Parce que les Sterling comptaient parmi les trois grandes familles de Casier, les funérailles avaient réuni tout ce que la ville avait de plus influent : élus, chefs d'entreprise, vieilles lignées et visages connus. Dans la salle, on ne parlait qu'à voix basse. Les conversations se coupaient, reprenaient, se mêlaient dans un murmure continu. Puis une adolescente entra, vêtue simplement d'un t-shirt blanc, et, aussitôt, l'attention se déplaça vers elle.
Au milieu de cette assemblée habituée aux tissus coûteux et aux bijoux discrets, elle faisait tache. Elle avait un joli visage, mais ses habits étaient usés, ordinaires, presque pauvres à côté des tenues impeccables des autres. Quand on la vit se diriger sans hésiter vers les premiers rangs, là où se tenait la famille du défunt, la curiosité se transforma en agitation.
- C'est qui, cette fille ? Pourquoi elle va s'installer là ? chuchota quelqu'un.
- Il paraît que c'est Calyne, la deuxième petite-fille de la famille, répondit une autre voix. Elle vivait loin d'ici. Vlade l'aurait fait rappeler juste avant de mourir.
- Ah... J'avais entendu dire qu'il voulait que son testament soit lu devant tout le monde. Elle doit être là pour ça.
Elle n'entendit rien de ces commentaires. Assise parmi les Sterling, le dos bien droit, le visage fermé, Calyne fixait uniquement le grand portrait de Vlade posé devant l'autel. Impossible de savoir ce qu'elle pensait.
Un peu plus loin, Louise, la benjamine choyée de la maison, se pencha vers sa mère avec une moue agacée.
- Tu as vu comment elle s'est habillée ? Grand-père vient de mourir. Même si elle s'en fiche, elle pourrait au moins faire semblant. Si les journalistes la prennent comme ça en photo, on va passer pour des monstres. En plus, elle a refusé la tenue qu'on lui a préparée...
Ravena Sterling fronça légèrement les sourcils. Elle devait reconnaître que sa fille n'avait pas complètement tort. Le retour de Calyne l'avait déjà irritée, et, pour être honnête, elle n'avait jamais éprouvé la moindre tendresse pour cette enfant envoyée autrefois vivre à la campagne.
Mais ce n'était pas le moment de régler des comptes. Elle avait décidé d'attendre la fin de la cérémonie, puis de renvoyer Calyne d'où elle venait, avant que quoi que ce soit ne puisse salir le nom des Sterling.
Elle aperçut alors son mari qui avançait entre les rangs. Elle posa une main sur l'avant-bras de Louise et murmura :
- Calme-toi. Ton père arrive. Supporte-la encore un peu. Aujourd'hui, on a autre chose à gérer.
Louise se redressa, contrariée, mais se tut.
Personne ne remarqua le très léger sourire qui effleura les lèvres de Calyne. Les Sterling ignoraient tout de ses capacités, et encore plus de son ouïe anormalement fine. Chaque mot chuchoté par Ravena et Louise lui était parvenu distinctement.
Même sa propre mère ne voulait pas d'elle.
Son regard revint vers le portrait du vieil homme. Une ombre de tristesse traversa ses yeux, rapide, presque imperceptible.
Devait-elle pleurer ? Était-ce ce qu'on attendait d'elle ?
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Le brouhaha diminua lorsque Korbin Sterling monta à la tribune. Il parla longuement de Vlade, de son parcours, de son travail, de son sens des responsabilités. Puis il annonça que le testament serait lu devant tout le monde, comme le patriarche l'avait exigé.
Personne ne doutait de l'existence d'un testament. Ce qui étonnait, en revanche, c'était cette volonté de le rendre public. Tout le monde savait qu'il laissait un fils et une fille. En théorie, la succession ne posait aucun problème.
L'avocat de confiance de Vlade ouvrit le document et commença la lecture.
- Après mûre réflexion, moi, Vlade Sterling, lègue à ma petite-fille, Calyne Sterling, l'intégralité de mes parts dans la Sterling Corporation, l'ensemble de mes biens immobiliers, ainsi qu'un dépôt de cinq cents millions de dollars à la Bank of Nospines...
Un souffle choqué parcourut la salle. On entendit des exclamations étouffées.
Calyne Sterling ?
La même enfant qu'on avait tenue à l'écart pendant des années, celle qu'on disait porteuse de malheur et qu'on avait envoyée loin d'ici ?
Comment cette fille mise de côté devenait-elle soudain l'héritière principale ?
Les visages se figèrent, entre incompréhension et colère. Tous, sauf celui de Calyne. Elle ne bougea pas, comme détachée, comme si on parlait de quelqu'un d'autre.
Elle continua à regarder le portrait de Vlade sans ciller, puis murmura presque pour elle-même :
- Qu'est-ce qui t'a pris, vieux...
L'annonce fit l'effet d'une explosion. Chez les Sterling, la fureur monta d'un coup, visible dans chaque regard.
Korbin, lui, sentit immédiatement que quelque chose n'allait pas. Mais il était difficile de contester : c'était Leonel Bolton, l'avocat personnel de Vlade, qui venait de lire le testament. Et pour couper court à toute tentative de contestation, il diffusa même une vidéo enregistrée par Vlade avant sa mort, preuve claire et directe de sa volonté.
Dans cet enregistrement, Vlade ne laissait aucune place au doute : quiconque oserait remettre sa décision en cause serait exclu de la famille sans discussion.
Et, chez les Sterling, perdre son nom ne signifiait pas seulement perdre un titre. Tous travaillaient pour la Sterling Corporation. Être rejeté, c'était perdre son poste, ses relations, et toute perspective d'avenir.
Peu à peu, les invités comprirent pourquoi Vlade avait exigé que tout se fasse en public. C'était un piège tendu à Korbin, une manière de l'obliger à encaisser le coup sous les yeux de tous.
Vlade avait toujours été un stratège. Même à l'approche de la mort, il avait préparé son dernier mouvement.
Une question, pourtant, circulait dans tous les esprits : pourquoi Calyne ? Pourquoi cette jeune fille que la famille considérait depuis si longtemps comme un mauvais présage ?
En la regardant debout parmi eux, Leonel eut la désagréable impression de ne rien pouvoir lire sur son visage. Cela ne lui arrivait presque jamais.
Mais il ne laissa rien paraître. Il avait une tâche à accomplir.
Il posa le testament devant elle et lui tendit un stylo.
- Mademoiselle Sterling, si vous êtes d'accord, signez ici. Cela fera de vous l'héritière officielle.
Calyne ne prit pas le stylo. Elle parcourut un passage du document du regard, puis releva la tête.
- Expliquez-moi cette partie.
Leonel inspira brièvement avant de répondre, conformément aux consignes laissées par Vlade.
- Cette clause correspond à une condition. Vlade a conclu un accord avec Karl Daris : les héritiers des deux familles doivent être unis par le mariage. Vos droits ne prendront effet qu'une fois mariée.
La salle entière se figea.
L'héritier des Daris... Cela ne pouvait être que Braxton Daris.
La famille Daris faisait depuis longtemps partie des trois plus puissantes de Casier, et Braxton en était l'unique successeur. Dans les cercles mondains, son nom évoquait richesse, pouvoir et influence.
Mais la stupeur fut totale lorsque Calyne répondit simplement :
- Non.
Un seul mot. Clair. Sans hésitation. Elle venait de refuser une fortune immense comme si de rien n'était.
Leonel resta un instant sans voix. Il n'avait jamais vu quelqu'un renoncer à autant d'argent avec un tel calme.
Il comprit alors ce que Vlade avait prévu. Rien n'avait été laissé au hasard. Ce n'était pas de la folie, mais une décision réfléchie.
...
La nouvelle se répandit dans la salle comme une onde de choc. Elle venait vraiment d'écarter Braxton Daris - l'homme que toutes les jeunes femmes de Casier rêvaient d'approcher ?
Quelle audace.
Braxton était justement là, assis au premier rang. Tous les regards se tournèrent vers lui. Même ceux qui n'osaient jamais critiquer les Daris attendaient sa réaction.
Il portait un costume sombre parfaitement coupé. Le col ouvert laissait voir sa peau hâlée. Même immobile, il imposait une présence évidente. Ses traits, presque trop parfaits, semblaient taillés dans la pierre. Quant à ses yeux, profonds et froids, peu de gens osaient les soutenir.
On s'attendait à une réplique cinglante, peut-être à une explosion de colère.
Mais il se contenta de lever les yeux vers Calyne. Pas un mot. Pas un geste de plus.
Leurs regards se croisèrent. Calyne comprit immédiatement à qui elle avait affaire.
Cela ne l'impressionna pas.
Son regard calme, presque glacial, retint l'attention de Braxton.
Intéressant. Très peu de personnes osaient le fixer ainsi. Il se demanda ce que Vlade avait bien pu voir en elle.
Face aux murmures et aux protestations qui enflaient, Leonel reprit la parole en sortant un autre dossier.
- Mademoiselle Sterling, Vlade vous a laissé un message audio. Il souhaitait que vous preniez votre décision après l'avoir écouté.
Calyne, qui s'apprêtait à partir, prit finalement les écouteurs et lança l'enregistrement.
Au fil des minutes, son visage se referma. Quand elle retira les écouteurs, elle se contenta de dire :
- C'est vraiment agaçant.
Puis, sans ajouter un mot de plus, elle prit le stylo que Leonel lui tendait et signa.
En voyant sa signature, Leonel laissa enfin échapper un soupir de soulagement.
Vlade avait, une fois encore, vu juste.
Une fois les formalités terminées, Leonel accompagna Calyne pour finaliser l'enregistrement du testament.
Dans le grand salon, le tumulte avait repris de plus belle. Les visages des Sterling étaient fermés, tirés par la tension. Personne ne parlait d'autre chose que de ce qui venait de se passer, et chacun attendait de voir comment cette histoire impossible allait se terminer.
- Une fille élevée au bout du monde, sans soutien ni relations, lança quelqu'un. Comment pourrait-elle tenir tête à cette famille ? Même si elle hérite, ça ne durera pas.
- Ce n'est pas si sûr, répondit une autre voix. Avec les bonnes personnes derrière elle, elle pourrait très bien s'en sortir.
Aussitôt, tous les regards glissèrent vers le premier rang.
Braxton Daris.
Le simple fait qu'il ne dise rien laissait entendre que rien n'était encore décidé.
Après avoir pris connaissance du testament, Calyne revint dans le salon. Presque tous les Sterling étaient là, assis comme lors de leurs réunions officielles, dans une atmosphère lourde.
Le premier à ouvrir la bouche fut Jonathan, le plus jeune fils, son demi-frère. Il la regarda de haut en bas, sans cacher son mépris.
- Toi ? Mettre la main sur les biens de la famille ? Tu te fais des illusions.
Depuis toujours, Jonathan se voyait déjà propriétaire de tout. Fils reconnu, élevé comme le successeur évident, il avait grandi persuadé que personne ne pourrait jamais lui disputer cette place. Et voilà que, d'un coup, tout revenait à Calyne. Il encaissait mal l'affront.
Il ne l'avait jamais considérée comme une des leurs. Pour lui, elle restait une fille de la campagne, sans manières ni éducation. Et maintenant, cette « campagnarde » passait devant lui.
Hors de lui, il se rapprocha de Ravena, s'accrocha à son bras et se mit à parler d'une voix presque suppliante :
- Maman, tu ne vas quand même pas laisser cette fille nous attirer encore des ennuis. Dis-lui d'abandonner cet héritage et renvoie-la d'où elle vient.
Tout le monde savait que Calyne avait été envoyée très jeune vivre loin de la ville. On racontait qu'elle portait malheur : après son accident, Laura Sterling était morte, et même le prêtre de l'église des Prières avait affirmé que sa naissance était de mauvais augure.
Ravena n'avait jamais éprouvé la moindre tendresse pour elle. Elle leva les yeux vers Calyne comme si elle regardait une étrangère et déclara d'un ton sec :
- Tu as entendu ton frère. Appelle Leonel et dis-lui que tu renonces à tout. Laisse l'héritage à ton père. Il te donnera de quoi vivre, et tu repartiras à la campagne dans quelques jours.
Calyne ne montra aucune réaction. Elle resta tranquille, comme si la scène se jouait sans elle.
Quand Ravena eut terminé, elle répondit d'une voix calme :
- D'accord.
Si vous pensez pouvoir le prendre... essayez.
Un silence pesant s'abattit aussitôt sur la pièce. Cette réponse, courte et nette, avait coupé toute discussion.
Ils n'avaient retenu que le « d'accord », sans saisir le ton froid qui suivait. Pour eux, si même un membre de la famille n'était pas sûr de garder la fortune, une fille « venue de nulle part » n'avait aucune chance.
Louise fut la première à sourire de nouveau. Satisfaite, elle afficha un air triomphant.
- Au moins, tu sais où est ta place.
À ses yeux, Calyne resterait toujours une ignorante. Même si on lui donnait la Sterling Corporation, elle n'en ferait rien de bon. Autant qu'elle la laisse tout de suite : cela éviterait d'avoir à se battre pour la récupérer plus tard.
Louise se tourna vers sa mère.
- Maman, appelle Leonel maintenant. Fais préparer les papiers. Plus vite ce sera fait, mieux ce sera.
Ravena allait composer le numéro quand la voix de Korbin retentit à l'entrée du salon :
- Non. Rien ne changera. Le testament restera tel quel.
Louise serra les dents, tremblante de colère.
- Papa ! Pourquoi ? Pourquoi laisser cette fille de la campagne poser les mains sur ce qui nous appartient ?
Korbin avait l'air fatigué et sombre. Lui non plus n'acceptait pas la situation, mais il n'avait aucune marge de manœuvre.
Son regard se posa sur Calyne, restée en retrait, toujours dans son simple t-shirt blanc. Une pointe de dédain passa dans ses yeux.
- Tu dois être épuisée. Va te reposer.
Elle comprit qu'il voulait simplement qu'elle s'en aille. Sans discuter, elle monta les marches.
Au moment où elle leur tournait le dos, un sourire discret, presque moqueur, apparut sur son visage. Son regard était froid et ironique.
Une fois qu'elle eut disparu à l'étage, Ravena reprit :
- Korbin, pourquoi ne pas lui demander de transférer l'héritage ?
Elle parlait d'elle comme d'un objet, pas comme de sa propre fille.
Korbin souffla longuement.
- Le testament est clair. Si Calyne renonce, tout ira à une fondation. La famille ne touchera rien. Et... Braxton a accepté de l'épouser. L'accord entre les deux familles est déjà officiel. Calyne est désormais sa fiancée.
Ces paroles tombèrent comme un coup de massue.
Louise ouvrit de grands yeux, la voix brisée :
- Papa... tu plaisantes ? Braxton n'épouserait jamais une fille qui porte malheur...
Korbin la regarda avec lassitude.
- Louise... je n'ai pas le choix.
Les jambes coupées, elle se laissa tomber sur le canapé. En quelques heures, tout ce qu'elle croyait acquis venait de disparaître.
La fortune qu'elle pensait déjà sienne : envolée.
L'homme qu'elle aimait depuis toujours : promis à Calyne.
Tout était de sa faute.
Les poings serrés, le regard rempli de haine, elle murmura intérieurement :
« Calyne... je te déteste. »
Calyne s'installa officiellement dans la demeure des Sterling. On lui attribua une chambre au sous-sol, dans la partie basse de la maison.
La propriété comptait pourtant d'innombrables pièces vides, mais on l'avait placée dans un coin que même les domestiques évitaient. Cela suffisait à montrer quelle place on lui réservait.
Elle observa la pièce sans rien laisser paraître. En réalité, l'endroit lui convenait très bien : personne ne viendrait l'y déranger, et c'était exactement ce qu'elle voulait pour éviter les autres.
Sans son visage si particulier, personne n'aurait deviné qu'elle faisait partie de cette famille. Ravena avait été autrefois la grande beauté de Casier. Elle affirmait encore aujourd'hui être la deuxième plus belle femme de la ville, et personne ne la contredisait vraiment.
Jusqu'ici, on disait que Louise lui ressemblait le plus, et c'était en grande partie pour cela qu'elle était la préférée. Mais depuis l'arrivée de Calyne, beaucoup avaient remarqué à quel point elle rappelait Ravena plus jeune - certains disaient même qu'elle la dépassait.
Un petit bourdonnement se fit entendre : le vieux téléphone posé sur le bureau vibra. Louise s'était déjà moquée de cet appareil, en le traitant de vieillerie de campagne. Calyne s'en était moquée. Si elle savait que cet engin dépassé en apparence faisait partie des rares téléphones satellites encore en service, elle serait bien surprise.
Elle déverrouilla l'écran.
De : Ronin O'Connor
Ronin : Patron, quelqu'un fouille dans vos affaires. J'interviens ?
Calyne : Non. Laisse faire.
Ronin : Très bien. Profitez du séjour.
Elle effaça aussitôt la conversation. Elle avait pris l'habitude de ne rien laisser derrière elle.
Ronin, qu'elle avait recueilli alors qu'il n'était qu'un adolescent, avait trois ans de moins qu'elle. Il n'était pas doué pour grand-chose, à part l'informatique, mais dans ce domaine il était exceptionnel. À son âge, il faisait déjà partie des meilleurs pirates au monde, et il irait encore plus loin.
Épuisée par le long trajet depuis la campagne et par les événements de la journée, Calyne n'avait plus qu'une envie : dormir. Elle sortit de sa poche la photo de Vlade, son grand-père, qu'elle gardait toujours sur elle, et resta un long moment à la regarder, immobile.
Vlade n'avait rien laissé au hasard. Pour l'obliger à accepter ce qu'il lui léguait, il ne lui avait même pas accordé la possibilité de le revoir avant de partir. S'il n'avait pas été certain que c'était sa dernière volonté, elle n'aurait jamais cédé. Personne d'autre n'aurait pu la forcer.
Des pas s'arrêtèrent devant la porte. Calyne glissa rapidement la photo dans sa poche et essuya la trace humide sur sa joue. Son visage redevint aussitôt impassible.
La porte s'ouvrit brutalement. Louise entra sans ménagement, poussant le battant contre le mur, et fit signe aux servantes de la suivre. Sans l'intervention de son père, elle aurait déjà fait expulser Calyne de la maison.
À peine avait-elle franchi le seuil qu'elle prit un air dégoûté.
- C'est quoi cet endroit ? On dirait un chenil. Et cette odeur... c'est infect.
Calyne se redressa, croisa les bras et la regarda calmement.
- Tu viens de me comparer à un chien ?
Louise éclata de rire, ravie.
- Si tu le prends comme ça, ce n'est pas mon problème. Tu veux essayer d'aboyer ? On verra si ça te va.
Calyne ne se troubla pas. Un léger sourire apparut au coin de ses lèvres.
- Louise, qu'on le veuille ou non, on a le même sang. Si je suis un chien, alors toi, tu es quoi ?
Sans lui laisser le temps de répondre, elle ajouta, toujours sur le même ton posé :
- La petite sœur d'un chien... ou ce qu'il laisse derrière lui ?
Le visage de Louise se crispa sous l'effet de la colère.
- Espèce de...
Ravena savait très bien que sa fille cadette perdrait vite son sang-froid. C'est pour cela qu'elle lui avait demandé d'emmener Haylie Barber, la domestique la plus calme de la maison.
Au début, voyant que Louise dominait l'échange, Haylie n'avait pas l'intention d'intervenir. Mais dès qu'elle comprit que la situation allait dégénérer, elle s'avança rapidement et posa une main apaisante dans le dos de Louise. D'une voix douce, elle lui rappela mot pour mot ce que Ravena lui avait recommandé, jusqu'à ce que la jeune fille se calme un peu.
Toujours furieuse, Louise se tourna vers les servantes.
- Montez. Débarrassez-moi tout ça.
Deux jeunes femmes s'exécutèrent aussitôt et posèrent devant Calyne deux piles de vêtements soigneusement pliés.
Louise, droite et hautaine, détailla Calyne de la tête aux pieds. Haylie n'exagérait pas : elle n'avait vraiment rien d'impressionnant. À ses yeux, toutes les filles de la campagne se ressemblaient. Elle, issue d'une famille respectable, ne pouvait même pas imaginer se mettre à son niveau.
- Ce sont des habits que j'ai portés deux ou trois fois, pas plus. Des grandes marques. Tu ne dois même pas savoir lesquelles, pas vrai ?
Elle parlait comme si elle faisait un cadeau inestimable.
- Je te les donne par pure gentillesse. Tu dois être touchée. Inutile de me remercier. Regarde ce que tu portes... on dirait un chiffon ramassé par terre. Tu fais honte à la famille. Les Sterling ne peuvent pas se permettre ça. Alors change-toi.
Calyne baissa les yeux vers son t-shirt.
Un chiffon ?
Elle l'avait reçu avant-hier. Ronin lui avait expliqué qu'il n'en existait que dix exemplaires dans le monde et qu'il avait dû forcer des milliers de systèmes pour en obtenir un. Sans son insistance - et si le modèle n'avait pas été aussi simple - elle ne l'aurait même pas mis.
Qu'une création de Marianne, la styliste mythique retirée depuis des années, soit prise pour un vêtement sans valeur... l'idée l'amusa presque.
Elle comprit surtout qu'argumenter avec Louise ne servait strictement à rien.
Comme Calyne ne disait rien, Louise crut avoir gagné.
- Papa a fait en sorte que tu puisses aller à l'école. Sinon, quelqu'un qui n'a jamais étudié comme toi n'aurait été accepté nulle part. Il a même donné une bibliothèque entière pour que l'établissement t'ouvre ses portes. Alors sois reconnaissante. Les Sterling ne vont pas dépenser de l'argent pour toi toute ta vie.
Dans l'esprit de Louise, cet argent aurait été bien mieux utilisé pour acheter quelques sacs de plus plutôt que pour une fille venue des champs.
Calyne laissa échapper un petit rire sec.
Louise la regarda, déconcertée.
- Pourquoi tu ris ?
Calyne pencha légèrement la tête.
- Réfléchis. Tu oublies une chose, Louise : tout l'argent des Sterling est à moi, maintenant. Si j'ai envie de financer une bibliothèque pour pouvoir étudier, en quoi est-ce un problème ? Tu veux que je sois reconnaissante ? D'accord. Mais je remercie qui ? Moi-même ?
Ce fut la goutte de trop. Louise éclata en sanglots de rage et quitta la pièce en courant.
Les servantes partirent derrière elle dans la précipitation.
Calyne se retrouva enfin seule. Elle regarda les vêtements par terre, puis soupira.
Louise se mettait à pleurer pour un rien. Il n'y avait rien de drôle là-dedans. Seulement de la lassitude.
✧
Chez les Daris.
Dès que Triston Lambert apprit que Braxton avait accepté d'épouser une jeune femme sortie de nulle part - une Sterling venue de la campagne et apparue brusquement aux funérailles - il quitta son bureau en furie et se rendit aussitôt chez les Daris.
Il n'arrivait pas à digérer la nouvelle. Être le seul ami que Braxton reconnaissait officiellement n'avait donc servi à rien ? Comment avait-il pu passer à côté d'une information aussi énorme ? Et comment allait-il encore oser se montrer à Casier ? Héritier unique des Lambert, il ne pouvait pas se permettre d'être la risée de la ville.
- Monsieur Daris, sérieusement, expliquez-moi. Pourquoi cette fille ? D'accord, elle est jolie, mais à Casier, il y a des dizaines de femmes comme ça. Pourquoi choisir une inconnue de la campagne ?
Braxton, installé dans le salon, feuilletait tranquillement des rapports financiers pendant que Triston parlait sans s'arrêter, tournant autour de lui comme une mouche.
Au bout d'un moment, Braxton posa ses dossiers et leva les yeux. Son regard, froid et bref, suffit à faire retomber tout l'enthousiasme de Triston.
Triston sentit la sueur lui couler dans le dos et ravala le reste de ses plaintes. Mettre Braxton en colère revenait à se condamner socialement.
Toc toc.
Pour Triston, ce bruit fut un véritable salut.
- Je vais ouvrir, Monsieur Daris.
C'était Paxton, l'assistant de Braxton. Il était à ses côtés depuis l'enfance. Dans une famille comme les Daris, on ne choisissait pas un assistant au hasard : on le formait dès le plus jeune âge. Paxton avait commencé comme camarade d'étude avant de devenir son homme de confiance.
Il portait toujours la même expression impassible. Triston l'avait surnommé en secret « le glaçon ».
Paxton salua brièvement Braxton. Voyant que celui-ci ne demandait pas à Triston de sortir, il comprit qu'il pouvait parler devant lui.
- Monsieur Daris, j'ai rassemblé des informations sur Calyne Sterling.
À l'instant où il entendit ce nom, Triston se redressa.
- Ah ! Donc vous avez enquêté ! Je le savais, elle vous intéresse vraiment. Voyons ça !
Avant même que Paxton n'ait complètement tendu le dossier, Triston le lui arracha et l'ouvrit... pour aussitôt froncer les sourcils.
- C'est une plaisanterie ? Il secoua la feuille sous le nez de Paxton. C'est vide ! Où sont les informations sur Calyne ? Je veux un vrai dossier, pas une page blanche !