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TORRID GARDE DU CORPS !

TORRID GARDE DU CORPS !

Auteur:: nesslodd
Genre: Aventure
Après une mission risquée où il a échappé de justesse à la mort, Lennon décide de se retirer du terrain. Maintenant, il se consacre à gérer l'entreprise familiale qui forme les meilleurs gardes du corps du pays. Mais quand son père lui demande d'assurer la protection d'une dernière cliente, il accepte à contrecoeur, pour le bien de l'agence. Il ne se doute pas que sa rencontre avec Dovie va complètement changer sa vie. Dovie, une brillante étudiante au MIT passionnée d'astronomie, est la cible d'un corbeau dont les menaces deviennent de plus en plus violentes chaque jour. Malgré sa détermination à ne pas se laisser intimider, sa vie normale est perturbée lorsque ses parents lui imposent la présence constante d'un homme bougon et imposant à ses côtés. Obligés de cohabiter, Dovie et Lennon vont devoir s'adapter l'un à l'autre... et surtout, faire face à l'attraction indéniable qui grandit entre eux, remettant en question leurs choix de vie. Face aux obstacles qui se dressent devant eux, jusqu'où seront-ils prêts à renoncer par amour ?

Chapitre 1 Chapitre 1

Lennon

Cape Cod, vingt-six ans plus tard

Un dossier sous le bras, je toque aux portes des chambres du dortoir tout en déclarant d'une voix forte:

- Je veux voir tout le monde réuni au milieu du stand de tir dans cinq minutes.

Aussitôt, j'entends des mouvements précipités d'un bout à l'autre de l'étage, ce qui me fait sourire. Je poursuis mon chemin, atteins un escalier et descends d'un niveau. Des bruits de combat me parviennent à mesure que je m'approche de l'une des salles d'entraînement. Lorsque je pénètre à l'intérieur, j'y trouve sans surprise une vingtaine de bodyguards en plein effort. Certains cognent dans des sacs de frappe quand d'autres répétent leurs prises de désarmement.

Au loin, je repère Sawyer, en train de donner ses instructions. Il me remarque, et je n'ai besoin

que d'un signe de tête pour lui faire comprendre que nous sommes attendus.

- Très bien, les gars, on fait une pause, annonce-t-il avant de traverser la salle d'entraînement et

de m'emboiter le pas.

Nous quittons le bâtiment pour rejoindre le stand de tir extérieur, au milieu duquel nous attend déjà Cruz. Nous le saluons, puis nous nous plaçons tous les trois côte à côte tandis qu'arrivent, au pas de course, plusieurs jeunes hommes et femmes qui se placent devant nous en rang presque militaire.

J'attends que le silence s'installe avant de commencer :

- Bienvenue à l'institut Westwood, le plus sélectif des centres de formation aux métiers de la

sécurité rapprochée. Ici est entraînée l'élite, la crème des bodyguards de ce pays.

Je me tourne vers Cruz, qui enchaîne :

- Autant vous le dire tout de suite, les mois qui vous attendent n'auront rien d'idyllique. Vous allez être testés, poussés dans vos retranchements, et même quand vous serez épuisés, il faudra continuer.

Le but de cette formation est de vous préparer au pire.

- Tant que vous serez entre ces murs, vous aurez le droit de vous tromper ou d'échouer, poursuit Sawyer, mais une fois votre diplôme obtenu, la moindre erreur vous sera interdite. Les clients qui font appel à nos services sont des célébrités, des hommes d'affaires puissants, des politiciens, des membres de familles royales, ou tout simplement des anonymes qui se trouvent dans une situation critique. Aussi, lorsque vous serez sur le terrain, il faudra assurer, en toutes circonstances.

- Être bodyguard, je reprends, c'est protéger nos clients coûte que coûte. Nos corps leur servent littéralement de bouclier, ce qui signifie qu'en cas d'attaque c'est nous qui sommes en première ligne.

C'est pour cela qu'à la fin des douze mois de formation qui vous attendent, nous ne choisirons que les meilleurs d'entre vous pour rejoindre l'agence Westwood et intégrer notre équipe de bodyguards en service.

Je laisse passer quelques secondes, afin que les nouvelles recrues intègrent bien ces informations, avant d'ajouter :

- Je comprendrais parfaitement que certains prennent peur ou se rendent compte qu'ils se sont engagés dans la mauvaise voie, et c'est pour cela que nous allons vous laisser la possibilité de vous

- Réfléchissez bien, dit Sawyer. Êtes-vous prêts à donner votre vie pour vos futurs clients ? Si ce n'est pas le cas, mieux vaut pour vous que vous nous quittiez maintenant.

Personne ne bouge. Mon regard scrute chaque visage pour y déceler la moindre étincelle de doute ou d'appréhension, mais il semblerait que ces petits nouveaux soient vraiment motivés... Malgré tout, je sais qu'au moins un abandon sera à prévoir après les premiers tests d'aptitude. Jamais cette étape n'a eu lieu sans pertes.

- Bien, fais-je en ouvrant mon dossier. Vous allez commencer par remplir ces documents et les signer, puis votre formation débutera sur-le-champ avec un premier test ici même, sur le stand de tir.

Je vous présente Jessie, votre instructrice spécialisée en armes à feu.

La jeune femme, qui attend près des cibles, lève un bras. Avant que nous ne lui laissions la main,

Cruz intervient de nouveau :

- Et maintenant, voyons si vous avez retenu la devise de l'agence Westwood. Prêts ?

Instinctivement, les épaules des potentielles recrues se carrent, les visages deviennent plus

sérieux. Dans un bel ensemble, ils entonnent :

- Protéger et défendre, quoi qu'il en coûte.

Protéger et défendre... Voilà l'essence même de notre métier. En effet, être bodyguard, ce n'est pas seulement se placer devant un client pour lui servir de bouclier, c'est aussi attaquer en premier, prendre de court les assaillants potentiels pour les maîtriser au plus vite.

Je distribue les documents au groupe, qui se disperse pour les remplir. Le visage dur et les mains croisées dans le dos, Jessie attend ses nouveaux élèves de pied ferme. Elle a beau être petite et menue, elle en impose, et c'est tant mieux : la majorité de nos recrues s'apprête à tenir une arme à feu pour la toute première fois, alors il vaut mieux qu'ils soient encadrés par quelqu'un de directif.

- On était vraiment obligés de venir tous les trois pour faire ce petit speech ?

Je reporte mon attention sur Cruz et lui rappelle :

- On accueille les nouvelles promotions tous ensemble depuis des années. Ça en impose plus et

ça donne tout de suite le ton.

- Je sais, répond mon frère en étouffant un bâillement, mais j'aurais bien aimé me reposer un peu aujourd'hui avant d'entamer ma prochaine mission. Tu sais, à Los Angeles, auprès de la femme de l'émir et ses enfants.

- Qui as-tu pris en back-up ?

- Erika et Paolo.

- Bon choix, je commente, approbateur.

Cela fait sourire Cruz. Narquois, il réplique :

- Je fais toujours le bon choix.

Sawyer et moi ricanons. J'enchaîne en demandant à mon autre frère :

- Et pour toi, Sawyer, quel est le programme du jour ?

- Je vais retourner superviser l'entraînement des équipes en service, avant de faire venir les

petits nouveaux pour voir ce qu'ils ont dans le ventre.

Nous nous taisons un instant pour les examiner alors qu'ils s'alignent sur le stand de tir.

- Cinquante dollars qu'il y en a deux qui quittent le navire avant la fin de la journée, je lance.

- Tenu, répond Cruz.

- Moi, je parie qu'il n'y aura qu'un abandon, intervient Sawyer.

- Et moi, je mise sur trois, s'écrie une voix derrière nous.

Jaxon, l'un des meilleurs bodyguards de l'institut, nous rejoint à petites foulées, un sourire aux

lèvres.

- Dans mes bras, bande de salopards, éructe-t-il en fonçant sur nous.

Je le repousse immédiatement en levant les yeux au ciel.

- On t'a vu hier, je lâche. Tu n'as pas eu le temps de nous manquer.

- Mais vous, vous m'avez manqué, mes petites biches.

- Comment ça se fait que tu sois déjà levé ? demande Cruz. T'étais pas censé émerger à midi,

comme presque tous les jours ?

- Figure-toi que je ne me suis pas encore couché, répond Jax, goguenard. J'ai fait la fermeture du

nouveau club qui a ouvert en ville et j'étais très bien accompagné, si tu vois ce que je veux dire.

- Effectivement, on voit tous parfaitement... soupire Sawyer.

- Bon, enchaîne Cruz, j'adorerais écouter l'histoire trépidante que Jaxon s'apprête à nous

raconter..

- Non, c'est faux, je rectifie.

- Exact, je n'en ai absolument rien à faire, m'approuve-t-il. En revanche, j'ai une équipe à briefer avant mon départ pour Los Angeles demain, alors bonne journée, les gars.

Cruz gratifie Jaxon d'un coup de poing à l'épaule puis s'éloigne d'un pas sûr. Sawyer l'imite en nous informant:

- Je dois vous quitter aussi, mes gars vont se refroidir si je ne les rejoins pas bientôt.

Laissés seuls, Jaxon et moi nous dévisageons un instant avant qu'il n'écarte les bras, l'œil pétillant.

- Maintenant qu'ils sont partis, je vais avoir droit à mon câlin ? me lance-t-il.

Son sourire narquois me fait secouer la tête. Je considère Jaxon Perry comme mon meilleur ami, et même beaucoup plus que cela : il fait partie intégrante de ma famille. Il est mon frère, au même titre que Cruz et Sawyer, et je sais que ces derniers ressentent la même chose à son égard. Nous ne partageons peut-être pas le même ADN ni le même nom, mais ce qui nous lie transcende tout cela.

Je le bouscule alors qu'il s'approche de moi, ce qui le fait rire, puis il m'emboîte le pas tandis que je traverse la grande pelouse en direction du bâtiment principal de l'institut. En forme de U, il s'élève sur trois niveaux. Le rez-de-chaussée renferme les pièces de vie communes, le réfectoire ainsi que, dans l'aile est, les bureaux de l'administration de l'agence Westwood. Au premier étage, on trouve les dojos, l'armurerie ainsi que les salles de fitness et de musculation. Quant au dernier étage, il abrite le dortoir.

La formation de bodyguard dure douze mois, et nous attendons un investissement total de la part de nos élèves. C'est pour cela que nous avons créé un internat pour les accueillir. Nous les libérons de toute obligation seulement deux week-ends par mois, pour qu'ils puissent passer du temps avec leurs proches.

Au cours de l'année, les recrues sont testées et évaluées dans quatre domaines différents : la forme physique, les techniques de combat, le maniement des armes et la conduite de tous types de véhicules. Au terme de la période d'apprentissage, nous étudions attentivement les notes et les appréciations laissées par les instructeurs sur chaque postulant pour sélectionner ceux qui seront admis à rejoindre l'agence Westwood. Tous les ans, plus d'une centaine de candidats intègrent l'institut, mais à la fin, seuls quelques-uns sont retenus pour faire partie de notre équipe de bodyguards. Deux, trois, cinq, dix, peu importe : nous n'avons pas de quota à respecter. Ce qui compte à nos yeux, ce n'est pas la quantité, mais les qualités des hommes et des femmes que nous choisissons, et pour cause : nous voulons les meilleurs, capables de faire face à tous les dangers et de protéger coûte que coûte la vie de nos clients.

Ce n'est pas à la portée de tout le monde.

Jax et moi nous dirigeons vers l'ascenseur, dans lequel nous grimpons tous les deux.

- Est-ce que tu es sur une mission particulière aujourd'hui ? je lui demande alors que les portes de la cabine se referment.

- Tu le sais mieux que moi, non ? répond-il. C'est toi qui es chargé du planning.

- D'où ma question. Tu es censé être en repos aujourd'hui, et comme tu viens d'avouer avoir fait une nuit blanche, il serait peut-être temps que tu ailles dormir.

Jaxon croise les bras sur son torse imposant en souriant.

- Je monte justement faire un somme dans les dortoirs, affirme-t-il. Ensuite, je comptais passer un peu de temps au parc automobile.

Je m'esclaffe. L'agence dispose de nombreux véhicules pouvant être utilisés dans le cadre des missions qui nous sont confiées. Ils sont tous équipés de carrosseries et de vitres blindées ainsi que d'armes disséminées un peu partout dans l'habitacle afin de nous permettre de faire face à n'importe quelle situation.

Jax, féru de bolides, traîne souvent au parc. Il donne même un coup de main à nos mécanos de temps en temps.

Le ping de l'ascenseur retentit. Alors que je m'apprête à quitter la cabine, mon téléphone sonne

dans ma poche.

- Mon père m'attend dans son bureau, j'annonce après avoir lu le message que je viens de recevoir. Je dois redescendre.

- On boit un verre ensemble ce soir ? me propose Jaxon.

- Pour risquer de me retrouver à nouveau à tenir la chandelle dans l'un de tes rencards

improvisés avec une fille que tu ne connais que vaguement ? Sans façon !

- Ce n'est arrivé qu'une fois, Lennon, tu pourrais passer à autre chose, s'il te plaît ?

- Passer à autre chose ? dis-je en retenant les portes de l'ascenseur à l'aide de mon pied. Alors que tu m'as collé Emily la psychopathe dans les pattes ? Mec, il arrive qu'elle m'envoie encore des messages... plus de six mois après ce plan foireux.

Jaxon tente de garder son sérieux, mais il échoue lamentablement. Je finis par rire avec lui tout en lui faisant un doigt d'honneur.

Bientôt, je sors à nouveau de l'institut. Plusieurs détonations résonnent du côté du champ de tir lorsque je traverse la pelouse. Tout en poursuivant mon chemin, j'observe les nouvelles recrues.

Casques anti-bruit sur les oreilles et arme à la main, ils tentent tant bien que mal d'atteindre les cibles sous le regard sévère de Jessie.

Ils n'en mènent pas large.

Un petit sourire aux lèvres, je rejoins l'aile est, dont je déverrouille l'entrée grâce à mon pass d'accès. Une fois devant le bureau de mon père, je toque à la porte puis pénètre à l'intérieur.

Confortablement installé sur sa chaise, Oscar Westwood est concentré sur l'étude d'un dossier.

Dès qu'il m'aperçoit, il se lève et vient à ma rencontre, tout sourire. Comme chaque fois que son regard croise le mien ou celui de n'importe lequel de ses enfants, une lueur d'amour s'allume immédiatement dans ses prunelles. Il tapote doucement ma joue en guise de « bonjour » avant de m'inciter à m'installer en face de lui. Je souris en détaillant le mur du fond, sur lequel figurent une multitude de photos encadrées de Cruz, Sawyer et moi, ainsi que de notre petite sœur, Billie. Les sourires d'enfants édentés que nous arborons m'amuseront toujours...

Mon père capte mon regard, et il pivote pour observer les clichés lui aussi.

- C'était une merveilleuse période, commente-t-il. Je me rappelle encore comment Cruz, Sawyer et toi affirmiez à qui voulait bien l'entendre que vous n'étiez pas des frères, mais des triplés.

- Les triplés, je le corrige.

- C'est vrai, s'esclaffe-t-il. Les gens ne vous croyaient pas toujours, parce que vous n'êtes pas tout à fait identiques, mais il leur suffisait de vous observer quelques instants pour voir à quel point vous étiez liés. À quel point vous ne faisiez qu'un.

Je me cale contre le dossier de ma chaise en souriant. Certains pensent que leurs parents radotent lorsqu'ils se mettent à évoquer des souvenirs d'enfance. Moi, j'adore entendre ces histoires.

- Votre mère et moi sommes extrêmement fiers de voir que, vingt ans plus tard, vous êtes toujours aussi unis, poursuit mon père. Que vous êtes restés les triplés.

- On le sera toujours.

Nous nous regardons un instant avant de nous reprendre et d'afficher à nouveau un air professionnel.

- En quoi puis-je t'aider, papa ? je demande.

- Nous avons une nouvelle cliente.

- Je t'écoute, dis-je en attrapant une tablette sur le bureau de mon père, prêt à prendre des

notes.

- Dovie Bennett, une étudiante de vingt et un ans, a reçu plusieurs lettres anonymes au cours de ces derniers mois. Des lettres de menace, évidemment.

- Qu'est-ce qu'elles disent ?

- Toutes pareil, à peu de chose près.

Mon père en sort une du dossier devant lui et me la tend. Je la déplie pour en découvrir le contenu:

CESSE TES RECHERCHES OU TU LE PAIERAS.

Loin d'être déstabilisé, je rends le morceau de papier à mon père. Des lettres de menace, j'en vois passer beaucoup dans mon métier : c'est le moyen de pression le plus utilisé contre nos clients, l'une des raisons principales pour lesquelles ils font appel à nos services.

- Des empreintes ont-elles pu être relevées ? je demande.

- Aucune.

- Est-ce qu'on a une idée de ce que signifie cette mise en garde ? De quelles recherches est-il question ?

Mon père se cale contre le dossier de sa chaise et croise les mains devant lui avant de m'indiquer :

- Dovie étudie au MIT, l'une des meilleures universités au monde pour les sciences et la technologie. Elle est l'une des plus jeunes étudiantes à y avoir jamais été admise, et elle travaille maintenant sur une thèse, qu'elle doit soutenir à la fin de l'année. Son travail serait susceptible de révolutionner le domaine de la recherche en astrophysique. Ne me demande pas d'entrer dans les détails, je n'en sais pas plus. Toujours est-il qu'il y a quelques mois, elle a reçu une première lettre de menace, avant que d'autres ne suivent. Quelqu'un semble avoir entrepris de tout faire pour la déstabiliser.

Je prends rapidement des notes tout en assimilant les informations.

- Qui est au courant de la situation ? je m'enquiers.

- De ce que j'en sais, ses parents ainsi que la doyenne de l'université.

- Est-ce que des mesures ont déjà été prises ? A-t-on assigné quelqu'un à sa surveillance au moins de façon temporaire ?

- Il a été décidé d'éloigner Dovie du campus, m'indique mon père. Elle a été transférée dans une maison de banlieue la semaine dernière. Un chauffeur se charge de la déposer chaque matin à l'université et de la ramener chaque soir, mais il est temps qu'une équipe soit dédiée à sa protection.

- Très bien. Combien de temps devrait durer la mission ?

- Trois mois, jusqu'à ce que l'année universitaire se termine et que le maître chanteur soit mis, je l'espère, hors d'état de nuire. D'ici là, il faudra à notre cliente un bodyguard sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Je hausse les sourcils et lâche :

- Ah, quand même. C'est un lourd dispositif pour quelques lettres anonymes, tu ne trouves pas ?

Si encore cette jeune femme avait subi une agression, je pourrais comprendre, mais là...

- Le problème, c'est que Dovie évolue dans un environnement très peuplé. Le MIT compte près de dix mille étudiants. Si on ne met pas en place une surveillance constante, celui ou celle qui lui en veut pourrait agir à tout moment.

- Ça signifie que le bodyguard principal devra vivre avec la cliente, n'est-ce pas ?

- C'est exact. Nous sommes en relation avec la doyenne depuis deux semaines déjà, et nous en sommes venus à la conclusion que celui qui assurera la protection de Dovie devra le faire sous couverture.

- Tu veux dire qu'il se fera passer pour un étudiant ?

Mon père hoche la tête, amusé. Pour ma part, je ricane :

- Eh bien, voilà qui serait inédit.

J'imagine déjà confier cette mission à Jaxon simplement pour l'emmerder, mais en faisant défiler son planning, je comprends qu'il ne pourra pas se libérer pour une aussi longue période. Je continue donc à réfléchir à voix haute:

- Il faut quelqu'un d'assez expérimenté pour donner le change durant plusieurs mois, et qui soit prêt à s'engager dans une mission de longue durée... Je te propose Eleanor comme bodyguard principal, avec Diego et Jaxon en back-up pour venir effectuer la sécurisation du domicile ainsi que les vérifications hebdomadaires... Qu'en dis-tu?

La moue sceptique que mon père arbore à cet instant me surprend. Il ne remet généralement jamais mes choix en cause.

- Quelque chose cloche ? je demande.

- Disons que j'avais déjà formé ma propre équipe dans ma tête. Eleanor est très douée, mais les missions sous couverture ne sont pas son point fort. Je pense que quelqu'un d'autre ferait bien mieux l'affaire pour celle-ci.

- Qui ça ?

- Toi !

Mes sourcils se haussent de surprise.

- Moi ?

- Toi !

Je soupire.

- Papa, on en a déjà parlé. Les missions de protection rapprochée commencent à me lasser, je préfère passer plus de temps à l'institut. Depuis que tu as accepté de m'affecter à l'organisation,

j'apprécie de plus en plus de gérer les plannings, d'accueillir les recrues et de m'assurer que tout fonctionne parfaitement.

- Et tu fais du très bon travail, vraiment, réplique mon père, mais tu es aussi un excellent bodyguard, Lennon. Tu sais comme moi que nous avons plus de demandes que d'effectifs disponibles.

Sur nos quatre-vingt-douze gardes du corps en service, quarante-cinq sont sous contrat annuel.

- En mission longue durée pour les clients VIP, je sais.

- Tu sais aussi, puisque tu gères le planning, que la plupart des quarante-sept autres bodyguards ont déjà pris des engagements pour les six prochains mois - sauf Diego, Solange et Mara, que je me garde sous le coude pour les interventions sensibles, comme d'habitude. Je ne peux pas me permettre de conserver l'un de mes meilleurs éléments ici dans ces circonstances. Surtout que les missions d'infiltration sont l'une de tes spécialités. Je croyais que tu les aimais bien, en plus ?

- Quand elles sont excitantes, mais pas pour jouer l'étudiant.

Je soupire de nouveau et me cale contre le dossier de ma chaise tandis que mon père insiste :

- Écoute, si je te préviens à la dernière minute, c'est parce que j'ai d'abord cherché une solution qui ne nécessiterait pas de t'impliquer. Je me suis même tourné vers tes frères, mais Jaxon a déjà sept missions différentes prévues sur les trois prochains mois, Cruz aussi a un planning plein à craquer et je ne peux pas demander à Sawyer parce que... eh bien, tu sais pourquoi. Ce qui fait qu'il ne me reste plus que toi. Tu sais quoi ? Passons un marché. Tu t'engages dans cette mission, et de mon côté, je fais de mon mieux pour te trouver une relève, même s'il faudra la jouer fine pour gérer ton remplacement sous couverture. Ça te convient ? Tu veux bien faire ça pour moi, mon grand ?

Je secoue la tête, amusé. Mon père sait comment faire craquer ses enfants... Et puis, au-delà de notre lien familial, il reste le big boss, je me dois de lui obéir. L'agence, l'institut, c'est son idée, sa création. Lui-même ancien bodyguard, il a décidé de raccrocher et de former les futures générations il y a vingt-cinq ans déjà. Nous tous, dans l'équipe qu'il a constituée, avons une confiance aveugle en son jugement. Alors, s'il estime que je suis le mieux placé pour accomplir cette nouvelle mission, je le ferai.

- Quand est-ce que je commence ?

Mon père me sourit en guise de remerciement avant de me demander :

- Peux-tu te rendre au domicile de la cliente dans deux jours au plus tard ? Je sais que ça ne te laisse pas beaucoup de temps pour tout préparer, mais...

- J'ai déjà dû gérer des délais bien plus serrés, pour des missions plus périlleuses que celle-là.

Ce ne sont pas quelques lettres anonymes et des étudiants sur un campus qui vont me donner du fil à retordre. Ne t'inquiète pas, je vais m'en sortir.

- En ce qui concerne le reste de l'équipe, je te propose qu'Eleanor et Jaxon soient tes back-up, déclare mon père lorsqu'il me voit me lever.

Je me fige.

- Travailler avec Eleanor ne te posera pas de problème, n'est-ce pas ? ajoute-t-il en me dévisageant.

- Aucun, je réponds.

- Parfait. Dans ce cas, je te fais parvenir le contrat au plus vite. Je pense que tu seras satisfait du salaire que je t'ai négocié.

- Tu étais si sûr que j'accepterais ?

Mon père se contente de hausser les épaules avec un sourire énigmatique sur les lèvres. Je me dirige vers la porte lorsqu'il me hèle à nouveau :

- Je sais que tu aspires à une vie plus calme, Lennon, et je te promets de tout faire pour respecter ton choix. Mais en attendant, je te remercie d'accepter de me rendre service.

Je jette un œil aux photos sur le mur puis je reporte mon attention sur mon père.

- La famille, c'est fait pour ça, je lâche en souriant.

Chapitre 2 Chapitre 2

Lennon

Je remonte le grand couloir du premier étage de l'institut, le nez collé à mon téléphone dans

'optique d'organiser ma nouvelle mission au plus vite. Tout en marchant, je fais défiler le contrat que mon père vient de me transmettre et étudie les clauses qui nous lient désormais, l'agence, ma nouvelle cliente et moi. Je suis surpris de découvrir un montant à six chiffres lorsque j'en arrive à la partie qui concerne ma rémunération pour les trois mois à venir. Pour une étudiante, cette Dovie a des moyens

surprenants...

Pour chaque mission, l'agence établit un contrat différent, sur mesure. Nous veillons à répondre aux besoins de nos clients de la façon la plus individualisée possible. Chez nous, rien n'est irréalisable, tout simplement parce que nous disposons d'une équipe de bodyguards on ne peut plus professionnelle et parée à faire face à toutes les épreuves. Chacun de nous a des prédispositions différentes, que la formation à l'institut nous permet d'identifier afin d'affecter ensuite les recrues aux missions qui leur conviendront le mieux. Il y a ceux qui sont immédiatement à l'aise avec les armes à feu et que nous affectons aux contrats qui impliquent une menace directe : c'est le cas de Sawyer, par exemple. Il y a ceux qui sont réactifs, de redoutables adversaires en close combat, qui se verront confier majoritairement la protection de personnes célèbres, comme Cruz. Il y a aussi les méthodiques, ceux qui analysent et qui ont fait de leur discrétion leur point fort. Jaxon entre sans hésiter dans cette categorie.

Et puis il y a les couteaux suisses, les caméléons. J'aime faire partie de cette catégorie: cela m'a permis d'enchaîner des contrats variés au cours des sept dernières années. J'en ai rencontré, du monde ; parfois beau, mais le plus souvent mauvais. D'ailleurs, c'est peut-être parce que j'ai l'impression d'avoir fait le tour de mon métier que je commence à me lasser des missions de terrain.

Aujourd'hui, veiller au bon fonctionnement de l'institut me convient et me comble. J'aurais préféré y rester pour les prochains mois, mais maintenant que j'ai promis à mon père que je me chargerai de la protection de Dovie Bennett, je ne reviendrai en aucun cas sur ma parole.

Tandis que je bombarde de textos les équipes à l'agence pour tout organiser, Eleanor et Jaxon viennent à ma rencontre.

- On a reçu ton message, commence Jax. Tu reprends les missions ?

- Juste celle-ci. Vous serez mes back-ups, alors j'ai besoin que vous prépariez tout l'équipement

de surveillance.

- On part quand ? demande Eleanor.

- Nous devons nous présenter au domicile de la cliente dans deux jours, je déclare. Jaxon, j'aimerais que tu ailles au parc automobile pour me réserver une berline. Assure-toi qu'elle soit équipée de tout le matos nécessaire.

- C'est comme si c'était fait, répond-il.

- Prends-en une aussi pour Eleanor et toi. Celle que tu voudras.

Jaxon s'éloigne, heureux comme un gosse, et je pivote vers mon autre coéquipière pour lui indiquer :

- Vous ne resterez qu'une journée, pour installer les dispositifs de sécurité. Ensuite, vous viendrez faire un check-up toutes les semaines pour analyser les enregistrements et ajuster si besoin.

Je te laisse récupérer des caméras et les préparer. Prends aussi tes armes, tu ne devrais pas avoir à t'en servir, mais on ne sait jamais.

Ayant une multitude de choses à préparer avant mon départ, je ne m'éternise pas et pars déjà à grandes enjambées vers l'ascenseur.

- Lennon, attends.

Je me tourne à nouveau en direction d'Eleanor qui me dévisage, une lueur d'espoir dans le

regard.

- Merci de m'avoir choisie pour intégrer ton équipe, commence-t-elle, c'est...

- Mon père qui l'a décidé, je la coupe.

- Oh...

Un court silence s'installe entre nous. Je le brise en déclarant :

- Écoute, ce n'est vraiment pas le moment, là, Eleanor. J'ai une tonne de choses à faire.

- Je sais, mais j'espérais qu'on pourrait discuter tous les deux de... enfin, tu sais... ça fait

longtemps qu'on n'a pas pris le temps de parler un peu.

Je soupire et hausse les épaules avant de répliquer :

- Moi, je pense qu'on s'est tout dit la dernière fois.

Eleanor déglutit et baisse rapidement la tête. J'ajoute :

- Mon père a décidé de nous mettre dans la même équipe parce que tu es une excellente bodyguard, mais je comprendrais qu'étant donné la situation cette mission te mette mal à l'aise. Je peux très bien demander à quelqu'un d'autre de...

- Non, c'est bon, affirme-t-elle en se reprenant. Je vais gérer.

- Tu en es sûre ?

- Certaine !

- Parfait.

Sans remords, je la laisse là et quitte l'étage.

Ne jamais mélanger travail et vie privée.

C'est un adage que mon père nous a répété, à Cruz, Sawyer, Jaxon et moi, dès que nous avons commencé à travailler avec lui. J'ai toujours pensé qu'il exagérait... jusqu'à Eleanor, et notre rupture dont je dois gérer encore aujourd'hui les conséquences sur le plan professionnel.

J'ai retenu la leçon : désormais, je suis bien décidé à ne plus jamais faire sauter les barrières qui maintiennent les différentes parties de ma vie cloisonnées.

....

Le soir commence à tomber lorsque je quitte l'institut. Sur la route de la maison, je me laisse aller

à observer le paysage, comme souvent.

Cape Cod est comme un cocon entouré par l'océan Atlantique et d'immenses étendues de sable.

Il y règne une douceur de vivre que beaucoup nous envient, particulièrement les habitants de Boston, à une heure de trajet d'ici. Chaque week-end, de nombreux citadins débarquent pour s'offrir une parenthèse hors de leur quotidien.

Moi, j'ai la chance de ne jamais devoir quitter bien longtemps cet endroit incroyable.

J'emprunte une route qui mène sur les hauteurs de la péninsule, là où les maisons ordinaires laissent place à des demeures luxueuses. Le manoir que possède ma famille n'est d'ailleurs rien de moins qu'une piqûre de rappel de la chance que j'ai d'être un Westwood.

Je ralentis en arrivant à hauteur de la vitre d'une cabine. L'agent de sécurité à l'intérieur me salue d'un signe de la tête avant d'actionner l'ouverture de l'imposante grille en fer forgé, m'autorisant le passage. Au pas, ma voiture remonte l'allée de bitume bordée d'arbres parfaitement taillés. La pelouse est coupée au millimètre près, tout ici est arrangé avec goût.

Plus les mètres défilent, plus apparaît, imposant et impressionnant, le manoir Westwood. La demeure dans laquelle j'ai grandi et dans laquelle je vis encore. Dans laquelle nous vivons tous ensemble.

Avec ses nombreuses ailes et son dédale de couloirs, quiconque n'étant pas familier des lieux

pourrait facilement s'y perdre.

Je dépasse une fontaine sculptée puis gare mon véhicule sur le parking prévu à cet effet, à côté de la voiture de ma sœur, déjà stationnée. J'extrais ensuite mon grand corps de l'habitacle, grimpe les quelques marches en pierre qui mènent à la porte d'entrée et salue le majordome qui m'ouvre.

- Bonjour, Michel.

- Comment allez-vous, Lennon?

- On ne peut mieux.

Je lui serre la main tout en pénétrant dans le hall. Au service de notre famille depuis bientôt quinze ans, Michel est l'homme à tout faire du manoir. N'étant ni marié ni père de famille, il vit avec nous, installé dans la dépendance, et je dois dire que sa présence nous est indispensable. Avec notre rythme de vie atypique, nous n'avons pas le temps d'effectuer les tâches quotidiennes nécessaires à l'entretien d'une si grande demeure. Pour cela comme pour la préparation de nos repas, Michel est une vraie perle.

- Ma sœur est ici ? je lui demande.

- À l'extérieur, côté sud, Monsieur.

Je traverse le hall ainsi que la salle à manger au sol de marbre rutilant, puis je franchis les grandes portes vitrées menant à la terrasse qui surplombe la baie. Dehors, le soleil est en train de rejoindre l'horizon, les oiseaux gazouillent avec nonchalance et les vagues s'écrasent paresseusement sur les rochers en contrebas. L'ensemble a quelque chose d'apaisant qui me touche aussitôt.

Assise dans un fauteuil, un livre ouvert sur les genoux et un cahier de notes dans sa main, Billie a les sourcils froncés, concentrée. J'embrasse le dessus de sa tête avant de m'installer face à elle. En me voyant, elle me sourit tendrement.

- J'attendais que l'un de vous rentre pour ne pas avoir à diner seule, me dit-elle. Est-ce que tu

sais si les autres arrivent bientôt ?

- Cruz et Sawyer ne devraient pas tarder, mais pour ce qui est de Jax, je n'en ai aucune idée.

Quant à papa, il rentrera tard, il a beaucoup de travail. Sur quoi tu planches ?

- J'ai un examen dans deux jours qui portera sur les troubles cognitifs, émotionnels et

comportementaux.

- Je parie que tu vas assurer, comme toujours.

- On verra bien... Mon prof est hyper exigeant, il ne laissera rien passer.

- Rappelle-toi que si tu échoues en tant que psychologue, tu pourras toujours te reconvertir dans

l'élevage de loutres.

Ma sœur soupire, mais un petit sourire apparaît au coin de ses lèvres.

- J'avais huit ans quand j'ai émis cette idée, Lennon.

- Et c'est certainement l'une des meilleures que tu aies jamais eues...

Ma réflexion me vaut une tape sur le bras, ce qui me fait rire. Billie reprend :

- De toute façon, je n'ai pas l'intention de louper mes études. Je vais tout déchirer, parole de

Westwood.

À vingt et un ans, ma sœur est une acharnée de travail... comme tout le reste de la famille, à vrai dire. Mais Billie est la seule à avoir persévéré dans des études supérieures. De notre côté, mes frères et moi avons arrêté l'école après le lycée pour devenir bodyguards. Suivre les traces de notre père nous semblait logique, et comme Sawyer, Cruz et moi avons un lien spécial, emprunter tous les trois la même voie professionnelle nous a paru naturel.

Voir Billie réussir nous rend tous très fiers. À mes yeux, ma sœur est la personnification de la détermination... en plus d'être drôle et solaire.

- Et sinon, quoi de neuf ? je lui demande.

- Pas grand-chose.

- Tout roule à l'université ? Comment s'est passée ta journée ?

Billie redresse la tête et fronce les sourcils.

- Comment ça ?

- Parle-moi de ta vie d'étudiante. Tes habitudes, tout ça...

- Pourquoi est-ce que ça t'intéresse ?

- Tout ce que tu fais m'intéresse ! je réplique.

- Je sais, mais ça fait trois ans que je suis à la fac, alors pourquoi tu me demandes ça maintenant ?

Je soupire, croise les bras et avoue :

- J'ai accepté une nouvelle mission dans une université. Je vais devoir protéger une jeune femme vingt-quatre heures sur vingt-quatre en me faisant passer pour un étudiant.

Ma sœur me dévisage un instant, puis ses joues se gonflent comme celles d'un hamster et elle éclate de rire.

- Oh, pardon, fait-elle. C'est juste que t'imaginer suivre des cours, toi qui as fui le système scolaire dès que tu as pu... c'est beaucoup trop drôle.

- Crois-moi, ça ne m'enchante pas plus que ça, je grogne. Mais j'ai promis à papa que je me chargerai de cette mission et je tiendrai parole. Ce serait sympa si ma petite sœur adorée me mettait au parfum et me donnait quelques tuyaux pour survivre là-bas.

- Lenny... Ce n'est pas pour toi que je suis inquiète, c'est pour les autres étudiants ! Tu vas leur coller une de ces trouilles...

Billie rit à nouveau tandis que je fronce les sourcils.

- Qu'est-ce que ça veut dire ?

- Mais tu sais bien, dit ma sœur en faisant un geste dans ma direction. Tu es une montagne de muscles et tu as souvent un air revêche sur le visage.

- Je n'ai rien de revêche, je m'indigne.

- D'accord, alors disons bourru, plutôt.

- Je ne suis pas... Bon, laisse tomber.

- Non, attends ! lance Billie en venant s'installer près de moi. Excuse-moi.

J'attire ma petite sœur contre moi et lui ébouriffe les cheveux, ce qui la fait râler.

- Pour commencer, ne fais jamais ça à une fille, proteste-t-elle en se recoiffant. Ni à n'importe qui

d'autre, d'ailleurs.

Je m'esclaffe face à sa moue boudeuse. Sur un ton plus sérieux, elle ajoute :

- En réalité, je n'ai aucun conseil à te donner, Lenny. Tu es un garçon posé et intelligent : tu réussiras cette mission comme tu as réussi toutes les autres.

Billie pose sa tête contre mon épaule et je la serre un instant contre moi. J'aime cette môme plus que je ne serais capable de l'exprimer. Chez nous, la famille, c'est le pilier, le centre de notre univers.

Les liens entre nous sont d'une solidité à toute épreuve.

Face à l'adversité, ensemble, toujours. Voilà la devise du clan Westwood.

- Ah si, reprend ma sœur, il y a quelque chose que tu dois savoir : à l'université, il y a des fêtes organisées presque tous les soirs. Si ta cliente aime y participer, tu vas devoir te coltiner des étudiants surexcités dans le meilleur des cas, ou bien complètement saouls et défoncés.

- Génial... Je vais prier pour avoir affaire à une casanière, dans ce cas.

Soudain, je me tourne vers Billie en plissant les yeux.

- Rassure-moi, tu ne sors pas tous les soirs ? je l'interroge.

- Évidemment que non, réplique-t-elle. Un jour sur deux, c'est le rythme idéal pour tenir la distance.

Je grogne sans pouvoir m'en empêcher alors qu'elle éclate à nouveau de rire.

- Au fait, finit-elle par me demander, dans quelle université vas-tu effectuer ta mission ? J'espère que tu ne t'éloignes pas trop...

- Je vais poser mes valises à une heure d'ici, au MIT.

Billie hausse les sourcils, impressionnée.

- Waouh... ce n'est pas n'importe quelle fac. On dit qu'elle est tellement grande qu'elle ressemble à une ville et qu'elle abrite un nombre incroyable de petits génies au mètre carré.

À cet instant, Cruz, Sawyer et Jaxon déboulent sur la terrasse, nous interrompant dans notre discussion. Mes frères embrassent notre petite sœur sur la tête; quant à Jax, il s'installe à côté d'elle.

- Alors comme ça, vous partez en mission tous les deux ? lance Sawyer en nous dévisageant,

Jaxon et moi.

- Je pars, je précise. Jaxon et Eleanor ne seront là qu'en back-up.

- Eleanor ? réagit Billie.

- Quoi qu'il se soit passé entre nous, elle fait un excellent travail et c'est tout ce qui m'importe, j'affirme. En ce qui me concerne, le sujet est clos.

- T'es assez grand pour gérer, Lenny, déclare Cruz en haussant les épaules.

- Mais est-ce qu'elle le sera... souffle Jaxon.

- On est adultes, elle et moi, j'insiste. Je suis passé à autre chose et elle finira bien par le faire elle aussi.

Après avoir échangé un coup d'œil, Cruz, Jax, Saywer et Billie récitent d'une même voix :

- Ne jamais mélanger travail et vie privée.

Je lève les yeux au ciel. C'est alors que Michel débarque sur la terrasse, les bras chargés d'un

large plateau rempli d'encas.

- Voici quelques petites mises en bouche, nous dit-il, souriant. Le diner sera servi dans vingt minutes.

- Merci, Michel, répondons-nous à l'unisson.

Nous grignotons tout en discutant des missions qui se profilent. Billie, elle, se replonge dans son bouquin de cours, Jax lui passant un toast de temps à autre. Cela fait dix ans maintenant que lui et moi sommes amis et qu'il est considéré par nous tous comme un membre de la famille à part entière ; cela fait également dix ans qu'il a fait la connaissance de ma petite sœur et qu'il a décidé d'endosser pour elle le rôle du quatrième grand frère. Ces deux-là entretiennent une amitié profonde, bien éloignée des relations habituelles entre Jaxon et la gent féminine. Parce que son nombre grandissant de conquêtes lui donne raison, Jax est persuadé d'avoir un charme irrésistible. Cela vient peut-être de sa confiance en lui qui se remarque à des kilomètres, de ses cheveux châtains ou de sa cicatrice au menton qui se transforme en fossette lorsqu'il sourit : je n'en sais rien, et à vrai dire je m'en cogne. Heureusement, avec Billie, il ne se comporte pas en séducteur - de toute façon, Cruz, Sawyer et moi ne le tolérerions pas.

- Au fait, lance Cruz, vous nous devez cinquante dollars, à Lennon et moi. Deux recrues ont abandonné la formation cet après-midi.

En grommelant, Jaxon et Sawyer tirent quelques billets de leur porte-monnaie. Je m'empare de mon gain en souriant avant de demander :

- C'est Jessie qui leur a foutu la trouille ?

- Disons qu'elle a grandement participé, et qu'Alice a fini de les terroriser avec leur premier cours

de conduite.

À cet instant, Michel réapparaît sur la terrasse pour nous inviter à passer à table. Nous allons nous installer dans la salle à manger et, très vite, de nombreux plats nous sont proposés.

- On va être une nouvelle fois séparés, fait remarquer Billie en se servant quelques pommes de terre. Cruz va s'envoler pour L.A., Lennon part à Boston...

- Jaxon et moi, on reste ici, rappelle Sawyer en se servant un verre de vin.

- Je sais, mais j'aime quand on est tous ensemble, réplique ma sœur. Je déteste que l'un de vous soit loin de moi.

Distraitement, Billie joue avec la chevalière à son index. La petite pierre noire incrustée en son centre accroche les rayons de lumière. Je baisse les yeux sur mon majeur, qu'entoure l'exacte même bague. Nous la portons tous les cinq.

- Tu ne t'y es pas encore habituée, depuis le temps qu'on travaille avec papa ? je lance.

Billie se contente de hausser les épaules, et tous autour de la table, nous comprenons parfaitement son point de vue.

En tant que triplés, Cruz, Sawyer et moi sommes unis par une relation fusionnelle que la naissance de Billie n'a pas ébranlée, au contraire. Nous avons toujours eu à cœur de faire sentir à notre sœur qu'elle est aimée et spéciale; au fil du temps, nous avons créé avec elle aussi un lien unique.

Nous éloigner les uns des autres est l'une des choses que nous détestons le plus et je suis fier de la force qui se dégage de notre fratrie lorsque nous sommes ensemble.

Rien ne pourra jamais séparer la famille Westwood.

Chapitre 3 Chapitre 3

Dovie

- Tout ce que je dis, c'est que l'exploration spatiale a ses limites, lance Felix.

- Et lesquelles exactement ? je réplique.

Mon ami et moi traversons le campus en direction de notre spot préféré pour déjeuner : au pied d'un grand arbre centenaire qui nous offre ombre et fraîcheur lorsque, comme aujourd'hui, la chaleur est un peu trop écrasante.

- Météorologiques, d'abord, affirme-t-il. Avoue que c'est une véritable contrainte de ne pas pouvoir observer quand on le veut.

Je soupire tout en m'installant sur la pelouse tandis que mon ami prend place face à moi.

- Oh, Felix, dis-je en déballant mon déjeuner. Parmi toutes les difficultés que tu aurais pu citer, tu choisis celle-ci : « L'astronomie a ses limites parce qu'il y a des nuages dans le ciel, de la pollution et que parfois il pleut » ?

Je pioche dans ma salade de pâtes en secouant la tête, avant d'ajouter :

- Je t'ai connu bien plus incisif, et surtout, avec de meilleurs arguments. Tu te relâches, mon

pauvre.

Felix s'esclaffe à son tour avant de croquer dans son sandwich à pleines dents. Amis depuis six ans, lui et moi avons un passe-temps favori : tenter de déstabiliser l'autre quant au choix de sa matière principale - l'astronomie pour moi, la biochimie pour lui. Nous savons pertinemment que nous sommes bien trop passionnés par ce que nous faisons pour en être détournés, mais nos joutes verbales nous plaisent.

À cet instant, un rire retentit au loin, et je n'ai pas besoin de lever la tête pour savoir de qui il provient. Je souris tandis que Viola, ma meilleure amie, débarque main dans la main avec son copain Zack. Chaque fois que je les regarde, je ne peux m'empêcher de me dire qu'ils font sensation tous les deux. Zack a les cheveux qui lui arrivent aux épaules, des jeans déchirés et des rangers dont il ne se sépare jamais. Quant à Viola, elle a fait des couettes hautes et des t-shirts à message sa marque de fabrique. Celui qu'elle porte aujourd'hui attire d'ailleurs particulièrement mon attention puisqu'il est orné de l'inscription « Avada Kedavra », une référence à Harry Potter - la grande passion de notre groupe d'amis, au même titre que les sciences et l'astronomie.

- ... mais si tu me pousses à bout, je serai obligée de te rappeler le théorème de Bell, lance ma

meilleure amie en pointant un doigt menaçant en direction de Zack.

Ce dernier passe un bras autour des épaules de Viola et l'attire contre lui en riant. La jeune

femme oublie bien vite sa contrariété et se laisse aller en souriant malicieusement.

Lorsque je suis arrivée au MIT en première année de licence, je ne connaissais personne. Je m'étais faite à l'idée que mes années universitaires seraient certainement solitaires, pour la simple et bonne raison que j'étais décidée à ne pas me laisser distraire par quoi que ce soit. Mais ça, c'était sans compter sur l'administration du campus, qui a eu la merveilleuse idée de me faire partager une chambre avec Viola Malone. Notre coup de foudre amical a été immédiat. Puis très vite, à force de partager des cours avec lui, Viola est tombée amoureuse de Zack. Felix, meilleur ami de ce dernier, est naturellement venu se greffer à notre groupe et c'est ainsi que, depuis plus de six ans, nous sommes l'équivalent des Quatre Fantastiques... sans les pouvoirs magiques et en bien plus nerds.

Viola prend place à mes côtés avant de rouler des épaules et de détendre sa nuque.

- Ce cours m'a tué ! s'exclame-t-elle en acceptant la bouteille d'eau que Zack lui tend. Les première année étaient tellement dissipés... Il y en a même deux qui ont passé toute l'heure à s'embrasser au fond de l'amphi.

- Qu'est-ce que tu leur enseignais aujourd'hui ? demande Felix.

- La physique quantique, répond-elle. C'est pourtant tellement passionnant...

Nous acquiesçons tous vivement.

- Ça a été de votre côté ? intervient Zack en ouvrant sa lunch box.

- On a bossé sur notre thèse, rien de bien nouveau, je déclare.

- Je m'étonne que tu n'aies pas déjà terminé la tienne, fait remarquer Viola.

- On est à trois mois de la soutenance orale, pourquoi est-ce que j'aurais déjà terminé ? je lui renvoie.

- Parce que ton cerveau est plus gros que Saturne, Dovie, c'est un fait, lâche ma meilleure amie.

- Impossible. Saturne a une superficie de 42,7 milliards de km', donc mon cerveau ne peut décemment pas être plus gros qu'elle.

Pour la peine, j'ai droit à un regard assassin de la part de Viola, ce qui me fait éclater de rire.

- Tu m'énerves quand tu joues à Sheldon Cooper, à tout prendre au pied de la lettre, gronde-t-elle en piochant dans ma salade.

- Je sais, je réplique, tout sourire. C'est pour ça que je le fais !

- 782 fois 334, me lance soudain Felix.

- 261 188, je réponds machinalement.

- Incroyable ! éructe mon ami. J'ai beau te connaître depuis des années, je n'arrive toujours pas à me faire à tes capacités. Mais je continuerai à essayer de te piéger, Dovie, je ne vais pas lâcher l'affaire.

- Tu peux effectivement perdre ton temps si ça te plaît, Felix, mais je suis imbattable en calcul mental et tu le sais parfaitement.

- Que veux-tu ? soupire-t-il. Je suis un scientifique, je ne peux pas m'empêcher de faire des

expériences.

- Ravie d'être ton cobaye, je ricane.

Entre piques amicales, discussions sur la science et débats pour savoir qui est le meilleur héros Marvel, nos déjeuners se déroulent presque toujours de la même façon, et ils passent à une vitesse folle !

Au bout d'une heure, Felix, Zack, Viola et moi traversons le campus en direction d'un amphi dans lequel j'anime un cours d'astronomie pour les deuxième année. Ce qu'il y a de bien lorsqu'on est en doctorat, c'est que notre emploi du temps organisé autour de la rédaction de notre thèse est très flexible. Mes amis et moi en profitons pour assister à certains cours en auditeurs libres, juste parce que nous ne nous lassons jamais d'apprendre. Et cerise sur le gâteau, nous avons saisi l'opportunité d'en donner certains. Dans la mesure du possible, nous essayons de nous rendre à ceux des autres, si bien qu'aujourd'hui mes amis seront tous présents dans l'amphi pour me soutenir.

Avant de le faire, je n'avais pas imaginé un instant qu'enseigner pourrait me plaire. Il faut dire que j'ai tellement d'envies et d'objectifs que je rêve d'atteindre... Leur point commun, c'est qu'ils tournent tous autour de l'astronomie, ma passion.

- Au fait, vous avez trouvé vos déguisements pour la soirée Harry Potter qu'organise Bobby ? je demande tandis que nous arpentons les couloirs.

- Rogue, pour ma part, annonce Felix.

- Vi et moi, on sera Bellatrix et Voldemort, renchérit Zack.

- Et moi je seral...

- Hermione ! terminent mes amis à ma place, ce qui nous fait rire.

Alors que nous nous apprêtons à pénétrer dans l'amphithéâtre, je vois monsieur Fernandez, mon directeur de thèse, en sortir.

- Installez-vous, j'arrive, dis-je au reste du groupe.

Puis je m'écrie :

- Professeur Fernandez !

Il pivote et je trottine dans sa direction tout en levant les bras en l'air pour qu'il puisse me repérer dans la foule des étudiants. Un sourire engageant naît sur son visage dès qu'il me voit. Tout juste entré dans la cinquantaine, le professeur Fernandez est l'un des plus appréciés du campus. Sa proximité avec ses élèves, sa patience et sa passion pour la transmission de son savoir rendent ses cours passionnants à suivre. Je ressens une profonde admiration pour lui : il m'a tant appris, tant aidée... Lui et moi avons une relation privilégiée que je chéris beaucoup.

- Comment vas-tu, Dovie ? me demande-t-il.

- Bien, merci. Je me demandais si vous pouviez m'accorder un peu de votre temps dans les jours qui viennent pour que nous puissions discuter de mes recherches. J'ai trouvé deux articles très intéressants qui, selon moi, méritent notre attention et pourraient peut-être me permettre de creuser mes questionnements de la dernière fois. J'aimerais que nous y jetions un œil ensemble.

- Encore en train de courir plusieurs lièvres à la fois, on dirait, déclare le professeur. Et si tu te

concentrais sur ta thèse ? La soutenance a lieu dans moins de trois mois maintenant...

- Je serai prête, soyez-en sûr : vous savez aussi bien que moi que je fais passer mes études avant tout, j'affirme. Mais je ne peux pas me résoudre à abandonner une piste de recherche qui me paraît prometteuse, même si elle dépasse le cadre de mon doctorat.

- Je comprends.

Fernandez sourit à nouveau avant d'ouvrir son porte-documents et d'en sortir son planning.

- Voyons voir... Demain, c'est impossible, je donne une conférence à New York et j'y resterai pour la journée. Disons dans deux jours ? Tu n'auras qu'à me retrouver à l'observatoire après mon dernier cours. Je t'accorderai une heure.

- Parfait, je m'exclame, ravie. Merci, professeur.

- Tout le plaisir est pour moi, répond-il, souriant. Je t'ai promis il y a déjà dix ans de t'emmener aussi haut que tes capacités te le permettent, et je continuerai à tenir ma parole. Tu vas faire de grandes choses, Dovie, je crois en toi.

Le rouge aux joues, je le salue d'un signe de tête avant d'entrer dans l'amphithéâtre, sur les

bancs duquel sont déjà installés Zack, Viola et Felix.

- Tu es encore allée fayoter ? me glisse ce dernier alors que je passe devant lui. Je savais bien que c'est grâce à ça que tes notes ont toujours été si bonnes...

- Persuade-toi de ce que tu veux pour te rassurer, mon pauvre Felix...

Nous rions, avant que je me dirige vers l'estrade et y dépose mon sac pour en sortir mes affaires.

- Bonjour a tous, j'annonce d'une voix forte.

Le brouhaha qui règne dans l'amphi se calme peu à peu et les regards se braquent dans ma direction. Comme chaque fois, une bouffée d'excitation me parcourt à l'idée d'apprendre à mes élèves quelque chose de nouveau - si je parviens à maintenir leur curiosité et leur attention éveillées, bien

sür.

- Lors du dernier cours, je commence, nous avons étudié le milieu interstellaire. Quelqu'un peut-il

me rappeler ce que c'est, en quelques mots ? Jordan ?

Un jeune homme assis au premier rang prend la parole :

- Le milieu interstellaire, c'est la matière qui remplit l'espace entre les étoiles. Il est composé en grande majorité d'hydrogène ainsi que d'hélium.

- C'est exact. Qu'est-ce que tu peux me dire concernant le calcul de sa température ?

- On le divise en plusieurs phases, déclare mon élève. Froid, de l'ordre de quelques dizaines de

Kelvin, chaud, mesuré en milliers de Kelvin, et très chaud, mesuré en millions de Kelvin.

Je lui souris, satisfaite de sa réponse, puis je m'empare d'un feutre et me dirige vers le tableau

blanc.

- Je te dis que tu lui as tapé dans l'œil !

- N'importe quoi, Vi.

- Je t'assure ! Tu n'as pas remarqué qu'il cherche toujours à participer pendant tes cours ?

- Parce qu'il a des connaissances et qu'il s'intéresse à ce que je dis ! Tu te fais des films, Viola.

Ma meilleure amie lève les yeux au ciel. Persuadée que Jordan, l'étudiant que j'ai interrogé tout à l'heure, en pince pour moi, elle me pousse à tenter une approche. Sauf que je suis son enseignante deux fois par semaine, ce qui crée un léger conflit d'intérêts ; et surtout, il ne me plaît pas.

Je ne dirais pas que j'ai un genre d'homme précis: ce qui m'attire, moi, c'est un feeling, une connexion; l'immédiat, le waouh au premier regard. Cela m'entraîne parfois dans de longues périodes de célibat, comme c'est le cas depuis bientôt huit mois. Mais je m'en accommode. Je n'ai pas besoin d'un homme dans ma vie, et je refuse de me lancer dans une longue et harassante quête pour rencontrer la perle rare. Celui qu'il me faut finira bien par trouver le chemin qui le mènera jusqu'à moi...

à moins que ce ne soit moi qui croise sa route la première.

- Tu viens avec nous au bar ? me demande Zack alors que nous quittons l'université.

- Pas ce soir, je dois rentrer pour bosser sur ma thèse.

- Franchement, Dovie, tu devrais relâcher un peu la pression, lance Felix. Tu passes ton temps le nez dans tes bouquins ou à faire des recherches.

- Parce que ce n'est pas en me laissant distraire que j'atteindrai mes objectifs ! je réplique.

- Quand même, je pense que tu devrais t'accorder quelques pauses, insiste mon ami.

- Une autre fois, promis.

Viola me jette un discret coup d'œil mais garde le silence, ce que j'apprécie.

- Au fait, tu te plais dans ta baraque ? enchaîne Zack.

- Ça va, fais-je en haussant les épaules. C'est plus spacieux qu'une chambre sur le campus, mais c'est loin de vous...

- Je n'en reviens toujours pas que la doyenne t'ait demandé de libérer une place pour accueillir des étudiants du programme de découverte, râle Felix.

- Je me suis portée volontaire, rien ne m'a été imposé, je déclare. Et puis, une maison pour moi toute seule, même si vous manquez, ça ne pouvait pas se refuser.

- Mais...

- Bon, c'est quoi cet interrogatoire ? intervient Viola. Laissez Dovie tranquille. Et puis tiens, partez devant. Nous avons quelques petites confidences à nous faire, elle et moi.

Je salue les garçons, qui s'éloignent d'un pas traînant. Puis je me tourne vers ma meilleure amie et lui adresse un sourire reconnaissant.

- Merci de couvrir mes arrières, lui dis-je.

- Toujours, me répond-elle. Comment tu te sens ? Est-ce que tu as reçu une nouvelle lettre de menace ?

- Pas depuis la dernière, il y a trois semaines. Je me sens mal de t'obliger à mentir à Zack et à

Felix...

- Hé, tu ne m'obliges à rien du tout, d'accord ? me rassure Vi en prenant ma main. Tu es victime d'intimidations de la part d'un malade qui est jaloux de ta réussite, et pour assurer ta sécurité, tu as dû être éloignée de l'université. Jamais je ne prendrai le risque de te mettre en danger en dévoilant une information que j'ai promis de garder secrète. J'aime Zack de tout mon cœur, mais tu es ma meilleure amie, Dovie. Je veille sur toi.

J'attire Viola dans mes bras et la serre un instant contre moi. Je n'aurais jamais imaginé un jour me retrouver dans une telle situation, mais il faut croire qu'il y a un début à tout. On ne s'attend jamais à recevoir des lettres de menace glissées sous sa porte, et pourtant, c'est ce qui m'est arrivé un beau matin. Je me souviendrai toujours de la surprise et de l'effroi que j'ai ressentis en lisant ces mots pour la première fois :

CESSE TES RECHERCHES OU TU LE PAIERAS.

Si j'ai fait le choix d'ignorer ces messages au départ, il m'est rapidement devenu impossible de fermer les yeux à mesure qu'ils se sont multipliés. J'ai fini par me résoudre à en parler à la doyenne, qui a averti mes parents. Ils en sont tous les trois venus à la même conclusion : quelqu'un en veut à mon travail, quelqu'un qui est certainement à l'université, avec moi... Je n'étais donc plus en sécurité sur le campus.

La mort dans l'âme, j'ai dû accepter de m'éloigner un peu du MIT.

Bien sûr, il m'était impensable de ne pas mettre Viola dans la confidence. D'abord parce que nous étions colocataires et qu'elle m'a vue recevoir les lettres anonymes ; ensuite parce que, profondément ébranlée, j'avais besoin d'un soutien, d'une confidente.

- Bon, je dois y aller, fait-elle en brisant notre étreinte. Tu m'appelles si tu as le moindre problème, c'est compris ? Et je veux que tu m'envoies un message pour me prévenir dès que tu seras en sécurité chez toi.

- Compris, chef !

Viola dépose un baiser sur ma joue puis rejoint les garçons qui l'attendent plus loin. Je les

regarde s'éloigner et, dès qu'ils disparaissent à l'angle du bâtiment, je prends la direction opposée.

D'aussi loin que je me souvienne, intégrer le MIT a toujours été un rêve pour la passionnée d'astronomie que je suis. Je me souviens parfaitement du jour où j'ai reçu ma lettre d'admission. J'étais consciente de la chance que j'avais d'intégrer l'une des meilleures universités du monde, si ce n'est la meilleure. Et puis, au-delà des connaissances que j'allais acquérir, l'idée de mener une vie d'étudiante me réjouissait et j'ai adoré chaque instant de ces six dernières années... Seulement, voilà que tout s'effondre. J'ai quitté les dortoirs du campus pour une maison en banlieue, j'ai quitté mes amis pour vivre seule. Tout ça à cause d'un détraqué qui a décidé de m'en vouloir parce que j'ai entamé des recherches pointues qui, si elles aboutissent, pourraient bousculer le monde de l'astrophysique.

Comme chaque jour depuis une semaine, je me dirige vers un taxi qui m'attend le long du trottoir.

Commandé par l'université, il a pour mission de me déposer chez moi en toute sécurité.

Je salue le chauffeur et m'installe à l'arrière. Les rues de Boston défilent sous mes yeux tandis que nous rejoignons le quartier résidentiel dans lequel se trouve la petite maison ancienne que j'occupe à présent. Elle est loin d'être bien entretenue, mais puisque c'est l'université qui prend le loyer en charge, je ne vais pas me plaindre. Et puis, il y a au moins un avantage: j'ai bien plus de place pour installer mes affaires que dans la chambre que Viola et moi partagions.

Le taxi se gare devant la clôture blanche de ma maison. Je quitte l'habitacle, remercie le

chauffeur et emprunte la petite allée en gravier qui me sépare du seuil.

Au moment où je grimpe les trois marches du perron, des jappements ainsi que le bruit de petites griffes qui râpent contre le bois de la porte me parviennent. Un sourire aux lèvres, je m'empresse de déverrouiller la serrure, et dès que j'entre chez moi, des aboiements m'accueillent.

- Bonjour, mon Voldi, dis-je en m'accroupissant et en prenant une voix d'une niaiserie sans nom.

Oh oui, tu es resté enfermé toute la journée alors tu as trouvé le temps long, je sais.

Une langue humide me lèche les joues, me faisant éclater de rire, puis mon petit bouledogue français s'élance à travers la salle à manger en direction de la porte-fenêtre, que je viens lui ouvrir pour qu'il puisse sortir.

À l'instant où il quitte l'habitation, le silence m'oppresse. En soupirant, je dépose ma veste ainsi que mon sac de cours par terre et je me laisse tomber dans le canapé. Je ne peux m'empêcher de penser à mes amis, qui sont certainement en train de s'installer à une table, prêts à se lancer dans de longs débats passionnés tout en enchaînant les verres de bière.

Abattue, je me dirige à l'étage pour rejoindre ma chambre. La maison a beau être petite, j'ai l'impression d'avoir bien trop d'espace pour moi toute seule. Alors je m'allonge sur mon lit et je fixe un instant le plafond, sur lequel j'ai dessiné le système solaire.

L'astronomie m'a toujours passionnée, et je ne me sens véritablement sereine que lorsque j'observe les planètes. Depuis ma naissance, j'ai la tête dans les étoiles et je suis fascinée par tout ce qui se passe dans le ciel et plus haut encore. Quand j'étais bébé, mes parents avaient installé au-dessus de mon berceau un mobile avec des dizaines d'astres qui tournaient lentement et scintillaient.

Les grands yeux émerveillés que j'ouvrais pour les contempler ne m'ont jamais quittée.

Si je n'aimais pas autant ce que je fais, si je ne croyais pas autant en mon projet, j'aurais déjà

abandonné, cédé aux pressions de mon corbeau.

Sauf que je refuse de plier. Ce n'est pas de cette façon que j'ai été élevée.

Je me redresse d'un bond lorsque la sonnette de l'entrée retentit... avant de me figer, méfiante.

Qui ça peut bien être ?

Immédiatement, je fais défiler dans ma tête la liste des personnes qui savent où je vis. Elle est très courte : mes parents, mais généralement, ils me préviennent avant de passer me voir ; Viola, évidemment, sauf que je viens de la quitter ; et enfin, la doyenne de l'université, qui n'a aucune raison de me rendre visite.

La sonnette retentit à nouveau. Cette fois, je quitte ma chambre et descends l'escalier en me

faisant la plus discrète possible, pour éviter de trahir ma présence à mon visiteur.

Lorsque je me hisse sur la pointe des pieds pour regarder à travers le judas de la porte d'entrée, j'aperçois de l'autre côté un livreur qui tient une pizza dans la main. Je suis décidée à ne pas lui ouvrir, mais un ding annonçant l'arrivée d'un message retentit depuis la poche de mon jean.

Bon appétit, mon petit génie.

L'émoji cœur qui accompagne le message de Viola me fait sourire... et, toute crainte dissipée,

j'ouvre la porte.

- Dovie Bennett ? demande le livreur.

- C'est moi.

Il me dépose le carton de pizza dans les mains et s'éclipse immédiatement sur son scooter. Je vais me poser dans le canapé tout en répondant à Vi pour la remercier.

L'odeur délicieuse qui s'échappe du carton lorsque je l'ouvre fait gronder mon estomac. J'allume alors la télé et lance aléatoirement l'un des huit Harry Potter, que j'ai déjà tous vus des dizaines de fois mais que je ne me lasse pas de regarder.

Malgré tout, je ne peux m'empêcher de me sentir seule loin de mes amis, en colère aussi de devoir être celle qui se cache et qui se prive de moments de bonheur alors que je n'ai rien à me reprocher.

L'injustice de cette situation m'est de plus en plus difficile à supporter.

Alors j'espère que la personne qui me menace sera bientôt découverte et arrêtée... parce que je

veux retrouver ma vie.

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