C'est une ville comme tant d'autres, en apparence. Des trottoirs usés, des immeubles gris, des gens pressés aux visages fermés, et des vies ordinaires qui s'écoulent au rythme d'un quotidien banal. Mais sous cette façade paisible, grouille un monde invisible, tordu, brutal. La loi du plus fort règne, étouffant les faibles dans un silence complice. Les ruelles sombres servent d'arène, les cris étouffés remplacent les sirènes. On y vole, on y viole, on y tue. Ici, c'est la jungle. La bête dévore la bête, et seuls ceux assez féroces ou rusés survivent.
Il n'était pas toujours ce prédateur que les rues redoutent. Autrefois, il n'était qu'un enfant brisé, témoin impuissant de la mort de ses parents. Ce jour-là, quelque chose en lui s'est éteint. Quelque chose d'humain. Depuis, il s'est transformé. Il a grandi avec la rage comme compagne et la vengeance pour seul horizon. Dans cette ville, il était un tigre parmi les ombres, tapi dans les bas-fonds, traquant ses proies avec une patience meurtrière.
Il y a cette vieille légende d'un tigre blessé par un chasseur. Pendant six mois, l'animal traqua l'homme sans relâche, le flair de la revanche brûlant ses narines. Puis, quand enfin il le trouva, il le déchiqueta sans pitié. Atlas était ce tigre. Mais contrairement à la bête légendaire, il ne cherchait pas une seule cible. Il en avait plusieurs. Et ce soir, une nouvelle était tombée entre ses griffes.
Le visage de l'homme était méconnaissable, tuméfié, gonflé de douleur. Ses yeux, vitreux, tentaient de s'accrocher à la moindre parcelle d'espoir.
- Où sont les autres ? demanda Atlas, sa voix aussi froide que l'acier.
Le prisonnier, enchaîné, leva un regard hagard vers son tortionnaire, l'effroi peignant son visage comme un masque grotesque.
- S'il vous plaît... supplia-t-il, incapable de formuler autre chose. Il ne savait même pas pourquoi il était là.
Quelques heures plus tôt, il dansait dans une boîte, riant avec ses amis, buvant sans se douter qu'un poison avait glissé dans son verre. Tout s'est enchaîné ensuite. L'évanouissement, le transport dans ce lieu sordide, puis les coups. Les cris. La douleur.
Toutes les dix minutes, le même homme entrait dans la pièce, posait la même question. « Où sont les autres ? » Si la réponse ne venait pas - ou ne plaisait pas - un doigt était fracassé sous les coups d'un marteau. À présent, il ne lui restait qu'un doigt intact.
- Ne te fais pas de souci pour ta main, fit Atlas avec un sourire cruel. Il te reste encore tes dix orteils.
- Pourquoi... Pourquoi tu fais ça ? sanglota l'homme, les larmes traçant des sillons à travers le sang et la sueur.
La pièce était presque entièrement plongée dans le noir. Un unique faisceau lumineux découpait le visage du captif. Impossible de distinguer celui de son bourreau.
- On récolte ce que l'on sème, répondit Atlas, avançant lentement jusqu'à la lumière.
Quand enfin son visage fut révélé, la proie se figea, tremblante, le souffle coupé.
- C'est... toi.
- Je n'ai plus le temps de m'amuser avec tes doigts, répondit Atlas, glacial. Il se tourna vers l'un de ses hommes. Finissez-en.
- Attends ! Pitié ! Je vous en supplie...!
Le coup partit, sec et définitif. Le corps s'effondra dans un bruit mou.
- Tu pourrais au moins les écouter supplier, grogna Xavier, s'approchant du cadavre pour éviter les éclaboussures de matière cérébrale.
- Ça fait cinq, déjà, souffla-t-il.
Atlas hocha lentement la tête, ses traits durs, impassibles.
- Je dois venger l'accident de mon frère. Et la mort de sa femme. Je ne m'arrêterai pas tant qu'ils ne seront pas tous réduits en cendres.
Il avait enterré sa faiblesse la nuit où ses parents furent assassinés, ne laissant derrière lui qu'un frère jumeau, brisé comme lui. C'est cet héritage, et les relations acquises par l'entreprise familiale, qui lui avaient permis de retrouver cinq des responsables de l'accident. Ce jour-là, son frère avait perdu sa femme et leur futur enfant.
Son frère... Ce monstre froid, manipulateur, à la cruauté légendaire dans les affaires. Le genre d'homme qu'on craignait plus qu'on ne respectait. Ensemble, les frères Martini formaient une puissance que rien ne semblait pouvoir arrêter. Le problème, c'est que peu de gens savaient qui était vraiment le jumeau. Il agissait toujours masqué, dissimulant son visage, brouillant les pistes, cultivant le mystère. C'est ainsi qu'il s'était forgé un nom dans le monde criminel : Maschera - le Masque.
Et cette fois, Atlas en était sûr, l'agresseur ne pouvait être qu'un proche. Quelqu'un de suffisamment intime pour distinguer les deux frères. Quelqu'un qui savait ce que même leurs ennemis ignoraient. Mais qui ?
- Atlas ? Atlas ? insista Xavier.
Atlas sortit de ses pensées, clignant des yeux comme s'il émergeait d'un cauchemar.
- Quoi ?
Xavier désigna le cadavre d'un geste las.
- Tes hommes veulent s'en débarrasser. Et moi, je dois rentrer. Ma femme commence à paniquer quand je traîne trop tard.
Atlas hocha la tête. Xavier. L'un des rares à qui il accordait sa confiance. Son cousin, et un homme qu'il respectait. Contrairement à lui, Xavier n'avait rien hérité. Il s'était construit seul, pierre après pierre, s'éloignant volontairement des trafics familiaux pour fonder sa propre entreprise. Calme en surface, mais Atlas connaissait l'ouragan silencieux sous le costume.
Par chance, Xavier n'avait jamais rivalisé avec le frère d'Atlas pour le pouvoir. Car, il en était persuadé, Maschera aurait été écrasé.
Atlas soupira longuement, un sourire presque imperceptible étirant ses lèvres.
Il allait les retrouver. Tous. Il allait leur faire payer chaque goutte de sang, chaque cri, chaque nuit sans sommeil.
Son regard s'embrasa. Dans ses pupilles, on aurait cru voir danser des flammes. Des idées de torture tournaient déjà dans son esprit, sombres et raffinées.
Atlas Martini n'était plus un homme.
C'était la vengeance incarnée.
- Aaron ! Le dîner est prêt !
- Oui, sorella !
Une ville comme une autre, en surface. Des trottoirs bordés d'arbres, des passants absorbés par leur routine, des familles qui se rassemblent autour d'un repas. Mais pour Meredith Rossi et son petit frère, cette normalité était une illusion inaccessible, un rêve suspendu hors de portée. Depuis qu'ils avaient fui la maison, survivre tenait plus de la débrouille que du quotidien tranquille.
- Sorella, t'as rien mangé, dit Aaron en fronçant les sourcils.
- Laisse, mange tranquille, répondit-elle en forçant un sourire.
- Je sais que maman te manque... moi aussi. Mais ça fait déjà un an, tu sais, dit-il en mordant dans un morceau de tofu.
Elle baissa les yeux, le cœur serré.
- Je sais... Mais si ce n'était pas arrivé...
Meredith, douze ans à peine, lui pinça la joue en secouant la tête.
- Arrête. C'est pas ta faute, et je te pardonnerai pas si tu continues à dire ça.
- Pardon, souffla-t-elle.
- On parle plus de ça, ok ? Ça refroidit, reprit Aaron en se tournant vers son assiette.
Elle acquiesça, murmurant un autre pardon à voix basse avant de piquer quelques bouchées. Elle oubliait parfois son rôle d'aînée. Elle aurait dû être la plus forte, celle qui rassure, qui guide, mais face aux tempêtes de la vie, Meredith avait souvent tendance à s'effacer. Quand les choses devenaient trop lourdes, elle se perdait dans le silence. À l'école, cela faisait d'elle une cible idéale. Le harcèlement, elle connaissait. Même en essayant de changer, elle n'arrivait jamais vraiment à se défendre.
Heureusement, elle avait Sofia.
Sofia était la lumière dans ses jours sombres, sa meilleure amie, sa sauveuse inattendue. C'était elle qui les avait trouvés, un soir, endormis sur un banc du parc, Meredith serrant Aaron contre elle pour le réchauffer. Au début, Meredith l'avait prise pour une folle. Qui invite deux inconnus chez soi, comme ça, sans poser de questions ? Et qui accepte une telle invitation ? Peut-être qu'elle était folle aussi. Mais cette folie lui avait sauvé la vie.
Depuis ce jour, la famille de Sofia avait pris soin d'eux, avec tendresse et discrétion. Sofia lui envoyait même de l'argent, régulièrement, pour qu'Aaron puisse aller à l'école. Ce n'était pas grand-chose, disait-elle, mais pour Meredith, c'était immense. Elle lui devait tout.
Son téléphone vibra. Un message. De Sofia, justement.
« Merri, passe à la maison, j'ai de nouveaux livres pour toi. »
Elle rangea son téléphone, se leva et annonça à son frère :
- Aaron, reste ici. Je vais voir Sofia.
Le chemin jusqu'à la maison de son amie lui parut étrangement calme. Trop calme. Ce silence inhabituel dans le quartier l'alerta, mais elle continua, attentive. En arrivant, elle trouva Sofia qui l'attendait devant la porte, un sac en papier à la main.
- Tiens, lui dit-elle après l'avoir saluée.
Meredith ouvrit le sac et ses yeux s'illuminèrent.
- Oh... t'as encore trouvé une perle ! C'est un des meilleurs romans érotiques du moment !
- De rien, répondit Sofia, malicieuse. C'est un petit truc pour ma perverse préférée.
- Je ne suis pas perverse ! protesta Meredith en rougissant.
- Tu n'es plus vierge, alors ?
- Quoi ?! Non ! Arrête, Sofia !
- Donc tu l'es. Et t'aimes ce genre de lecture... Hm. C'est pour "te préparer", c'est ça ?
- Peut-être... répondit Meredith, la voix timide.
Sofia pouffa puis sortit une enveloppe de son sac.
- Tiens, c'est mon argent de poche cette semaine.
Meredith la prit, hésitante.
- Merci... mais j'ai une faveur à te demander.
- Vas-y.
Elle ajusta ses lunettes nerveusement.
- Tu pourrais m'aider à trouver un petit boulot ?
- Hein ? Mais pourquoi ? Je t'ai déjà dit que tu n'avais pas à t'inquiéter de ça.
- Je sais, souffla Meredith. Mais je dois apprendre à me débrouiller. Tu ne pourras pas toujours nous soutenir. Je veux faire ma part... pour moi, pour Aaron.
Sofia resta un moment silencieuse, songeuse.
- T'as quelque chose à te mettre pour bosser ?
Le visage de Meredith s'éclaira.
- Oui ! Oui, j'ai une tenue !
- Bon, alors je parle à une connaissance. Tu commences demain.
Sans attendre, Meredith la serra fort dans ses bras, débordante de gratitude.
- Merci, grande sœur !
- Arrête avec ça ! On a le même âge !
- Peut-être, mais pour moi, t'as toujours été cette grande sœur protectrice. T'es mon ange gardien.
Sofia sourit, un peu émue.
- Rentres vite. On se revoit demain.
Meredith repartit, légère comme une plume. Elle tenait le sac contre elle, ses pas presque dansants.
- Je vais travailler demain, se murmura-t-elle. Mais... ça veut dire que je vais devoir me lever plus tôt !
Elle gémit, une moue boudeuse aux lèvres. Pas question de lire son nouveau livre avant de dormir, alors. Elle traversa la rue, le nez plongé dans le sac, sans voir les phares qui se rapprochaient à toute vitesse.
La voiture arriva. Brutale. Inattendue.
Et dans le fracas, sa vie bascula.
Le trajet de retour semblait interminable dans l'éclat métallique de sa décapotable flambant neuve. Atlas gardait les mâchoires serrées, les doigts crispés sur le volant. La colère battait encore dans ses veines - il avait cédé à l'impulsion, éliminant un informateur précieux dans un accès de rage. Une erreur. Une erreur qu'il ne pouvait plus réparer. Il accéléra doucement, essayant de dissiper l'agitation en lui.
À sa surprise, les rues de Palerme étaient presque désertes. C'était rare. La ville avait cette réputation d'être imprévisible, sujette à des embouteillages absurdes à toute heure du jour ou de la nuit. Le calme inattendu avait quelque chose de presque apaisant.
Son téléphone vibra sur le tableau de bord. Il jeta un rapide coup d'œil à l'écran, ses yeux toujours à moitié rivés sur la route. « Tu rentres ? ;) » Un sourire en coin. Elle était encore chez lui.
« J'arrive », répondit-il d'un pouce distrait.
Il savait très bien à quoi s'en tenir. Elle n'était là ni pour lui ni pour ses beaux yeux. C'était l'argent. Et il s'en moquait. Il n'avait ni le temps ni l'envie de s'attacher. Elle avait été invitée pour combler une solitude physique, pas émotionnelle. Pourtant, voilà qu'elle s'installait, comme si elle faisait déjà partie de sa routine. Il n'avait pas protesté. Il n'en voyait pas l'intérêt.
Un éclat rouge traversa son champ de vision, et il freina violemment. Les pneus hurlèrent contre l'asphalte. Juste devant lui, une silhouette s'écroula, les bras levés en bouclier, le souffle coupé.
Elle resta figée, s'attendant visiblement à mourir sur place.
Mais rien.
Encore vivante.
Elle rouvrit les yeux, haletante, et leurs regards se croisèrent.
Un instant suspendu.
Le temps, les bruits, tout sembla s'effacer.
Ses sacs de courses étaient éventrés sur la chaussée, des livres éparpillés entre ses jambes tremblantes. D'ordinaire, il n'aurait même pas ralenti. Il aurait reculé, tourné le volant, et continué sa route. Mais ce soir-là, quelque chose l'en empêcha.
Il descendit de voiture, lentement, presque à contre-cœur, et s'approcha d'elle. Sans un mot, il se pencha et commença à ramasser les livres.
- Je suis désolée, je suis désolée, répétait-elle en se courbant plusieurs fois.
- Ce n'est rien, répondit-il calmement.
Mais alors qu'il allait lui tendre un ouvrage, elle le lui arracha vivement des mains, poussant un cri nerveux avant de fourrer précipitamment le reste dans son sac.
- Euh... ok ? fit-il, haussant un sourcil.
- Tu... tu as vu ? demanda-t-elle, sa voix un murmure presque inaudible.
Il s'interrompit.
Il y avait dans ce timbre quelque chose d'étrangement familier. Quelque chose qui lui hérissa les sens.
- C'est un livre érotique, hein ? Je crois que j'ai vu...
Elle plaqua ses mains contre sa bouche, secouant vigoureusement la tête.
Il la fixa. Quelque chose en elle... il n'aurait su dire quoi. Elle n'avait rien de remarquable : une queue de cheval banale, des lunettes discrètes, une peau claire et un visage doux, mais sans éclat particulier. Pourtant, il ne parvenait pas à détourner les yeux.
Elle se tenait là, vulnérable, tremblante, les lèvres encore couvertes par ses doigts. Et lui, impassible, ne la repoussa pas quand ses mains s'approchèrent trop. Au contraire, dans un geste totalement inattendu, il passa la langue sur sa paume.
Elle bondit en arrière, scandalisée.
- Pourquoi vous avez fait ça ?! cria-t-elle.
Il la regarda longuement, goûtant encore son empreinte sur ses lèvres.
- Monsieur ? Monsieur ?! répéta-t-elle en claquant des doigts devant ses yeux.
Il cligna, comme réveillé d'un rêve étrange.
- Pardon... Fais attention quand tu traverses la route, dit-il simplement en se redressant.
- Merci, murmura-t-elle avant de filer en courant, sans oser se retourner.
Franchement, elle n'était pas son genre.
Et pourtant...
Lorsqu'il poussa la porte de son appartement, il savait déjà qu'il trouverait Mia en cuisine. Elle était toujours là.
- Tadaaa ! annonça-t-elle joyeusement, dévoilant le plat du soir.
- Tu t'es surpassée, dit-il en s'installant.
Le riz sauté aux champignons shiitakés et aux châtaignes d'eau était savoureux. Mia cuisinait bien. Mieux que toutes ses précédentes conquêtes, en tout cas. Celles-là ne savaient à peine faire bouillir de l'eau. Il s'en fichait habituellement. Il avait les moyens de se payer un chef personnel. Mais il fallait l'admettre : c'était agréable de manger quelque chose préparé avec soin.
Malgré tout, c'était l'autre fille qui occupait ses pensées.
Pourquoi ? Pourquoi elle ?
Après le dîner, il s'allongea sur le lit, bras derrière la tête, les yeux perdus dans le plafond. Impossible de l'oublier. Sa banalité, justement, le hantait. Elle ne méritait même pas qu'il se souvienne d'elle. Et pourtant...
- Tu penses à quoi ? demanda Mia en sortant de la salle de bain, ses cheveux encore humides.
Il la regarda, analysant son visage, ses courbes. Elle avait un joli corps, une peau plus dorée. Mais son visage... Il n'y trouvait pas ce qu'il cherchait.
Il se leva, alla à la commode, en sortit une paire de lunettes et la lui tendit.
- Mets ça.
Elle haussa les sourcils, intriguée, mais s'exécuta.
- Comme ça ?
Ce n'était pas exactement ce qu'il voulait, mais ça ferait l'affaire pour l'instant.
- Bien. Monte sur le lit, dit-il en commençant à déboutonner sa chemise.
Mia ne protesta pas. Elle connaissait la chanson. Atlas revenait parfois de ses rendez-vous d'affaires avec ce besoin d'intimité charnelle, un réconfort brutal pour chasser les cauchemars qui venaient le hanter la nuit.
Alors qu'il posait ses mains sur elle, son téléphone vibra à nouveau.
Un message.
Une connaissance. Quelqu'un à qui il devait une faveur.
« Le poste de secrétaire est toujours libre ? »