Ma conscience flottait dans un brouillard épais, un espace froid et vide où le temps n'existait plus.
Je suis Alexandre Dubois. Ou du moins, j'étais Alexandre Dubois.
Tout ça pour quelques verres d'alcool.
Moi qui avais donné un rein à ma fiancée, Chloé, pour la sauver, je mourais maintenant parce qu' elle m' avait forcé à boire pour son ami d' enfance, Jean-Luc.
« Maman, qu' est-ce que tu fais ? On dirait qu' il va mourir.» Sa voix était légère, presque ennuyée, alors que j' agonisais.
Ma belle-mère, Madame Dubois, sanglotait en tenant le rapport médical.
« Regarde ! Regarde ça ! Le médecin a dit qu' il a une intoxication alcoolique aiguë et que son seul rein est en train de lâcher ! »
Mais Chloé a jeté un œil dédaigneux au papier et a ri.
« Oh, la mise en scène est très réussie. »
« Chloé, je t' en supplie. Au nom de l' amour que tu avais pour lui, signe les papiers pour l' opération. »
Elle l' a repoussée, son visage dur.
« Arrêtez ces manigances ! Vous me fatiguez toutes les deux ! »
Alors, à travers le brouillard, une seule pensée a émergé : cette fois, ce n' était pas un jeu.
Cette fois, je la quittais vraiment.
Je les regarderais.
J' allais assister à la suite.
Et j' allais voir leur monde s' effondrer.
Ma conscience flottait dans un brouillard épais, un espace froid et vide où le temps n'existait plus. Je sentais mon corps, ou ce qu'il en restait, devenir lourd, très lourd, comme une ancre rouillée tirée vers le fond d'un océan sans lumière. Les bips rythmés et monotones d'une machine à côté de moi étaient la seule chose qui me reliait encore à la vie.
Je suis Alexandre Dubois. Ou du moins, j'étais Alexandre Dubois. Aujourd'hui, je ne suis plus qu'un corps allongé sur un lit d'hôpital, luttant pour chaque respiration, mon existence dépendant des tubes et des fils qui me parcourent.
Tout ça pour quelques verres d'alcool.
Une ironie cruelle. Moi qui avais donné un rein à ma fiancée, Chloé, pour la sauver, je mourais maintenant parce qu'elle m'avait forcé à boire pour son ami d'enfance, Jean-Luc.
La porte de la chambre s'est ouverte doucement. C'était Madame Dubois, la mère de Chloé, ma belle-mère. Son visage, habituellement si digne et composé, était ravagé par le chagrin et l'épuisement. Elle s'est approchée de mon lit, ses mains tremblantes se posant sur mon bras.
"Alexandre... tiens bon, mon garçon. Je t'en supplie, tiens bon."
Sa voix était brisée. Je voulais lui répondre, lui dire de ne pas s'inquiéter, mais aucun son ne sortait de ma bouche. Mes paupières étaient des pierres.
Puis, Chloé est entrée. Belle, radieuse, comme toujours, mais avec une froideur dans les yeux que je ne lui connaissais pas avant son "accident". Après la greffe, elle avait eu un léger accident de voiture et avait prétendu avoir perdu la mémoire. Elle se souvenait de tout le monde, sauf de moi. L'homme qui l'aimait plus que tout, l'homme qui lui avait donné une partie de lui-même pour qu'elle puisse vivre.
Elle a regardé la scène sans la moindre émotion.
"Maman, qu'est-ce que tu fais ? On dirait qu'il va mourir."
Sa voix était légère, presque ennuyée.
Madame Dubois s'est tournée vers elle, les yeux pleins de larmes et de colère.
"Chloé ! C'est de ta faute ! C'est toi qui l'as forcé à boire au dîner avec Jean-Luc ! Tu sais très bien qu'après le don de rein, son corps est fragile !"
Chloé a haussé les épaules, un geste désinvolte qui m'a transpercé le cœur, même dans mon état de semi-conscience.
"Ce n'était que quelques verres. Jean-Luc avait un client important, il fallait bien que quelqu'un trinque à sa place. S'il ne peut même pas faire ça pour Jean-Luc, à quoi sert cet arriviste ? Il a grimpé l'échelle sociale grâce à notre famille, il doit bien rendre la pareille."
Le mot "arriviste" a résonné dans mon crâne vide. C'était donc ce que j'étais pour elle maintenant. Un outil. Un pion.
Madame Dubois a sorti un papier de son sac, le diagnostic du médecin, et l'a agité sous le nez de sa fille.
"Regarde ! Regarde ça ! Le médecin a dit qu'il a une intoxication alcoolique aiguë et que son seul rein est en train de lâcher ! Si on ne fait pas une opération en urgence, il va mourir ! Il va mourir, tu comprends ?"
Elle pleurait à chaudes larmes, son corps secoué de sanglots.
Chloé a jeté un œil dédaigneux au papier. Un petit rire méprisant s'est échappé de ses lèvres.
"Oh, la mise en scène est très réussie. Il a dû utiliser des moyens aussi sordides pour me forcer à l'épouser à l'époque. Maman, tu es vraiment trop naïve."
Le désespoir a submergé Madame Dubois. Elle a fait quelque chose d'inimaginable. Cette femme, cette ancienne professeure d'université si fière et digne, s'est agenouillée. Elle s'est agenouillée devant sa propre fille, abandonnant toute dignité.
"Chloé, je t'en supplie. Au nom de l'amour que tu avais pour lui, signe les papiers pour l'opération. C'est toi sa fiancée, sa plus proche parente. Sans ta signature, les médecins ne feront rien. S'il te plaît, sauve-le. Je te le demande à genoux."
Le visage de Chloé s'est durci. L'amusement a laissé place à une irritation profonde.
"Arrêtez ces manigances ! Vous me fatiguez toutes les deux ! Vous n'arrêtez pas de me dire que j'étais si amoureuse de lui avant. C'est un mensonge, n'est-ce pas ? Vous me mentez pour que je reste avec lui ! Sinon, pourquoi je ne me souviendrais d'aucun sentiment pour cet homme ? C'est clair, la personne que j'aime, c'est Jean-Luc !"
Elle a attrapé sa mère par le bras et l'a relevée brutalement.
"Sortez ! Allez-vous-en ! Je ne veux plus vous voir."
Elle a poussé Madame Dubois hors de la chambre et a claqué la porte.
Le silence est retombé, lourd et suffoquant.
À travers le brouillard de ma conscience, une dernière pensée a émergé, claire et amère. Chloé... elle pensait que c'était un jeu. Elle pensait que sa simulation d'amnésie était si convaincante que tout serait pardonné une fois qu'elle "retrouverait" la mémoire. Elle s'imaginait qu'après s'être amusée avec Jean-Luc, elle pourrait revenir vers moi et que je l'accueillerais à bras ouverts.
Mais cette fois, c'était différent. Cette fois, ce n'était pas un jeu.
Cette fois, je la quittais vraiment. Pour toujours.
Le son de la machine à côté de moi est devenu plus faible, plus lent. L'obscurité m'avalait, et pour la première fois, je ne luttais plus.
Le son des voix est devenu plus clair, comme si on avait tourné le bouton d'une vieille radio.
"Son état se dégrade rapidement. La pression chute. Le rein ne répond plus."
C'était la voix d'une infirmière, calme mais tendue.
"Et la famille ? Toujours pas de signature pour l'opération ?" demanda une autre voix, celle d'un médecin.
"Non, docteur. La fiancée, Mademoiselle Lambert, refuse. Elle prétend que c'est une comédie. La mère est dévastée, mais légalement, c'est la signature de la fiancée qui compte."
"C'est insensé. On le laisse mourir sous nos yeux à cause d'un caprice ? Le temps presse."
J'entendais tout, mais je ne pouvais rien faire. Et puis, une sensation étrange m'a envahi. Une légèreté. Comme si l'ancre qui me retenait au fond de l'océan venait de se briser.
Lentement, je me suis élevé.
J'ai flotté au-dessus de mon propre corps, ce corps inerte et pâle sur le lit d'hôpital. Je voyais les tubes, les machines, mon visage sans vie. C'était une expérience surréaliste, déroutante. J'étais devenu un spectateur de ma propre fin. Mon âme, ou quoi que ce soit, venait de se détacher de sa prison de chair.
Libéré de mes limites physiques, j'ai traversé le mur, attiré par une force invisible. J'ai trouvé Madame Dubois dans le couloir, effondrée sur un banc, le visage entre les mains. Elle ne pleurait plus, elle semblait vidée de toute énergie.
Après un long moment, elle s'est relevée. Son visage a changé. Le désespoir a fait place à une détermination farouche. Elle a sorti son téléphone et a composé un numéro.
"Jean-Luc ? C'est la mère de Chloé. Il faut que je te voie. Tout de suite."
Je l'ai suivie. Mon esprit flottait derrière elle, impuissant. Elle a pris un taxi et s'est rendue dans un quartier luxueux de la ville. Elle est entrée dans un bar chic où Jean-Luc l'attendait, un sourire suffisant aux lèvres. Il était élégamment vêtu, l'air d'un homme à qui tout réussit.
"Madame Dubois, quelle surprise. Chloé va bien ?"
Madame Dubois n'a pas perdu de temps.
"C'est Alexandre. Il est en train de mourir. Il a besoin d'une opération, mais Chloé refuse de signer. Elle est sous ton influence, elle ne m'écoute plus. Je t'en prie, Jean-Luc, parle-lui. Convaincs-la."
Jean-Luc a siroté son whisky, l'air faussement pensif.
"Mourir ? C'est bien dommage. Mais que voulez-vous que j'y fasse ? Chloé est une grande fille. Et puis, entre nous, cet Alexandre n'a jamais été à la hauteur pour elle. C'était un simple peintre sans le sou. Chloé mérite bien mieux."
La rage montait en moi, une rage froide et impuissante. J'étais là, invisible, écoutant cet homme détruire ma vie avec une désinvolture écœurante.
Madame Dubois a serré les poings. Elle a ouvert son sac à main et en a sorti un chéquier.
"Combien ?" a-t-elle demandé, la voix tremblante mais ferme. "Combien veux-tu pour laisser Chloé tranquille et la convaincre de sauver Alexandre ? Je te donnerai tout ce que j'ai. Mes économies, la maison... tout."
Jean-Luc a éclaté de rire. Un rire bruyant et méprisant qui a fait se retourner quelques clients.
"Madame Dubois, vous êtes incroyable. Vous pensez vraiment que votre petite fortune peut m'acheter ? Ma famille possède la moitié des entreprises de cette ville. Votre argent de poche ne m'intéresse pas."
Il s'est penché vers elle, son sourire se transformant en une grimace cruelle.
"Mais je vais vous dire ce que je vais faire. Je vais parler à Chloé. Je vais lui dire que vous avez essayé de me soudoyer pour que j'abandonne mon 'grand amour'. Je vais lui dire que vous êtes une mère manipulatrice et prête à tout pour la marier à votre petit protégé. Qu'en pensez-vous ?"
Il s'est levé, a ajusté sa veste coûteuse et a jeté quelques billets sur la table.
"Payez-vous un verre. Vous en aurez besoin."
Il est parti en la laissant seule, humiliée, au milieu du bar.
J'ai hurlé. J'ai hurlé de toute la force de mon âme éthérée, mais aucun son n'est sorti. Ma rage était un feu silencieux qui me consumait. Je voulais le frapper, le détruire, le faire souffrir comme il faisait souffrir cette femme admirable. Mais je ne pouvais rien faire. Je n'étais qu'un fantôme, un témoin impuissant de la destruction de tout ce que j'avais aimé.