Damon
Je balance une fois de plus ma veste en entrant dans l'appartement que je loue avec mon ami Ted, et je prends mon portable dans ma poche arrière pour appeler mes parents. J'ai enfin ce foutu document dans mes mains qui fait de moi, un professeur officiel en mathématique. Je passe la main dans mes cheveux, prenant une Corona dans le frigo, attendant qu'on daigne me répondre. Je sais que maman est très occupée entre la galerie, et mes frères et sœurs qui la font courir partout depuis qu'ils sont au lycée. Mais c'est eux qui ont voulu que je prenne mon indépendance en me disant que je devais profiter de ma vie, et arrêter de jouer au baby-sitter. Et honnêtement, j'avoue aimer mon indépendance.
_ "Désolée, j'avais oublié le téléphone dans la maison . M'informe maman en décrochant, la voix toute essoufflée.
_ Papa devrait songer à mettre une ligne dans ton atelier. Lui fais-je remarquer.
_ "Tu sais comme j'aime ma tranquillité quand je peins." Me rétorque-t-elle.
J'opine en portant ma bouteille à mes lèvres. Papa et moi, nous avons construit un atelier dans le fond du jardin, où maman a tout le loisir de profiter de sa tranquillité pour peindre. Il faut dire que la maison était devenue tellement turbulente que la pauvre n'arrivait pas à trouver un moment de calme pour travailler. Et puis, il y a eu cette rechute dans son état de santé, où papa n'a plus voulu qu'elle aille à l'atelier en ville pour travailler ses peintures. Nous avons donc construit cet atelier, où elle a pu reprendre ses peintures, et surtout rassurer papa qui pouvait surveiller qu'elle prenne au moins quelque chose à manger. Nous avons connu une période dure cette année-là, le traitement de maman l'a rendait maussade. J'ai vraiment cru que nous allions la perdre, mais l'amour de mes parents a une fois de plus été plus fort que ce foutu virus.
_ "Au fait, tu ne devais pas avoir les résultats de tes examens aujourd'hui ?" Me demande maman et je souris en regardant le papier dans ma main.
_ Sache que je suis officiellement professeur de mathématique. Répondé-je fier de moi.
_ " Oh mon dieu Damon, je suis trop fière de toi ! Bien que je ne comprenne toujours rien en mathématique." Rit-elle et je fais écho à elle.
Effectivement, les devoirs en mathématique de mon frère et de mes sœurs, sont toujours les moments où elle s'éclipse dans le jardin. Papa a même abandonné l'idée de la contredire quand elle lui demande de les aider dans les devoirs ; il se contente de passer sa main dans ses cheveux et d'en rire.
_ "Je suppose que le moment est venu".
_ Oui. Je vais enfin pouvoir me mesurer à papa comme il le faut. Acquiescé-je, sachant que j'attends ce moment depuis plus de trois ans.
Quand je suis sorti du lycée, j'ai promis à papa que je le battrais un jour sur la piste. Il m'a répondu qu'il n'en espérait pas moins, mais qu'avant, je devais d'abord me focaliser sur mon avenir. Ce papier est la preuve que j'ai ma place dans la société, bien que je ne sache pas encore où je vais travailler. Mais j'ai travaillé dur sur mes livres, tout comme sur la piste avec oncle Ayden , ainsi que j'ai appris à booster ma bécane encore plus avec oncle Farell. Celui-ci en revanche, n'a jamais voulu faire la course avec moi ; il trouvait que ce n'était pas à lui de le faire puisque c'est lui qui avait fait de papa le "Speed Breaker'. Avec le temps, j'ai appris à gérer la vitesse et à faire des courses avec des gars de plus en plus forts. Pour qu'on finisse par me comparer à la vitesse de papa. Quelque chose que je m'apprête enfin à réaliser.
Enfin, je l'espère...
Derek
Je souris en entendant les gars du Brooklyn scander le nom de Damon à son arrivée. Je passe ma langue sur mes lèvres, alors que je fais de même de ma main dans mes cheveux, les voyant faire une haie d'honneur à celui-ci qui me rejoint sur la ligne de départ. J'esquisse un sourire complice à celui-ci qui semble être un peu stressé comme je le pense. Alix avait raison, en me demandant de ne pas le prévenir que tout le monde serait là pour la course. Le pauvre pourrait se sentir sur les nerfs en roulant, et nous ne voulons pas de cela pour lui. Parce que je suis convaincu intérieurement, que mon fils peut me battre depuis des années. C'est juste qu'il semblait avoir compris qu'il devait d'abord me montrer qu'il était devenu un homme avant de se mesurer à moi. Damon est toujours ce gamin qui veut nous montrer le meilleur de lui, et faire de nous des parents plus que fier depuis des années.
_ Vous êtes prêts ? Nous demande Travis en passant entre nous.
_ Juste une question au bleu. Fais-je en souriant.
_ Tu comptes bien y aller à fond ? Lui demandé-je.
_ Prépare-toi à regarder le feu arrière de ma bécane. Me répond-il en souriant avant de faire vrombir sa moto, et je me mets à rire en démarrant la mienne.
Je me demande si j'étais aussi prétentieux à son âge ?! Certainement...
Je prends une bonne inspiration, et je fais craquer mon cou, en regardant un point fixe devant moi. Je me demande si je suis vraiment capable de le faire pousser dans ses extrémités, après tout, je n'ai plus vingt ans. Mais je ferai honneur à mon fils, en lui permettant de m'affronter comme il se doit et ne rien lâcher.
Le coup de feu retenti, et nous nous lançons tous les deux sur la piste en Wheeling ; typique de notre famille. La roue avant retombant sur le bitume de la route, nous accélérons tous les deux dans la grande ligne droite, et je souris en voyant que sa bécane tient en effet bien l'allure comme m'avait parlé Farell. Et pourtant, je ne suis pas encore à fond. Le premier tournant arrivant, nos motos le prennent comme des miroirs, et je remarque qu'il n'a pas peur un instant que nos Ducati ne se percutent. Un sourire narquois sur les lèvres, nous nous redressons et reprenons de la vitesse pour attaquer les chicanes. Mon cœur bat toujours aussi fort que dans ma jeunesse, comme si la route et ma moto étaient unies pour ne faire qu'une, et nous passons ces chicanes côte à côte pour aborder la longue ligne droite où je devrais faire la différence.
Mais voilà, bien que je sois à fond maintenant, sa roue semble être toujours au même niveau que la mienne, et je sais que cela en est fini de mon titre quand il me montre qu'il n'était pas à son meilleur. Et comme il l'avait dit, à quelques mètres de la fin de la ligne droite, je regarde le feu arrière de sa moto sous les acclamations de tout le monde ; mon fils, ma fierté, est devenu le nouveau "Speed Breaker" de Brooklyn.
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Et nous voilà parti avec la descendance directe de notre "Speed Breaker".
Les chapitres se feront exclusivement quand j'ai le temps, étant déjà prise par d'autres projets pour l'instant.
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Damon
Aujourd'hui, est un jour bien spécial pour moi puisque c'est mon anniversaire, mais aussi le jour où je vais prendre une décision qui va peut-être changer toute notre vie à tous. Je slalome comme tous les jours en revenant du travail, qui se trouve être au lycée où se trouve papa et où j'ai fait mes études. Vous me direz, j'aurais pu aller ailleurs ; mais je pensais sincèrement que travailler là-bas était une logique.
Malheureusement, bien que je sois heureux de travailler et de me faire une place dans le monde aux cotés de papa ; j'ai une pression sur l'estomac chaque jour comme à cet instant. Je n'arrive pas à comprendre ce qui se passe avec moi, et je sais qu'il est temps que je trouve une solution à ce poids en moi. J'arrive devant la maison de mes parents, et j'aperçois Marina à la fenêtre de la leur qui me fait signe. Je coupe le contact de la moto et je lui réponds, tout en retirant mon casque.
_ J'espère qu'elle va me laisser parler avec maman, avant de venir à la maison. Murmuré-je en affichant un sourire sympathique dans sa direction.
Tante Marina est géniale, et toujours enjouée comme tante Félicie ; mais là, j'ai besoin de parler un moment avec celle qui semble me comprendre le mieux depuis toujours. Il faut dire que nous avons toujours été proches depuis le premier jour, et encore plus depuis la mort de ma grand-mère qui a pu partir sereine pour rejoindre grand-père. Je monte les marches de la maison, et je fais un geste de surprise quand la porte s'ouvre d'un coup sec sur mon petit frère Clayton.
_ Yo Damon ! Me lance-t-il en cognant son poing contre le mien.
_ Papa n'est pas encore rentré. M'informe-t-il en sautant les escaliers pour prendre sa moto de cross devant la maison.
_ Maman est là ? Lui demandé-je, tandis qu'il allume l'arrivée d'essence, avant de monter sur sa selle.
_ Elle vient de descendre à l'atelier. M'informe-t-il avant de mettre son casque, tout en démarrant sa moto.
Je ne prends pas la peine d'attendre un aurevoir de sa part, et je rentre en entendant le moteur de sa moto vrombir et je souris en fermant la porte. L'odeur à la maison est toujours la même, un mélange subtil de couleurs à la fois et de l'amour qui s'y trouve. Je regarde les nouvelles peintures que maman a mise dans le hall, et je peux voir avec fierté qu'elle sait toujours aussi bien immortaliser les moments en voyant une nouvelle peinture de papa et moi en moto. Le fameux soir où je suis devenu le "Speed Breaker".
Le poids sur ma poitrine me revient, et je soupire.
_ Et bien, je ne t'avais plus entendu soupirer si fort depuis que tu as rompu avec Marishka.
_ Oh, bonjour maman ! Fais-je surpris, alors qu'elle se trouve face à moi à l'embrasure de la porte de la cuisine, souriante comme toujours.
Je m'avance pour la rejoindre, et j'embrasse sa joue en la serrant contre moi.
_ Tu sens toujours aussi bon la peinture. Murmuré-je avec une pointe de nostalgie à l'idée de ce que je m'apprête à lui dire.
_ J'avoue que ce parfum me va bien. Sourit-elle en caressant ma joue, tout en scrutant mon regard.
_ Tu as quelque chose d'important à nous dire, et tu viens d'abord prendre la température auprès de moi. Fait-elle en passant la paume de ses doigts sur les plis qui viennent de se former sur mon front, alors que la douleur dans ma poitrine devient plus que pesante.
J'opine de la tête, et maman sourit en me prenant la main. Je sais qu'elle pourra m'aider à prendre la bonne décision en ce qui concerne ma vie, et effacer ce poids sur ma poitrine. Le plus dur sera de lui dire aurevoir, tout comme à ma famille.
Derek
La soirée d'anniversaire pour les vingt-six ans de notre fils bat son plein dans l'entrepôt, et je porte un baiser dans la nuque de ma charmante femme, jetant un regard perplexe à Damon.
_ Il semble distant pour sa propre fête. Fais-je à Alix.
_ Je pense que tu devrais aller parler avec lui. Me glisse Alix en me faisant face.
_ Il est venu te voir c'est ça ?! En conclué-je, comprenant maintenant pourquoi elle semblait maussade à mon arrivée.
Je pensais que son traitement jouait au yo-yo une fois de plus avec elle, mais son regard était toujours aussi intense quand elle l'a posé sur moi, enlevant immédiatement cette crainte. Alix se mord doucement la lèvre, et je resserre mon étreinte autour d'elle pour embrasser tendrement ses lèvres.
_ Je ne t'en veux pas de ne pas m'en avoir parlé. La rassuré-je en la serrant contre moi, tout en jetant un coup d'œil à Damon qui sort de l'entrepôt.
Je quitte ma chère épouse, prenant deux Corona dans le frigo derrière le bar, et je sors à mon tour. Damon a rejoint nos motos, et comme je le pensais, il a quelque chose de très sérieux à me dire pour ne pas profiter de la fête de son anniversaire. Je le rejoins, le coeur, j'avoue un peu serré de comprendre que mon fils n'est pas bien. Je pensais que le fait d'être devenu ce qu'il voulait depuis si longtemps, le rendrait plus qu'heureux, mais je comprends dans son regard maussade posé sur ma Ducati qu'il accuse le poids de tout ceci, au lieu de le vivre.
_ Alors gamin ! Lancé-je après avoir pris une bonne respiration.
_ Tu n'as même pas bu un verre avec ton père pour tes vingt-six ans ! Continué-je en lui tendant sa bouteille de Corona.
_ Oh, désolé. S'excuse-t-il en prenant la bouteille de mes mains, et il fait un signe de tête à Farell qui vient de passer derrière nous.
_ Je suppose qu'il est au courant. Fais-je en m'appuyant contre ma Ducati.
Après tout, Farell est le confident de toutes nos familles respectives, mais pas des siens. Ce qui j'avoue, m'amuse quand Thérèsa débarque à la maison pour se plaindre qu'il a encore quitté la ville pour ses affaires. Mais je reviens vers mon fils, qui semble vraiment avoir du mal à me regarder.
_ Devrions-nous faire une course pour te détendre ? Lui demandé-je, et je passe ma langue sur mes lèvres, voyant qu'il soupire.
Tout le corps de Damon se crispe devant moi, alors que son regard est posé sur ma bécane, et j'inspire profondément, comprenant maintenant le souci mieux que personne. Je me décolle de ma bécane, et je commence à faire quelques pas en regardant les graffitis sur l'entrepôt où le "Speed Breaker" est celui qui ressort le plus.
_ Tu sais quand on m'a donné ce titre, j'étais plus que fier. Commencé-je.
_ Papa, je ne dis pas...
_ Laisse-moi achever. L'arrêté-je.
_ Mais ce n'est pas qu'un nom, un titre ou une fierté. C'est un truc colossal qu'on m'a imposé sur les épaules à chaque course. Avant de connaitre Alix, cela ne me faisait pas peur. Je ne vivais que pour la route, et ma moto. J'avoue que j'étais prétentieux.
Je souris, en voyant un rictus s'afficher sur le visage de mon fils.
_ Ouais, tu sais que je ne m'en cache pas. J'étais le maitre de la piste. Mais tu connais la suite et j'ai commencé à prendre des distances avec tout ceci. Je suis devenu un mari avec quatre enfants super. Souris-je en lui tapant sur l'épaule.
_ Et j'ai oublié tout le poids de ce que mon titre représentait. J'ai été fier quand tu m'as battu, parce que tu suivais mes traces. Mais même si tu n'as pas trouvé ton "Alix", tu sens déjà le poids de ma vie.
_ Je suis fier d'être le nouveau Speed Breaker. Finit-il par dire, mais le geste de sa main dans ses cheveux me prouve que je n'ai pas tort.
_ C'est mon rêve depuis le jour où je t'ai vu rouler la première fois. Continue-t-il en me regardant honnêtement, et je déglutis, sachant qu'il est vraiment en train de prendre des distances.
_ Mais c'est un titre lourd à porter. Confirmé-je.
_ Les courses, cela ne me pose pas de problème. Mais ce sont les autres.
_ Ils exigent de toi le meilleur, comme je l'ai fait.
_ Oui. J'ai l'impression que ce n'est pas moi qu'ils voient quand je roule. Avoue-t-il.
_ Ils veulent que je sois toi, alors que je ne suis que moi. Finit-il par dire, et je sais que la suite ne va pas me réjouir, mais je suis conscient qu'il prend la bonne décision.
Car en lui relayant mon titre, il doit se battre encore plus qu'il ne le faisait pour l'avoir. La folie des pistes n'a aucune pitié, et ils attendent tous qu'il soit comme moi ; un esprit libre.
Mais comment être libre, quand ma présence en elle-même lui fait de l'ombre ?
Alix
Les enfants disent aurevoir à Damon devant la maison, alors que Derek est appuyé contre le mur, et je sais que la décision de le laisser prendre son envol lui fait du mal. Mais il ne l'avouera pas, et certainement pas à moi. Mes yeux se remplissent déjà de larmes, rien que de les voir s'éviter ainsi depuis l'anniversaire de Damon. Ce soir-là, Derek a pris conscience du besoin de notre fils de prendre des distances avec lui et ce qu'il est. Jamais, nous n'aurions pensé que le poids du titre de son père le ferait prendre une telle décision. Mais il a pris la bonne décision, car je ne vois plus cet éclat intense dans son regard, comme je le vois toujours dans celui de son père. Il doit trouver sa propre force, et ne pas subir celle de son père où qu'il soit.
_ Maman.
_ Voilà, j'avais promis de ne pas pleurer. Fais-je en me mordant la lèvre, alors que Damon me prend dans ses bras.
_ Je t'appellerai.
_ J'y compte bien.
_ Promets-moi de bien t'occuper de toi. M'ordonne presque Damon et je lui souris en quittant ses bras.
_ Avec ton père derrière moi, je ne risque pas de m'oublier. Lui rétorqué-je amusée, et nous échangeons un rire complice en sachant qu'il est pire avec moi, qu'avec les enfants quand ils sont malades.
_ Vous pourriez être discrets quand vous parlez de moi. Nous fait Derek en nous rejoignant, et il porte son bras autour des épaules de son fils.
Je souris, me rendant compte que je vais devoir garder ce moment en mémoire jusqu'à ce qu'il nous revienne. Damon est devenu aussi grand que son père, et bien que ses cheveux aient noircis encore plus en grandissant, il a gardé l'éclat émeraude de son père dans son regard. On a du mal à dire qu'ils sont père et fils, alors qu'ils se tiennent là devant moi se promettant de prendre soin l'un comme l'autre d'eux. L'accolade de Derek à Damon, a raison de moi et je m'effondre en larmes comme une madeleine devant eux.
_ Maman.
_ Ma puce.
Me voilà entourée des quatre bras les plus forts et les plus rassurants que j'ai toujours eu à mes côtés depuis plus de dix-huit ans, et tout comme chaque parent se doit de le faire un jour ; nous laissons notre fils s'envoler. Derek et Damon montent sur leurs motos respectives, et comme convenu, ils démarrent ensemble en faisant un vacarme de tous les diables pour rejoindre la sortie de Brooklyn, où notre fils prendra la route de sa destinée loin de l'ombre de son père.
Damon
Cela fait deux mois que je suis arrivée à Little Rock, et demain, c'est mon premier jour à LRCHS, ce qui signifie simplement Little Rock Central High School. Oui, ils ne se sont pas foulés dans le nom, et papa pense pareil. J'ai trouvé un petit appartement à quelques rues du lycée, mais j'ai surtout entendu parler d'un endroit que je devrais éviter. Mais c'est plus fort que moi, et j'y suis attiré comme un aimant. J'ai d'ailleurs l'impression d'être étrangement à la maison quand on me dit que je dois traverser le pont de Main Streat Bridge pour rejoindre l'endroit en question, où se retrouvent les bikers du coin. Quand je tourne sur la route en question, je remarque tout de suite le changement de décors où ses tags sur les panneaux ne me font aucun doute sur l'endroit où je me rends. Je lève le pied de ma pédale, laissant passer un groupe de motos qui semblent se rendre dans la direction des courses, et je me lance à mon aise derrière eux.
J'avoue être un peu stressé intérieurement, à l'idée de venir ici. Honnêtement, je ne me contentais que de courir à Brooklyn, et ce sont les autres qui venaient à nous. Mais ce que j'espère le plus possible, c'est que personne ici ne sache qui je suis.
Les lumières arc-en-ciel qui illuminent le ciel un peu plus loin devant moi, derrière des entrepôts, me font comprendre que je suis arrivé au bon endroit et j'inspire profondément en passant devant quelques motards. Je slalome un peu entre quelques-uns, et je décide de garer ma bécane où je compte bien rester assis. Je suis juste venu pour l'ambiance, et me détendre avant de commencer le travail demain. Juste sentir cette impression d'être à la maison.
Mais c'est là que j'ai oublié un détail quand ce gars tatoué sur le visage d'une araignée, semble être tombé amoureux de ma bécane. Je serre les dents, le voyant avancer vers moi, le sourire aux lèvres, et je jurerais qu'il vient de m'appeler. Je déglutis nerveusement, le voyant s'approcher encore plus, et rien dans sa façon d'être ne me donne envie de jouer les fiers à cet instant. Même à travers ma visière teintée, je peux sentir son regard condescendant à l'instant, où il s'arrête devant la roue de ma bécane, et qu'il se met à taper dans ses mains. Je ne comprends pas ce qui se passe, jusqu'à ce que cela se calme autour de nous et qu'un rictus qui ne me dit rien qui vaille s'ajoute sur ses lèvres.
_ Les amis, nous avons un invité ! Lance-t-il en commençant à tourner autour de moi, et je me crispe.
_ Et je dirais que c'est un fin connaisseur en la matière. Continue-t-il en arrivant dans mon dos, et je redresse le torse, craignant qu'il sache déjà qui je suis.
_ En tout cas, sa bécane parle pour lui.
J'entrouvre la bouche bée dans mon casque, comprenant que je viens de faire une erreur en venant ici. Bien entendu qu'il sait qui je suis, et j'ai été stupide de faire une telle connerie. Les vidéos de nos courses de Brooklyn sont les plus regardées sur les sites, et personne ne passerait inaperçu en étant le fils du Speed Breaker. Mes phalanges deviennent blanches à force de serrer la poignée de ma moto, et ma respiration s'accélère quand je les vois tous chuchoter devant moi.
Et alors que j'espère sincèrement que je me fais peut-être des films, ce mec que je trouve démoniaque à l'instant, alors qu'il revient face à moi dit ce qui mettra fin à ma paix intérieure.
_ Souhaitons la bienvenue au Speed Breaker ! Lance-t-il et tout le monde se met à m'acclamer.
_ Je suis foutu...
Nell
Je mets mon sweatshirt noir à capuche trop grand pour moi, et je prends une bonne inspiration avant de sortir de ma chambre. Pas un bruit dans l'appartement, ce qui veut certainement dire que papa fait déjà dodo. L'heure est presque arrivée, et je sais que Ruby ne supporte pas que je sois en retard au garage. C'est plutôt son appartement à mon avis, mais elle est ainsi ; fougueuse, téméraire et encore plus folle que la version que j'ai en moi. En tout cas, c'est ce que j'essaie de me convaincre. Me faufilant à pas de loups de ma chambre, je rejoins le séjour sans un bruit, et je confirme que le champ est libre. Mes bottines en mains, je me dirige donc vers la porte de l'appartement quand la lumière s'allume d'un coup, et je me fige sur place en me mordant la lèvre.
_ Nell Meyers ! Puis-je savoir où tu files à cette heure en douce ?! Résonne la voix rauque de mon père, et j'inspire profondément, avant de me retourner.
Mon visage baissé, je ne vois rien devant moi et je ne veux pas le regarder honnêtement. Papa ne supporte pas que je disparaisse la nuit ; mais aujourd'hui n'est pas un jour comme un autre. Je me dois d'aller vérifier moi-même si ce que tout le monde raconte est vrai. Ruby, elle-même ne veut rien me confirmer, et cela me rend dingue au point que je l'ai forcée à m'affronter et que si par chance, je venais à gagner ; nous irions vérifier sur les lieux. Elle n'a pas apprécié mon idée, car pour elle, cet endroit est à proscrire. Mais c'est plus fort que moi, je n'ai pas fait tout ce travail dans le dos de mon père, pour laisser échapper la moindre chance.
_ Jeune fille, vas-tu me répondre ?! S'impatiente papa, et je tressaille.
_ Je... Je...
_ Pitié Nell, j'aimerais que tu me dises les choses comme il se doit. Et non, en me laissant deviner. Fait papa dont les roues du fauteuil roulant qui se mettent en route, me font comprendre qu'il approche.
" Pitié, ne viens pas plus près."
Je le supplie intérieurement de ne pas me montrer son regard désolé, et me faire ravaler mon désir de sortir. Ruby et son caractère ne me laisserons pas une autre chance.
_ Si tu as besoin de prendre l'air. Arrête d'attendre la nuit que je sois au lit. Me fait-il remarquer, et je relève mon regard pour voir son air maussade sur moi.
_ Le fait que je sois tétraplégique ne veut pas dire que tu dois vivre enfermée avec moi. Continue-t-il.
Je n'arrive toujours pas à le contredire, et je m'en veux de le laisser imaginer de telles choses. Mais j'ai peur qu'en voulant le faire, je finisse par lâcher le morceau sur ce que je fais depuis deux ans, toutes les nuits avec Ruby. Il n'accepterait jamais une telle chose de ma part, et il m'enfermerait lui-même dans ma chambre à double tours. Non, je ne peux pas le laisser découvrir cette part de moi que je lui cache depuis toujours. Un jour, je lui dirai la vérité, mais pas aujourd'hui. Pas quand je suis si près de le rencontrer.
_ Alors, arrête de te sauver comme un cambrioleur, et profite de ta vie comme toutes les filles de dix-sept ans. Finit-il par dire en souriant, et j'esquisse à mon tour un rictus.
_ Mon dieu, j'espère que le garçon qui te draguera...
_ Papa, ne commence pas ! L'arrêté-je net, avant de soupirer.
_ Il n'y a pas de garçons et il n'y en aura jamais ! M'exclamé-je.
_ Oh si c'est une fille...
_ Papa ! Hurlé-je et je porte ma main, honteuse à ma bouche.
Jamais je ne crie, et encore moins sur mon père. Je me convaincs à cet instant que c'est le stress de m'être faite prendre, et je me mords la lèvre, rebaissant mon visage.
_ Nell, quoi que tu fasses, fais juste attention à toi.
_ Je ne fais rien de mal papa. Affirmé-je en croisant mes doigts dans ma manche trop longue, du mensonge qui vient de sortir de ma bouche.
Voilà pourquoi je ne sors que la nuit, c'est pour éviter de mentir à mon père qui est tout pour moi. J'avale ma salive de menteuse, et je me penche sur le front de mon père pour y déposer un baiser.
_ Je ne reviendrai pas tard. Lui dis-je doucement, avant de quitter l'appartement, les larmes aux yeux.
Mais je dois me reprendre, et j'inspire profondément en mettant mes bottines à mes pieds. Mes doigts tremblent en mettant la tirette et je me redresse en remettant ma capuche un peu plus sur mon visage.
_ Ruby, j'espère que tu es prête. Fais-je en courant dans le couloir pour rejoindre les escaliers et filer de cet immeuble.
****************
_ Tu en as mis du temps. Me lance Ruby, alors que j'ouvre la porte de son garage et j'hume l'odeur de la peinture fraiche, mélangée à l'essence et aux huiles qu'elle utilise.
Comme toujours Ruby a du cambouis sur sa joue, ce qui me fait rire parce que je ne pense pas l'avoir vu autrement depuis que je l'ai rencontrée il y a deux ans. C'était encore une de ses journées maussades où je trainais dans le parc, cherchant quelque chose à faire de ma misérable vie. Je ne pensais qu'à une chose ; m'occuper de mon père. Et je n'avais jamais vraiment pris soin de moi, ni en apparence, ni dans le moindre but d'avenir. Mais un jour, alors que je me faisais malmener dans ce parc par des jeunes plus vieux que moi ; elle est apparue telle une furie sur sa bécane. Toute vêtue de rouge sur cette moto noire, elle a mis en fuite ses enfoirés en faisant mine de les écraser. Prostrée, et totalement abattue contre ce banc, craignant depuis toujours les motards ; j'ai fait la connaissance de cette nana de vingt-cinq ans aujourd'hui qui est devenue une vraie source d'inspiration pour moi. Mais surtout, j'ai enfin découvert le but de cette rencontre, le jour où son regard bleu acier a croisé le mien. J'ai su à cet instant que tout était possible, même pour une fille frêle comme moi.
_ Tu ne te changes pas ? Me demande Ruby, me sortant de mes rêveries.
_ Nous ne faisons qu'une course, il n'y a pas de raison. Lui fais-je remarquer en enlevant mon sweat-shirt pour enfiler ma veste en cuir noire que je laisse ici, au détriment de papa come toujours.
_ Va te changer ! M'ordonne-t-elle, et je la regarde, surprise qu'elle me parle si froidement.
Elle balance ses cheveux châtains coupés courts en arrière, dont la mèche lui cache la moitié du visage et me toise.
_ Tu n'es pas venue pour me battre ? Me demande-t-elle froidement.
_ Euh, si. Affirmé-je.
Elle balance le chiffon qui essuyait sa joue, et se retrouve le front contre le mien. Perdu dans son regard acier, je ne tressaille pas. Ruby ne m'a jamais fait de mal, elle m'a toujours poussée à aller de l'avant. Mais j'avoue qu'elle ne m'avait jamais lancé un tel regard, depuis que nous nous connaissons.
_ Tu n'as aucune conviction en toi. Me lâche-t-elle.
_ Rentre chez ton père, et oublie-le. Finit-elle par me dire, avant de souffler et de me tourner le dos pour se remettre sur son seau d'huile où elle prend une cigarette.
_ Je compte bien te battre et lui aussi ! Lancé-je, énervée maintenant et je me dirige vers la pièce arrière du garage pour ouvrir cette boite.
Il est temps que je prenne mon courage à deux mains et que je prouve que je n'ai pas travaillé si durement pendant ces deux années, pour laisser filer mon rêve.
Je vais la battre, et j'irai défier le Speed Breaker !