À mes deux filles : Ambrîne et Maïssane
Prémices
La relation de deux êtres destinés à s'éprendre, l'un et l'autre s'entrelacent afin de former une unicité, celle-ci va gangrener l'existence des protagonistes. Malheureusement, ces deux cœurs ont aboli les remparts des sentiments et des interdits. L'univers dans lequel, ils évoluent ne leur concédera aucun manquement. Bien qu'issus du même sol, ils subiront les revers de leurs civilisations diamétralement opposées, résolues à les assembler. Ils y perdront plus que leur vie.
Alger,
Il lui sembla qu'une éternité s'était écoulée depuis qu'elle observait sa mère. Ces quelques mèches brunes qui s'étaient libérées de son foulard mauve, élimé à force d'être lavé, collaient à son visage. Elle parcourut du regard ces petites gouttes de sueur qui perlaient sur sa figure burinée, afin de s'abîmer sur le pan de son tablier. La jeune fille s'efforça de deviner les sensibles similitudes physionomiques qui déterminaient leur parenté. Sakina lessivait à grande eau la cuisine d'été, sa blouse bleue usée, ramenée sur ses hanches et coincée par l'élastique de son saroual s'amalgamait à ses cuisses. Seules les branches d'un vieil olivier faisaient office de parasol, limitant l'accès des rayons d'un soleil intrusif. D'une main malhabile, elle recoiffa machinalement son chignon. Elle déversa l'eau savonneuse, inondant ses pieds nus et envoya le balai repousser la mousse vers la rigole. Son regard jais parcourut la pièce pour s'immobiliser sur Camilia. Celle-ci se cabra, espérant se dissimuler derrière le tronc sinueux. La cour était baignée de lumière, malgré l'heure matinale. Un petit souffle d'air timide risqua une visite en dépit d'une température asphyxiante. Sakina achevait sa tâche lorsque le carillon résonna. Camilia se redressa et bondit en direction d'un corridor, le revêtement mural était constitué d'une tapisserie représentant un paysage marin. Il lui arrivait de s'y attarder, elle observait l'horizon, convaincue que la France s'y situait.
Camilia était vêtue d'une blouse orientale ornée de myosotis, ses cheveux noirs ondulés redessinaient l'ovale de son visage parsemé de petites taches de rousseur. Sa mère lui avait raconté que durant sa grossesse, elle s'était régalée de grains de café, mais l'adolescente n'y croyait pas du tout. Deux petites fossettes creusaient ses joues rosies, lui conférant un petit air mutin qui exaspérait sa mère. Ses yeux noisette s'illuminèrent lorsqu'elle découvrit le nouveau venu, elle chercha du regard celui qui faisait battre son cœur
« Lounes ! où est ton père ? » interrogea l'homme de type européen en l'avisant.
Camilia haussa les sourcils quelque peu déçue, sa mère n'appréciait guère qu'elle se manifeste, préférant la consigner aux travaux domestiques internes.
Sakina accourut et balbutia une phrase dans un français haché.
« Lui parti au souk ».
Elle adressa une œillade réprobatrice à sa fille, lui indiquant le chemin de la cuisine.
« Retourne travailler », ordonna-t-elle.
Camilia âgée de dix-sept ans ne comprenait guère les inquiétudes de sa mère, elle ne dérogeait à aucune règle, pourtant l'attitude de celle-ci à son égard demeurait inflexible. En comparaison de son petit frère Kalil, ses droits étaient restreints. Ses parents avaient interrompu sa scolarisation et avaient décrété, à la naissance de celui-ci, qu'elle serait plus utile à la maison. Que les enseignements inhérents aux filles musulmanes s'acquéraient dans le labeur et non, derrière les pages de livres diaboliques, en revanche les garçons étaient immunisés. Camilia soupçonnait ses parents de brider ses acquisitions en la muselant dans la rigueur éducative. L'ignorance était leur alliée, sa mère appréhendait que la curiosité ne rompe les chaînes conformistes.
Depuis quelque temps, l'Algérie française subissait les assauts de manifestations indépendantistes. Cela, Camilia l'avait perçu, elle ignorait quelle devait être sa réaction à cause de sa relation secrète. Mais de quels changements polémiquait-on ? Quelques soirs, elle épiait les discussions, observant ses parents qui s'alarmaient quant aux incidents et aux lendemains incertains. Fallait-il s'inquiéter ? Elle avait étudié la mine des maîtres de maison et les débats houleux concernant l'avenir des rapatriés.
En mille neuf cent soixante-deux, Camilia flaira les clameurs et la colère de la population, cette situation ne rassurait guère son appréhension. La famille Maillard, Camilia l'avait toujours côtoyée. Jusqu'à présent, il lui avait semblé qu'elle faisait partie de son existence. Pierre Maillard, le père, était avocat et officiait au tribunal d'Alger. Cela faisait dix ans que sa famille et lui étaient venus s'installer dans la villa Mansour. C'est durant cette période que la famille Achour fut engagée, les tâches domestiques et l'intendance leur incombaient. Avant cela, Lounes et Sakina travaillaient à la conserverie, mais celle-ci avait été vendue à des entrepreneurs. Pierre Maillard avait les yeux d'un vert très clair, il était d'âge mûr, sur son crâne subsistaient les vestiges d'une défunte crinière couleur miel. Son imposante stature favorisait sa fonction de magistrat. Françoise Maillard, son épouse, n'avait jamais travaillé et passait la majeure partie de ses journées en compagnie d'amies dans les salons de thé et dans les hammams. C'était une femme affable, ses cheveux blonds légèrement ondulés étaient coupés au carré, une tendance venue d'outre-Atlantique. Ses yeux émeraude dessinés en amande épousaient son visage opalin, Camilia admirait le maintien dont elle ne se départait jamais. Et, il y avait Julien Maillard, il avait hérité de ses yeux, c'était ce qui avait séduit Camilia, ses cheveux d'un blond vénitien se confondaient avec les petites tâches de son sur ses joues blafardes, Camilia les avait plus foncées, cette similarité avait amusé les parents qui leur avaient fait croire que c'était dû à un éternuement prénatal, balayant l'allusion aux grains de café.
La rencontre de Camilia et de Julien se déroula en mille neuf cent cinquante. Le petit garçon intrigué par l'ondulation de ses cheveux les lui avait empoignés violemment, celle-ci avait riposté en lui assénant un violent coup de pied.
Les années avaient défilé, ils avaient partagé baignades et jeux jusqu'au jour où Sakina jugea inopportun, cet usage devenu « haram » en terme clair « proscrit ».
Chaque fois que Julien s'approchait de Camilia, Sakina déboulait et lançait « haram ! ».
Lorsque Camilia avait demandé des explications concernant ces nouvelles dispositions, sa mère lui avait rétorqué que le jeune homme représentait le péché et que rien de bon ne découlerait de leur proximité. Sakina avait sollicité une autorisation afin de s'absenter tous les soirs vers dix-sept heures. Elle raccompagnait Camilia chez eux, avec la certitude que Julien ne croise la jeune fille en rentrant du Lycée Gautier. La famille Achour résidait dans une petite dépendance située à quelques mètres de la villa Mansour. Camilia avait deux frères, Elyas âgé de dix-neuf ans qui vivait en France chez un oncle paternel, et Kalil qui avait neuf ans. Il vouait à sa grande sœur un attachement solennel. Dès qu'il revenait de l'école communale, il s'empressait de renseigner Camilia quant à son apprentissage et les faits relatifs aux événements extérieurs.
Tous les soirs, Camilia s'attelait aux tâches ménagères, tandis que sa mère préparait le repas de la maisonnée, Lounes rangeait la brouette dans la remise. Ce soir-là, Lounes semblait contrarié, il avait passé la journée au marché couvert à écouter l'emportement de la population, un embrasement était inévitable. Camilia perçut sa voix s'essouffler dans la pénombre, expliquant à son épouse que l'avenir pour le pays devenait incertain. Rien ne garantissait le pain du lendemain, la situation était sous tension. Camilia songea à Julien, elle préféra s'éloigner, jamais il ne l'abandonnerait, le temps avait cousu leurs existences, évitant tout accroc. Les histoires d'adultes ne viendraient pas assombrir leurs ambitions amoureuses. Toute cette agitation finirait par s'estomper. Comme tout grondement, l'orage s'éloignerait et une éclaircie pacifierait le tumulte.
Un soir, le père Maillard conseilla à Lounes et Sakina de regagner leur dépendance, prétextant une prétendue lassitude. Camilia s'était recroquevillée sous les marches de l'escalier central, sa curiosité l'avait contrainte à désobéir à ses parents. Pierre Maillard se tenait au milieu du salon, les mains sur les hanches comme pour contenir quelque anxiété. Ses yeux verts brillaient derrière ses lunettes rondes. Machinalement, il passa sa main sur le peu de cheveux qui persistaient. Bientôt, Françoise Maillard se manifesta, la mine soucieuse, elle referma le panneau boisé derrière elle.
« As-tu réussi à joindre ton frère ? » demanda-t-elle désemparée.
« Il nous attend à la fin du mois, il nous faut préparer nos bagages. Inutile d'informer les domestiques, il n'est pas nécessaire d'alerter, cela ne servirait qu'à envenimer la situation. De plus, on ne doit se fier à personne ».
Il s'approcha de son épouse, lui saisit le visage entre ses paumes et déposa un baiser sur le front.
« Tu as confiance en moi ? Nous demeurerons chez Félicien. Juste le temps de trouver un appartement. Il m'a proposé une place dans son cabinet juridique. N'aie point d'inquiétude, tant que nous restons ensemble, rien ne peut nous affecter », déclara Pierre d'un ton se voulant rassurant.
Camilia tendit l'ouïe afin de saisir tout ce qui venait de se dire, elle ne comprenait pas tout leur jargon, mais le peu qu'elle distingua, l'angoissa. Il lui sembla que la porte des jours placides qu'elle connaissait, venait de claquer. Immobile, elle venait d'apprendre que cette famille allait se détacher de la sienne et disparaître. Mais quand ? Pour où ? Julien n'était certainement pas au courant, dans son esprit tout se bousculait, même si elle le souhaitait, cette agitation elle ne pourrait la contrôler.
« Informe Julien que nous quitterons Alger pour Marseille, tâche de le convaincre. Moi, il ne m'écoutera pas », dit Pierre.
« Il n'est pas rentré. Sa promotion a organisé une soirée pour fêter l'obtention de leur diplôme. Tu es certain que c'est la seule solution ? Abandonner notre vie, j'ai toujours pensé que je mourrai sur cette terre et que je serai enterrée auprès de mes parents. Cela fait des années que j'ai quitté la France, j'avais quinze ans, lorsque mon père a été muté pour un poste d'ingénieur. Je ne connais personne, pas même ta famille. La vie ici ne ressemble en rien à celle qui nous attend », souffla Françoise, le regard embué.
Camilia recula vers la porte de service et la fit glisser discrètement, elle avait occulté la réalité oubliant jusqu'à ses parents. Dans la dépendance, les lumières étaient éteintes, elle s'engouffra dans la pénombre en enjambant le rebord de la fenêtre de sa chambre. Le bruit de vaisselle provenait de la cuisine, ils s'affairaient dans l'obscurité à cause de la colère populaire. Soudain, elle sentit des doigts lui agripper le poignet.
« C'est moi, n'aie pas peur. Où étais-tu ? » interrogea Julien.
Surprise, Camilia recula. L'haleine du jeune homme était imbibée d'alcool.
« Ti sens mauvais. Ti pars ! ti parents te dire une chose. Viens quand eux dormi. Ji aider Ma (maman). Va-t'en vite », gronda-t-elle en le conduisant vers la fenêtre.
Camilia avait quelques difficultés à s'exprimer en français, mais Julien insistait afin qu'elle progresse pour mener à bien ses projets, il était la seule personne avec laquelle elle utilisait cette langue.
« Que se passe-t-il », demanda-t-il en détaillant son visage, mais celle-ci ignora sa question et referma les volets, le livrant à la nuit noire.
Ses parents étaient dans la pièce principale qui faisait office de cuisine et de chambre pour Kalil, comme il était jeune, il n'avait nul besoin d'intimité. Les toilettes se trouvaient dans la cour. La chambre de Camilia ne contenait qu'un lit, une cantine en métal rouillé servait pour le rangement de ses vêtements. Lounes lui décocha un regard exaspéré.
« Ta mère appelle, où t'étais ? »
Lorsqu'il était furieux, son français était décousu, Camilia ne comprenait pas pour quelles raisons il ne faisait pas comme sa mère qui l'invectivait en arabe. Elle le soupçonnait de crâner afin de déployer le peu de connaissances qu'il avait. Ce qui ne lui échappa point, ce furent les traits durcis et troublés qui assombrissaient sa mine.
« Baba, Mme Françoise m'a demandé de lui repriser un ourlet, j'ignorais que vous étiez partis », se défendit-elle.
« Dehors la ville gronde, les gens sont devenus fous. Il ne faut plus que tu sortes seule. Tu pars et tu reviens avec nous. C'est M. Pierre qui nous a congédiés, il ne t'a pas conseillé de rentrer ? » lança-t-il.
« Il était dans son bureau, je suis restée dans la buanderie. Tu m'as interdit l'accès des pièces où sont les hommes Maillard », dit Camilia résolue à taire ce qu'elle avait entendu.
« Va aider ta mère », ordonna-t-il.
Dès le lever du jour, Lounes se rendit au marché couvert, il avait pour habitude de s'approvisionner dans la petite échoppe du père Aziz. Il prit toutes les épices réclamées par Mme Françoise, il s'étonna de la grande quantité demandée.
« Salam Lounes, alors comment se porte la famille ? »
Le père Aziz était un riche marchand qui possédait cinq petits bazars dans le souk, ses boutiques ressemblaient plus à des capharnaüms qu'à des épiceries, il s'en dégageait une odeur écœurante, de parfums et d'épices, il aimait engranger pour le plaisir de posséder. Il était veuf, c'était un homme de forte corpulence, chauve, affublé d'une barbe grise virant au jaunâtre, peut-être dû au fait qu'il ne se montrait jamais au soleil. Une balafre défigurait son visage, il racontait s'être battu contre des voleurs armés de sabres, une nuit alors qu'il somnolait dans l'une de ses échoppes.
« Toute la famille va pour le mieux malgré le trouble, et ton fils, cela fait longtemps que je ne l'ai pas vu », demanda Lounes.
« Il traîne avec une bande d'anarchistes qui veut anéantir l'oppression française. Il a pour ambition de renverser toutes les barrières qui ont été érigées durant ces années de colonisation. Ce n'est qu'une hérésie. Il ferait mieux de venir aider son vieux père », se plaignit Aziz.
Le fils de Aziz, Akim avait renoncé à des études de journalisme pour rejoindre une faction armée dans le maquis. C'était lui qui diffusait les tracts visant à réveiller la jeunesse face aux dérives de l'occupation oppressive. Aziz réfutait son implication dans ce conflit armé, ses affaires prospères lui garantissaient une agréable condition, il reprochait aux belligérants de mener le pays à la ruine.
« Les jeunes se rebellent et nous les anciens devons demeurer ici afin d'éviter que cela ne dégénère », déclara Lounes.
Aziz déposa les paquets de marchandises sur la brouette.
« Le feu s'est déjà propagé. Ce matin, il y a eu des heurts à l'est d'Alger. Allah seul sait ce qu'il adviendra à cette patrie déjà écorchée ».
Lounes empoigna les deux manches de la brouette, il avait trop tardé. Dehors l'appel à la prière retentit.
« Salam, je vais prier pour que rien de mauvais n'arrive ».
Camilia avait attendu Julien, enveloppée par l'opacité de sa chambre, mais il n'était jamais revenu. Elle n'avait jamais connu ce sentiment d'abandon, ce qui ébranlait les fondations du pays avait-il impacté leur relation ?
En arrivant chez les Maillard, Camilia ne le vit pas, il devait encore être au Lycée Gautier. Soudain, elle le distingua, son cœur s'emballa, elle en oubliait toute cette rigueur que lui imposaient ses parents. Elle se rassura lorsqu'elle constata que son interlocuteur était son père, sa vie allait bientôt basculer favorablement. Elle ne put détacher son regard de son visage, épiant leur conversation en tentant vainement de traduire la situation. Comme s'il avait flairé sa présence, son attention se porta sur elle. L'expression qui se reflétait sur sa mine était étrange, l'espace d'un bref instant, elle se demanda s'il l'avait vue. Au cours de la journée, la jeune fille s'efforça de chasser les interrogations qui la taraudaient.
Le sort en est jeté
Camilia nettoyait la cour lorsqu'elle entendit son père interpeller Sakina. Celle-ci s'empressa de déposer le tajine sur les braises, puis prit son foulard qu'elle ajusta.
« Où étais-tu ? Monsieur Pierre a demandé après toi », gronda-t-elle inquiète.
Camilia ne put s'empêcher d'alimenter son indiscrétion, elle tendit l'oreille et sourit en se demandant si dans la langue arabe, il existait une correspondance pour le prénom Pierre. Le trouble se lisait sur le visage de Lounes.
« Les gens sont devenus déraisonnables, ils tirent dans tous les sens, projettent des pavés dans les vitrines. Le marché était inondé du sang de pauvres bougres », narra-t-il en s'épongeant le front.
« Tu n'as rien ? M. Pierre a rapporté que des manifestants ont investi le palais de justice, ils ont dévasté et emporté tout ce qu'ils trouvaient. Qu'allons-nous devenir ? » souffla Sakina.
Camilia craignait cet avenir qui se dessinait dans le scénario de l'Algérie, elle sentit son cœur se blottir dans sa poitrine. Son existence quelque peu cloisonnée n'était-elle pas une épreuve suffisante ? fallait-il que les ravages de la société dévastent son refuge ? Les murs érigés autour d'elle, allaient-ils s'effondrer et lui permettre de vivre sa vie comme bon lui semble ? Il fallait qu'elle consulte Julien, il saurait rassurer ses doutes, ses parents exagéraient certainement les événements. Rapidement, elle enfila ses mules de cuir, à cette heure-ci, Julien devait se trouver dans le jardin. Lorsqu'elle déboula, elle l'aperçut accoté à l'olivier, il bouquinait. Le sentiment que le désordre qui sévissait dans le pays n'aboutirait jamais dans cette oasis, voilà ce qui la réconfortait. Elle inspira profondément et se faufila entre les jarres débordantes d'huile d'olive.
« Jilien ! » prononça-t-elle maladroitement.
Celui-ci souleva ses paupières, il déposa son ouvrage pour la rejoindre.
« Tu sais », demanda-t-il.
Elle opina, leurs deux visages s'étaient rapprochés, elle respira son souffle pour combler ce vide qui la terrorisait, son cœur battait lentement, il lui parut s'être accordé au rythme des martèlements du cœur de son tendre amour. Camilia retira son foulard mauve libérant sa chevelure brune sur ses épaules, si sa mère la voyait, elle la séquestrerait pour lessiver l'affront. La jeune fille n'en comprendrait pas les raisons, comment pouvait-elle saisir cette rigueur ? Cette appréhension qui l'étreignait au sein de son univers familial se volatilisait à son contact.
« Mes parents envisagent un retour en France. Le contexte en Algérie est devenu critique. Nous ne pouvons avouer notre attachement, si tes parents savaient, ils t'éloigneraient et empêcheraient que l'on se voie. Je dois trouver un moyen afin qu'ils acceptent notre union. As-tu compris ce que je viens de te dire ? Quand j'aurai vingt et un ans, je pourrais travailler. Mes parents seront d'accord pour que tu nous accompagnes en France », déclara-t-il.
Camilia n'avait pas tout assimilé, mais que lui importait, elle savait que tout allait s'arranger. Malgré cela, elle songea à ses parents, son estomac se noua. Elle avait grandi avec ses usages séculaires qui faisaient partie de sa culture et dont elle ne pouvait se détacher. Il avait parlé pour la consoler, il n'avait que dix-huit ans et tout se jouait en cet instant, l'ébauche de ses vingt et un ans était indécelable.
« Ji suis pas toi, jamais salir le nom de mon baba. Ti comprends Camiléon ? »
Julien émit un sourire, « Camiléon », c'était le petit surnom qu'elle lui avait attribué un jour, qu'il lui avait montré son livre de sciences naturelles. Le caméléon, ce reptile qui se camoufle dans le décor, un peu comme elle. Elle avait souri quant à la similarité nominale. Cette impression qu'il se fondait en elle, ce saurien avait intrigué la jeune fille, Julien s'était engagé à l'emmener à Madagascar pour en découvrir les espèces. Il s'était gardé de lui dire, que cela ne serait pas facile de convaincre ses parents, mais comment pouvait-il douter lorsqu'il était éloigné d'elle, et se rassurer dès qu'il la respirait ? Ils n'étaient pas encore majeurs, jamais ils ne seraient autorisés à se marier sans le consentement de leurs parents respectifs.
« Accorde-moi du temps, je vais trouver une solution. Je veux que tu me promettes de ne jamais renoncer, qu'aucun doute, qu'aucune crainte ne viendra te faire céder. »
« Comme Romio et Jouliette »
« Non, on restera ensemble pour toute la vie. Je te promets d'honorer mon engagement ».
Il déposa un léger baiser sur le coin de ses lèvres et regagna la villa. Lorsque le moment de rentrer arriva, Camilia ramassa ses affaires et rejoignit sa mère. Lounes et Kalil les avaient devancés, ils les attendaient sur la grande route.
« Dépêchez-vous ! il ne faut pas traîner. M. Pierre m'a dit que des rebelles n'hésitaient pas à employer la violence, peu importe le camp dont vous dépendez », souffla Lounes en poussant la brouette.
« Qu'Allah nous garde de rencontrer ces voyous », déclara Sakina.
« J'ai acheté le terrain de M. Slimane. On va aller déposer ces affaires avant que la nuit nous emprisonne », chuchota Lounes.