Je me suis réveillée étouffant, l'air lourd de l'odeur de la richesse.
La dernière chose dont je me souvenais, c'était le froid glacial de la cave où j'étais morte, enchaînée, après des années de torture.
Pourtant, j'étais là, dans le lit luxueux d'Antoine Lefèvre, l'homme que j'avais aimé plus que ma propre vie et qui m'avait détruite.
Il se tenait près de la fenêtre, déchirant notre contrat de mariage, avant de murmurer : « Nous avons une seconde chance... Dans ma vie antérieure, j' ai fait une terrible erreur. J' ai laissé Camille mourir. »
Camille, sa cousine. Le nom résonnait comme le glas de mon enfer passé.
Il m'a annoncé qu'il allait l'épouser pour la sauver, me promettant de divorcer sept jours plus tard pour m'épouser moi.
Sept jours... Mon esprit a basculé entre la folie absurde et la douleur insoutenable.
Mes trois enfants avaient été assassinés par cet homme, étouffés, noyés, leur vie brisée sous mes yeux.
Puis il m'avait jetée dans cette cave, me laissant pourrir, me torturant chaque jour avec le souvenir de la mort de Camille.
Il pensait réparer son erreur, mais il n'avait jamais cherché à effacer ses crimes contre moi, contre nous.
Je portais au cou un médaillon, le lien indéfectible avec ma troupe, ma famille.
Dans ma vie passée, j' avais subi un rituel atroce pour supprimer sa magie et lui prouver mon amour.
Mais cette fois, je n' avais fait aucune promesse.
Dès qu'il a eu le dos tourné, j'ai relâché le contrôle sur le médaillon, un signal de détresse lancé dans la nuit.
Ma troupe allait venir pour moi, et cette fois, je les rejoindrais sans un regard en arrière.
Mon avenir serait avec Étienne Moreau, le chef charismatique que j'avais rejeté pour un monstre.
Léonie Dubois sentit la vie revenir dans son corps, mais ce n'était pas une sensation agréable, c'était une suffocation. L'air était épais, lourd, saturé de l'odeur de la richesse, un mélange de cire d'abeille, de bois précieux et de parfum de rose. Elle ouvrit les yeux et vit un plafond orné de moulures dorées. Ses mains reposaient sur des draps de soie, si doux qu'ils semblaient irréels.
Ce n'était pas sa réalité.
Sa réalité, c'était une cave humide. Le sol en terre battue, froid et collant. L'odeur de la moisissure et de son propre désespoir. Les chaînes qui lui mordaient les chevilles. La faim qui lui tordait les entrailles. La dernière chose dont elle se souvenait, c'était le froid glacial qui envahissait son corps, un soulagement bienvenu après des années de souffrance. Elle était morte. Elle en était certaine.
Pourtant, elle était là, dans ce lit luxueux, dans cette chambre qu'elle reconnaissait. C'était la chambre d'Antoine Lefèvre, l'homme qu'elle avait aimé plus que sa propre vie, l'homme qui l'avait détruite.
Un bruit de papier déchiré la fit sursauter. Antoine se tenait près de la fenêtre, le dos tourné. Le soleil couchant filtrait à travers les rideaux, projetant sa silhouette sombre dans la pièce. Il tenait dans ses mains leur contrat de mariage, le document pour lequel elle avait tout sacrifié. D'un geste sec, il le déchira en deux, puis en quatre, et laissa les morceaux tomber sur le tapis persan.
« C'est fini, Léonie. »
Sa voix était calme, mais chaque mot était un coup. Il se retourna. Son visage était le même, ce visage charismatique qui avait capturé le cœur d'une jeune artiste de rue nomade. Mais ses yeux... ses yeux étaient différents. Ils n'étaient plus remplis de la haine tordue qui l'avait animée pendant des années. Ils étaient remplis d'une sorte de pitié, d'une détermination froide.
« Qu'est-ce que... » commença-t-elle, sa voix rauque.
« Nous avons une seconde chance, » l'interrompit-il. « Une chance de tout réparer. Dans ma vie antérieure, j'ai fait une terrible erreur. J'ai laissé Camille mourir. »
Camille. Sa cousine. Le nom résonna dans la tête de Léonie comme un glas. La cause de tout son malheur.
« À cause de moi, Camille a été humiliée publiquement, rejetée par toute la haute société. Elle n'a pas supporté la honte et s'est suicidée. Et moi, aveuglé par la culpabilité, je t'ai tenue pour responsable. Je t'ai fait payer pour sa mort. »
Il fit une pause, comme s'il attendait une réaction. Mais Léonie restait silencieuse, son esprit tourbillonnant. Elle se souvenait. Oh oui, elle se souvenait. Elle se souvenait de la naissance de leur premier enfant, un garçon. Antoine l'avait pris dans ses bras, l'avait regardé avec une froideur terrifiante, et l'avait étouffé sous ses yeux. Il avait fait de même avec leur deuxième, une fille, puis avec leur troisième, un autre garçon. Puis il l'avait jetée dans cette cave, la laissant pourrir lentement, la torturant sans relâche, chaque jour étant un nouveau rappel de la mort de Camille.
« Cette fois, je vais la sauver, » continua Antoine, ignorant le tumulte intérieur de Léonie. « Je vais d'abord épouser Camille. Je vais lui donner le statut et la protection qu'elle mérite. Je la sauverai du destin tragique qui l'attend. »
Il s'approcha du lit, son regard se posant sur elle avec une sorte de tendresse calculée qui lui donna la nausée.
« Ne t'inquiète pas, Léonie. Ce ne sera que temporaire. Dans sept jours, une fois que Camille sera en sécurité et que le scandale sera évité, je divorcerai. Et ensuite, je t'épouserai. De toute façon, ta troupe ne te retrouvera pas avant sept jours. C'est le temps qu'il leur a fallu la dernière fois. Nous aurons toute la vie devant nous. »
Léonie le regarda, son visage un masque impénétrable. Sept jours. Il pensait avoir sept jours. Il ignorait tout du médaillon qu'elle portait autour du cou, caché sous sa chemise de nuit. Un médaillon de localisation magique, un lien indéfectible avec sa troupe, sa famille.
Dans sa vie antérieure, pour l'épouser, pour lui prouver son amour absolu, elle avait subi un rituel atroce pour en supprimer la magie. La douleur avait été inimaginable, comme si on lui arrachait une partie de son âme. Tout ça pour lui. Pour qu'il n'ait jamais à craindre que sa famille ne la retrouve et ne la ramène.
Mais dans cette vie, elle n'avait fait aucune promesse. Dans cette vie, elle avait déjà vécu l'enfer.
Dès qu'Antoine lui tourna le dos pour regarder à nouveau par la fenêtre, savourant son plan de rédemption, Léonie ferma les yeux. Elle se concentra sur le médaillon contre sa peau. Il n'y avait plus de barrière. Plus de rituel douloureux. Elle relâcha simplement le contrôle qu'elle exerçait instinctivement dessus. Une douce chaleur se propagea dans sa poitrine. Le signal était parti.
Sa troupe n'aurait pas besoin de sept jours. Ils la trouveraient en moins de trois.
Et cette fois, quand ils viendraient, elle partirait avec eux sans un regard en arrière. Elle retournerait auprès des siens. Elle épouserait Étienne Moreau, le jeune chef charismatique de sa troupe, l'homme à qui le destin l'avait liée par tirage au sort avant qu'elle ne s'enfuie. L'homme qu'elle avait rejeté pour un monstre.
Plus jamais elle ne partagerait le lever et le coucher du soleil avec Antoine Lefèvre. L'aube de sa nouvelle vie se lèverait sans lui. Le crépuscule de son ancienne vie était enfin arrivé. L'air de la chambre semblait soudain moins suffocant, comme si une fenêtre invisible s'était ouverte sur un avenir qu'elle allait enfin choisir.
Le silence s'installa dans la chambre, lourd et tendu. Léonie restait assise dans le lit, les draps de soie froids contre sa peau. Elle regardait Antoine, qui se tenait toujours près de la fenêtre, le visage tourné vers la ville qui s'illuminait. Une partie d'elle, une partie ancienne et stupide qu'elle croyait morte et enterrée, ressentit une pointe de douleur. C'était l'écho d'un amour passé, le fantôme d'un bonheur qu'elle avait cru possible. Elle serra les poings sous les couvertures, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes.
Cette faiblesse était un luxe qu'elle ne pouvait plus se permettre.
Antoine se retourna finalement, comme s'il sentait son trouble. Il s'approcha du lit et s'assit sur le bord, une précaution qu'il n'aurait jamais prise dans leur vie passée.
« Je sais que c'est difficile à accepter, Léonie. Je sais que je te demande beaucoup. »
Sa voix était douce, persuasive. C'était la voix qu'il utilisait pour obtenir tout ce qu'il voulait.
« Mais comprends-moi. La mort de Camille a pesé sur ma conscience comme une pierre. Chaque jour de ma vie passée a été un enfer à cause de cette culpabilité. Je ne peux pas revivre ça. En la sauvant, je me sauve moi-même. Et en me sauvant, je nous sauve nous. Je veux construire notre avenir sur des bases saines, sans fantômes entre nous. »
Il essaya de prendre sa main, mais Léonie la retira vivement, comme si son contact la brûlait.
Le visage d'Antoine se contracta légèrement, une ombre de frustration passant dans ses yeux avant qu'il ne la masque par un soupir de patience feinte.
« C'est juste pour sept jours, mon amour. Sept petits jours. Pense à ça comme à un petit sacrifice pour une éternité de bonheur. Je te promets que je ne la toucherai pas. Ce sera un mariage de convenance, rien de plus. Mon cœur t'appartient, et il t'appartiendra toujours. »
Léonie ne répondit pas. Elle se contenta de le regarder, ses yeux vides de toute l'adoration qu'ils contenaient autrefois. Elle voyait clair dans son jeu maintenant. Il ne parlait pas de leur bonheur, il parlait du sien. Il voulait effacer sa culpabilité, se laver les mains du sang de Camille, et ensuite, seulement ensuite, la prendre pour lui, comme un trophée bien mérité. Ses enfants n'étaient même pas une pensée dans son plan de rédemption. Leur existence, leur mort horrible, tout cela était effacé de son équation. Il ne cherchait pas à réparer les torts qu'il lui avait faits, à elle. Il cherchait seulement à apaiser sa propre conscience.
Le mépris qu'elle ressentait était si puissant qu'il en étouffait toute autre émotion. La tristesse, la colère, la douleur... tout cela s'effaçait devant ce dégoût pur et glacial.
Voyant son silence, Antoine se leva. Il pensa probablement qu'elle avait besoin de temps pour digérer la nouvelle. Il était toujours aussi arrogant, aussi sûr de son pouvoir sur elle.
« Repose-toi. Je dois aller préparer les choses pour le mariage avec Camille. Je reviendrai te voir ce soir. »
Il se pencha pour l'embrasser sur le front, mais Léonie tourna la tête au dernier moment. Ses lèvres effleurèrent ses cheveux. Il se figea une seconde, puis se redressa, une lueur froide dans le regard.
« Comme tu voudras. Mais ne fais rien de stupide, Léonie. Les portes sont gardées. Tu es en sécurité ici. Avec moi. »
Puis il quitta la pièce, fermant doucement la porte derrière lui. Le clic de la serrure résonna comme le verrou d'une cellule de prison.
Dès que ses pas s'éloignèrent dans le couloir, Léonie laissa échapper le souffle qu'elle retenait. Elle sentit le médaillon contre sa poitrine, vibrant d'une énergie chaude et constante. Le signal était clair, puissant. Ils venaient.
Elle regarda la porte fermée, une porte qui menait à un passé qu'elle refusait de revivre. Puis elle tourna son regard vers la fenêtre, vers le ciel immense et libre. Une direction opposée.
« Adieu, Antoine, » murmura-t-elle à la pièce vide.
Ce n'était pas seulement un adieu à l'homme, mais un adieu à la fille naïve qu'elle avait été. La fille qui croyait aux contes de fées bourgeois, qui pensait que l'amour pouvait tout conquérir. L'amour ne conquérait rien. Il détruisait. Il consumait.
Mais cette fois, elle ne serait pas consumée. Elle serait le feu.