Chapitre 1 – L'Enfant de Dieu
Vérone, Italie Couvent Sainte-Marie-des-Anges
La cloche sonna trois fois.
Amaya Carter compta les coups comme elle le faisait chaque matin depuis dix-huit ans. Un rituel plus ancré dans sa chair que sa propre respiration. Trois coups. Pause. Trois coups. L'appel à la prière, à l'obéissance, à l'effacement.
Elle ouvrit les yeux sur le plafond blanc de sa cellule. Pas de miroir dans cette pièce. Pas de photographies. Rien qui rappelait qu'elle avait un visage, un désir, un nom en dehors de celui que Dieu lui avait donné.
« Sœur Amaya. »
Elle n'était même pas sœur. Juste une orpheline qu'on avait habillée de bure grise et nourrie d'hosties. Une enfant sans péché parce qu'on ne lui avait jamais laissé l'occasion d'en commettre un.
Ses doigts effleurèrent son cou. Nu. Aucun bijou. Aucune trace du monde extérieur.
Aujourd'hui, tout change.
La lettre était arrivée la veille, glissée sous sa porte comme une promesse ou une malédiction. Elle la connaissait par cœur déjà :
« Chère Mademoiselle Carter,
Nous avons le plaisir de vous informer que votre candidature au poste de gouvernante au sein de la résidence de M. Zayn Calloway a été retenue. Vous prendrez vos fonctions à Londres le premier du mois prochain. »
Zayn Calloway.
Même dans ce couvent coupé du monde, son nom avait traversé les murs. Sœur Marguerite en parlait comme on évoque le Diable. Un entrepreneur, disaient-elles. Un homme sans âme, sans Dieu, sans limites.
Amaya n'avait jamais rencontré d'homme. Pas vraiment. Juste le prêtre à confesse, derrière un grillage. Juste ses mains gantées quand elle était petite, pour lui apprendre à tenir une plume.
Un homme.
Son employeur.
Elle sentit son ventre se nouer en se levant. Les draps blancs portaient encore l'odeur du savon à la lavande qu'elles fabriquaient ici depuis trois siècles. L'odeur de son enfance. De son emprisonnement.
Non. Pas emprisonnement.
Protection.
C'est ce que Mère Supérieure répétait chaque dimanche : « Le monde est un piège pour les jeunes filles pures, ma fille. Reste avec nous. Reste avec Lui. »
Mais elles l'avaient laissée postuler. Pourquoi ? Par charité ? Parce qu'à dix-huit ans, même Dieu trouve gênante une vierge trop longtemps enfermée ?
Sa valise attendait au pied du lit. Une petite chose en cuir usé, contenant trois robes grises, un chapelet, et la Bible que sa mère une mère qu'elle n'avait jamais connue lui avait laissée avant de disparaître.
« Pour que tu ne te perdes pas. »
Trop tard, mère. Je ne sais même pas ce que ça veut dire, « se perdre ».
La cérémonie de départ fut brève.
Sœur Marguerite pleurait. Les autres la regardaient avec ces yeux mêlés d'envie et de pitié. Celle qui s'en va. Celle qui va tomber. La brebis égarée avant même d'avoir quitté l'enclos.
Mère Supérieure lui saisit le menton. Ses doigts secs comme des brindilles.
« Tu te souviendras de ce que tu es, Amaya. »
« Une enfant de Dieu. »
« Non. » La vieille femme serra plus fort. « Tu es une proie. Et le loup ne dort jamais. »
Le baiser sur son front fut froid comme un adieu définitif.
Le train pour Londres la changea à Milan.
Premier voyage seule. Première fois qu'elle achetait quelque chose sans permission un sandwich au jambon qu'elle mangea en cachette, honteuse, comme si le pain allait se transformer en péché sous ses dents.
Les paysages défilaient. Vert d'Italie, puis gris de France, puis bruine anglaise qui collait aux vitres comme une caresse morbide.
Elle aurait dû avoir peur.
Elle avait peur.
Mais dans le creux de sa poitrine, quelque chose battait différemment. Une chose qu'elle n'avait jamais sentie au couvent. Pas l'amour de Dieu. Pas la paix des psaumes.
Une attente.
Comme si son corps savait quelque chose que son esprit refusait d'entendre.
La résidence de Zayn Calloway n'était pas une maison.
C'était un monstre de verre et d'acier dressé au bord de la Tamise, avec des fenêtres si grandes qu'elles semblaient vouloir avaler la ville. Amaya resta figée sur le trottoir, sa valise à la main, ses cheveux bruns détrempés par la pluie.
Elle était sale.
Elle était pauvre.
Elle était vierge dans un monde qui avait inventé mille façons de mourir.
La porte s'ouvrit avant même qu'elle n'ait sonné. Un majordome au visage de pierre la toisa des pieds à la tête, sans un mot, sans un sourire.
« Mademoiselle Carter. Suivez-moi. »
L'intérieur était pire que tout ce qu'elle avait imaginé.
Pas la décadence des films que les sœurs lui interdisaient. Pas les images de péché qu'elle visualisait dans ses nuits trop calmes.
C'était l'argent. L'argent brut, obscène, qui achète des tableaux plus grands que sa cellule, des lustres qui pèsent plus que son âme, des sols où son reflet la suivait comme un reproche.
« Attendez ici. »
On la laissa dans un salon. Blanche. Immense. Un canapé en cuir noir où elle n'osa pas s'asseoir.
Ses mains tremblaient.
Pourquoi ? Elle n'avait rien fait de mal. Elle n'avait même pas pensé à mal depuis... depuis toujours.
La porte s'ouvrit derrière elle.
Amaya sentit l'air changer avant d'entendre aucun bruit. Une pression. Une chaleur. Comme si l'oxygène se retirait pour laisser place à autre chose.
Elle se retourna.
Lui.
Zayn Calloway n'était pas beau dans le sens où les hommes des livres sont beaux.
Il était dangereux. Taillé comme une lame. Des épaules trop larges pour le costume noir, une mâchoire trop ciselée pour être honnête, et des yeux ses yeux couleur d'orage, qui la parcouraient comme s'il la dépouillait déjà.
« Toi. »
Une seule syllabe. Grave. Possessive.
Il fit le tour de la pièce. Lent. Les mains dans les poches. Le regard qui la brûlait par endroits.
« Dix-huit ans dans un couvent. » Sa voix roulait comme du gravier. « Pas de téléphone. Pas d'amis. Pas d'homme. »
Amaya hocha la tête. Sa gorge était trop serrée pour parler.
Il s'arrêta à deux pas d'elle. Son parfum l'enveloppa cuir, bois brûlé, quelque chose d'animal en dessous. Une odeur de prédateur.
« Sais-tu pourquoi je t'ai engagée ? »
« Pour... prendre soin de la maison ? »
Il rit. Un son froid qui fit éclore des frissons sur ses bras.
« Ma maison est parfaitement entretenue par une armée de domestiques, Amaya. » Il prononça son nom comme s'il la goûtait. « Je ne t'ai pas engagée pour tes compétences ménagères. »
Sa main se leva. Un doigt sous son menton. Le premier contact masculin de sa vie réel, sans grillage, sans gant.
Sa peau crépita.
« Je t'ai engagée parce que tu es intacte. » Il inclina la tête, et dans ses yeux, quelque chose de sombre s'éveilla. « Et je veux voir à quelle vitesse quelque chose de pur peut se briser. »
Amaya aurait dû fuir.
Au lieu de ça, ses genoux tremblèrent. Ses cuisses se serrèrent sans qu'elle le décide. Et entre ses jambes, à l'endroit où les sœurs disaient qu'il ne fallait jamais toucher, jamais regarder, jamais penser
Une chaleur.
Liquide.
Inconnue.
Elle venait de comprendre.
Son enfer commençait ici.
Chapitre 2 – La Bête dans la Cage
Londres Résidence Calloway Même nuit
Amaya n'avait pas fermé l'œil.
Sa chambre était aussi grande que l'étage entier du couvent. Un lit aux draps de soie noire. Une salle de bain en marbre avec des robinets qui brillaient comme des bijoux. Et un miroir.
Un miroir.
Elle s'était regardée pour la première fois depuis des années. Vraiment regardée. Ses yeux verts, trop grands pour son visage. Ses lèvres trop pleines, trop roses. Ses cheveux bruns qui tombaient sur ses épaules comme une cascade qu'on n'avait jamais coupée.
« Tu es intacte. »
Les mots de Zayn tournaient en boucle dans sa tête.
Elle avait cru qu'il était une métaphore. Un de ces hommes dont parlaient les sœurs, ceux qui « profitaient des innocentes ». Mais son regard n'avait rien de métaphorique. C'était une promesse. Une menace. Un appétit qu'elle venait de réveiller sans le vouloir.
Pourquoi moi ?
La question la rongeait depuis trois heures, allongée dans ce lit trop grand, trop doux, trop tout. Elle aurait dû prier. Son chapelet était là, sur la table de nuit. La Bible aussi. Mais ses doigts refusaient de les toucher.
Parce qu'entre ses cuisses, cette chose ne s'était pas arrêtée.
La chaleur.
Elle l'avait sentie en quittant le salon. Cette humidité honteuse qu'elle ne connaissait pas. Les sœurs n'avaient jamais parlé de ça. Personne ne lui avait dit que le corps d'une femme pouvait répondre comme ça, sans permission, sans contrôle.
Ses propres draps étaient froissés là où elle s'était retournée cent fois.
Elle avait glissé sa main entre ses jambes, une fois. Juste pour comprendre. Juste pour vérifier que ce n'était pas une blessure.
Ses doigts étaient revenus... glissants.
Et elle avait senti son cœur s'emballer d'une façon qu'elle ne reconnaissait pas.
Péché, avait hurlé une voix dans sa tête. La voix de Mère Supérieure. Celle de Dieu peut-être.
Mais il y avait une autre voix, plus petite, plus profonde, qui chuchotait : Encore.
Un bruit.
Amaya se figea.
Le couloir. Des pas. Lourds. Déterminés. Pas ceux d'un domestique qui passe non. Ceux de quelqu'un qui cherche.
La poignée tourna.
Elle n'avait pas verrouillé la porte. On ne verrouille pas sa porte quand on a grandi dans un couvent où les seules clés sont celles de la chapelle.
Le battant s'ouvrit.
Zayn.
Sa silhouette noire découpée contre la lumière tamisée du couloir. Il portait encore son costume, mais la cravate était défaite, les premiers boutons de sa chemise ouverts. Ses cheveux sombres retombaient sur son front.
Il était ivre.
Pas de l'alcool de quelque chose d'autre. Ses yeux brillaient d'une lueur fébrile, et sa mâchoire serrait comme s'il retenait une bête en laisse.
« Tu ne dors pas. »
Ce n'était pas une question.
Amaya se redressa contre la tête de lit. Les draps remontés jusqu'à son menton, comme s'ils pouvaient la protéger.
« Je... je n'arrivais pas à... »
« À quoi ? » Il entra. Referma la porte derrière lui. Un clic de verrou qu'elle n'avait pas actionné lui, de son côté. « À dormir ? À prier ? À te toucher ? »
Son souffle se bloqua.
« Comment... »
« Je sais tout de toi, Amaya. » Il s'approcha. Pas vite. Comme un fauve qui aime voir sa proie trembler. « Je sais que tu n'as jamais été embrassée. Que tu n'as jamais vu un homme nu. Que tu crois encore que les enfants viennent par la grâce du Saint-Esprit. » Un ricanement. Pas méchant affamé. « C'est si mignon que ça m'en fait mal. »
Il s'arrêta au bord du lit.
De là-haut, elle dut lever les yeux pour croiser son regard. Il était immense. Pas juste en taille en présence. Comme s'il remplissait toute la pièce de son ombre, de son odeur, de cette chaleur animale qui la faisait trembler sans qu'elle sache pourquoi.
« Pourquoi êtes-vous... pourquoi vous êtes-vous engagé ? » Sa voix n'était qu'un souffle.
Il se pencha. Une main sur le matelas, à côté de sa hanche. L'autre qui attrapa le bord des draps.
« Parce que je voulais voir ton visage quand tu comprendrais. »
Il tira.
Les draps glissèrent.
Amaya voulut crier, les rattraper, mais ses bras refusèrent de bouger. Pétrifiée. Fascinée. Cette chose entre ses jambes cette chaleur honteuse venait de se réveiller, plus fort, plus brûlante.
Elle portait une simple chemise de nuit blanche. Celle du couvent. Coton épais, boutonnée jusqu'au cou, qui cachait tout.
Mais sous le regard de Zayn, elle se sentait nue.
Ses yeux à elle descendirent le long de son corps. S'arrêtèrent sur ses doigts qui tenaient encore le drap. Puis plus bas, malgré elle, sur l'entrejambe de son pantalon.
Une bosse.
Elle n'avait jamais vu ça. Pas vraiment. Juste des statues d'hommes nus au musée, mais c'était du marbre, pas de la chair. Pas quelque chose de vivant comme ça, tendu contre le tissu.
Son sexe se serra. Involontairement. Et cette chaleur devint une pulsation.
Zayn vit tout. Chaque micro-mouvement de ses yeux. Chaque tremblement.
« Tu sais ce que c'est ? » chuchota-t-il.
Elle secoua la tête. Mentait. Son instinct celui qu'elle ne savait pas avoir le savait.
« C'est ce qui va te défoncer, Amaya. » Sa voix grave, presque tendre. « Pas ce soir. Pas tout de suite. J'aime regarder mes proies avoir peur avant de les dévorer. »
Sa main libre vint effleurer sa joue.
Sa peau brûla.
« Mais tu vas apprendre. » Il approcha son visage du sien. Son souffle tiède sur ses lèvres. « Tu vas apprendre ce que ton corps veut vraiment. Ce que Dieu n'a jamais voulu te dire. »
Ses doigts glissèrent le long de sa gorge. Descendirent. S'arrêtèrent sur le premier bouton de sa chemise de nuit.
Amaya retint son souffle.
Il défit le bouton.
Puis le suivant.
Puis le troisième.
Pas vite. Chaque geste était une démonstration de pouvoir. Chaque centimètre de peau dévoilé un aveu de défaite.
Le col s'ouvrit. Ses clavicules apparurent. Puis le haut de sa poitrine, ce renflement timide que ses mains à elle n'avaient jamais osé toucher autrement que sous l'eau, vite, honteuse.
« Arrêtez... s'il vous plaît... »
« Dis "Zayn". »
« Quoi ? »
« Dis mon nom. Pas "vous". Pas "monsieur". Zayn. »
Sa bouche refusa d'obéir. Appeler un homme par son prénom, comme une égalité, comme une intimité c'était trop.
Il rit doucement. Sa main quitta sa chemise.
Amaya crut à une délivrance.
Mais sa main descendit plus bas. Sur ses cuisses. Sous le drap qu'elle avait remonté sans s'en rendre compte.
Ses doigts effleurèrent l'intérieur de sa cuisse droite.
Elle haleta. Un son qu'elle n'avait jamais fait. Aigu. Honteux. Réel.
« Tu vois ? » murmura Zayn, les yeux rivés sur les siens. « Ton corps me connaît déjà. Il tremble pour moi. Il s'ouvre pour moi. »
C'était vrai.
Entre ses cuisses, elle était trempée. Pas un peu trempée. La chaleur coulait le long de l'intérieur de ses cuisses, imbibait le coton de sa chemise de nuit.
Elle ne savait pas que c'était possible. Elle ne savait pas que le désir pouvait être humide.
Une larme roula sur sa joue.
Pas de tristesse. Pas de peur.
De honte.
Parce qu'au lieu de repousser sa main, ses hanches s'étaient légèrement soulevées. Vers lui. Vers ses doigts. Vers ce qu'elle ne connaissait pas mais que son corps réclamait déjà.
Zayn retira sa main.
Se leva.
La regarda comme on regarde un cadeau qu'on a décidé de ne pas ouvrir tout de suite.
« Bonne nuit, Amaya. »
Il sortit.
Ne verrouilla pas.
La laissa là, le corps en feu, la chemise défaite, les cuisses trempées, et le vide brûlant de ne pas avoir été touchée là où elle en mourait.
Cette nuit-là, pour la première fois de sa vie, Amaya Carter ne pria pas.
Sa main glissa sous la chemise.
Ses doigts tremblants rencontrèrent cette fente humide et brûlante.
Et elle apprit que le péché avait un goût.
Chapitre 3 – Le Goût de la Chute
Londres Résidence Calloway 48 heures plus tard
Amaya fuyait.
Pas dehors. Pas loin. Elle n'avait nulle part où aller, aucun argent, aucun numéro à appeler. Dix-huit ans d'enfermement ne préparent pas à la liberté. Ils préparent à obéir, à encaisser, à se taire.
Alors elle fuyait à l'intérieur.
Elle nettoyait. Astiquait. Récurer les sols qui brillaient déjà, épousseter les meubles qu'on venait de cirer. Les vrais domestiques la regardaient avec un mélange de pitié et d'agacement.
« Laissez, mademoiselle, c'est notre travail. »
« Je veux être utile. »
Mentait. Elle ne voulait pas être utile. Elle voulait ne pas penser. Ne pas sentir cette brûlure entre ses cuisses qui revenait dès qu'elle croisait son ombre. Ne pas revoir ses doigts sur son cou, sa main sur sa cuisse, ses yeux qui la déshabillaient comme si elle était déjà à lui.
À lui.
Zayn Calloway n'était pas là.
Deux jours sans le voir. Deux jours à retenir son souffle à chaque bruit de pas, à chaque porte qui s'ouvrait. Parfois, elle croyait sentir son parfum cuir et bois brûlé et son ventre se nouait, son sexe se serrait, ses jambes devenaient coton.
Mais il ne venait pas.
Et cette absence était pire que sa présence.
Le deuxième soir, elle craqua.
Dans sa chambre, après avoir vérifié trois fois que la porte était verrouillée (maintenant elle vérifiait, toujours, et elle détestait d'avoir à le faire), elle s'allongea sur ce lit trop grand et regarda le plafond.
Sa main glissa sur son ventre.
Non.
Elle retira sa main. La posa sur son cœur qui battait trop vite.
« Tu apprendras ce que ton corps veut vraiment. »
Elle ne voulait pas apprendre. Elle voulait redevenir celle qu'elle était avant. La fille pure. La vierge sans tache. Celle qui ne savait pas que ses doigts pouvaient provoquer des vagues entières de sensation juste en effleurant sa peau.
Mais on ne désapprend pas le feu.
Sa main revint.
Cette fois, elle ne l'arrêta pas.
Sa chemise de nuit remonta sur ses cuisses. Ses doigts rencontrèrent la toison douce, les lèvres déjà humides. Elle n'avait pas besoin de fantasme. Son corps se souvenait tout seul. Les yeux de Zayn. Sa voix grave. La promesse dans son regard quand il avait dit : « C'est ce qui va te défoncer. »
Elle glissa un doigt.
Haleine coupée.
Puis deux.
Son dos se cambra. Sa bouche s'ouvrit sur un silence qu'elle ne savait pas remplir de cris. Elle bougeait ses doigts sans savoir comment, par instinct, cherchant quelque chose qu'elle ne connaissait pas mais que son ventre réclamait.
La vague monta.
Lentement. Sourdement. Comme une marée qu'on ne peut pas arrêter.
Elle allait
La porte s'ouvrit.
Amaya hurla.
Pas de verrou. Elle avait oublié de verrouiller. Dans sa hâte, dans son besoin, elle avait oublié.
Zayn se tenait sur le seuil.
Son regard tomba sur ses cuisses écartées. Sur ses doigts encore glissants. Sur la flaque sombre qui s'étalait sur les draps de soie noire.
Le silence dura une éternité.
« Continue. »
Sa voix n'était qu'un murmure rauque.
« Qu... quoi ? »
« Continue, Amaya. » Il fit un pas dans la chambre. Referma la porte. Ne verrouilla pas elle était déjà à l'intérieur. « Je veux te voir. »
La honte la submergea. Elle tira sa chemise, croisa les jambes, voulut disparaître, mourir, se dissoudre dans le matelas.
« Non... s'il te plaît... pas comme ça... »
« Comme ça est exactement ce que tu voulais. » Il s'approcha du lit. Ses yeux brûlaient. Son pantalon était tendu. Il ne s'en cachait même pas. « Tu t'es touchée en pensant à moi. J'ai vu ton corps se préparer pour mon regard. Alors ne me fais pas l'affront de jouer la vierge effarouchée. Pas maintenant. Pas après ce que tu viens de faire. »
Elle pleurait. Des larmes silencieuses qui coulaient sur ses joues tandis que ses mains tremblaient sur sa chemise.
Zayn s'assit sur le bord du lit.
Le matelas s'enfonça sous son poids. Il était si proche qu'elle sentait sa chaleur, son odeur, son souffle.
« Écoute-moi. » Sa main attrapa son menton. La força à lever les yeux. « Tu n'es plus au couvent. Tu n'es plus une enfant de Dieu. Tu es une femme, Amaya. Un corps. Des besoins. Et je vais te montrer qu'il n'y a rien de mal à ça. »
« C'est un péché... »
« Ton dieu n'existe pas dans cette chambre. » Sa voix glaciale. Définitive. « Ici, la seule chose qui compte, c'est toi. Et moi. Et ce que ton corps me crie depuis que tu as posé les pieds chez moi. »
Sa main quitta son menton. Glissa sur sa joue humide. Effaça une larme du pouce.
« Maintenant, allonge-toi. »
Elle ne bougea pas.
« Allonge-toi, Amaya. C'est la dernière fois que je le dis gentiment. »
Ses jambes se déplièrent. Son dos toucha l'oreiller. Sa chemise remonta d'elle-même ou ses mains à elle, elle ne savait plus.
Zayn la regarda. Pendant une longue minute, il ne fit que la regarder. Ses yeux parcouraient chaque centimètre de peau offerte. Ses seins menus sous le coton blanc. Ses côtes qu'on voyait trop. Ses hanches étroites. Cette toison brune entre ses cuisses, humide, luisante, prête.
« Tu es magnifique. »
Elle n'avait jamais entendu ces mots. Personne ne lui avait jamais dit qu'elle était belle. Pas comme ça. Pas avec cette voix qui tremblait un peu, comme si même lui, le prédateur, était touché.
Sa main descendit.
Effleura son ventre. Ses doigts tracèrent un cercle autour de son nombril. Descendirent encore.
Elle retint son souffle.
Ses doigts rencontrèrent ses lèvres. Pas à l'intérieur. Juste à l'entrée. Un contact à peine.
Amaya gémit.
Un vrai son. Pas ce souffle étouffé de la dernière fois. Un gémissement aigu, étranger, qui sortit de sa gorge sans qu'elle le contrôle.
« Tu entends ça ? » murmura Zayn. Ses doigts bougeaient, doucement, en cercles lents autour de ce petit bout de chair qu'elle avait découvert la veille. « C'est toi. Ta vraie voix. Pas celle que les bonnes sœurs t'ont fabriquée. »
Ses doigts pressèrent un peu plus.
Ses hanches se soulevèrent.
« S'il te plaît... »
« S'il te plaît quoi ? »
« Je... je ne sais pas... »
« Tu sais. » Il accéléra. Juste un peu. Juste assez pour que la vague revienne, plus haute, plus forte. « Ton corps sait. Dis-le. »
« Plus... s'il te plaît... plus... »
Il sourit. Un vrai sourire, pas ce ricanement froid. Quelque chose de presque doux.
Et il obéit.
Ses doigts glissèrent à l'intérieur. Un seul. Elle était si serrée qu'il eut du mal à entrer, même trempée comme elle l'était. Son visage se crispa pas de douleur, pas vraiment. De l'invasion. Quelque chose d'étranger à l'intérieur d'elle, qui bougeait, qui la remplissait.
« Respire. »
Elle inspira. Il enfonça plus profond.
« Encore. »
Elle inspira. Il ajouta un second doigt.
Cette fois, elle cria. Pas fort. Un son étranglé, mi-plaisir mi-panique. Ses ongles s'enfoncèrent dans ses propres cuisses.
Zayn ralentit. Ses doigts allaient et venaient, lents, profonds, méthodiques.
« Regarde-moi. »
Elle leva les yeux. Ses prunelles noires. Ses pommettes hautes. Sa bouche entrouverte, comme s'il retenait aussi quelque chose.
« Tu es à moi maintenant, Amaya. » Il accéléra. Ses doigts martelaient cette chose en elle, ce point qu'elle ne connaissait pas, qui lui faisait voir des étoiles. « Pas par contrat. Pas parce que je l'ai dit. Parce que ton corps vient de me choisir. »
La vague explosa.
Elle n'avait jamais rien senti de pareil. Ses muscles se contractèrent autour de ses doigts, encore et encore, des spasmes qu'elle ne contrôlait pas. Ses cris remplirent la chambre. Son dos se cambra. Ses yeux roulèrent.
Elle jouit.
Pour la première fois de sa vie.
Sous les doigts d'un homme qui l'avait regardée faire.
Quand les vagues s'apaisèrent, elle resta là, pantelante, les cuisses tremblantes, le souffle haché.
Zayn retira ses doigts lentement. Les porta à ses lèvres. Les lécha.
Ses yeux ne la quittaient pas.
« Tu as bon goût, mon innocente. »
Il se leva. Son érection était douloureusement visible sous son pantalon. Mais il ne toucha pas à sa ceinture. Ne lui demanda rien de plus.
« Dors bien, Amaya. Demain, on recommence. »
Il sortit.
Laisse la porte ouverte.
Cette nuit-là, elle ne toucha pas son chapelet.
Elle toucha l'endroit où il l'avait remplie.
Et elle sourit.