À Olivier Zagdanski, pédopsychiatre
Dans ces nuits de lent naufrage
Tu heurtas mon corps
Et mon cœur s'imprégna
Du silence d'un navire échoué
C'est étrange me dit Oscar Wilde
Plus votre cœur devient noir
Plus votre visage s'illumine
Ce n'est pas si étrange
Même l'origine du hasard
Est une coïncidence
Comment croire cet homme qui ment comme un ogre ?
Il m'a déjà mangée, digérée, recrachée...
Je n'ouvre plus mon courrier
Mais là où le ciel ouvre les portes de la nuit
L'archange rabat son aile gigantesque
Violemment
Oscar Wilde a scruté mes genoux maigres
Puis suivi mon pas de boiteuse
À minuit
Nous sommes arrivés sur le pont de l'Archevêché
L'homme au saxo ne jouait pas
Il pleurait en silence, adossé au parapet
Oscar Wilde a bu deux de ses larmes
Pour partager son chagrin
J'ai ramassé le saxo
Et l'ai astiqué avec le bas de ma robe
Je n'avais rien d'autre
Une musique vint d'ailleurs
Celle du peuple des Clowns
L'un des leurs était mort
Il avait ouvert et lu mon courrier
Domenica parle de Stella
Je ne sais qui de moi ou d'Hugo connaît le mieux Stella. Bien que je sois sa marraine et que j'ai été sa mère de substitution depuis ses sept ans, il se pourrait bien qu'Hugo, qui lui voue un attachement sans faille depuis qu'il l'a rencontrée alors qu'elle n'était qu'une fillette, soit le plus proche d'elle
Parler de Stella n'est pas facile. Elle est tout et son contraire. Elle a parfois les pieds bien sur terre et son raisonnement et sa logique sont imparables. D'autres fois, elle paraît vivre dans un monde dont elle seule détient la clef, pour y entrer et en sortir à sa guise nous laissant, nous qui l'aimons tant, derrière une porte dont nous n'osons même pas nous approcher.
Si je suis devenue la marraine de Stella, c'est par la volonté de son père, Fabio, le seul homme que j'ai jamais aimé.
Nous étions tous les deux étudiants en physique quand nous avons commencé à transformer notre amourette de lycéens en amour plus profond. À vrai dire, si j'avais choisi de faire des études de physique, c'était pour le suivre car dès la classe de seconde au Lycée Louis le Grand, j'étais tombée amoureuse de ce bel adolescent, d'origine italienne comme moi.
J'étais fascinée par ses connaissances et par sa modestie. Il était bien plus en avance que moi et avait commencé à développer une passion pour l'astronomie et la physique quantique.
Lui aussi m'aimait, d'un amour plus versatile et moins passionné que le mien mais il faisait néanmoins des projets pour nous deux qui me faisaient croire, naïve que j'étais, en un amour durable.
Hélas ! Je n'avais pas vu venir le danger. Celui-ci prit l'apparence d'une autre étudiante, Marilyn, aussi délurée que j'étais timide, aussi flamboyante que j'étais réservée et surtout qui parlait, qui parlait beaucoup, alors que moi je ne faisais qu'écouter, osant rarement me mêler à la conversation et m'exprimer. Je n'étais à l'aise qu'en tête-à-tête avec Fabio. Peu à peu, sans que je m'en rende compte, Marylin me repoussa dans une sorte d'ombre où je finis par disparaître complètement du regard de Fabio. Je n'étais pas de taille à lutter contre cette redoutable séductrice qui attirait les étudiants comme une coupe de fruits attire les guêpes et je compris, un jour glacial d'automne, que la partie était définitivement perdue pour moi.
Par la suite, Fabio devint un brillant astrophysicien appelé un peu partout de par le monde pour y donner des conférences dont je lisais parfois le résumé dans des magazines spécialisés.
Pour ma part, je n'ai réussi qu'à devenir un simple professeur de physique, au lycée Henri IV tout de même, ce que je ne manque pas de préciser malgré ma timidité maladive.
Fabio et Marilyn se marièrent très vite. J'appris sans avoir cherché à savoir que c'était la condition sans compromis possible de Marilyn. Si Fabio voulait qu'elle soit à lui et non pas à l'un des nombreux autres étudiants qui la convoitaient, il faudrait passer par le mariage.
Je fus complètement mise à l'écart pendant presque trois années, sans la moindre nouvelle de Fabio. Je me désespérais de jamais le revoir jusqu'au jour où je reçus une lettre me demandant d'être la marraine de la petite Stella, l'enfant de l'amour et du désamour comme me l'expliqua plus tard Fabio.
Bien que la mort dans l'âme, j'acceptai. Pour le revoir, j'aurais marché sur les mains jusqu'à l'église ou commis n'importe quelle autre extravagance. Pourtant, revoir aussi Marilyn, celle que j'appelais « la voleuse d'amour », fut une épreuve des plus pénibles. Depuis que j'avais perdu Fabio, je n'avais connu que de brèves aventures qui ne m'avaient jamais permis de l'oublier. D'ailleurs, mon peu d'implication dans ces liaisons décourageait rapidement des hommes qui attendaient davantage de moi qu'un intérêt poli et qu'une participation passive aux ébats sexuels qui me paraissaient interminables.
Ils avaient bien changé tous les deux. Fabio semblait complètement abattu, son visage était prématurément marqué par je ne sais quel mal invisible. Quant à Marilyn, elle avait perdu toute sa flamboyance. C'était une femme terne, acariâtre, parfaitement indifférente à la petite Stella.
- Elle ne supporte pas de l'entendre pleurer, me glissa Fabio. Pourtant, c'est un bébé remarquablement sage. Nous avons dû prendre une nounou. Je suis rarement à la maison, je pars constamment en déplacement, surtout à l'étranger, je donne des conférences, je participe à des colloques... Tu vois ! Un couple en déroute avec un bébé sur les bras. Et puis je n'ai pas trop la fibre paternelle. Je m'en veux d'ailleurs car Marylin ne paraît pas être la meilleure des mères. Ses nerfs sont fragiles, elle s'énerve pour un rien. J'ai entendu parler du baby blues. C'est sûrement ça ! Bah ! Je suppose que ça lui passera. Je n'ai pas trop le temps de m'occuper des états d'âme de ma femme.
Après le baptême, qui se déroula dans une ambiance lourde de regards mauvais de Marilyn dirigés tantôt vers Fabio tantôt vers moi, elle s'empressa de me mettre Stella dans les bras avant d'annoncer qu'elle partait à son cours de yoga.
- Tu comprends Domenica, cette fillette est insupportable et j'ai tellement besoin de détente.
Ensuite, tous les prétextes furent bons pour me confier Stella. Je ne m'en plaignais pas. Cette enfant était une partie de Fabio et je la regardais comme le fruit de mon amour pour lui. J'avais réussi à occulter complètement Marilyn.
Durant cette période, j'eus souvent des soupçons que j'essayais de partager, en vain, avec Fabio.
- Comment a-t-elle pu se faire une telle brûlure au bras ?
- Marilyn m'a dit qu'elle avait frôlé le fer à repasser pendant que la nounou était partie dans une autre pièce.
- Elle n'a pas dû faire que le frôler. La brûlure est profonde.
Ce à quoi Fabio haussa les épaules comme pour dire : Que veux-tu que j'y fasse ! C'est ainsi...
Plusieurs fois, Stella arriva avec un énorme hématome au bras gauche. Curieusement, c'était toujours le bras gauche.
- Ne me dis pas qu'elle s'est fait ça toute seule.
- Sans doute un jeu d'enfants un peu violent. Les enfants sont parfois cruels entre eux et Stella est tellement bizarre qu'il se pourrait bien qu'elle soit la bête noire de quelques-uns.
- Ni toi ni Marylin n'êtes allés trouver le responsable de cette école qui m'a l'air de regrouper un joli ramassis de pervers ?
Fabio eut la même réaction que pour la brûlure. Il paraissait être à mille lieues de Stella et de ce qu'il pouvait bien advenir d'elle. Il partait pour des conférences de plus en plus nombreuses, de plus en plus lointaines.
Je n'étais pas sans avoir remarqué ses pupilles souvent dilatées. Je n'aurais pas osé lui poser la question mais il était clair qu'il s'évadait de son quotidien par des moyens que je n'approuvais certainement pas et dont je n'avais jamais moi-même usé, bien que certains étudiants aient tenté jadis de m'initier à leurs voyages dans des paradis artificiels. J'avais bien reconnu l'odeur caractéristique du cannabis sur ses vêtements. Au moins, ce n'étaient pas des drogues dures.
Ce qui acheva de me mettre en colère contre lui et Marylin, ce fut quand il me lâcha, comme par inadvertance, que Stella était somnambule et souffrait d'horribles migraines qui l'obligeaient à rester dans le noir.
- Et vous n'avez pas consulté un spécialiste pour en connaître au moins la cause et tenté de la soulager ?
Même sempiternelle réaction. Un haussement d'épaules et un brusque changement de conversation, quand ce n'était pas un rapide coup d'œil à sa montre qui lui rappelait qu'il avait un rendez-vous urgent. Il me claquait alors une bise sur chaque joue et me laissait avec mon désarroi et la tristesse de me savoir complètement désarmée de ne pouvoir venir en aide à cette enfant que j'adorais.
Je n'aurais sans doute pas dû l'encourager quand elle commença à me parler de Chloé, sa sœur jumelle jamais née. D'autant que m'étant renseignée auprès de Fabio, il m'affirma que Stella était bien l'unique bébé sorti des entrailles de Marilyn et qu'aucune petite fille n'y était restée, vivotant tant bien que mal jusqu'à pouvoir s'en échapper pour une sorte de monde parallèle d'où elle communiquait et grandissait en même temps que Stella.
- Tu connais les enfants. Ils s'inventent souvent un ami imaginaire. Il n'y a pas à s'inquiéter de ça.
Si malgré mes réticences j'étais entrée dans cet imaginaire, c'est parce que sa solitude et sa détresse me faisaient mal et que j'avais cru qu'avec ce dérivatif, elle surmonterait mieux l'indifférence, et même la cruauté de sa mère, ainsi que les absences répétées de Fabio. Il serait d'ailleurs plus juste de parler de fuite. À croire que le monde entier s'arrachait sa présence pour des conférences dont la durée s'était allongée au point qu'il était impossible que Marylin soit dupe.
Dès qu'elle sut lire et écrire, à un âge trop précoce, Stella dévora les livres et se mit à remplir les pages d'un petit carnet que je lui avais offert en même temps qu'un véritable stylo à plume dont elle choisit elle-même la couleur de l'encre. Ce fut surtout le nom qui l'enchanta, violet tendresse
Des parents plus attentifs, et surtout plus aimants, auraient vu le signe d'un manque, d'un appel. Pas Marylin et Fabio, trop occupés à s'entredéchirer quand par hasard ils étaient réunis.
La jalousie de Marylin était devenue morbide. Elle le soupçonnait d'entretenir des liaisons de par le monde. Elle le comparait au marin qui garde une maîtresse dans chaque port. Il s'en confiait parfois à moi. Oui ! Cela lui était arrivé lors de ses déplacements, mais rien de durable, des « étreintes thérapeutiques » comme il les appelait, dans les hôtels luxueux où il descendait pour deux ou trois nuits et souvent bien plus.
J'en souffrais à mort. Si seulement il m'avait fait la charité d'une étreinte, thérapeutique ou non. J'avais perdu toute fierté au point de lui faire de maladroites avances qu'il ne voyait même pas.
Les sept premières années de Stella se déroulèrent dans un mal-être spécifique à chacun de nous. Marylin en proie à une jalousie qui l'amenait aux limites de la folie, Fabio de plus en plus absent physiquement et mentalement, Stella complètement repliée sur elle-même et ne quittant son monde imaginaire que pour noircir les pages de son carnet et moi, malheureuse pour Fabio, pour Stella et pour mon amour sans espoir.
La veille de leur départ pour des vacances dans le Lubéron, j'allais pour me coucher quand on sonna au visiophone. C'était Fabio.
- Ouvre-moi Domenica. Ouvre-moi vite !
Quand il retira sa veste, je vis que sa chemise était en sang. Je m'affolai et ce qui me traversa l'esprit fut l'image d'une Marylin enragée essayant de le poignarder à mort.
- Marylin devient dangereuse, me glissa-t-il complètement essoufflé. Elle m'a fait une crise de jalousie effroyable. La blessure n'est pas grave mais ça saigne beaucoup.
Je le soignai du mieux que je pus car il refusa d'aller à l'hôpital, lavai sa chemise et la fourrai dans le sèche-linge.
- Demain, nous partons en vacances. Ce sera nos dernières vacances ensemble. Je n'en peux plus Domenica. J'ai l'impression d'être dans un tunnel bloqué de chaque côté. Il n'y a plus d'issue. Elle ne consentira jamais au divorce. Qu'importe où j'irai, elle me retrouvera toujours pour me harceler de sa jalousie. C'est avec toi que j'aurais dû faire ma vie. Maintenant, il est trop tard. Tout est trop tard. Tu m'entends Domenica ? Tout est trop tard. Il n'y a plus rien d'autre à faire qu'à attendre la mort pour être délivré. J'espère que Stella me pardonnera un jour.
Je tentai de le calmer, de lui prodiguer des paroles apaisantes auxquelles je ne croyais pas moi-même. Il sortit de la poche de son pantalon du tabac à rouler, du papier à cigarettes et un petit morceau d'une matière brunâtre.
- Tu as un cendrier ?
Je ne fumais pas mais j'avais quand même un cendrier pour ses rares visites. Je le regardai se préparer un joint des plus costauds. Il me proposa d'en tirer une bouffée, ce que je refusais. J'aurais peut-être dû accepter pour me trouver dans le même état que lui. Après l'annonce de l'accident, je me dis que cela aurait été un autre dernier moment de complicité, d'intimité, que nous aurions pu partager.
- Veux-tu rester dormir chez moi ?
Il me regarda avec des yeux vacillant sous ses paupières à demi fermées et à ma grande surprise, accepta.
Je lui proposai le canapé mais il me souleva brusquement pour me porter, comme un marié porte sa jeune épousée pour franchir le seuil de leur chambre, et me déposa délicatement sur mon lit.
Nous fîmes l'amour plusieurs fois au cours de cette nuit. Mon bonheur était incommensurable. Je le retrouvais tel que je l'avais connu et aimé avant que Marylin ne surgisse dans nos vies.
À mon réveil, il était déjà parti. J'ignorais bien sûr que je ne le reverrais plus. Depuis, je me remémore souvent, avec une émotion toujours aussi vive malgré les années écoulées, la dernière image que je garde de lui après cette nuit intense. Celle d'un homme abattu, au regard comme tourné à l'intérieur de lui-même, chancelant sous l'effet de la fatigue, de la souffrance et du cannabis
Il avait laissé une lettre que je ne trouvai que le lendemain. Elle était cachée sous l'oreiller sur lequel il avait dormi. Je n'avais pas eu le courage, à son départ, de refaire le lit ni de changer les draps où avaient séché des traces de son sperme.
« Pardonne-moi Domenica pour tout le mal que je t'ai fait. J'ai trahi ton amour pour moi et ça ne m'a pas porté chance. S'il m'arrivait quelque chose de fatal, je veux que ce soit toi et personne d'autre qui prenne soin de ma petite Stella. Ne t'inquiète pas de Marilyn. Elle ne pourra pas s'y opposer. Tu comprendras bientôt pourquoi. »
J'eus un mauvais pressentiment et j'enrageai de ne pas savoir où le joindre. Je n'avais aucune adresse dans le Lubéron ni même un numéro de téléphone.
Une semaine plus tard, j'appris par le père d'Hugo qu'il y avait eu un accident dont ni lui ni Marilyn n'avaient réchappé.
Longtemps, très longtemps, dès que je me trouvais seule, je pleurai et hurlai d'une douleur intolérable. Ma seule raison de survivre fut la petite Stella.
Après quelques jours passés chez les parents d'Hugo, elle arriva chez moi, serrant contre son petit corps gracile une poupée vêtue de noir. Je compris que cette étrange poupée était le substitut de Chloé, sa sœur jumelle imaginaire jamais née. J'eus sans doute tort de ne pas en discuter avec elle pour lui expliquer que Chloé n'avait jamais partagé le ventre de sa mère. J'eus sans doute tort de la laisser discuter longuement avec cette poupée, soupçonnant même parfois qu'il ne s'agissait pas d'un monologue mais d'un dialogue.
J'eus sans doute beaucoup de torts mais Stella, d'une certaine façon, m'impressionnait par sa gravité, sa maturité et sa résistance au monde extérieur dont elle semblait ne pas vouloir faire partie.
Vers l'âge de douze ans, elle inspecta les étagères hautes de ma grande bibliothèque, les plus basses étant réservées à des livres de jeunesse que j'achetais spécialement pour elle, en grandes quantités, compte tenu de son incroyable appétit à les dévorer.
Elle vint à moi un soir, tout excitée, avec un roman de Virginia Woolf dont elle n'eut de cesse de me lire des passages.
- Écoute ça Domenica ! On croirait que Virginia l'a écrit pour Chloé.
« Je vais marcher doucement derrière elle, pour être à portée de main, plein de curiosité, pour la consoler lorsque dans un accès de rage elle pensera : je suis seule. »
- Et ça encore ! Cette fois, elle l'a écrit pour moi.
« Je n'ai pas de but en vue. Je ne sais pas relier les minutes aux minutes et les heures aux heures, les dissoudre par une force naturelle pour composer la masse pleine et indivisible que vous appelez la vie. »
Et pendant des mois, Stella se consacra uniquement à la lecture des œuvres de Virginia Woolf. Elle m'annonça son intention de devenir écrivain. La vie de cette dernière la fascinait, jusqu'à sa fin dramatique. La lettre laissée à Léonard son époux, les cailloux dans sa poche, et enfin la noyade dans une rivière proche de sa maison.
Encore une fois, j'eus sans doute tort de ne pas la diriger vers d'autres lectures, plus adaptées à la préadolescence. Je savais que je minimisais tous les dangers la guettant alors qu'elle s'enfonçait trop souvent dans la mélancolie et même la morbidité. Ma seule excuse est de ne pas avoir voulu heurter sa fragilité. C'était l'enfant de Fabio, presque mon enfant, et je ne pouvais tout simplement pas tenter de la rendre différente de ce qu'elle était.
Je fus étonnée quand elle choisit, à l'instar d'Hugo quelques années plus tôt, de s'inscrire au concours de l'École nationale supérieure des arts décoratifs. J'avais cru qu'elle choisirait la Faculté de Lettres et je la voyais déjà faisant partager à des élèves, l'écoutant bouche bée, sa passion pour Virginia Woolf. Je ne la savais ni manuelle ni douée d'une aussi grande créativité et fus pleine d'admiration quand elle commença à imaginer des bijoux qui obtinrent très vite un succès mérité auprès des grandes maisons de couture.
Tout allait donc presque pour le mieux. Elle s'installa dans un appartement de la rue de la Cerisaie, dont Hugo était propriétaire et qu'il lui loua pour une bouchée de pain, et se consacra à sa création tout en continuant d'écrire.
J'ai dit presque pour le mieux, car un événement allait bouleverser sa vie, trop tranquille peut-être pour une âme tourmentée comme la sienne. Je veux parler de sa rencontre avec Marcus. Elle avait déjà beaucoup souffert dans son enfance mais ce qui l'attendait allait être pire. J'en savais quelque chose. La souffrance amoureuse est difficilement descriptible et contrairement à la souffrance physique, peut ne jamais trouver un terme.
J'ai souvent regretté d'avoir eu la curiosité de lire ce qu'elle écrivait et qu'elle laissait parfois en évidence sur son bureau. Pour ma défense, je dirais que ce n'était pas innocent de sa part. Elle voulait que je sache ce qu'elle était incapable de me faire partager. Stella a toujours eu du mal à se raconter. Avec Marilyn, c'était une enfant muette, silencieuse et craintive. Devenue adulte, si elle s'était libérée de ses craintes, elle avait gardé cette tendance à se replier sur elle-même au plus fort de ses souffrances, estimant que nul n'était capable de lui apporter réconfort ou consolation. Alors elle écrivait, elle écrivait, parfois toute une nuit, jusqu'à ce que le sommeil la prenne et l'emporte dans ce monde inaccessible à nous tous où elle retrouvait Chloé.
Après que Marcus l'eut quittée pour la première fois (il y eut deux autres ruptures), elle m'avait laissé ce texte, glissé dans une enveloppe, avec un petit mot griffonné de son écriture tellement bizarre mais si caractéristique (elle détachait les syllabes les unes des autres et parfois même les lettres).
- Lis ça mais ne le conserve pas. Brûle-le ou déchire-le en minuscules morceaux.
Je ne lui ai pas obéi et l'ai toujours conservé. Si dans ses écrits Stella mentionnait bien le jour et le mois, elle omettait parfois l'année. Ce texte a donc été écrit en 2009 puisque si j'ai bonne mémoire, la première rupture a eu lieu en novembre 2008.
Lundi 15 septembre au matin
Il y a bien longtemps que j'avance immobile et solitaire sur un chemin qui ne mène nulle part. Mon cœur souffre, mon corps souffre, mon âme souffre. Il faut pourtant que je fasse semblant de bouger, d'accomplir quelques gestes déplaisants, sinon je n'aurai pas le droit de m'endormir. Car là où m'entraîne le rêve, je marche comme si j'étais heureuse, je cours même, j'escalade les pires obstacles, et parfois je m'élève au-dessus des toits, des dômes, des cathédrales, et je vole, légère, souple, laissant mon corps s'arrondir, se cambrer, se courber, se déployer. Je sens des ailes fabuleuses s'extraire sans douleur de ma chair, entre mes omoplates. Elles sont immenses et j'en aperçois la pointe nacrée en virevoltant au-dessus du musée de l'Ermitage. La vie n'existe pas, le temps n'existe pas. J'étais à Paris, je suis loin, ailleurs. La Lune est si proche de moi que je sens son souffle ruisselant de serpentins argentés me vêtir pour cacher aux regards invisibles ma nudité. L'obscur est accueillant et chaque porte peut s'ouvrir. Nul besoin de heurtoir en forme de poing serré. Nul besoin de combinaisons compliquées de chiffres et de lettres. Nulle autre porte cachée derrière chaque porte. Mais celle que je cherche a disparu. Une porte bleue, d'un bleu si particulier, si extraordinaire, si surprenant. La seule porte qui ne peut pas s'ouvrir... La Lune se désespère de mes larmes, de son incapacité à me consoler. Elle me propose une étoile, l'étoile manquante, mais trop tard... Mon corps s'alourdit, mes bras se raidissent, les jolis serpentins argentés s'éteignent et se consument, brûlant et zébrant ma peau, mes ailes fabuleuses se recroquevillent, rapetissent, se minuscularisent. Je sens entre mes omoplates un mouvement de vrille, douloureux cette fois. Le trottoir aux pavés disjoints se rapproche. L'obscur devient hostile, flamboyant, aveuglant. L'arbre bienveillant n'est pas là pour retenir ma chute. Je suis de nouveau seule, immobile, sur ce chemin qui ne mène nulle part. Personne ne voit que j'existe. Personne ne veut me dire si la porte bleue existe encore, quelque part, n'importe où. Une voix pourtant, venue d'un univers où il me semble avoir vécu : « Tu ne la retrouveras jamais et tu n'existes pas plus aujourd'hui que tu n'existais quand tu te croyais vivante ».
Lundi 15 septembre au soir
J'ai froid. J'ai avalé un iceberg. Plus rien ne me réchauffe. Allongée sur mon canapé, je traverse des rues sombres, désertes et enneigées. C'est une année à neige noire, une année de pauvreté. Pas une seule lumière, la ville n'a plus les moyens d'allumer les réverbères. Pas une seule lueur aux fenêtres, les gens n'ont plus les moyens d'acheter des bougies. Je trace des signes sur la neige noire, des appels à l'aide, de grands SOS tremblotants destinés aux hélicos, aux avions de la dernière ligne aérienne. Mais le ciel est désert lui aussi, la lune et les étoiles absentes. D'autres planètes plus lointaines, peut-être. Un autre univers où j'aurais dû naître, au milieu d'un millier de soleils doux et tièdes, des petits citrons ambrés et sucrés dont je me serais nourrie, rassasiée, qui m'auraient façonné un corps de statue antique, immuablement beau, sans le moindre défaut. Dans cet autre univers, aucun homme ne m'aurait jamais quittée et la neige aurait été blanche comme un col de cygne.
J'ai froid. L'iceberg dérive de mon cœur à mon estomac. Un estomac parfaitement vide qui ne se plaint même pas. J'ai apprivoisé tous mes organes et ils fonctionnent à l'économie. J'arrête mes appels à l'aide. C'est inutile. Tout a disparu. La neige noire a tout recouvert, jusqu'à mes paupières fermées sur un écran noir. C'est un deuil absolu. Je suis en deuil de tout. Des passants qui ne passent plus, des hélicos qui ne volent plus, de l'amour qui n'a jamais existé, et en deuil de moi dont les organes s'éteignent, privés de tout. Plus d'air, plus de chaleur, plus de nourriture. Il faut descendre très profond pour racler de quoi survivre et je suis clouée sur mon canapé. Il y a pourtant des voix qui m'appellent, des couleurs qui veulent s'imprimer sur mon écran noir, des souvenirs qui s'agrippent aux rebords des milliers de tiroirs bien clos de mon cerveau. Mais j'ai froid. C'est tout ce que je sais. Vous voulez que je retourne dans ces rues sombres et désertes ? Vous voulez que je passe en revue chaque fenêtre jusqu'à trouver la minuscule flamme qui me donnera un peu de lumière, un peu de chaleur ? Vous croyez, vous qui ne savez pas comme moi, que cette minuscule flamme peut grandir jusqu'à devenir un feu magnifique. Pourquoi pas un feu de joie ? Non ! Vous ne savez pas ! La joie c'était avant la neige noire. Elle est tombée un soir d'une saison oubliée. Personne ne s'en est aperçu car elle est tombée sur moi seule, glaciale, insolente, persistante. Et voilà ! Maintenant, j'ai froid comme si j'avais avalé un iceberg. Laissez-moi clouée sur mon canapé. Là a toujours été ma place. Je n'y crains rien d'autre que la mort. Partout où j'ai voulu aller, je n'ai attrapé que des maladies qui m'ont fait souffrir et ont affaibli mon corps. Il n'est pas marmoréen comme celui d'une statue antique mais de chair fragile et sensitive. Laissez-moi, je vous en prie. Quand je dors, le froid disparaît et j'oublie mon deuil.
Quand il habitait Montmartre, on entrait dans l'appartement de Marcus par une porte bleue. Stella me parlait souvent de cette porte bleue contre laquelle, un soir, elle avait désespérément tambouriné. Elle savait qu'il était chez lui puisqu'elle entendait une musique dont il avait monté le son au maximum. Il ne lui avait pas ouvert. Elle était arrivée en larmes chez moi et n'avait rien voulu me raconter de plus. J'avais ouvert une bouteille de champagne que je venais d'acheter en prévision d'une fête ou d'un événement joyeux imprévu, je ne sais plus lequel. Nous la bûmes entièrement en portant des toasts aux hommes et à leur inconstance amoureuse. Nous pleurâmes en chœur, elle pour Marcus, moi en souvenir de Fabio. Pour le dernier toast, j'étais tellement saoule que je me mis à hurler : « Et brûle en enfer salope de Marylin, voleuse d'amour. » Je me mordis aussitôt la langue, je parlais quand même de la mère de Stella, sa génitrice comme elle préférait l'appeler. À ma grande surprise, elle s'écroula de rire sur le tapis.
- Tu as raison Domenica ! Buvons à ma salope de génitrice. Qu'elle brûle en enfer et si elle est réincarnée, que ce soit en la plus immonde des bestioles.
Je pourrais encore parler longuement de Stella. Elle avait beaucoup de secrets et je n'ai jamais insisté pour qu'elle me les dévoile. Un seul cependant m'a toujours intriguée, le secret du bracelet de diamants. À sa naissance, Marilyn se l'était fait offrir par Fabio. Elle le portait ostensiblement le jour du baptême. Elle m'avait même narguée avec sa méchanceté habituelle.
- Regarde ce que Fabio m'a offert ! Tu crois qu'il t'aurait fait un tel cadeau si vous étiez restés ensemble ? Je ne le crois pas. Tu es tellement gourde avec les hommes que ça ne leur viendrait jamais à l'idée de t'offrir autre chose que des chocolats.
Je n'avais rien répondu. Je n'ai jamais eu le sens de la répartie et la méchanceté à mon égard me désarme complètement. Et puis tout ce que j'avais attendu de Fabio, c'était qu'il m'aime et rien de plus.
Après l'accident fatal, j'ai dû m'occuper de bien des formalités administratives concernant l'héritage de Stella. Il se réduisait à peu de chose, Marilyn était très dépensière et Fabio se plaignait souvent de sa propension à jeter l'argent par-dessus les toits sans se soucier de l'avenir.
On me remit un coffret à bijoux contenant quelques belles pièces que je comptais remettre à Stella quand elle serait en âge de les porter. À mon grand désarroi, le bracelet de diamants n'y était pas. Or, je savais que Marilyn y tenait plus que tout au monde. C'était le symbole de son emprise sur Fabio et de sa propre vanité. J'avais questionné Stella.
- Sais-tu pourquoi le bracelet de diamants n'est pas dans le coffret ?
- Je l'ai donné à Chloé, me répondit-elle sérieusement.
- Tu veux dire qu'il est caché dans ta poupée ?
- Non, je parle de la vraie Chloé. Tu sais bien, ma sœur jumelle jamais née.
- Mais Stella ! Chloé n'existe pas. Tu n'as jamais eu de sœur jumelle. Si tu l'as caché quelque part, tu dois me dire où.
Je vis des larmes dans ses yeux. Elle se mit à trembler violemment et son regard désespéré me chavira complètement. Entre deux sanglots, elle réussit à articuler :
- Personne ne me croit, même pas toi. Je te dis que je l'ai donné à Chloé et c'est la vérité.
Je n'insistai pas et je ne lui reposai plus la question. Après tout, Marilyn l'avait peut-être revendu, égaré ou je ne sais quoi. Quelque chose me disait que ce bracelet resterait un mystère et qu'il ne m'appartenait pas de le percer.
Aujourd'hui, Stella est dans le coma. Nul ne peut dire quand et si elle se réveillera. Je n'ai pas encore eu le courage d'aller à l'hôpital. Hugo me dit qu'il vaut mieux que je ne la vois pas avec tous ces tuyaux et ce bandage autour de sa jolie petite tête.
En fait, je n'ai pas tout dit. Je garde un secret que je n'ai jamais partagé avec personne, bien que Stella ait connu cette même épreuve qui marque à jamais la vie d'une femme.
Cinq semaines après cette dernière nuit passionnée avec Fabio, je m'aperçus que j'étais enceinte. J'en conçus une telle joie que mon chagrin s'en trouva quelque peu apaisé. Pas pour très longtemps. Au quatrième mois de grossesse, alors que j'étais montée sur un escabeau, malgré mon vertige, pour tenter de dépoussiérer le lustre du salon, je chutai. L'enfant ne survécut pas. Je tombai alors dans une dépression que je cachais du mieux possible pour ne pas perturber ma petite orpheline.
La dernière chose que j'aurais voulue, c'est que Stella connaisse la même tragédie.
Après la première rupture initiée par Marcus, elle vint me trouver à l'improviste et me tendit, sans un mot, un feuillet imprimé. Quand je le lus, mon cœur s'arrêta presque de douleur. Ainsi, elle connaissait elle aussi ce qui marque à jamais la vie d'une femme. Comme tous les écrits qu'elle m'a confiés, je l'ai conservé.
Et c'est toujours la voix de l'enfant jamais né
Tu n'aurais pas dû les laisser faire
Je n'avais pas le choix
Sais-tu ce qu'ils ont fait de moi après ?
Je ne veux pas le savoir
J'ai souffert moi aussi
Je pourrais être près de toi ce soir
J'ai supplié, j'ai dit que je t'aimais déjà
Ils n'ont pas voulu m'écouter
Et pourtant tu les as laissé faire
J'ai hurlé, n'as-tu pas entendu ?
Oui et j'entends encore ton cri
Je me suis accroché à tes entrailles
J'ai même touché ton cœur
J'ai gardé cette empreinte en moi
Tu ne m'as pas vraiment quitté
Tu es mon enfant cosmique
Je ne suis rien qu'une voix dans le noir
C'est tout ce qu'ils m'ont laissé
Non, tu fais partie de moi
Nous partirons ensemble une nuit de décembre
Pourquoi pas un matin d'avril ensoleillé ?
Ces matins-là n'existent plus
Et tu sais pourquoi
Stella ne raconta rien de plus. Elle rangea le feuillet dans le tiroir où je conservais tous ses écrits. Elle me prit la main et m'entraîna dans ma chambre. Elle me montra la photo dans un cadre en argent sur ma commode.
- C'est toi et papa ?
- Oui, en vacances à Bandol, avant que ta maman ne vienne me l'enlever.
- Alors tu aurais pu être ma maman et Chloé aurait pu naître.
- Je ne sais pas. Peut-être.
Je ne lui dis pas la vérité. Je n'avais perdu qu'un seul bébé. Chloé était le fantasme dans lequel elle se réfugiait. Ce n'était pas à moi de l'abîmer par une révélation qui n'avait, tout compte fait, pas la moindre importance.
C'est vrai que sans Marylin, la voleuse d'amour, Fabio serait encore vivant et nous aurions probablement eu un ou deux enfants.
- Ni mon père ni ma mère ne m'ont aimée. Tu sais pourquoi Domenica ? C'était tellement triste avant que je ne vienne vivre chez toi.
- Ne dis pas ça. Ton père t'a aimée, j'en suis persuadée, mais il était sous la domination de ta mère qui était d'une jalousie possessive maladive. Tout ce que tu peux lui reprocher, c'est d'avoir été faible.
- Tu l'as aimé toi. Vous avez l'air tellement heureux sur cette photo.
- Oui je l'ai aimé, je n'ai jamais aimé que lui et si tu veux tout savoir, je ne me suis jamais consolée de sa mort. Ta mère peut brûler en enfer, elle ne savait faire que le mal, mais j'espère que là où est ton père, je pourrai le retrouver le jour où je partirai à mon tour.
Nous n'en reparlâmes plus jamais. Tout le temps où Stella avait vécu chez moi, j'avais gardé la photo cachée. Je ne l'avais mise en évidence sur ma commode que lorsqu'elle s'était installée dans son appartement de la rue de la Cerisaie. Cependant, elle savait, elle avait toujours su, que cette photo existait...