"Certaines personnes sentent la pluie, d'autres sont juste mouillées."
- Bob Dylan
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Il pleut à verse.
Debout devant la baie vitrée, elle regarde l'eau glisser en rigoles contre le verre.
Les lumières de la ville percent difficilement l'obscurité. Leur éclat est comme atténué par l'averse.
Dans quelques minutes, elle se retrouvera trempée jusqu'aux os.
Elle s'autorise quelques minutes supplémentaires, afin de rester au sec plus longtemps. Chose qu'elle ne fait jamais.
Le début de ce mois de juillet a pourtant été parfaitement sec et ensoleillé! Mais depuis ce matin, c'est comme si le ciel avait décidé de se vider entièrement.
Elle a toujours aimé la pluie. Parfois, elle apprécie simplement d'entendre le son de plusieurs milliers de gouttelettes d'eau s'écrasant contre le sol, lorsqu'elle laisse la fenêtre de sa chambre ouverte.
Cette pluie inattendue et diluvienne est énervante, pour le coup. Rien à avoir avec la plénitude qu'elle lui apporte habituellement .
Avec un soupire de résignation, elle se tourne pour inspecter la pièce dans laquelle elle se trouve. Elle n'a pas eu temps de le faire lorsqu'ils sont arrivés. L'endroit a un beau volume. Elle a été décorée avec goût, et ornée de meubles d'inspiration orientales.
De l'opulence. Le luxe.
"Un cadre magnifique pour une séance photo", ne pu-t-elle s'empêcher de penser.
Ses yeux glissent sur les tableaux accrochés aux murs, les vases chinoises, les lampes au design futuriste, et enfin, le lit qui trône au milieu de la chambre. Il est exagérément imposant, et pourrait facilement permettre à six personnes d'y dormir confortablement.
A lui tout seul, il fait presque la taille de sa chambre.
Un homme y est couché, complètement nu.
Elle sait qu'il est marié à une riche héritière, père de trois enfants et qu'il travaille pour l'une des plus grandes banques de l'Etat.
Cet homme a tout pour être qualifié d'homme ayant brillamment réussi sa vie. Ca en fait du chemin, de passer des quartiers pauvres de cette ville, à des hôtels cinq étoiles!
Allongé comme il l'est, on aurait du mal à croire que ce n'est plus qu'un cadavre. Son cœur a cessé de battre il y a très exactement une heure, quatre minutes et trente-huit secondes.
En temps normal, elle se contente de rassembler les informations importantes sur ses... clients. Mais pour celui-ci, elle est allée beaucoup plus loin.
Avec sa femme, l'homme vivait dans les hauteurs de la ville, dans un quartier résidentiel prestigieux. Où ils élevaient leurs trois enfants âgés respectivement de quinze, treize et six ans.
En dehors du travail, il était aussi très actif socialement. Ce qui faisait de lui un homme très respecté à défaut d'être aimé par son entourage. Ceux qu'il fréquentait, ne savaient de lui que ce qu'il a bien voulu leur dire. C'est-à-dire qu'il venait de loin.
Oh, il n'avait pas honte de parler de la pauvreté crasse dans laquelle il avait vu le jour! Et comment à la seule force de sa volonté et de son ambition, il a réussi à intégrer l'élite. C'était même l'image de sa réussite.
Pour le reste, il s'était arrangé pour avoir à nouveau un casier vierge, passant sous silence ses nombreuses démêlées avec la justice dès l'âge de douze ans: du vol à l'étalage jusqu'au meurtre sans préméditation. Un passé qui n'aurait pas manqué de faire scandale, dans le monde bien rangé de la haute bourgeoisie.
Parmi ses faiblesses il y en avait une que malgré son statut social, l'homme n'a pu se débarrasser: payer des prostituées pour ensuite se livrer à des jeux de dominations avec elles.
Sa propre mère en était une et c'est pour cette raison qu'il n'a jamais connu son père. Elle est morte d'une overdose d'héroïne.
A l'âge de sept ans, il s'est retrouvé balancé d'une famille d'accueil à une autre. Qu'il se défoule sur des prostituées n'étaient pas le raison pour laquelle on avait fait appel à elle.
On avait demandé ses services parce que depuis quelque temps l'homme allait tellement loin, que trois prostituées en étaient mortes. Parmi lesquelles Kana, la fille unique d'un magnat de l'information japonais.
La jeune femme était devenue prostituée, après avoir fugué. Cela faisait un plus de six mois que l'homme payait ses services. Mais il y a deux mois, il n'a pas su maîtriser sa rage et l'a tué.
Le petit-ami de Kana a été immédiatement soupçonné: il est à ce moment-même en prison, attendant d'être jugé pour homicide volontaire. A défaut de la peine de mort, il risque la prison à perpétuité pour un crime qu'il n'a pas commis.
Étant fille unique, le père de Kana a tout fait pour mener l'enquête par ses propres moyens et y a investi une véritable fortune!
Grâce à son acharnement, il a retrouve le vrai coupable de la mort de sa fille. Et il a décidé de rendre justice par ses propres moyens.
Voilà pourquoi elle se trouve dans cette chambre d'hôtel.
Connaître la vie de ses cibles n'a jamais une nécessité. Savoir comment ils ont grandi, quel genre de personne ils étaient... est une entreprise aussi inutile que superflu. Mais pour cet homme, elle a décidé de faire exception.
Parce qu'il est le dernier.
" C'est difficile de comprendre la haine, quand on ne l'a pas connu. Ou lorsque l'on a oublié la brûlure de la violence, la rage, qui lève le bras sur un ennemi..."
- Mathias Enard
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Le rendez-vous a été fixé dans l'un de ces nouveaux bars du centre ville, qui cherchaient à se démarquer en surfant sur la vague de l'écologique et du commerce équitable.
Un bar, comme la ville en compte par centaines. Mais qui a assez bonne réputation pour ne jamais désemplir.
Elikia l'avait repairé au bout d'une poignée de secondes: à l'écart des autres clients, l'air ailleurs. D'un pas décidé elle s'est avancée vers son rendez-vous, tout en veillant à garder un visage le plus neutre possible.
De son avis, rencontrer un client était prendre des risques inutiles. En aucun cas, elle n'appréciait de rencontrer des personnes qui la payaient pour tuer en leur nom.
Alice n'a pas eu à insister: c'était un ordre. Un ordre que la jeune femme ne pouvait discuter.
Bien évidemment, Alice y avait mis les formes:
" Je comprends tout à fait que tu ne veuilles pas te rendre à ce rendez-vous. Nos clients ne demandent jamais à rencontrer un exécutant, mais Monsieur Fujimi a beaucoup insisté. Il a même triplé la somme qui était convenue! La qualité de notre service est aussi importante que notre clientèle. Nous nous devons donc de satisfaire la moindre de leurs demandes. Pourvu qu'ils y mettent le prix".
Alice avait usé de ce ton pincé qui énervait tant Elikia, mais signifiant qu'elle ne tolérerait aucune protestation.
Voilà comment Elikia se retrouvait embarquée dans cette histoire: à devoir passer une heure en compagnie de Satô Fujimi, le père de Kana.
L'homme n'avait levé les yeux que lorsqu'elle s'est arrêtée à quelques pas de son siège.
- Monsieur Fujimi?
- Vous devez être Eli, dit-il en se levant pour lui serrer la main.
Il était un homme d'assez petite taille, portant un costume sombre de facture.
Ses cheveux peignés à l'arrière exposaient un visage aux traits durs, dont l'éclat froid de ses yeux rendaient difficile à regarder. C'était un homme implacable. Cependant en regardant plus attentivement ses yeux, Elikia qui était rôdé à l'exercice, su déceler la tristesse qui rongeait l'homme.
Une tristesse où se mêlait une haine féroce.
- C'est exact.
- Vous avez l'air bien plus jeune, que l'idée que je m'étais faite après vous avoir parler au téléphone, dit-il après une courte pause.
Elikia garda son air impassible:
- Cela vous dérange?
- Non. Cela me fait penser que vous devez avoir à peu près le même âge que ma Kana.
Que répondre à cela? Elle savait que la distance émotionnelle, était de mise. Ne jamais se montrer touché par les événements. Ne jamais faire de transferts.
Jamais!
Elle se contenta d'hocher la tête.
- Vous voulez boire quelque chose? lui a demandé Satô Fujimi en l'invitant à prendre place en face de lui.
Elikia ne voulait rien boire. Mais une fois de plus, Alice s'était assurée que sa protégée n'allait pas faire faux bon au client.
Elle lui avait dit de "se détendre et laisser les choses se passer sans encombre".
De toute manière, Elikia savait que plusieurs agents avaient "sécurisé" l'endroit au préalable. Voir même tout l'immeuble! Alice n'était pas le genre de femme à laisser quoi que ce soit au hasard. Surtout pas la sécurité de sa fille.
- Un thé glacé, je vous prie, décida-t-elle en promenant son regard dans la salle.
- Très bien, dit Satô Fujimi tout en faisant signe au serveur de prendre les commandes.
La salle était baignée de lumière.
Lumière qui pénétrait par les grandes vitres donnant sur la rue, mais aussi le plafond qui était constitué de miroirs.
De telle sorte que la pièce paraissait plus grande qu'elle ne l'était.
La décorations était assez hétéroclite, tout en réussissant à mêler les vases et lampes en chrome, aux tables basses en verre et les fauteuils en cuir.
Un morceau de Jazz diffusait par des hauts parleurs disséminés dans la salle. Le tout, dans un brouhaha de conversations et de rires. Une ambiance qu'Elikia aurait pu apprécier, si elle avait voulu être là.
La jeune femme savait qu'en sortant de l'immeuble, puis en bifurquant vers la gauche, la voiture d'Alice l'attendrait là. Impossible de tenter la fuite.
- Si j'ai demandé à vous rencontrer, entama l'homme d'affaires une fois qu'ils eurent leurs boissons, c'est parce que je voulais voir. Voir la personne qui se chargera de tuer l'homme qui m'a prit ma fille.
Sa voix était dure.
Alourdie par sa haine et sa douleur. Ce qui faisait ressortir son accent. Lorsqu'il avait pris son verre de whisky, Elikia eu le temps de remarquer que sa main tremblait.
Il avait du mal à maîtriser la violence qui l'envahissait en parlant de la mort de son enfant.
Elikia savait que la haine conduisait certains à commettre des actes odieux. D'ailleurs, n'est ce pas parce qu'il arrivait pas à maîtriser sa haine des femmes, que cet homme avait tué Kana? En retour, il allait se faire tuer par un père que la douleur a rendu dangereux.
Une histoire de douleur et de haine.
Une histoire dont Elikia connaissait la trame et les variations, car elle contribuait à la tisser.
- Quel âge avez-vous?
- Trente ans, a-t-elle menti.
- Je vous pensais plus jeune! Kana aurait fêté ses vingt-cinq ans en novembre... je n'ai jamais été un père présent pour elle. Mon épouse est morte quand elle n'avait que quatre ans. J'ai dû l'élever seul.
Chaque jour qui passait, elle ressemblait un peu plus à sa mère. Je ne pouvais pas regarder le visage de Kana sans penser à Shizune, ma femme. Je n'arrivais pas à dépasser le chagrin d'avoir perdu mon épouse bien-aimée. Alors je me suis mise à travailler de plus en plus, la confiant aux bons soins de précepteurs et de nourrisses que je n'hésitais pas à faire venir de très loin.
J'ai essayé de combler mon absence en lui donnant tout ce qu'elle voulait: j'essayais d'acheter son amour et son pardon à coup de cadeaux coûteux. Apparemment, ce n'était pas la bonne solution, dit-il avec un sourire triste.
Elikia ne s'attendait pas à ce qu'il lui parle de sa vie de la sorte. Encore moins de l'état de sa relation avec sa fille. Elle pensait que Fujimi Satô demanderait à savoir comment elle comptait s'y prendre. Et même lui faire des suggestions.
Jamais elle s'était encore livrée à ce genre d'exercice. Ecouter cet homme acculé par la souffrance, lui parler des souvenirs qu'il gardait de l'enfance de sa fille, était un moindre mal.
Car Elikia ne voulait pas parler, de la manière dont elle exécuterait sa cible: Fujimi Satô aurait été étonné d'apprendre à quel point était facile de tuer une personne. Surtout quand on sait comment s'y prendre. Et ce, sans laisser aucune trace.
Il s'écoule des années, de la conception d'un individu jusqu'à l'âge adulte. Alors que la mort elle, peut survenir en un instant.
Satô Fujimi la scruta alors un long moment. Cela aurait pu gêner Elikia, mais elle lui rendit son regard sans ciller. L'homme s'attendait sûrement à lire dans son regard de la compassion, ou quelque chose qui s'y rapprochait. Mais cela n'arriva pas.
Jamais Elikia ne laissait ses sentiments remonter à la surface: des années d'entraînement lui permettent de les garder sous contrôle.
Le voile de tristesse assombrit le regard de l'homme, lorsqu'il parla à nouveau:
- Il y a sept ans, nos échanges sont devenus mouvementés. Kana venait d'obtenir son diplôme de fin d'études secondaires. Elle devait choisir ce qu'elle fera pour le reste de sa vie.
Machinalement, il avait sortit un paquet de cigarette de sa poche, ainsi qu'un briquet qu'il posa sur la table. Le bar n'interdisait pas de fumer. Cependant, il lui demanda l'autorisation:
- Je peux?
- Bien sûr.
- J'ai arrêté à la naissance de Kana. J'avais promis à sa mère de me sevrer: ainsi je vivrais plus longtemps pour notre fille, dit-il avec un petit rire. Mais comme je le retrouve seul à nouveau... en voulez-vous?
- Je ne fume pas.
Satô Fujimi voulu allumer sa cigarette. Or ses mains tremblaient tant, qu'il n'arrivait même pas à tenir le briquet. Sans un mot, Elikia lui prit le briquet des mains et l'alluma pour lui.
Le briquet en or, était décoré d'une cape Koï et d'un dragon japonais. Symboles d'amour et de virilité pour le premier, de puissance pour le second.
- C'est un cadeau de Kana, dit-il en reprenant le briquet. Le dernier qu'elle m'ait fait. Elle avait dix-sept ans à l'époque, et c'était juste après notre retour d'un voyage au Tibet. Elle a choisi ce cadeau, parce qu'elle savait qu'il m'arrivait de fumer une ou deux cigarettes en cachette.
- C'est un beau cadeau.
- Merci. Voyez-vous, à chaque fois que j'utilise ce briquet, je revois le visage de Kana. Et je ne veux pas que le temps se charge à me le faire oublier. Je veux pouvoir me souvenir de chaque détail de son visage jusqu'à la fin de mes jours. De chacune de ses expressions. Du son de son rire lorsque enfant, elle regardait son dessin animé préféré... Elle avait un tempérament de feu, tout comme sa mère! Et je ne l'ai jamais accepté. Je voulais qu'elle fasse des études, qui lui permettraient de prendre ma place à la tête de l'entreprise que j'ai bâti. Kana ne voulait pas en entendre parler: elle voulait devenir journaliste. Après une énième dispute, elle est partie. Je n'ai pas su la retenir, trop fier, trop sûr d'être celui qui avait raison. Comme je me trompais!
Il bu le reste de son verre à son moment là, et fit signe au serveur de lui en apporter un autre.
- La dernière fois que j'ai revu ma petite fille, c'était lorsque l'on m'a demandé d'identifier à la morgue. J'ai eu un mal fou à le faire: elle était méconnaissable! Complètement défigurée! Jamais un parent ne devrait avoir à vivre ça! Jamais un parent ne devrait avoir à enterrer son enfant... car la douleur que l'on éprouve alors est indescriptible!
Ses yeux brillaient de larmes.
- Je veux que ce chien paie pour ce qu'il a fait à ma fille, dit-il d'une voix glaciale. Je veux le savoir mort! Il ne peut pas continuer à arpenter ce monde, alors que mon bébé est sous terre.
Elikia n'avait rien dit. Elle ne pouvait pas lui promettre de torturer l'assassin de sa fille pour venger la mort de cette dernière. Cela ne redonnerait pas vie à Kana Fujimi. Cela ne soulagerait pas non plus la peine du père.
Et le plus important: Elikia n'était pas là pour s'ériger en juge ou en bourreau de torture. Elle était simplement une exécutante. Désignée pour abattre une cible.
- Je sais que ce que je m'apprête à faire par votre billet ne me rendra pas ma fille. Ma seule consolation est que cet homme ne recommencera pas avec d'autres. Alors merci pour ce que vous vous apprêtez à faire, dit-il en se levant.
Satô Fujimi s'inclina respectueusement devant Elikia, qui eut du mal à cacher son étonnement devant le profond respect que lui témoignait cet homme.
Sans pour autant parler, il lui a en quelque sorte demandé de rétablir l'ordre des choses. Une vie, pour une autre. Répondre au mal qui a été fait. La réparation: la mise en oeuvre d'une justice faite par soi. Celle qui pousse de traiter le mal par le mal.
Elikia suivit du regard Fujimi Satô, tandis qu'il gagnait la sortie escorté par ses gardes du corps.
La jeune femme resta exactement dix minutes dans le bar, avant de sortir à son tour. Laissant sur la table sa boisson qu'elle avait pris soin de ne pas toucher.
***
Elikia se sort de ses pensées. Il lui arrivait de plus en plus de penser à Satô Fujimi et à leur rencontre. Comment réagirait-il lorsqu'elle l'appellerait pour lui dire que le travail avait été fait? Serait-il soulagé? Éclaterait-il de rire ou de sanglots?
Il est 22h30.
Elikia est dans la chambre d'hôtel depuis deux heures et demi. Il est temps de partir.
De ses mains gantées, elle vérifie une dernière fois que la chambre est "propre". La mort de cet homme devra ressembler à un accident: une crise cardiaque. Le temps que le corps ne soit découvert le poison qu'elle lui a injecté, aura changer sa conformation ce qui le rendra indétectable.
Satisfaite du résultat, elle prend son sac et quitte la suite.
Parce que la clientèle de l'hôtel compte des hommes politiques, des stars de cinéma et même des parrains de la pègre locale, les couloirs qui mènent aux différents chambres ne sont pas équipés de caméras. Cela permettent une très grande discrétion: ce qui est très appréciée par ces personnes. De plus, il existe une sortie de service pour ceux qui ne souhaitent pas être vus. Elikia laisse tomber son sac juste au moment où elle croise une femme de ménage.
- Oh, je suis désolée, dit-elle en s'agenouillant pour ramasser le martinet ainsi que les menottes qui sont sortis du sac.
Elle lance un regard désolé à la femme. Cette dernière ne se donne même pas la peine de cacher son dédains.
- J'ai eu une soirée un peu chargée, dit-elle avec un sourire embarrassé. Pouvez-vous me conduire à la porte empruntée, s'il vous plaît?
La porte empruntée, désignait cette autre sortie qui donnait sur l'arrière de l'immeuble. Tous le personnel de l'hôtel connaissait la conduite à tenir lorsqu'un client la sollicitait: n'avoir rien vu, n'avoir rien entendu. N'importe quoi pourrait se passer entre ces murs, qu'ils devaient rester muets comme des tombes.
- Suivez-moi mademoiselle.
Sans plus se formaliser du ton de la femme, Elikia lui emboîte le pas. Elle sait que concentrée à la mépriser en la prenant pour une prostituée, la femme de ménage ne risquerait pas de faire attention aux détails.
Il y a environ une heure, une personne s'est jeté sur les rails. L'indicent s'est passé à quelques stations de là où se trouve Elikia, mais il a eu des répercutions sur toute la ligne. Le trafic a été interrompu en plein heure de pointe et les passagers désireux de rentrer chez eux, se sont entassés sur les quais.
Lorsque la rame arrive enfin, tous se précipite pour monter à bord. Elle est remplie à craquer, avec un confort relayé aux oubliettes.
Elikia se tient comme elle peut, attendant que la rame se vide. Etant donné qu'elle ne peut pas rentrer directement chez elle, elle est obligée d'aller jusqu'au terminus. De toute manière, jamais elle ne pourrait espérer passer inaperçu avec la robe qu'elle porte et ses talons vertigineux. Sous la perruque, elle sent déjà ses cheveux lui gratter.
"Une douche me fera le plus grand bien", se dit-elle.
Chaque arrêt de la rame semble interminable. Elikia a l'impression qu'il y a plus de personnes qui montent que de celles qui descendent. Elle se retrouve, coincée entre une jeune femme qui pianote sur son téléphone et qui n'hésite pas à s'avachir sur elle chaque fois que la rame tangue et un homme aussi trempée qu'elle. Ce dernier n'arrête pas de regarder dans son décolleté...
Mais dès que son regard croise celui d'Elikia, il tourne la tête.
Elikia déteste les transports en communs. Elle n'aime pas sentir autant d'inconnus si près d'elle.
Confinée de la sorte, elle ne peut pas avoir de distance de sécurité. Ce qui se révèle souvent angoissant.
"Calme toi, Eli...ce ne sont que des personnes ..."
Son sac serré contre sa poitrine, elle ferme les yeux pour ne se concentrer que sur les bruits saccadés de la rame contre les rails.
Malheureusement le mélange peu subtil d'odeurs qui règne dans l'atmosphère, parvient jusqu'à ses narines. Avec une netteté presque douloureuse: transpirations, habits mouillés, moisi...
Cela fait monter en elle, les souvenirs des entraînements qu'elle subissait. Durant plusieurs séances, Elikia s'est retrouvée les yeux bandés face à des situations dangereuses. Son ouïe et son odorat devenaient alors les seuls moyens à sa disposition pour ne pas se faire blesser.
Alice lui disait : « Tu n'auras pas toujours tes yeux pour t'aider. Et parfois tu devras ta vie à ce que tu entendras ou sentiras. Beaucoup de personnes se trompent, parce qu'ils se fient exclusivement à ce qu'ils voient.»
Lorsque le microphone annonce le terminus, Elikia se dirige vers la sortie d'un pas décidé. Elle retrouve sa voiture là où elle l'avait garé un peu plus tôt dans la journée.
Éclairée par la lueur des lampadaires, elle se débarrasse de ses chaussures et enfile un jean et un T-shirt par dessus sa robe. Elle dénoue ses cheveux après avoir enlevé la perruque.
Le trajet jusqu'à son appartement lui prendra une cinquantaine de minutes: elle doit traverser une partie la ville.
***
Dès qu'elle ouvre la porte, Elikia est accueillie par les aboiements de Zola son chien âgé de deux ans. Le husky noir et blanc se frotte à ses jambes, avant d'essayer de grimper sur elle.
- Non! Arrêtes ça, dit-elle en souriant.
Mais les jappements de l'animal redouble d'intensité.
- Chut! Ou tu vas réveillé tout le monde, dit-elle en l'attirant par le collier à l'intérieur.
Zola est un cadeau d' Alice. Elle lui a offert ce chien, lorsqu'Elikia a emménagé dans cet appartement.
Au départ, elle n'en voulait pas. Avoir un animal de compagnie ne l'intéressait pas. Elle voyait le chiot que Zola était alors, comme une source de tâches supplémentaires: il faudrait le nourrir, l'amener chez le vétérinaire, veiller à son bien être...un engagement dont elle serait passée.
« Avoir un animal de compagnie te permettra de t'occuper », avait dit Alice en déposant le chiot sur ses genoux. Et aussi tôt ce dernier avait léché ses doigts.
" Tu vois? Il t'aime déjà! Que dirais-tu de l'appeler Zola? "
Voilà comment elle en était venu à s'occuper du petit chien. Deux ans plus tard, elle ne regrettait plus d'avoir céder à Alice. Parfois lorsqu'elle le laissait seule, il lui arrivait même de culpabiliser! Mais il lui suffisait de demander à ses voisins, pour qu'ils acceptent de jouer les baby-sitter. Même Monsieur Gates qui vivait au rez-de-chaussée de la maison transformée depuis les années 80 en appartements, acceptait de veiller sur le chien.
Une fois dans sa petite cuisine, Elikia récupère un steak cru dans le réfrigérateur qu'elle met dans la gamelle de son chien.
- Halte! s'exclame-t-elle lorsqu'il s'apprête à se jeter dessus.
L'animal s'assied sur son arrière train, inclinant la tête sur le côté. Ses yeux bleus fixés sur sa maîtresse.
- Il n'y a pas à dire, tu aimes la nourriture plus que moi, dit-elle en souriant. Comme je te l'ai promis ce matin, voici ton steak!
Lorsqu'elle fait un signe de main vers le récipient en métal, Zola comprend alors l'ordre de passer à table.
Dans le salon, Elikia se débarrasse de ses baskets et retire les lentilles de contact qu'elle portait, avant de lancer sa messagerie vocal, depuis sa ligne fixe. La voix désincarnée lui annonce une dizaine de messages:
" Je pense que tu es la seule personne sur terre qui oublie son propre anniversaire! TON anniversaire, Eli! Qu'elle est ton excuse cette fois, hein?....je suis sûre que tu vas encore me sortir une histoire à dormir debout! Quoi qu'il en soit, rappelle moi dès que tu auras ce message! Ton comportement est vraiment impardonnable!".
Le message est d'Ashley. Elikia se dit qu'il serait préférable de la rappeler lendemain, parce que son amie était capable de débarquer juste pour savoir où elle était.
Le message suivant:
"Bonsoir Eli, c'est Demetra... Joyeux anniversaire! Je viens d'avoir Ashley au téléphone qui m'a fait la crise du siècle!...Je suppose que tu as dû répondre en urgence à une demande de ton patron?... Entre nous, tu devrais apprendre à lui dire non...enfin, bref! Appelle vite Ash, parce qu'elle t'accuse d'avoir saboté la fête surprise qu'elle avait prévue pour toi. Je sais que tu seras fatiguée lorsque tu rentreras, donc rappelle moi demain... bisous."
Quelques secondes plus tard, une voix d'homme se fait entendre:
" Elikia, c'est encore moi... Au bout de quatre appels, je me permets de te laisser un message... Je suppose qu'oublier ton propre anniversaire, doit t'arriver souvent ! Je viens juste d'atterrir et j'e pensais que nous passerions le reste la journée ensemble... que je t'emmènerai dîner ensuite. Mais je n'ai trouvé personne...Tu as même enlevé de sa cachette, ta clé de secours. A force de frapper à ta porte, j'ai cru que le vieux Gates allait me jeter dehors, si je ne débarrassais pas le plancher... rappelle moi dès que tu auras ce message...tu m'as manqué".
Le ton de Noah était moqueur comme à son habitude. Cependant la jeune femme savait qu'il détestait qu'elle lui pose des lapins. Il y a une semaine, il s'est rendu à Sacramento pour son travail. Et même si aujourd'hui est son anniversaire, elle ne pouvait pas reporter sa mission.
Malgré la fatigue, ainsi que son envie urgente de prendre une douche, Noah était bien la seule personne qu'elle devait rappeler.
Il finit par décrocher à la quatrième sonnerie:
- Tu dormais?
- C'est en effet ce que j'essayais de faire, dit-il en baillant.
- Il n'est que trois heures du matin...
- Ce voyage m'a complètement vidé!... Je pensais que tu avais pris ton weekend?
- Nous avons eu une urgence.
- C'est quand même ton anniversaire, Eli. Tu ne pouvais pas demander à quelqu'un d'autre de faire ce travail à ta place?
- Non, nous sommes tous débordés. Je ne pouvais pas me défiler.
Une part de sa réponse était vraie.
- Je veux que tu passes la journée de demain avec moi dans ce cas, dit-il après un silence.
- Noah...
- Tu ne vas pas me refuser le privilège de passer un moment avec ma copine, quand même! Si tu ne veux pas que l'on fête tes vingt-cinq ans, on pourrait toujours rester à la maison à regarder des mauvais films, en mangeant du pop-corn trop sucré et collant. Sans toutes ta bande: juste toi et moi.
- Ça me semble être une bonne idée. J'en profiterai pour tu sais... me faire pardonner.
- Te faire pardonner, dit-il avec un petit rire. J'aime bien ton idée!
- Marché conclu dans ce cas.
Après un autre bâillement, Noah lui dit :
- Je suis vraiment épuisé, on se dit à demain d'accord ?
- D'accord.
- Et...Eli ?
- Oui ?
- Je t'aime. Tu le sais n'est-ce pas?
- Ce n'est pas quelque chose que tu me dis souvent ces derniers temps, dit-elle riant.
Ces trois mots, prononcés par Noah accélérait toujours son cœur. Et se convaincre que cela ne la touchait pas, est devenue impossible.
- Ne te moque pas de moi alors que je ne suis pas en état de me défendre!... Bonne nuit.
- Bonne nuit, Noah.
Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie"
- Les Misérables, Victor Hugo
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Parfois, la vie prend une tournure qu'on ne lui attendait pas. Dans ces moments là on se demande alors si on doit accepter les changements, ou se battre pour garder les choses telles qu'on les a toujours connu.
Quitter le confort des habitudes se revêt parfois d'une profonde angoisse.
Quitter ce que l'on a toujours connu? C'est prendre le risque de tout perdre. Cela, Elikia en est tout à fait consciente.
Elle vient de raccrocher, et il y a au fond de sa poitrine comme un nœud qui naît d'une peur surréelle: et si les personnes qui comptent pour elle, apprenaient la vérité?
C'est stupide. Elle sait très bien que cela n'arriverait jamais! Or depuis qu'elle a décidé de tout laissé tomber, cette idée lui revient à chaque fois: si jamais Ashley, Demetra et Noah apprenaient qu'elle est une tueuse...
Pourquoi vouloir changer et prendre le risque de tout compliquer? Pourquoi vouloir une vie "normale"? Voici le problème: désormais, lorsqu'elle ment à Ashley ou Demetra sur son emploi du temps et pourquoi elle doit s'absenter, elle commence à éprouver des remords.
C'est encore pire lorsqu'il agit de Noah. Eli a beau savoir que pour leur bien il y a toutes ces choses dont ils ne devraient jamais se douter, cela ne rend pas le mensonge plus facile. C'est horrible, comme sensation: devoir se cacher à tout moment. Ne rien négliger, toujours privilégier sa couverture...
Le rôle qu'elle a si bien joué jusque là ne lui va plus: elle commence à se sentir ridicule dans son propre costume.
Il y a aussi les cauchemars. Elikia se souvent parfaitement du jour où ils ont commencé. Cet après-midi là, elle passait du temps en compagnie de ses amies après une séance de danse. Installée devant la baie vitrée d'un Macdonald, Elikia s'est figée lorsqu'elle avait cru reconnaître un homme sur le trottoir.
C'était comme si un froid mordant figeait le sang dans ses veines.
Elle avait cru reconnaître une de ses cibles. De son vivant, cet homme faisait partie de l'un des cartels les plus puissants d'Amérique du Sud.
Il avait réussi à trouver refuge aux Etats-Unis, en échange de son témoignage contre son ancien employeur.
Ce qu'il ne savait pas, ce que le vraie cerveau de l'organisation n'était pas Ricardo Pérez, -dont on avait parlé de l'arrestation pendant plusieurs jours-, mais sa femme. Rosa-Maria Pérez. Une femme impitoyable, qui n'avait pas hésité à investir énormément d'argent pour le voir mort.
Traquer cet homme qui vivait reclus dans la vallée de la mort, n'avait pas été de tout repos. Mais elle avait finalement réussi à le retrouver. Le retrouver, et le tuer.
Cet inconnu lui ressemblait comme deux gouttes d'eau! De plus, il avait regardé dans sa direction, comme s'il la reconnaissait! Cela lui avait réellement fait peur.
Elikia mit longtemps à se ressaisir et dû prétendre un soudain mal de tête devant l'air inquiet de ses amies. Elle qui se vantait son sang-froid, tremblait comme une feuille!
Comme le parfait déclencheur, cet événement a conduit aux horribles cauchemars, où Elikia revoyait toutes les personnes qu'elles avaient exécuté.
Certaines nuits, ça en était si pénible, qu'elle n'osait plus se rendormir de peur que tous ces morts ne viennent réclamer justice au moment elle était le plus vulnérable: pendant son sommeil.
A cause de ce problème, elle s'est mise à errer dans la ville la nuit. Indéniablement, elle finit devant la maison de Noah.
A l'inverse de ses amies, il ne cherche pas à savoir ce qu'elle fait dehors à ces heures tardives. Il se contente de lui ouvrir la porte de sa maison. De lui ouvrir ses bras...
A cause de ce qu'il représente, Elikia ne sait plus si elle doit le remercier ou le haïr de toutes ses forces! Parfois lorsqu'elle regarde Noah, elle en vient à se demander s'il avait conscience de tout ce qu'il provoque en elle.
Toute sa vie, Elikia l'a vécu sans laisser de place à l'amour. Même pour Alice, cette femme qui l'a élevé et qui a fait d'elle un assassin, elle n'éprouve pas de l'amour.
Mais c'est différent pour Noah. Car pour lui, le cœur de la jeune femme bat si fort que ça en devient douloureux. Au fil du temps, imaginer continuer son existence sans lui, est devenu impossible.
Il lui donne de l'espoir autant qu'il l'effraie!
Noah.
Jamais à première vu, elle n'a cru que cet homme réussirait à prendre une telle importance dans sa vie. Jamais!
L'une des passes temps favoris d'Elikia, est d'observer les gens. Elle cherche chez eux, les signes du mensonge. Pas n'importe quel mensonge, mais le plus important d'entre tous: celui qui tente de dissiper la véritable personnalité d'une personne à n'importe quel prix.
C'est d'ailleurs assez paradoxal qu'elle s'adonne à ce genre d'exercice, étant donné tout ce qu'elle cache. Quoi qu'il en soit, c'est quelque chose qu'elle aime faire.
La première fois qu'elle a vu Noah, elle a tout de suite pensé qu'il devait être le pire menteur de la terre.
Non pas qu'elle ait ressentit un danger émanant de lui dans le sens où elle le définit, non. Le danger que représentait Noah, était d'un tout autre genre!
Donc la première fois qu'ils sont rencontrés, c'était un samedi après-midi au studio de danse "Step". Il y a un an.
La danse est la passion d'Elikia. Même lorsqu'elle vivait au Manoir, la danse avait agrémenté les moments de son enfance qu'elle ne pourrait oublier.
Elle est même reconnaissante à Alice de l'avoir laissé découvrir cette discipline. Certes au départ la danse devait être considéré comme un entraînement, car il aidait à améliorer son sens de l'équilibre. Mais au fil du temps, elle est devenue un véritable plaisir, dont Elikia ne pouvait plus se passer.
Lorsqu'elle danse, les choses ne sont plus les mêmes.
Ce n'est que lorsqu'elle se met en mouvement, accompagnée par la musique, que tout semble reprendre sa place véritable.
Dans ce monde nouveau fait de mouvements et d'immobilités, de courbes et de lignes, de respirations, d'attention, d'attentes, de musique et de silence; son passé n'existe plus.
Le Manoir n'existe plus.
L'entraînement qu'elle y a reçu, n'existe plus.
Les armes n'existent plus.
Les meurtres n'existent plus. Tout s'efface.
Seuls persistent les battements furieux de son cœur, qui réclame chaque secondes de ces instants de liberté.
Seule persiste aussi, la brûlure de ses muscles. Une sensation pure d'être pleinement en vie!
Ce samedi-là, Elikia préparait une danse avec ses amies, pour une représentation qui allait avoir lieu dans le quartier pour une collecte de fond. Cet argent servirait à financer la construction d'un nouveau centre de loisirs.
C'était une idée de Demetra et Ashley, les deux sœurs qui se sont prises d'amitié pour elle.
Elikia a fait leur connaissance, lorsqu'elle s'est installée dans l'appartement qu'elle occupe encore aujourd'hui. La première fois qu'elle a vu Demetra, c'était belle et bien dans le studio de dance.
La deuxième fois qu'elle a croisé la jeune femme, c'était lorsqu'elle était allée récupérer son chien chez ses voisins du dessous, les Santos. Demetra connaissait la famille depuis un moment et acceptait de faire de temps en temps, du baby-sitting pour Carlos et sa sœur Anna.
C'est Demetra qui l'a présenté à sa sœur Ashley.
Elle n'avait pu rester de marbre, devant la différence entre les deux sœurs: Demetra était aussi blanche que Ashley était noire!
- Ne fais pas cette tête! lui avait dit Ash en rigolant.
- Excuse-la, est intervenue alors Demetra. Ma sœur a tendance à ne pas mâcher ses mots avant d'ouvrir sa très grande bouche.
- Je vais te faciliter les choses ma belle: les Loannis, un couple de médecins grecs qui travaillaient dans l'humanitaire, m'ont durant l'une de leurs missions au Soudan. C'est aussi simple que ça! Mais dis moi: Elikia est un drôle de prénom! C'est la première fois que j'en entends un pareil!
- Cela veut dire " Espoir", "Espérance"... C'est du lingala. D'après ce que l'on m'a dit ma mère était originaire du Congo, a répondu Elikia en haussant les épaules.
- Ah oui? Cool! Et ton père alors? Je parie que c'est de lui que tu tiens tes yeux incroyables!
Cette remarque l'avait mis mal à l'aise. Et grâce à l'intervention de Demetra, Elikia n'a pas eu à mentir sur ses origines.
Quoi qu'il en soit, la curiosité parfois mal placée d'Ashley n'a pas empêché Elikia de devenir proche des sœurs Loannis. Aussi proche qu'elle pouvait se permettre...
Pour le spectacle qu'ils préparaient, Demetra dirigeait les autres danseurs... et se montrait carrément imbuvable! Son rêve était de pouvoir embarqué pour Hollywood à bord du train de la célébrité, afin de danser sur les plus grandes scènes.
Son côté perfectionniste se faisait donc sentir... Elikia comprenait son exigence, mais même elle commençait à se sentir épuisée par la chorégraphie que son amie avait mis au point.
Alors par un miracle -ou plus précisément grâce aux pleurnicheries de sa sœur-, Demetra avait consenti à une pause. C'est à ce moment là que Noah est entré dans le salle, accompagné de Victoria la petite sœur de Sam, le propriétaire du Step.
Elikia essaya de ne pas prêter attention au personnage présomptueux et très "diva" que jouait Victoria. Car c'est exactement ce qu'elle faisait, à chaque fois qu'elle daignait agréer la compagnie de sa présence.
Elle arrivait toujours en retard et se débrouillait pour obtenir les meilleurs solos. C'est vrai qu'elle dansait bien, mais parfois sa manière de "chauffer" les danseurs pour le plaisir de se sentir désirable, irritait Elikia. Elle jalousait alors son inconscience. Cette...façon qu'elle avait d'assumer pleinement sa vie et ce qu'elle était.
Elikia s'était contentée de poser brièvement les yeux sur la silhouette élancé de Victoria, que tout le monde appelait Vix, sans prêter attention à son nouveau jouet.
Son "pigeon", comme certains le murmuraient déjà... A quoi bon? Il allait subir le même sort que tous les autres avant lui.
Cependant, le rire aiguë de la jeune femme a attiré l'attention d'Elikia. Elle a donc observé le couple de plus près.
Débout à quelques pas d'elle, Victoria passait la main dans ses cheveux d'un rouge éclatant. Elle se penchait exprès en avant pour que l'homme ait une vue plus dégagée sur ses implants mammaires: tout le monde savait qu'elle avait refait sa poitrine l'été précédent. Victoria ne s'en cachait pas...
La jeune femme se cambrait en équilibre sur une jambe, en posant sa main aux ongles semblables à des griffes sur l'avant-bras de l'homme.
Elikia se rendit compte que l'homme n'était pas aussi tactile que Victoria. De plus, il tenait dans les mains un appareil photo tandis qu'une imposante montre ornait son poignet.
Ses bras musclés dont la couleur semblait hésiter entre le caramel et le chocolat, étaient recouverts de tatouages. Ces derniers disparaissaient sous un T-shirt blanc, qui mettait en valeur sa carrure.
Lassée de ce petit jeu, elle décida de regarder pour de bon son visage. Et sans grande surprise, elle le trouva à son goût. Pour une fois, elle se dit que Victoria avait fort bien choisi sa proie.
Les yeux légèrement en amande de l'homme, étaient surmontés d'épais sourcils qui rendait son visage très expressif. Surtout lorsqu'il souriait. Et quel sourire!
Ses lèvres ourlés et bien dessinées laissaient paraître des dents à la blancheur éclatante, tout en creusant des fossettes sur ses joues.
Un diamant brillait à son oreille, et un petit anneau, à sa narine. Il était beau.
Et il le savait: cela se voyait à sa manière de se tenir, de passer sa main sur ses cheveux courts, ou de la rentrer dans la poche de son jean qui moulait si bien ses cuisses...
Puis le regard aussi arrogant que séducteur qu'il lui lança, finit de convaincre Elikia de ne pas s'attarder sur lui. Elle détourna donc le regard.
En se concentrant sur le grand écart qu'elle faisait, la jeune femme laissa son buste glisser vers l'avant, jusqu'à ce que son nez frôle le parquet. C'est le moment que choisi Ashley pour s'affaler sur elle, lui arrachant un râle de douleur.
- Non, mais ça va pas espèce de folle! Tu veux me casser en deux ou quoi?
- Mais tu n'as rien à craindre! On sait tous combien tu es souple! Et...en parlant de souplesse, je parie que tu aimerais la tester sur le nouveau mec de Vix la cochonne!
- Tu parles! C'est toi qui a les idées mal placées, dit-elle en repoussant son amie qui s'écroula à côté d'elle les jambes en l'air, avant de les écarter.
Ce qui donna lieu à un spectacle que les garçons ne manquèrent pas de saluer par des sifflements et des applaudissements. Sans même les regarder, Ashley leur fit un doigt d'honneur.
- Il n'y a qu'à voir la manière dont tu l'as reluqué! C'est limite si tu le déshabillais pas déjà, insista Ashley avec un sourire complice.
- N'importe quoi! Je préfère laisser les apprentis rappeur à Victoria. Il m'a l'air d'être un fanfaron celui-là!
- Je le trouve mignon grand même... je n'arrive pas à croire que le but suprême de la vie de cette nana, est de choper une grosse pointure à qui elle ferait un gosse pour ensuite réclamer une pension alimentaire exorbitante pour son bambin, s'exclama Ashley d'un air dégoûté.
- Que veux-tu? A chacun sa vocation.
- Sans façon pour moi, dit-elle en se mettant sur le ventre. Oh! Ne lève pas la tête tout de suite, mais on dirait que tu as une touche avec le beau ténébreux.
- Tu divagues ma chérie!
Mais Elikia fut bien forcer de constater qu'effectivement, l'homme qui accompagnait Victoria avait maintenant les yeux fixés sur elle.
Ce qui ne semblait pas plaire à Victoria: on aurait dit qu'elle s'apprêtait à cracher des flammes.
- Et alors? répliqua Elikia en étirant ses bras au dessus de sa tête. Je ne veux pas des restes de Victoria.
Ce qui a fait rire son amie.
Ashley riait si fort, que bientôt l'attention de tous les danseurs se porta sur elle.
- Qu'y a-t-il de si drôle? lança Victoria en croisant les bras.
On aurait dit qu'elle avait deviné, que les deux amies se moquaient d'elle.
- Crois-moi ma chérie: tu ne voudrais pas le savoir, répliqua Ashley en gloussant.
Les deux femmes s'affrontèrent du regard. La tension était palpable.
Tout le monde savait que si l'idylle parfaite que menait Ashley et Sam avait pris fin, c'était à cause des manigances de Victoria.
Elle avait poussé son frère à rompre. Ashley en voulait à Victoria d'avoir user d'un coup bas en forçant son frère à choisir entre la femme qu'il aimait et sa propre sœur.
Elle n'arrivait pas à pardonner à Sam sa conduite: s'être fait manipulé à ce point! Ils en étaient au point où Ashley était trop fier pour laisser à Sam, une seconde chance.
Bref, ces deux-là n'attendaient qu'une étincelle pour se sauter dessus comme des louves affamées.
- Bien, comme vous trouvez le temps de papoter, cela veux dire que l'on peut reprendre, intervint Demetra en se positionnant entre les deux jeunes femmes. Tout le monde en place si vous plaît!
- Demetra chérie, avant que nous ne commencions: je tenais à m'excuser pour le retard, dit alors Victoria de sa voix de Stentor.
Je suis allée retrouver mon ami, Noah Greyson, qui c'était un peu perdu dans le quartier. Il vient juste de s'installer en ville. Jusque là, il vivait sur la côte Est, où il exposait son travail. Si c'est possible, il aimerait prendre de clichés de nous, pendant les répétitions des prochaines semaines.
- Bonjour à tous, lança alors Noah de sa voix grave, légèrement rauque. Je suis heureux de faire enfin votre connaissance. Victoria m'a beaucoup parlé en bien de vous.
Pourtant, ses yeux étaient toujours sur Elikia.
"Non mais à quoi il joue?", se dit-elle.
- Cela ne pose problème à personne, j'espère? demanda Victoria.
Bien sûr que cela posait un problème à Elikia! Elle n'aimait pas être prise en photo! Cependant, elle ne pouvait être la seule sur la trentaine de personnes présentes, à refuser. Elle n'avait rien dit, lançant un regard assassin à Noah tout en se disant qu'elle lui effacerait bien ce sourire -triomphant?- à coup de poings.
La présence du photographe l'avait mis mal à l'aise toute la séance. Elle n'aimait pas lorsqu'elle se sentait observée.
En règle générale, c'est elle qui regardait les autres, qui tentaient de les comprendre. Se retrouver avec cette sensation d'être décortiquée, la stressa.
Elikia ignora Noah, le reste de l'après-midi.
Ils terminèrent les répétitions peu de temps avant minuit ce samedi-là, complètement épuisés.
Mais ils acceptèrent de manger tout ensemble, avant de se séparer.
Victoria accrochée au bras de Noah, prétexta une séance photo que ce dernier lui a promis pour décliner l'invitation. Elle avait beau faire partie de la troupe, Victoria n'assistait jamais aux sortis avec les autres.
C'est comme ainsi, que tous les autres la regardèrent prendre place à bord la Hummer noir aux vitres teintées de Noah.
- Je n'aime pas ce type, souffla Elikia.
- Ah bon? Mis à part qu'il conduit la voiture typique du gars qui se la raconte, je le trouve à tomber, dit Demetra en faisait un clin d'œil à sa sœur.
- C'est le genre de type à éviter, dit-elle. Finalement, ils formeront un beau couple avec Victoria.
- Depuis quand notre Eli est-elle devenue si médisante, s'exclama Ashley.
- Depuis je suis forcée de traîner avec vous!
- Tu es cruelle.
Elikia ne préféra pas répondre. Tout ce qu'elle voulait sur le moment, c'était de pouvoir oublier le regard insistant de Noah.
S'il voulait faire impression, il avait brillamment réussi!
***
Ils n'étaient pas encore descendus de son véhicule, que déjà Victoria lui sautait dessus.
- Rien ne presse, dit calmement Noah en repoussant son amie.
En la tenant à bout de bras, il eu tout le loisir de voir son air d'enfant boudeur, mais aussi une bonne partie de son décolleté...
- Comment ça, ce n'est pas le bon moment? Depuis quand tu refuses la perceptive d'un bon moment avec moi? demanda Victoria d'un air aguicheur.
Noah lui plaisait réellement. Elle l'avait rencontré par hasard lors d'une soirée qu'avait organisé un ami commun. Et depuis, elle avait tout mis en oeuvre pour lui mettre le grappin dessus.
Elle était presque sûre d'y être parvenue. Ce n'était qu'une question de temps, avant que Noah lui mange dans la main. Alors seulement, elle pourrait en faire tout ce qu'elle voulait.
- Depuis que je t'ai promis une vraie séance pour enrichir ton Book, dit-il en souriant.
- C'est injuste, Noah, dit Victoria en passa la main sur sa joue.
Noah se garda bien de grimacer en sentant les ongles -ou plutôt griffes- de Victoria contre sa peau.
- Une autre fois, dit-il en posant un baiser chaste sur ses lèvres.
A vrai dire, une autre femme occupait complètement ses pensées. Alors Victoria pouvait attendre.
- Nous avons du travail qui nous attend, dit-il en sautant hors de son véhicule avant d'aider Victoria à descendre à son tour.
Mains dans la main, il se dirigèrent vers sa maison.
Dès qu'il était entré dans la salle de danse, il avait tout de suite repéré la jeune femme qu'on lui avait dit s'appeler Eli. À chaque fois que leurs regards s'étaient croisés, la jolie bouche de la métisse prenait un pli amer. Et ses yeux ambrés lançaient des éclairs. Comme si le simple fait qu'il la regarde, l'énervait.
Il n'y avait pas à dire: maintenant qu'il l'avait rencontré, Noah avait hâte de mieux la connaître!