Je suis une neurochirurgienne qui gagne un salaire à sept chiffres. J'entretiens mon mari, Maxime, et toute sa famille. Pendant des mois, j'ai planifié des vacances de rêve à Saint-Barth pour nous tous, payant chaque détail jusqu'au dernier centime.
Deux jours avant le départ, Maxime m'a lâché une bombe. Il a donné mon billet en première classe à son ex, Ambre.
Mon nouvel itinéraire ? Une série de vols low-cost, se terminant par un coucou réputé pour s'écraser contre une falaise.
Sa famille, qui vit à mes crochets, était d'accord. « Toi, tu es forte », m'a-t-il dit. « Ambre, elle, est plus fragile. »
Ma propre belle-mère, dont les angoisses sur la sécurité lui ont valu un surclassement en première que j'ai payé, m'a dit qu'Ambre « en a plus besoin que toi ».
Je n'étais pas de la famille. J'étais juste leur distributeur de billets, et ma vie était un petit prix à payer pour leur confort.
Cette nuit-là, j'ai trouvé Ambre dormant dans mon lit. La rage était une lame de glace, pure et tranchante. J'ai annulé le voyage. J'ai gelé leurs comptes. Et j'ai appelé mon avocat.
« Lancez la procédure de divorce. Et préparez-vous à recouvrer le prêt de plusieurs millions d'euros qu'ils me doivent. »
Chapitre 1
Jamais je n'aurais cru que le jour viendrait où mon mari, Maxime, échangerait mon siège en première classe contre le billet miteux de son ex-petite amie, surtout quand c'était moi qui payais tout. Maxime était coach personnel. Pas n'importe quel coach, mais un spécialiste du « bien-être de luxe », ce qui signifiait qu'il travaillait avec une poignée de clients qui payaient une fortune pour pas grand-chose. Ces vacances à Saint-Barth, c'était mon idée. Mon cadeau. En tant que neurochirurgienne, mes semaines se mesuraient en vies sauvées et en factures à six chiffres. Mes mains, stables et précises, gagnaient plus en une seule consultation que Maxime en un mois de ses séances de « bien-être ». L'écart n'était pas seulement frappant ; il était astronomique. Mon salaire à sept chiffres éclipsait ses modestes revenus, un fait dont nous parlions rarement mais qui vibrait sous chaque conversation comme un bourdonnement de fond.
J'avais passé des mois à planifier ce voyage. Des mois. Chaque détail, de la villa privée aux excursions sur mesure, avait été méticuleusement organisé par mes soins. Saint-Barth, ce n'est pas une petite escapade. Ça demande plusieurs vols, des charters privés, des autorisations. C'est un endroit où le luxe rencontre des cauchemars logistiques si on ne sait pas ce qu'on fait. Visas, transferts, déclarations sanitaires – je me suis occupée de toute la paperasse. Pour six personnes. Y compris les parents de Maxime, Gérard et Colette, et sa sœur de vingt ans, Manon. Pas une seule fois l'un d'eux n'a proposé son aide. Leur seule contribution était de se pointer avec leurs bagages de marque, remplis de vêtements que je leur avais achetés.
Gérard et Colette vivaient dans la dépendance de ma propriété. Une immense maison d'amis rénovée dans mon hôtel particulier de Neuilly, qu'ils appelaient leur « annexe ». La fortune de leur « vieille famille » s'était évaporée il y a des années, ne leur laissant rien d'autre qu'un sentiment de droit et mes comptes en banque. Manon, encore en école de commerce, n'avait jamais connu une vie sans mon soutien financier. Ses frais de BDE, sa Porsche Cayenne, sa garde-robe sans fin – tout était à mes frais. Et ça ne me dérangeait pas. Pas vraiment. J'aimais Maxime. J'aimais sa famille, ou du moins l'idée que je m'en faisais. J'aimais être celle qui pourvoyait, celle qui pouvait réaliser leurs rêves de vie luxueuse.
Mon travail était ma passion. Mon nom, Dr Chloé Dubois, résonnait dans le milieu médical. Je voyageais pour des conférences, présentais des avancées, sauvais des vies. J'étais douée dans ce que je faisais, et ça se voyait. Prendre des vacances était une opération en soi, nécessitant des mois pour reprogrammer des chirurgies et déléguer des cas critiques. Mes patients dépendaient de moi. Quand Colette a exprimé des « inquiétudes » sur la sécurité du vol charter, j'ai surclassé tout le monde en première sur des vols commerciaux, malgré le coût exorbitant. « Pour la tranquillité d'esprit », avait-elle dit en hochant la tête d'un air pincé.
Deux jours avant le départ, Maxime a lâché la bombe. « Chloé », a-t-il commencé, tripotant sa montre, « Ambre vient avec nous. »
Ambre ? Son ex ? Celle qui l'avait abandonné quand sa famille avait fait faillite ?
« Ouais. Elle traverse une période difficile, et Maman et Papa voulaient vraiment qu'elle soit là. Alors, euh, on a échangé ton billet de première contre le sien. Tu prendras l'itinéraire low-cost avec les autres, euh, correspondances. »
Mon téléphone a vibré. Une pièce jointe en PDF. « Itinéraire Low-Cost Saint-Barth – Chloé Dubois. » Il détaillait une série de vols sur des coucous, des escales sur des îles paumées, et un dernier, terrifiant, atterrissage en avion à hélice sur une piste notoirement courte et à flanc de falaise. J'ai cherché la dernière étape sur Google. « L'un des aéroports les plus dangereux du monde. » Des morts chaque année. Mon sang s'est glacé.
Ma voix n'était qu'un murmure, chargé de glace. « Maxime, qu'est-ce que tu viens de dire, bon sang ? Pourquoi Ambre vient-elle ? Et pourquoi est-ce que je prends ce piège mortel ? »
Il a haussé les épaules, évitant mon regard. « Elle a besoin de vacances, Chloé. Et la famille... ils s'entendent si bien avec elle, tu sais ? Ça fait longtemps qu'elle ne s'est pas sentie comme l'une des nôtres. »
Un nœud dur et froid s'est formé dans mon estomac. Ce n'était pas juste de la colère. C'était une rage primale, bouillonnant d'un endroit que j'ignorais exister. Mon cerveau a rejoué les « inquiétudes de sécurité » de Colette pour son siège en première. Ma propre sécurité, apparemment, était négociable. Ma vie, sacrifiable.
« Maxime, es-tu en train de me dire qu'Ambre, ton ex qui t'a laissé tomber, est plus importante pour cette famille que ta femme ? Celle qui a tout payé ? » Ma voix montait, un tremblement la secouait. Mes mains ont commencé à trembler. Ma mâchoire s'est serrée si fort que j'ai senti une douleur fulgurante dans mes tempes. Ma vision s'est rétrécie. « Donc, je dois risquer ma vie dans un avion qui se jette pratiquement dans une montagne, pendant que ton ex sirote du champagne à ma place ? La place que j'ai payée ? »
« Ben, il fallait bien que quelqu'un cède sa place, Chloé », a-t-il marmonné, toujours sans me regarder. « Et toi, tu es... forte. Tu peux le supporter. Ambre est plus fragile. »
« Fragile ? Maxime, ce n'est pas juste inconfortable. Des gens meurent sur cette ligne. C'est un fait connu. »
« Chloé, ne fais pas ta tragédienne. C'est juste un vol. Vois ça comme une aventure ! En plus, c'est pour la famille. Tu dis toujours que tu ferais n'importe quoi pour nous. » Ses mots étaient un baume écœurant, incapable d'apaiser le feu dans mes veines.
Je me suis tournée vers Gérard et Colette, qui étaient opportunément absorbés par un magazine. « Maman ? Papa ? Vous entendez ça ? » Gérard s'est raclé la gorge, sans lever les yeux. Colette a ajusté ses lunettes.
« Chloé, ma chérie », a finalement dit Colette. « Ce n'est qu'un petit désagrément. Ambre a tellement souffert. Elle a perdu son portefeuille d'actions, tu sais. Elle en a plus besoin que toi. Tu es si forte, tout ira bien. » Son ton était méprisant, condescendant.
Manon, qui scrollait sur son nouveau téléphone (un cadeau de ma part), a ajouté : « Ouais, Chloé. Arrête de faire ton cinéma. Ambre est super sympa. Tu finiras bien par arriver. »
Un rire amer m'a échappé. Un son creux, vide. « Finir par arriver. C'est ça. »
« Alors, si je comprends bien », ai-je dit, ma voix dangereusement basse. « J'organise le voyage, je paie tout, je subviens à vos besoins à tous, et en retour, ma sécurité est compromise, mon confort est sacrifié, et mon siège en première est donné à une ex qui n'en a rien à faire de vous, pendant que vous êtes tous assis là à trouver ça parfaitement acceptable ? »
Le visage de Maxime s'est empourpré. « Chloé ! Arrête de faire toute une histoire pour rien ! Ambre fait partie de la famille pour nous, elle l'a toujours été ! »
« Elle était là avant toi, Chloé. Elle nous comprend. On a une histoire ensemble », a-t-il insisté, comme si l'histoire était une monnaie d'échange valable pour la trahison. « Une bonne épouse, une bonne personne, comprendrait. Elle ferait le sacrifice pour le bien supérieur des vacances en famille », a-t-il terminé, ses yeux me défiant de le contredire.
Juste à ce moment-là, la porte d'entrée s'est ouverte. Une vision dans une tenue de voyage parfaitement coupée, un bagage cabine de créateur à la main, est entrée. Ambre de la Fontaine. Manon a pratiquement bondi du canapé. « Ambre ! Tu es là ! Oh mon dieu, tu m'as tellement manqué ! » Elle a serré Ambre dans une étreinte plus forte que toutes celles qu'elle m'avait jamais données.
Le collier de perles d'Ambre brillait sous les lumières du hall. Son carré de soie, une édition limitée d'Hermès, drapé élégamment sur son épaule. Chaque détail criait « luxe », un contraste saisissant avec la « période difficile » que Maxime prétendait qu'elle traversait. « Ça fait une éternité ! » s'est exclamée Manon. « C'est trop nul que tu aies raté tous nos bons moments ces dernières années. » Le sous-entendu flottait lourdement dans l'air : nos bons moments, c'est-à-dire les bons moments que j'avais payés. Colette s'est levée, un sourire sincère sur les lèvres, une chaleur que je n'avais pas vue dirigée vers moi depuis des années. « Ambre, ma chérie ! Bienvenue à la maison ! Ce n'était plus pareil sans toi. » Ils se sont rassemblés autour d'elle, un cercle soudé, riant et bavardant, m'ignorant complètement, moi, la femme debout au milieu de son propre salon, celle qui avait rendu tout cela possible. Ils célébraient son retour, pas ma présence.
La glace dans mon estomac s'est propagée, enrobant tout mon être. Ce n'était plus seulement de la colère. C'était un vide profond et glacial. Une lucidité. Je n'étais pas leur femme. Je n'étais pas leur belle-fille. J'étais juste leur distributeur de billets, et ils venaient de vider ma dernière goutte de patience.
Cette lucidité était une lame tranchante, coupant à travers des années d'auto-illusion. Ambre de la Fontaine n'était pas une simple ex. C'était l'amour de jeunesse de Maxime, son « premier amour », la fille qu'il était censé épouser avant que la fortune de sa famille ne s'évapore du jour au lendemain. Quand les Dorsey ont tout perdu, Ambre n'a pas hésité. Elle a disparu, sa famille retirant ses investissements et laissant Maxime seul face au naufrage.
Je me souvenais de l'appel de Maxime, il y a cinq ans. Sa voix était brisée, à vif. Sa famille était au bord de la faillite, leur magnifique domaine sur le point d'être saisi. Ils avaient bien sûr appelé la famille d'Ambre en premier, mais n'avaient reçu qu'un silence glacial. Maxime était à la dérive, un homme séduisant mais peu sûr de lui, dépouillé de son statut hérité, le cœur brisé et humilié.
C'est là que je suis intervenue. J'étais déjà une neurochirurgienne en pleine ascension, gagnant bien ma vie, mais pas encore le salaire à sept chiffres que j'ai aujourd'hui. J'ai contracté un prêt de plusieurs millions d'euros sur mes revenus futurs, une reconnaissance de dette privée et légale que je gardais enfermée dans mon coffre-fort. J'ai payé leurs dettes, sauvé leur domaine du démembrement, et offert un atterrissage en douceur à ses parents et à sa sœur. Maxime était reconnaissant, profondément. Je croyais, naïvement, que cette gratitude se transformerait en amour, en un véritable partenariat. Je croyais que l'amour pouvait se construire sur de telles fondations. Sa famille, cependant, murmurait qu'il ne m'avait épousée que pour mon argent, une vérité cinglante que j'ai toujours repoussée.
Maintenant, debout ici, à les regarder aduler Ambre, la femme qui les avait abandonnés, c'était clair. Ils me devaient tout. Absolument tout.
J'avais pratiquement élevé Manon. De ses frais de scolarité exorbitants en école privée quand sa famille ne pouvait plus se le permettre, au financement de sa vie de luxe dans une prestigieuse école de commerce. Quand elle se plaignait d'envier les sacs de marque de ses amies, je lui achetais le dernier Chanel. Quand elle se plaignait de partager une voiture, je lui achetais un Porsche Cayenne. J'étais sa mère de substitution, sa bonne fée, sa source inépuisable de ressources.
Et Gérard et Colette ? Ils vivaient dans ma dépendance, une propriété plus luxueuse que leur ancien domaine en décrépitude. Je payais leur personnel, leurs courses bio, leurs abonnements au club de golf de Saint-Cloud. Quand Gérard a eu besoin d'une nouvelle voiture de collection, je l'ai achetée. Quand la santé de Colette a décliné, j'ai payé les meilleurs spécialistes et des traitements expérimentaux, les faisant voyager en jet privé dans des cliniques à travers le monde. Notre maison principale, celle dont j'étais l'unique propriétaire, coûtait une fortune à entretenir – impôts fonciers, charges, personnel de maison, paysagistes. Je payais pour tout. J'étais leur distributeur personnel, leur bouée de sauvetage privée. J'utilisais mon vaste réseau dans le monde médical et des affaires pour assurer leur confort, leur santé, leur existence même. Mon travail était exigeant, souvent 80 heures par semaine, mais je tenais bon, poussée par un sens erroné de l'amour et de l'obligation.
Mais maintenant, en les voyant accueillir Ambre, la femme qui les avait laissés se noyer, dans ma maison, dans mon voyage, puis sacrifier ma sécurité pour la sienne... la colère était un acide brûlant en moi.
Ambre s'est approchée, un sourire narquois aux lèvres. « Chloé, ma chérie », a-t-elle roucoulé, sa voix dégoulinant d'une fausse douceur. « Je suis tellement désolée pour ton vol. Maxime m'a raconté. C'est vraiment dommage, mais tu sais, la famille d'abord. » Elle a fait un geste vers le clan Dorsey, qui a hoché la tête en signe d'approbation, un front uni et suffisant.
Manon a gloussé, se blottissant contre Ambre. « Ouais, Chloé. Genre, enfin quelqu'un qui nous comprend vraiment. Tu es toujours si... sérieuse. » Elle regardait Ambre avec adoration, comme un chiot retrouvant son maître perdu depuis longtemps. « Ambre a toujours été tellement plus drôle. Pas étonnant que Maxime parle encore d'elle. »
Les yeux d'Ambre ont croisé les miens, une lueur triomphante en eux. Maxime et sa famille souriaient simplement, confirmant leur complicité dans cette humiliation. Ils se fichaient que je sois envoyée sur une route dangereuse. Ils se fichaient de ma vie. J'étais juste la machine à blanchir l'argent.
Maxime, sentant la tension, a essayé de m'apaiser. « Chloé, écoute, ce n'est que pour quelques heures. Quand tu arriveras, je t'achèterai cette montre super chère que tu aimais bien. Celle avec les diamants. »
Je l'ai regardé, mon regard glacial. « Maxime. Dis-moi quelque chose. As-tu cinq millions d'euros en liquide, là, tout de suite, à me donner ? »
Sa mâchoire est tombée. « Quoi ? Chloé, de quoi tu parles ? »
« En liquide. Cinq millions. Peux-tu juste me faire un chèque ? »
« Non ! Bien sûr que non ! Pourquoi tu demandes ça ? » a-t-il balbutié, le visage blême. La demande soudaine d'argent tangible, de mon argent, l'a secoué. Il était habitué à ce que je paie tout discrètement, pas à ce que j'exige un retrait direct.
« Parce que c'est ce que j'ai investi dans cette famille ces cinq dernières années », ai-je déclaré, ma voix vide d'émotion. « C'est ce qu'il faut pour maintenir tes parents dans leur 'annexe', pour financer le style de vie de Manon, pour te garder habillé en vêtements de marque et dans une salle de sport 'de luxe' qui fait à peine ses frais. Tu n'as pas cinq millions d'euros. Tu n'as même pas cinquante mille euros à toi. »
Il a tressailli, piqué au vif par la vérité brutale. Sa famille a détourné le regard, trouvant soudain le sol fascinant. Ils savaient. Ils savaient tous que son maigre revenu couvrait à peine ses dépenses personnelles, et encore moins l'entretien d'une famille entière. Ses clients étaient riches, mais sa part était toujours minime. Il n'était qu'une façade, un joli visage, vivant de ma générosité sans fin.
Une pensée dangereuse a jailli dans mon esprit. Et si Ambre devait les entretenir ? Que ferait-elle ?
Colette, toujours la grande manipulatrice, a rompu le silence. « Chloé, ma chérie, tu dois être fatiguée. Pourquoi n'irais-tu pas nous préparer ces délicieuses pâtes à la truffe que tu cuisines si bien ? Ambre les a toujours adorées. » Elle a dit cela comme si j'étais sa chef personnelle, pas la propriétaire de la maison et l'unique source de sa vie luxueuse. Puis elle a ajouté, avec un soupir nostalgique : « Ambre faisait les plus délicieux cookies pour Maxime. Il les aimait tellement. »
Je n'ai pas bougé. Mon regard était fixé sur Colette, un défi silencieux dans mes yeux. « Colette, je crois que tu es parfaitement capable de faire des pâtes à la truffe. Ou peut-être qu'Ambre, puisqu'elle est si douée pour 'faire des choses' pour Maxime, pourrait nous préparer quelque chose pour sa famille. »
Je me suis retournée, marchant calmement vers la salle de bain principale. J'entendais leurs murmures confus derrière moi. J'ai jeté un coup d'œil à l'immense miroir de la coiffeuse, une pièce que j'avais achetée à Florence. J'ai fait couler un bain, y versant des huiles luxueuses que j'avais importées de France, du genre qui coûtait plus cher que l'abonnement mensuel de Maxime à sa salle de sport « de luxe ». Je me suis prélassée, laissant la chaleur s'infiltrer lentement dans mes os, essayant de laver ce sentiment d'être souillée. J'ai pensé aux millions que j'avais déversés dans leurs vies, aux années de ma jeunesse, aux sacrifices sans fin. J'étais leur poule aux œufs d'or, et ils étaient prêts à me couper les ailes et à m'envoyer en mission suicide.
On a frappé brusquement à la porte. « Chloé ! Qu'est-ce que tu fais ? Le dîner n'est pas prêt ! » La voix de Maxime était sèche, teintée d'impatience.
J'ai à peine pris la peine d'élever la voix. « Colette est parfaitement capable de cuisiner, Maxime. Ou peut-être qu'Ambre peut le faire. Elle a tellement d'histoire avec la famille, après tout. »
« Chloé, ta belle-mère n'est pas bien ! » a-t-il sifflé à travers la porte.
J'ai ricané. « Oh, vraiment ? La même femme qui s'extasiait il y a un instant sur ses pâtes à la truffe préférées et qui planifiait des vacances en première classe ? C'est drôle comme sa 'maladie' ne semble apparaître que lorsqu'il y a une corvée à faire. »
« Chloé, arrête d'être si difficile ! Sors de là et cuisine ! »
« Non. » Ma voix était ferme. « Je ne cuisinerai pas pour eux. Plus jamais. »
J'ai entendu un grognement frustré, suivi de voix étouffées. Finalement, le bruit de casseroles s'entrechoquant à contrecœur depuis la cuisine a confirmé que Colette, pour la première fois depuis des années, était en train de cuisiner. Une petite satisfaction sinistre a fleuri dans ma poitrine.
Plus tard, rafraîchie et vêtue d'un peignoir en soie, je suis entrée dans la salle à manger. L'air était lourd de tension et d'une odeur de pâtes mal cuites. Manon était sur le point de s'asseoir à ma place habituelle en bout de table, à côté de Maxime, avec Ambre de l'autre côté.
« Chloé, tu peux t'asseoir là-bas », a lancé Colette, désignant une chaise solitaire à l'autre bout, loin de la chaleur de la famille.
J'ai regardé l'assiette de pâtes fades. « Non, merci. J'ai d'autres projets. »
Les yeux de Maxime ont lancé des éclairs. « D'autres projets ? Quels autres projets ? Où vas-tu ? »
« Quelque part où je suis appréciée, Maxime. Quelque part où ma vie n'est pas considérée comme un bien jetable. Profitez de votre repas. Ne vous inquiétez pas, la facture de votre vol en première pour Saint-Barth sera toujours payée. Juste pas par moi. »
Je suis sortie, les laissant stupéfaits, le cliquetis des fourchettes lâchées à la hâte résonnant à mes oreilles. La porte d'entrée s'est refermée derrière moi, le son d'un point final à un long et douloureux chapitre.
Les lumières de la ville se brouillaient tandis que mon chauffeur naviguait dans les rues animées. Ce soir, je reprenais ma vie en main, une bouchée exquise à la fois. J'ai dîné seule à L'Ambroisie, commandant le champagne le plus cher et un menu dégustation qui défiait toute description. Chaque plat délicat, chaque gorgée de vin pétillant, avait le goût de la liberté. Plus besoin de m'inquiéter des regards désapprobateurs de Maxime sur l'addition, plus besoin de faire semblant d'apprécier la cuisine insipide de Colette, plus besoin d'écouter les drames sans fin de Manon. Juste moi.
Et le monde, étalé comme un festin.
Il était bien plus de minuit quand je suis rentrée. La maison était un monolithe sombre et silencieux. Aucune lumière allumée, personne ne m'attendait. Pas une seule âme ne semblait remarquer ou se soucier de mon absence. Le froid familier de la négligence s'est installé dans mes os, mais ce soir, il ne piquait pas. Il ne faisait que renforcer la vérité. Je suis entrée, fermant doucement la porte. Mes pas résonnaient sur le marbre tandis que je me dirigeais vers la chambre principale, le sanctuaire qui avait autrefois été le nôtre.
Une odeur étrange et écœurante flottait dans l'air, un mélange de l'eau de Cologne de Maxime et du parfum floral signature d'Ambre. C'était une puanteur d'invasion, accrochée à mes draps, à mes oreillers, à mon espace. Une vague de nausée m'a submergée, chaude et froide à la fois. Ils avaient été dans mon lit. Dans notre lit.
Mon territoire. Envahi. Profané.
Je me suis approchée de mon côté du lit et je me suis assise. Le matelas s'est affaissé, et un cri aigu et perçant a déchiré le silence.
« AHHHHHHH ! »
J'ai allumé la lampe de chevet. Ambre de la Fontaine était étendue de tout son long de mon côté du lit, le visage tordu dans un masque de terreur, serrant un oreiller en soie contre sa poitrine. Ses yeux, grands et paniqués, passaient de moi à l'espace vide à côté d'elle, où Maxime avait clairement dormi.
Un rugissement primal a jailli du plus profond de moi. Ce n'était pas une pensée ; c'était un instinct pur, sans fard. Ma main s'est projetée, attrapant le bras d'Ambre. Je l'ai tirée, violemment, l'envoyant rouler hors du lit avec un bruit sourd.
« Aïe ! Ma tête ! » a-t-elle gémi, des larmes coulant instantanément sur son visage. Elle était passée maître dans l'art de jouer la victime.
Maxime, réveillé en sursaut par son cri, s'est redressé d'un coup, les yeux écarquillés. « Chloé ! Mais qu'est-ce que tu fous ? » Il s'est précipité hors du lit, protégeant instinctivement Ambre, plaçant son corps entre nous. « Ambre, ma chérie, ça va ? »
« Elle... elle m'a attaquée ! » a sangloté Ambre, pointant un doigt tremblant vers moi.
« Elle dormait juste là, Chloé ! C'était un accident ! » a insisté Maxime, sa voix empreinte d'une urgence paniquée qui criait le mensonge. Ses pupilles se sont légèrement dilatées, un signe révélateur que je reconnaissais après des années à l'observer. Il mentait.
« Dormait ? » Ma voix était calme, trop calme. « Dans mon lit ? En attendant que je rentre ? Ou en attendant que tu reviennes de l'endroit où tu t'es enfui quand tu m'as entendue arriver ? »
Son visage s'est empourpré. « Ne sois pas ridicule, Chloé ! Elle s'est juste écroulée. On parlait. J'étais, euh, sur le canapé. »
« Sur le canapé », ai-je répété, mes yeux balayant les draps froissés, les deux empreintes distinctes. « Bien sûr. » Mon œil de chirurgien a noté l'absence de toute intimité physique évidente entre eux, mais la violation était néanmoins claire. Elle était dans mon lit. Mon espace.
« Dehors », ai-je ordonné à Ambre, ma voix maintenant un grondement sourd. « Sors de ma chambre. Maintenant. »
Ambre a gémi, s'accrochant à Maxime. « Mais, Maxime, où vais-je aller ? » Elle le regardait avec des yeux de chien battu, pleins d'une fausse vulnérabilité.
Maxime m'a fusillée du regard, sa protection pour Ambre l'emportant sur tout sens des convenances. « Chloé, tu ne peux pas la jeter dehors comme ça ! Elle n'a nulle part où aller ! »
Je les ai regardés partir, Ambre s'agrippant à Maxime comme à une bouée de sauvetage, ses sanglots résonnant de façon dramatique dans le couloir. Dès que la porte s'est refermée, je suis passée à l'action. J'ai tout retiré du lit – draps, taies d'oreiller, couette. J'ai tout jeté dans un grand sac poubelle. Puis j'ai ouvert toutes les fenêtres, même s'il faisait frais. J'ai allumé un bâton de palo santo, laissant la fumée purificatrice s'enrouler dans chaque recoin de la pièce, bannissant l'odeur persistante de son parfum bon marché. J'ai vaporisé un puissant nettoyant antibactérien sur toutes les surfaces, frottant avec une énergie furieuse jusqu'à ce que mes bras me fassent mal. Ce n'était pas juste du nettoyage ; c'était un exorcisme.
Quelques instants plus tard, Maxime martelait la porte verrouillée de la chambre. « Chloé ! Laisse-moi entrer ! Qu'est-ce que tu fais ? Je t'entends vaporiser des trucs ! »
« Je me débarrasse de la puanteur de la trahison, Maxime », ai-je répondu, ma voix plate. « Ne t'inquiète pas, je ne contaminerai plus ta précieuse Ambre avec ma 'jalousie'. »
« Il n'y a pas de quoi être jalouse ! On ne fait rien ! » a-t-il protesté, la voix tendue.
« Tu en es sûr, Maxime ? Parce que ta famille semble penser qu'Ambre est parfaite pour toi. Et si c'est le cas, alors peut-être que vous devriez être ensemble, pour de bon. »
Puis la voix d'Ambre, stridente et insistante, s'est jointe à la sienne depuis le couloir. « Chloé, s'il te plaît ! Ne fais pas de scène ! On est censés faire la fête ! »
« La jalousie est une émotion si laide, Chloé ! » a crié Maxime, sa voix pleine de dégoût.
La voix de Colette, sèche et froide, a coupé court au bruit. « Chloé, arrête ces bêtises ! Tu nous fais honte ! »
« Oui, tu devrais avoir honte de toi ! » a aboyé Gérard, sa voix remplie d'une fausse autorité patriarcale qui m'avait toujours agacée.
Manon a ricané quelque part en arrière-plan. « On dirait que quelqu'un est en train de perdre son homme-enfant, hein ? »
Ambre, jetant un coup d'œil par-dessus l'épaule de Maxime, a souri narquoisement. Ses yeux, pleins de triomphe, ont croisé les miens à travers l'entrebâillement de la porte.
Maxime a soudainement frappé à nouveau à la porte. « Chloé, ouvre cette porte ! Maintenant ! On doit faire les valises pour Saint-Barth ! Les bagages de mes parents sont lourds. Ambre a trois valises. Les bagages à main de Manon sont énormes. Tu vas m'aider à les porter à la voiture demain matin ! »
Puis Colette a ajouté, sa voix agaçante de douceur : « Oui, Chloé, ma chérie. Toutes. On compte sur toi. »
J'ai souri. Un sourire lent et glacial qui n'atteignait pas mes yeux. « Bien sûr, Colette. Toutes. »
« Bien », a grommelé Maxime, le soulagement évident dans sa voix. « Ne sois pas en retard. On part à cinq heures pile. »
« Cinq heures pile », ai-je répété, ma voix aussi douce que du poison. « Je ne manquerais ça pour rien au monde. »