas perturbé que je l'aie vu nu.

Ce qui est peut-être le cas. Ciaran me scrute droit dans les yeux, sans une once de gêne ou de quoi que ce

soit de trouble dans le regard. Je me sens bête, le corps bouillonnant d'un feu absurde.

La honte fait baisser ma température, sans toutefois effacer complètement l'empreinte de mon désir. C'est impossible, alors que Ciaran se balade à demi nu devant moi.

- Tu ne veux pas aller t'habiller ? suggéré-je. Je... j'ai une idée pour Pharell.

- Quoi ? Tu n'es pas gênée, quand même ? Tu m'as déjà vu moins vêtu que ça... me renvoie-t-il d'un ton si

innocent que je fronce les sourcils, perplexe.

Pas dans ces circonstances... Pas avec ce désir ridicule qui incendie mes veines...

Ciaran se met à rire et, à mon grand désarroi, comble la distance qui nous sépare. Sa paume se pose sur ma joue en une caresse chaude et réconfortante. Je suis à deux doigts de céder à une impulsion stupide et de me lover contre lui pour satisfaire un besoin dévorant et brutal de contact. Comme si, à cette seconde, l'isolement que je me suis imposé ces derniers mois se fissurait pour révéler un abysse qui me prouve que je suis affamée.

Un peu plus désespérée, surtout.

Je m'écarte de Ciaran sans réussir à retenir un mouvement d'humeur. Sans lui, j'en serais encore à vaquer à mes occupations, avec pour seul objectif de tenir un jour de plus. Je veux retrouver cet état béni qui, pour autant qu'il soit d'une saveur insipide, exclut ce bourdonnement déchaîné dans mes veines.

- Il faut que vous me remplaciez, annoncé-je avec brusquerie. The Keels peuvent remonter sur scène avec

une autre chanteuse.

Ciaran croise les bras sur son torse, une réaction qui me fournit une réponse indigeste.

- Vous y avez déjà songé, bafouillé-je avec un sentiment étrange de trahison.

- Barney était persuadé que tu allais revenir et il a proposé cette solution le temps que tu te rétablisses.

- Et ?

- Nous avons refusé.

Le ton manque de fermeté. Distille un doute encore plus désagréable dans mon esprit.

- Nous ?

- - pes pue e soutal dot continue quo quilarve aenovele a sa place.

Après la mort de Bella, Connell ne m'a pas simplement harcelée pour que nous discutions de notre couple et de notre avenir. Il était obsédé par l'idée de planifier notre prochaine tournée, comme si c'était à l'ordre du jour. Cet enfoiré m'a même envoyé un avocat avec la liste des actions qu'il intenterait à mon encontre si je ne terminais pas l'album en cours d'enregistrement.

- The Keels, c'est ta voix, Chenoa, précise Ciaran d'un ton sec. Ta voix, et pas une autre ! Personne ne peut te remplacer, et ça n'arrivera jamais. (Il soupire longuement, puis finit par esquisser un demi-sourire en coin.) Écoute, je sais qu'on doit discuter de ça, mais... ce soir, c'est l'anniversaire d'Ébony. Je ne connais pas beaucoup cette petite, mais ce n'est pas ton cas et je ne pense pas que tu aies envie de la décevoir en ratant la fête.

Ciaran se penche vers moi et m'embrasse sur la joue. Un geste qu'il a accompli des milliers de fois sans que

ça déclenche jamais chez moi une série de frissons.

Heureusement pour moi, il s'éloigne avant de remarquer ma réaction totalement inappropriée. Mes pommettes me brûlent de honte, mais aussi de quelque chose de bien plus intense. Ciaran est mon ex-beau-frère, un ami d'enfance, surtout. Il a été mon confident lorsque j'étais adolescente, puis mon partenaire de création au sein de notre groupe. Je ne peux pas le désirer !

2 Mobylette taxi.

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