Les murs de la galerie, d'un blanc éclatant, semblaient avaler le peu de lumière filtrant à travers les rideaux tirés. Clara observait distraitement le pinceau d'un artiste qu'elle avait découvert récemment, un jeune talent de la banlieue milanaise. Les teintes audacieuses des toiles donnaient un contraste saisissant avec l'austérité de l'espace. Mais son esprit était ailleurs. Toujours ailleurs. Une mélancolie tenace enveloppait ses pensées comme une brume froide.
Marco.
Elle secoua la tête, tentant de se concentrer sur son inventaire. Mais l'inquiétude rongeait la moindre parcelle de sa tranquillité. Depuis des semaines, son frère semblait distant, nerveux, presque paranoïaque. Et bien qu'il ait toujours été imprévisible, cette fois, c'était différent. Plus sombre.
Une clochette légère résonna à l'entrée, tirant Clara de ses réflexions. Elle leva les yeux et le vit, debout dans l'encadrement de la porte, haletant, les cheveux collés à son front par la sueur. Son cœur rata un battement.
– Marco ? murmura-t-elle en s'avançant. Qu'est-ce que tu fais ici ?
Il referma la porte derrière lui d'un geste brusque et se retourna, ses yeux brûlant d'une panique qu'il ne cherchait même pas à masquer.
– Clara... j'ai besoin de toi, souffla-t-il, essoufflé.
– Tu es en sueur ! Où étais-tu ?
Il ignora la question et s'approcha rapidement, posant ses mains tremblantes sur ses épaules.
– Écoute-moi. J'ai pas beaucoup de temps.
Elle fronça les sourcils, déstabilisée par son ton pressant.
– Pas beaucoup de temps pour quoi ? Marco, qu'est-ce qui se passe ?
Il détourna le regard, cherchant ses mots, mais elle remarqua les légères ecchymoses qui marquaient son cou et sa mâchoire.
– T'as encore fait une connerie, n'est-ce pas ? devina-t-elle, sa voix oscillant entre colère et inquiétude.
– Clara, je peux pas t'expliquer maintenant, mais... Je dois 200 000 euros à des types.
Elle recula d'un pas, son visage blême.
– 200 000 ? Mais... Mais comment ?
– C'était... un mauvais pari. Ils m'ont donné une semaine, et maintenant ils...
Un coup retentit sur la porte, sec et autoritaire, interrompant ses paroles. Marco se tendit immédiatement, son regard volant vers la sortie.
– Ils sont là, chuchota-t-il, le souffle court.
Clara sentit son estomac se nouer.
– Qui ?
– Des hommes du cartel, murmura-t-il en attrapant son bras. Laisse-moi me cacher dans l'arrière-salle, s'il te plaît !
Elle le suivit, pétrifiée, mais déterminée. Elle le poussa rapidement derrière une étagère avant de retourner à l'entrée. Le cœur battant à tout rompre, elle déverrouilla la porte et l'entrouvrit.
Deux hommes se tenaient là, imposants et vêtus de noir, leurs visages inexpressifs. L'un d'eux, une cicatrice sinueuse traversant sa joue, s'avança.
– Clara Bianchi ? demanda-t-il d'une voix rauque.
Elle acquiesça lentement.
– Que puis-je pour vous ?
– On cherche Marco. Vous savez où il est ?
Clara sentit sa gorge se serrer.
– Marco ? Non... Je ne l'ai pas vu aujourd'hui.
L'homme à la cicatrice haussa un sourcil, un rictus incrédule sur ses lèvres.
– C'est drôle, parce qu'on l'a vu entrer ici.
Son cœur tambourinait dans sa poitrine, mais elle tenta de garder une apparence calme.
– Vous devez vous tromper.
L'autre homme, plus grand et plus trapu, avança à son tour, jetant un regard à l'intérieur de la galerie.
– Vous ne verrez pas d'inconvénient à ce qu'on vérifie, alors.
Avant qu'elle ne puisse réagir, ils forcèrent le passage. Clara tenta de protester, mais sa voix était noyée par leur détermination brutale.
– Hé ! Vous n'avez pas le droit de...
– Tais-toi, coupa l'homme à la cicatrice, parcourant les lieux du regard.
Ils se dispersèrent rapidement, ouvrant les portes, renversant les toiles et fouillant chaque recoin. Clara restait près de la porte, tremblante, son esprit cherchant désespérément une solution.
Un bruit sourd retentit à l'arrière de la galerie. Marco, maladroit, avait renversé un carton dans sa précipitation.
– Là ! cria le grand.
Avant qu'ils ne puissent l'atteindre, Clara se précipita.
– Attendez ! Attendez ! cria-t-elle, levant les bras.
Les deux hommes s'arrêtèrent, perplexes.
– Écoutez, je... je vais régler ça. Marco est mon frère. Donnez-moi un peu de temps, je vous en supplie !
L'homme à la cicatrice s'approcha lentement, son regard perçant et impitoyable.
– Du temps ? Vous croyez que ça marche comme ça, petite ?
– Je trouverai l'argent, insista-t-elle, sa voix implorante. Mais laissez-le tranquille.
Ils échangèrent un regard.
– Une semaine. Pas un jour de plus, grogna l'homme.
Puis, d'un geste brusque, il poussa Marco, qui tentait maladroitement de s'excuser.
– La prochaine fois, ce sera toi qu'on cassera.
Quand ils quittèrent la galerie, la tension dans la pièce sembla s'évacuer comme l'air d'un ballon crevé. Clara se retourna vers Marco, les bras croisés, le visage dur.
– Qu'est-ce que t'as fait, bon sang ?
Il baissa les yeux, honteux.
– Je voulais juste essayer de gagner assez pour...
– Assez ? cria-t-elle, sa voix brisant le silence. Tu t'es mis dans un merdier que tu ne pourras jamais régler tout seul !
Il ouvrit la bouche pour répondre, mais fut interrompu par le vrombissement de son téléphone. Clara fixa l'écran. Le numéro affiché était inconnu.
– Ne décroche pas, murmura Marco.
Elle ignora son conseil et porta l'appareil à son oreille.
– Allô ?
La voix qui répondit était grave, froide, et trop calme pour être rassurante.
– Clara Bianchi.
Elle sentit un frisson lui parcourir l'échine.
– Oui, c'est moi. Qui est-ce ?
Un léger silence.
– Anton Romano.
Ses jambes faillirent céder sous elle.
– J'aimerais vous rencontrer. Une discussion en personne me semble appropriée.
– Je ne vois pas en quoi cela me concerne, répondit-elle, tentant de dissimuler la peur dans sa voix.
Il émit un ricanement discret.
– Oh, ça vous concerne plus que vous ne le pensez. Venez à cette adresse. Demain, 10 heures.
Il lui énonça rapidement un lieu avant de raccrocher, la laissant dans un silence assourdissant.
Marco s'approcha, inquiet.
– Qu'est-ce qu'il voulait ?
Clara resta figée, fixant le téléphone.
– Il veut me voir.
– Anton Romano ? demanda-t-il, paniqué. Non, Clara. Tu peux pas y aller.
Elle releva les yeux vers lui, sa mâchoire serrée.
– J'ai pas le choix.
Un poids énorme s'abattait sur ses épaules. Marco avait peut-être déclenché cet incendie, mais c'était à elle, comme toujours, de l'éteindre.
Le lendemain matin, Clara fixait son reflet dans le miroir, les mains tremblantes. L'air lourd de la galerie semblait s'être infiltré jusque dans son appartement exigu. Elle se sentait piégée, comme un insecte pris au piège d'une toile invisible. Elle s'était jurée de ne jamais retomber dans l'ombre du passé de sa famille, mais aujourd'hui, le nom d'Anton Romano résonnait dans son esprit comme un coup de tonnerre.
Marco dormait sur le canapé, le visage marqué par la peur et la fatigue. Il avait à peine parlé depuis la veille, laissant Clara digérer seule les événements. Elle ajusta une veste beige et enfila des chaussures simples, bien conscientes qu'elle ne pourrait jamais égaler le luxe du monde dans lequel elle s'apprêtait à entrer.
- Tu vas vraiment y aller ?
La voix de Marco la tira de ses pensées. Il s'était redressé, les yeux encore embués de sommeil.
- Je n'ai pas le choix, répondit-elle d'un ton plus sec qu'elle ne l'aurait voulu.
- Clara, écoute-moi, murmura-t-il, presque suppliant. Ces types... Ils jouent pas. Si tu leur donnes une ouverture, ils te détruiront.
Elle inspira profondément, tentant de calmer la tempête qui grondait en elle.
- Et si je fais rien, c'est toi qu'ils détruiront.
Il baissa la tête, vaincu. Elle attrapa son sac, hésita une seconde, puis quitta l'appartement sans un mot de plus.
L'adresse qu'Anton lui avait donnée menait à une villa à l'extérieur de Milan. Les rues animées de la ville avaient laissé place à des routes bordées d'arbres, un calme presque inquiétant. Quand le taxi s'arrêta devant un portail imposant, son estomac se noua.
La villa semblait tout droit sortie d'un magazine de luxe : une façade en pierre blanche, des colonnes sculptées, un jardin impeccablement entretenu. Mais l'opulence avait quelque chose de froid, d'impersonnel. Rien ici ne respirait la chaleur d'un foyer.
Un homme attendait à l'entrée. Grand, mince, vêtu d'un costume sombre. Livio, devina Clara. Il lui adressa un simple hochement de tête avant de l'inviter à entrer, sans un mot.
Les talons de Clara résonnaient sur le marbre tandis qu'elle traversait le vaste hall. Des œuvres d'art, soigneusement éclairées, ornaient les murs, mais elle n'avait pas le cœur à les admirer. Chaque pas l'amenait plus près d'Anton Romano, cet homme dont le simple nom faisait frissonner les plus téméraires.
Dans un salon à la décoration minimaliste mais luxueuse, il l'attendait, assis dans un fauteuil en cuir noir. Anton était plus jeune qu'elle ne l'avait imaginé, mais son regard trahissait une maturité glaciale. Il se leva à son arrivée, un sourire calculé aux lèvres.
- Clara Bianchi, commença-t-il d'une voix basse et posée. Merci d'être venue.
Elle se raidit.
- Je n'avais pas vraiment le choix, répliqua-t-elle.
Il esquissa un rictus amusé et désigna un fauteuil en face de lui.
- Asseyez-vous.
Elle hésita, mais finit par obéir. Le silence qui suivit était lourd, presque insupportable. Anton la dévisageait, comme s'il cherchait à percer ses pensées.
- Vous ressemblez à votre père, dit-il finalement.
Clara sentit son cœur se serrer.
- Mon père n'a rien à voir avec ça, rétorqua-t-elle sèchement.
- Vraiment ? demanda-t-il, un éclat malicieux dans les yeux. Parce que moi, je pense que tout a commencé avec lui.
Elle serra les poings, tentant de contenir sa colère.
- Pourquoi m'avez-vous convoquée, Romano ? Si c'est pour ressasser le passé, vous perdez votre temps.
Il laissa échapper un léger rire, puis se pencha en avant, croisant les mains.
- Très bien. Allons droit au but. Votre frère me doit une somme considérable.
- Je sais, coupa-t-elle. Et je trouverai un moyen de vous rembourser.
Son sourire s'élargit, mais il n'avait rien de chaleureux.
- Vous ? Et comment comptez-vous réunir 200 000 euros ? En vendant vos petites toiles ?
Le mépris dans sa voix la fit grincer des dents, mais elle garda son calme.
- Je trouverai.
Anton secoua lentement la tête.
- Vous êtes courageuse, Clara. Mais naïve.
Il se redressa, dominant la conversation d'une présence imposante.
- J'ai une autre proposition, continua-t-il.
Elle fronça les sourcils, méfiante.
- Quelle proposition ?
Il fit un geste vague de la main, comme si la réponse était évidente.
- Soyez ma fiancée.
Le silence qui suivit était assourdissant. Clara le fixait, incrédule.
- Quoi ?
- Vous m'avez entendu, dit-il calmement. Devenez ma fiancée pendant un an, et j'efface la dette de Marco.
Elle éclata de rire, un rire amer et nerveux.
- Vous plaisantez, j'espère.
- Je suis très sérieux, répondit-il, son ton glacé contrastant avec le sien.
Clara se leva brusquement.
- C'est absurde. Vous croyez que je vais vendre ma vie pour sauver celle de Marco ?
Anton la regarda sans ciller, un calme inquiétant dans ses yeux.
- Vous n'avez pas d'autre option.
Elle ouvrit la bouche pour protester, mais il l'interrompit.
- Si vous refusez, Marco sera mort avant la fin de la semaine.
Son sang se glaça.
- Vous... Vous n'oseriez pas.
- Essayez-moi, lança-t-il, un sourire froid sur les lèvres.
Clara sentait la colère monter en elle, mêlée à une peur viscérale.
- Vous êtes un monstre, murmura-t-elle.
Anton haussa les épaules, indifférent.
- Peut-être. Mais je tiens toujours mes promesses.
Elle le fixa, ses mains tremblantes de rage.
- Je ne suis pas une marchandise que vous pouvez acheter, Anton.
- Non, répondit-il calmement. Mais vous êtes une femme intelligente. Vous savez reconnaître un marché quand vous en voyez un.
Elle tourna les talons, la mâchoire serrée.
- C'est hors de question.
- Réfléchissez-y, dit-il, sa voix suivant son départ. Vous avez trois jours.
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Clara marcha pendant des heures dans les rues de Milan, le souffle court, le cœur en feu. Les mots d'Anton résonnaient dans sa tête comme un écho implacable.
Quand elle rentra finalement à l'appartement, Marco était toujours là, les traits tirés par l'anxiété.
- Alors ? demanda-t-il dès qu'elle passa la porte.
Elle le fixa, les yeux remplis de colère.
- T'as vraiment aucune idée de ce que t'as fait, hein ?
- Clara, qu'est-ce qu'il a dit ?
Elle inspira profondément, essayant de calmer la tempête en elle.
- Il veut que je devienne sa fiancée.
Marco écarquilla les yeux.
- Quoi ? Mais... Il peut pas faire ça !
- Apparemment, si, répondit-elle sèchement.
Il passa une main dans ses cheveux, désespéré.
- Tu vas pas accepter, hein ?
Elle ne répondit pas, évitant son regard.
- Clara, dis-moi que tu vas pas accepter.
Elle éclata enfin.
- Et qu'est-ce que je suis censée faire, Marco ? Laisser ces types te tuer ?
- Je trouverai une autre solution !
Elle rit amèrement.
- Toi ? Et c'est quoi, ton plan, hein ? Parce que jusqu'ici, tout ce que t'as fait, c'est foutre ta vie en l'air, et maintenant, la mienne avec !
Il resta silencieux, abattu.
Clara se passa une main sur le visage, épuisée.
- J'ai besoin de réfléchir, murmura-t-elle.
Elle se réfugia dans sa chambre, fermant la porte derrière elle. Mais à peine s'était-elle assise sur son lit que son téléphone vibra.
Elle décrocha sans réfléchir, et une photo apparut sur l'écran. Marco, ligoté, un filet de sang coulant de sa lèvre. Une voix anonyme accompagna l'image.
- Vous avez trois jours. Pas un de plus.
Elle sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Clara était assise dans l'obscurité de son salon, les jambes repliées contre sa poitrine, le regard fixé sur l'écran de son téléphone. L'image de Marco, ligoté et ensanglanté, hantait son esprit. Elle savait qu'elle n'avait plus le luxe de réfléchir. Les trois jours promis par Anton s'effilochaient à grande vitesse, et chaque minute passée semblait un pas de plus vers l'inévitable.
Le matin venu, elle se décida enfin. Après une nuit sans sommeil, elle enfila une robe noire simple, ajustée mais modeste, choisie pour son caractère neutre. Pas de maquillage, à part une légère touche pour dissimuler ses cernes. Elle voulait apparaître forte, mais l'épuisement pesait sur ses épaules comme une enclume.
Marco dormait toujours, ses ronflements irréguliers emplissant l'appartement exigu. Clara lui lança un dernier regard avant de fermer doucement la porte derrière elle. Cette fois, elle n'allait pas partager ses intentions avec lui.
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Livio l'attendait à l'entrée de la villa, aussi silencieux et intimidant que lors de leur première rencontre. Il lui ouvrit la porte sans un mot, la laissant se débrouiller seule dans ce dédale de couloirs immenses et dénués de chaleur. Clara sentait le poids des regards invisibles des caméras ou des gardes postés dans les ombres.
Anton se trouvait dans son bureau, une pièce somptueuse où les étagères croulaient sous des livres aux reliures dorées, et où un bureau en bois massif trônait au centre. Il était debout près d'une fenêtre, un verre de whisky à la main, observant l'extérieur d'un air pensif.
- Clara, dit-il sans se retourner. Vous êtes ponctuelle.
Elle ferma la porte derrière elle et inspira profondément avant de répondre.
- J'accepte.
Anton se retourna lentement, un sourire imperceptible se dessinant sur ses lèvres.
- J'espérais que vous feriez preuve de bon sens.
Son ton était détaché, presque satisfait, comme si sa victoire avait été une évidence depuis le début.
- Mais j'ai des conditions, continua Clara, tentant de reprendre le contrôle de la conversation.
Il haussa un sourcil, amusé.
- Des conditions ?
- Marco doit être libéré immédiatement, et il ne doit plus jamais être impliqué dans vos affaires.
Anton posa son verre sur le bureau, avançant lentement vers elle.
- Très bien, dit-il, sa voix toujours aussi calme. Mais n'oubliez pas que c'est moi qui fixe les règles ici.
Elle le fixa, tentant de dissimuler le tremblement dans sa voix.
- Vous avez mes conditions. Prenez-les ou laissez-les.
Il la toisa, comme pour évaluer la limite de son audace, puis finit par sourire, cette fois franchement.
- Vous avez du cran, Clara. C'est rafraîchissant.
Il fit un signe à Livio, qui se tenait désormais dans l'embrasure de la porte.
- Relâchez Marco. Assurez-vous qu'il rentre chez lui sans encombres.
Livio hocha la tête et quitta la pièce. Clara sentit un poids se lever de sa poitrine, mais la tension ne disparut pas pour autant.
- Maintenant, reprit Anton, parlons des modalités de notre arrangement.
Elle s'assit, bien que ses jambes tremblantes menaçaient de la lâcher.
- Pendant un an, continua-t-il, vous serez ma fiancée. Vous m'accompagnerez lors d'événements publics, dîners, réunions. Et vous jouerez le rôle à la perfection.
Clara serra les poings.
- C'est tout ?
Il éclata de rire, un rire franc mais chargé d'une certaine condescendance.
- Clara, Clara... Vous pensez vraiment que c'est si simple ? Vous devrez être convaincante. Cela inclut des gestes d'affection en public.
- Comme quoi ? murmura-t-elle, méfiante.
- Des regards, des sourires. Peut-être même quelques baisers, dit-il avec un éclat malicieux dans les yeux.
Elle rougit de colère et d'embarras.
- Vous vous fichez de moi.
- Pas du tout. Si nous faisons cela, nous devons le faire correctement.
Clara sentait la rage monter en elle, mais elle savait qu'elle était désormais coincée.
- Très bien, finit-elle par dire à contrecœur.
Anton s'approcha, tendant une main.
- Alors, scellons notre accord.
Elle le fixa un instant, hésitante, puis serra sa main, ressentant le froid glacial de sa paume comme un écho de ce qu'elle venait de perdre.
Quelques jours plus tard, Clara se retrouvait dans un restaurant chic au cœur de Milan. La salle était illuminée par des lustres en cristal, et des murmures feutrés flottaient entre les tables couvertes de nappes immaculées.
Anton, impeccable dans un costume sombre, semblait parfaitement à l'aise. Clara, elle, se sentait comme un imposteur, chaque détail autour d'elle lui rappelant qu'elle n'appartenait pas à ce monde.
- Détendez-vous, murmura Anton en s'asseyant en face d'elle. Vous avez l'air d'une criminelle en fuite.
- Et comment devrais-je me sentir ? rétorqua-t-elle à voix basse.
Un serveur s'approcha, posant des verres de vin devant eux. Clara remarqua une jeune femme parmi le personnel, aux cheveux courts et aux mouvements nerveux. La serveuse semblait plus attentive qu'elle n'aurait dû l'être, et Clara sentit une étrange sensation de malaise.
Anton, lui, ne prêtait aucune attention à ce détail. Il souriait, échangeant quelques mots avec des clients à des tables voisines, jouant parfaitement son rôle d'homme charismatique.
- Maintenant, souriez, ordonna-t-il doucement en se penchant vers elle.
- Je n'ai aucune envie de...
- Clara, interrompit-il, son ton se durcissant. Souriez.
Elle obéit, un sourire forcé se dessinant sur son visage. Anton posa une main sur la sienne, un geste calculé qui attira l'attention de quelques regards indiscrets.
- Vous voyez ? Ce n'est pas si difficile.
Elle serra les dents, mais garda son sourire, consciente que chaque seconde passée ici était une épreuve.
Alors qu'ils terminaient leur repas, Anton reçut un appel. Il décrocha, son visage se durcissant immédiatement.
- Oui ? demanda-t-il, son ton glacial.
Clara sentit l'atmosphère changer. Il se leva brusquement, glissant un billet généreux sur la table.
- Nous partons, annonça-t-il sans plus d'explications.
- Quoi ? Pourquoi ?
- Ne posez pas de questions.
Elle n'eut pas le temps de protester. Anton lui attrapa le bras, la guidant vers la sortie. En montant dans la voiture qui les attendait, elle remarqua l'air grave de Livio, qui se trouvait déjà à l'intérieur.
- Un de nos entrepôts, murmura ce dernier. Incendié.
Anton se tourna vers Clara, son regard perçant.
- Restez silencieuse.
Elle obéit, mais son esprit bouillonnait. Pour la première fois, elle entrevoyait la violence latente qui entourait Anton Romano. Et elle savait que cette nuit n'était qu'un avant-goût de ce qui l'attendait.
Le souffle de l'incendie semblait encore imprégner l'air lorsque Clara entra dans le vaste salon de la villa. Elle n'avait pas prononcé un mot depuis leur retour précipité du restaurant, et Anton ne lui avait donné aucune explication supplémentaire. Pourtant, elle sentait que quelque chose d'important venait de se jouer, que cet incendie n'était pas qu'un simple accident.
Assise sur le canapé, elle observait Anton qui parcourait nerveusement la pièce, un téléphone à l'oreille. Son visage, d'ordinaire si impassible, trahissait une tension qu'elle ne lui avait encore jamais vue. Livio, posté près de la porte, écoutait attentivement, mais son regard semblait ailleurs, comme absorbé par ses propres pensées.
- "Je veux un rapport complet dans deux heures, pas une minute de plus," claqua Anton dans son téléphone avant de le raccrocher avec force.
Clara prit une inspiration discrète mais profonde. Elle savait qu'il ne l'appréciait pas lorsqu'elle posait des questions, mais son silence lui pesait.
- "Qu'est-ce qui s'est passé ?" demanda-t-elle finalement, la voix plus ferme qu'elle ne l'avait imaginé.
Anton s'arrêta, son regard perçant se posant sur elle.
- "Un entrepôt a été incendié," dit-il simplement.
- "Par qui ? Pourquoi ?"
- "Ce n'est pas votre problème."
Clara se redressa légèrement.
- "Si je dois continuer à jouer votre fiancée, peut-être que ça le devient."
Anton haussa un sourcil, visiblement amusé malgré la gravité de la situation.
- "Vous apprenez vite," répondit-il avant de reprendre un ton plus sérieux. "Le cartel de Moretti. Ils ont voulu envoyer un message."
Clara sentit son estomac se nouer à l'entente du mot "cartel". C'était un monde qu'elle ne comprenait pas, un monde qu'elle n'avait jamais voulu effleurer.
- "Et vous allez faire quoi ?" murmura-t-elle, redoutant la réponse.
Anton la fixa un instant, comme s'il pesait ses mots.
- "Répondre."
Livio toussota légèrement, attirant l'attention d'Anton.
- "On a peut-être une taupe," dit-il à voix basse.
Anton fronça les sourcils.
- "Tu crois ou tu sais ?"
Livio détourna légèrement le regard.
- "Certains indices pointent vers quelqu'un, mais rien de concret pour l'instant."
Anton avança d'un pas, son ombre massive projetée sur Livio.
- "Je ne veux pas de suppositions. Trouve-moi une réponse claire."
Livio acquiesça avant de quitter la pièce sans un mot de plus.
Plus tard dans la journée, Clara profita d'un moment de répit pour appeler Giulietta. Elle avait besoin de parler, de se confier à quelqu'un qui ne faisait pas partie de cet univers oppressant.
- "Clara, qu'est-ce qui se passe ? Tu as l'air... différente," lança Giulietta dès qu'elles s'installèrent à une table de café en terrasse.
Clara hésita, jouant nerveusement avec la cuillère dans sa tasse.
- "C'est compliqué," finit-elle par dire.
Giulietta pencha légèrement la tête, l'air à la fois curieuse et inquiète.
- "Tu sais que tu peux tout me dire."
Clara inspira profondément.
- "Marco a des ennuis. Et pour l'aider, j'ai dû... accepter quelque chose."
- "Accepter quoi ?"
Clara baissa les yeux.
- "C'est... Anton Romano. Il m'a demandé de... de prétendre être sa fiancée."
Le visage de Giulietta se figea.
- "Anton Romano ? Celui qu'on appelle 'l'Ombre de Milan' ?"
Clara fronça les sourcils.
- "Tu le connais ?"
Giulietta hocha la tête, visiblement troublée.
- "J'en ai entendu parler. Clara, cet homme n'est pas un simple entrepreneur. Il est dangereux."
Clara sentit une vague de panique monter en elle.
- "Je n'avais pas le choix, Giulietta. Marco... Il aurait pu mourir."
Giulietta posa une main sur celle de son amie, son regard sincère et inquiet.
- "Écoute-moi bien. Si tu restes dans ce monde, protège-toi. Prends des notes, garde des preuves, n'importe quoi. Mais ne fais jamais entièrement confiance à ces gens."
Clara hocha la tête, même si l'idée de recueillir des preuves contre Anton lui semblait à la fois terrifiante et irréaliste.
De retour à la villa, Clara trouva Anton dans le salon, assis sur un fauteuil en cuir, un verre de whisky à la main. Livio était revenu et semblait lui faire un rapport détaillé, mais leur conversation s'interrompit à l'arrivée de Clara.
- "Vous avez terminé ?" demanda-t-elle en les regardant tour à tour.
Anton hocha la tête.
- "Pour l'instant. Pourquoi ?"
Clara haussa les épaules, feignant l'indifférence.
- "Je voulais juste savoir si tout était réglé."
Anton se leva, ajustant les boutons de son costume.
- "Rien n'est jamais réglé dans ce monde, Clara. Tout est un jeu de pouvoir."
Elle sentit un frisson lui parcourir l'échine.
- "Et moi, je suis quoi ? Une pièce dans ce jeu ?"
Il s'approcha, son regard la transperçant.
- "Vous êtes bien plus qu'une pièce. Vous êtes un atout."
Avant qu'elle ne puisse répondre, un bruit à l'entrée attira leur attention. Une femme venait de franchir la porte, escortée par deux gardes. Elle portait une robe rouge éclatante, et ses cheveux noirs cascadaient en vagues sur ses épaules.
- "Giulia Moretti," annonça Livio, visiblement sur ses gardes.
Clara sentit son cœur s'emballer. Giulia. La sœur du chef du cartel rival.
Anton sourit, mais c'était un sourire dangereux.
- "Giulia. Quel plaisir inattendu."
La femme s'avança, son regard défiant celui d'Anton.
- "Je viens en paix, Anton."
Clara ne savait pas pourquoi, mais elle sentit que cette femme allait bouleverser l'équilibre déjà précaire de sa nouvelle vie.