« C'est juste une pensée délirante
Et ça m'arrive de temps en temps
Promis, demain j'arrête !
Pourtant, qu'est-ce que c'est bon de laisser dériver les idées, de les transformer pour rendre le réel plus supportable !
Folie, direz-vous ? Moi je dis : ce ne sont que des idées, pourquoi les avons-nous finalement ?
Le réel a sa part d'invisible, de non raisonnable et de non raisonné... »
Quel point commun y a-t-il entre un arbre qui pense, un schizophrène qui se cherche, un écrivain qui se fait emmerder, une fillette qui s'exprime, un homme qui gagne au loto, un fan qui rencontre sa star et un gamin roi du monde ?
Vous le découvrirez peut-être à travers la lecture de ces 7 nouvelles.
Préface
Doc Lézard a trouvé refuge dans l'écriture, la musique, les images. Il est sorti de l'obscurité et témoigne de son vécu grâce à l'écriture. Les mots lui viennent comme des notes de musique...
À travers ces nouvelles, il raconte la souffrance et la dureté de la vie avec poésie. Son écriture sans détour et parfois crue cache de la tendresse, de l'amour et l'Espoir.
Chacun d'entre nous possède un grain de folie ! En plongeant dans ces nouvelles, on pourra trouver un personnage dont on se sent proche, une situation qui nous parle, des sentiments vécus, ou bien l'on pourra simplement, avec plaisir, découvrir la sensibilité de l'auteur.
Tiphaine Bataille-Sellier
Le journal d'une fillette
J'ai sept ans et je sais faire parler les morts. C'est monsieur Barnabé qui me l'a appris. Je l'aime beaucoup ce vieux monsieur. Il m'a dit aussi qu'il va me donner ce qu'il a de plus précieux avant de mourir. Parce que je suis une petite fille suffisamment intelligente pour ne pas le décevoir. Alors, je vais être sage et réfléchie. Partout où je vais et en tout instant. C'est dur de savoir tout ça. Ce n'est pas facile non plus d'être riche comme monsieur Barnabé. Il dit qu'il est souvent seul et triste mais que c'est le secret de la richesse.
Voilà ma chambre. Mon intérieur. Il faut qu'il soit rangé, propre, que ça sente bon, comme à l'intérieur de chacun. Monsieur Barnabé dit souvent que si ton intérieur n'est pas beau, tu auras du mal à t'aimer toi-même. Et il faut s'aimer pour pouvoir aimer.
Pour être riche comme monsieur Barnabé, il faut observer. Ça demande de la concentration. Il dit qu'il en découvre tous les jours. Moi, j'ai besoin de savoir toujours plus. J'ai envie de tout connaître. Mais monsieur Barnabé me fait comprendre qu'il y a autant de mauvaises que de bonnes choses en ce monde. Alors, je dois faire la part... des choses !
Pour se comprendre, les humains ont besoin d'un truc qu'ils appellent « poésie ». Monsieur Barnabé m'a fait écouter une chanson de H.F. Thiéfaine qui dit : « Je ne trouve pas de mots assez durs pour te dire que je t'aime ». Je crois que cela va m'aider à mieux cerner les adultes. Monsieur Barnabé note dans un grand livre toutes les citations qui lui semblent expliquer la folie des hommes. Il écrit à ce sujet, toujours de Thiefaine : « La folie m'a aidé à ne pas être fou ». Monsieur Barnabé me dit qu'il fait ça pour moi. Ce livre sera le livre des morts. Mon héritage. Une trace de son esprit à travers l'histoire de l'humanité.
Je sais déjà faire parler les morts : « La vie ne vaut pas la peine d'être vécue sans Amour », Serge Gainsbourg. Il paraît qu'il était un poète malgré sa vulgarité. Eh bien, j'espère qu'il m'entend de tout là-haut. Je suis sa voix pour un instant. Et ce qu'il a écrit, ça fait partie de mon trésor. Des mots. Oui mais monsieur Barnabé dit que les mots sont plus forts parfois que les coups de poing. Il y a des mots qui sont précieux, qui ne s'en iront jamais.
Il me dit qu'il a grand appétit de lecture. J'ai du mal à le suivre mais il m'offre ce qu'il appelle de la bonne nourriture. Un livre ! Au lieu de bonbons et gâteaux, des mots qui se suivent et n'en finissent pas. Je vais le lire car je veux être riche comme lui.
Un destin
À Maxigros, Julien faisait les trois-huit. Il était caissier et les 35 heures, son patron n'en avait pas grand-chose à faire. Son seul rayon de soleil dans ce cloaque, c'était Mélinda. Une caissière. C'était sa chérie depuis un an mais ils ne vivaient pas ensemble. Chacun sa vie, pas de projets. Fallait bosser pour gagner sa croûte et puis le reste du temps, on essayait de s'amuser. Voilà, la vie de Julien : tip, tip... tac, tac... terminé, on remballe !
Il y avait aussi son meilleur ami, un mécano qu'il connaissait depuis l'enfance. Charles et Julien ne s'étaient jamais vraiment quittés. Ils avaient la même conception du travail. Nécessaire, vital. Ennuyeux, laborieux. Le même manque d'ambition.
Et puis, il y avait les collègues : toujours prêts à déconner. Alex, Riton et Michal. Une bande de joyeux lurons. Ils s'amusaient d'un rien et rigolaient bêtement. Julien essayait de participer à leurs plaisanteries mais sans véritable conviction. C'était souvent bête et méchant. Leur jeu favori, c'était de parler du patron : « Oh le gros sac ! Il me dégueule le vieux ! Toujours après nous cet exploiteur ! »
Le secret de Julien, c'était l'euro million. Il jouait à chaque tirage la même série de numéros. Il rêvait de gagner beaucoup d'argent en se remettant au hasard. Une chance infime de remporter la cagnotte. Une somme hallucinante, beaucoup trop d'argent pour lui et il en était conscient. Des millions d'euros pour changer de vie.
Mélinda était elle aussi secrète. Belle brune au regard de lumière. Elle refusait de se faire inviter au restaurant. Chacun payait sa part et chacun son jardin de mystère. Elle partageait parfois son lit avec Julien mais chacun chez soi. Julien pensait comme elle : on est ensemble pour la vie jusqu'à ce qu'on trouve mieux. Bref, pas d'engagement. Une histoire au jour le jour.
Charles et Julien se retrouvaient parfois pour discuter de musique en buvant de la bière. Ils avaient grandi ensemble et donc partagé leurs disques et leurs premiers élans amoureux. Ils se connaissaient par cœur. Julien avait toujours été le mec sympa avec tout le monde alors que Charles avait du mal à se faire des amis. Ce dernier était bourru pour cacher sa timidité. C'était probablement la seule explication. Bref, il était mal dans sa peau.
Julien rêvassait devant son bol de café. Il était en avance. « Et si je gagnais ? ». Tous ceux qu'ils connaissaient seraient des prédateurs. Il n'y aurait plus d'amitié, enfin si toutefois ça en était. Il lisait le journal et n'avait pas encore vu la page réservée aux résultats de la loterie européenne. Il connaissait les numéros par cœur à force de les jouer. Aujourd'hui, il était richissime, il avait gagné le jackpot. La surprise allait venir et le faire hurler de joie. Pour l'instant, il était encore un exploité. Un mec qui va au boulot et ne se pose aucune question sur sa vie.
Julien frisa l'arrêt cardiaque. « J'ai gagné ! Ce n'est pas possible autant de veine ! ». Son cœur battit la chamade. Il hurla de joie un cri de guerre qu'il s'était inventé quand il était petit : « Chabilla ! ».
Julien avait son ticket gagnant dans les mains. Tôt ou tard, tout le monde saurait. Et Mélinda ? Serait-elle intéressée ? Et leur relation, serait-elle différente ? Partager, il n'en était pas question. Avec ses millions d'euros, il deviendrait une vache à lait. Il serait sollicité en permanence. Plus de relation de véritable amitié, se disait Julien. Finalement, il faisait preuve de bon sens, quelquefois. Quant à Mélinda, il ne savait que penser...
Julien se rendait compte qu'il était en danger avec tout cet argent. Ceux qui le connaissaient ne devaient pas être au courant de ce sort de la vie, de ce tournant dramatique qu'il imaginait.
Julien prit sa décision : il allait vivre loin de tous mais il voulait un dernier adieu. Finalement, lui vint l'idée de faire croire à une mort brutale. Il pourrait se rendre à son enterrement sous une fausse identité.
Il pourrait acheter le silence des médecins et des journalistes. Il viendrait grimé et perruqué sur un fauteuil roulant pour ne pas attirer l'attention de ses proches. Il serait le voisin de chambre à l'hôpital qui a entendu ses dernières paroles. Un bon scénario pour les voir tous une dernière fois rassemblés pour lui. Il serait Martial, un octogénaire qui aurait entendu le médecin dire que Julien souffrait de tachycardie ventriculaire. La mort subite de l'adulte. Martial se présenterait à sa mère pour lui rapporter ses dernières paroles. Il insisterait sur l'amour que Julien avait pour ses parents, qu'il était bien désolé de les quitter sans un dernier adieu.
Le cimetière était en hauteur, il surplombait la route. Cela n'arrangeait pas Julien-Martial en fauteuil roulant. Heureusement, sa propre mère le poussa jusqu'en haut et rejoignit le cortège. Julien en avait gros sur le cœur. Il repensait aux vieux souvenirs, ceux qu'il emporterait avec lui. Il se voyait manger les crêpes que sa mère avait préparées. Il imaginait son large sourire, son air rieur devant son appétit d'adolescent. Cela le remuait de se savoir aussi proche d'elle et de lui causer autant de chagrin. Julien forçait sa voix pour rendre crédible son personnage. Sa propre mère l'avait écouté raconter les derniers instants de son fils. Elle allait colporter son histoire auprès de tous ceux qui étaient présents.
Mélinda était là. Elle était dans les bras de Charles. Elle avait trouvé du réconfort avec son meilleur ami. Julien, curieusement, n'en voulait pas à Charles. Il était plus étonné de la faiblesse de caractère de Mélinda. Elle était ailleurs, semblait à la fois perdue et heureuse.
Au moment du dépôt de gerbe, sa mère éclata en sanglots et son père grinça des dents. Charles lut un mot qu'il avait rédigé. C'était froid, sans conviction. Charles avait déjà fait son deuil ou bien la mort de son ami ne l'atteignait pas, pensa Julien. Les collègues étaient là aussi. Ils rigolaient bêtement de la malchance de Julien. « Tu t'en rends compte, c'est pas de bol quand même », « Ah ça oui, trop con ce qui lui arrive ! ». Alex cachait une bouteille de whisky déjà bien entamée dans son imperméable.
Julien se rendait compte qu'il n'était guère à sa place. Il avait seulement de la peine pour ses parents. Il se disait qu'il avait bien fait de venir pour constater le peu d'amour qui lui était dédié. Il décida de partir avant la fin de la cérémonie. Il poussait les roues pour faire avancer le fauteuil tant bien que mal. Les collègues eux aussi s'étaient éloignés du cortège et semblaient surexcités. Ils se poussaient, se tiraient, manquaient de tomber et rigolaient de plus belle. Michal chantait : « Trouve un autre rocher petite huître perlée, Ne laisse pas trop couler de temps sous ton p'tit nez, car c'est fini, c'est fini... Voilà, c'est fini... », la chanson de Jean-Louis Aubert.
C'est alors qu'ils virent le vieil homme sur son fauteuil. Ils s'approchèrent et se mirent à le chahuter. Ils le poussaient à tour de rôle. Michal et Riton avaient envie de déconner et quand Julien marmonna un : « Mais foutez-moi la paix, merde ! », ils éclatèrent de rire. Complètement excités, ils couraient derrière le fauteuil et celui-ci devint rapidement incontrôlable. Julien voyait la grande descente vers la route arriver et voulut se débattre. Son pantalon se coinça dans le frein du fauteuil. Les collègues le poussèrent et il dévala la pente. Ils voulurent le rattraper mais c'était trop tard. À pleine vitesse, retenu par son pantalon, Julien ne pouvait pas s'éjecter. Les trois comparses vidèrent puis jetèrent la bouteille de whisky et s'enfuirent comme des lâches sans un dernier regard.
Un camion arrivait à toute allure en contrebas. Il heurta le fauteuil de Julien et vint percuter le mur du cimetière. Julien, mort. Plus de son, plus d'images, terminé.