Ses remarques amusées tenaient sans doute autant à mes protestations qu'à ma mine renfrognée.
- Tu te débrouilles pourtant mieux que la majorité des gars qui s'entraînent dans cette salle.
- Rien de bien sorcier là-dedans. La plupart s'imaginent qu'une masse musculaire imposante suffit à faire la force. Mais cela ne fait que les ralentir tout en multipliant leurs points faibles. Sans compter qu'ils sont incapables de canaliser correctement leur propre puissance.
Je gardai la suite pour moi : eux ne possédaient pas ce plus qui me caractérisait.
Jem dut s'appuyer contre le mur, pris d'un fou rire qui lui fit presque perdre l'équilibre.
- C'est pour ça que je t'aime bien, gamine. Tu ne te laisses pas faire et tu en as dans le crâne. Allez, file au vestiaire, tu vas être en retard.
Je jetai un coup d'œil à l'horloge. Il disait vrai. Depuis que mon grand-père avait coupé les vivres pour régler mon ancien entraîneur, je devais caser mes séances entre deux cours à la fac.
- À la semaine prochaine, Jem.
Je m'éclipsai vers les vestiaires des filles, pratiquement toujours vides.
Comme à mon habitude, je pris une douche rapide. Je rassemblai ensuite ma longue chevelure brune en une queue-de-cheval haute, laissant flotter quelques mèches libres qui sécheraient en souples ondulations.
J'enfilai un jean, un t-shirt et un sweat à capuche. Les autres filles de l'université, particulièrement en première année, consacraient sûrement bien plus de temps à leur apparence avant d'aller en cours. Je n'en avais ni le désir ni la possibilité. Et pour le coup, le temps me manquait déjà.
Dans ces moments-là, ma rapidité était une bénédiction. Même si je n'atteignais pas la vitesse des membres de ma famille ou de la meute, je dépassais de loin le commun des mortels.
Il me fallut même ralentir le pas en approchant du campus.
Grâce à cela, j'atteignis l'amphithéâtre juste avant le début du cours. Une autre faculté me servait également : cette aptitude à deviner les mouvements environnants, à pressentir une présence derrière moi ou un obstacle sur mon chemin. Chaque loup jouissait de cet instinct, une bénédiction accordée par la Déesse de la Lune.
Enfin... presque tous.
Le professeur entra et débuta son exposé. Il s'agissait d'un cours obligatoire et, à dire vrai, il me rasait royalement. J'aspirais à quelque chose de plus stimulant, qui pousse véritablement à la réflexion. Mais pour l'instant, rien de ce qu'on nous enseignait ne dépassait ce que les précepteurs engagés par mon grand-père m'avaient inculqué durant mon enfance.
J'avais reçu une instruction stricte, presque d'élite. Tout s'était arrêté le jour de mes dix-huit ans. Depuis, il continuait de m'accorder un soutien financier, mais de manière nettement plus restreinte.
Et cela me convenait parfaitement.
Je me sentais mieux à présent que je menais ma vie de façon autonome. Je n'étais plus entièrement soumise à sa coupe. Pas totalement libre, évidemment, mais bien moins prisonnière de ses préceptes.
Les seules contraintes qui me pesaient encore étaient celles de la meute. Et celles-là, j'arrivais à les accepter.
~~
Je m'appelle Thalya Whitton. Ma famille occupait autrefois un rang éminent au sein de la meute de Red Springs. Mon grand-père servait comme Bêta auprès de l'ancien Alpha. Mais ce dernier a été tué au cours d'une attaque, il y a quelques années, et son fils a pris sa succession.
Malgré ce statut prestigieux, un seul scandale a suffi à ternir définitivement notre réputation.
« Nous appartenons à un peuple fier. »
Mon grand-père ne cessait de me répéter cette phrase depuis ma plus tendre enfance. Pourtant, cette fierté n'avait pas empêché ma mère de disparaître durant un week-end alors qu'elle n'avait que quinze ans. À son retour, elle avait dû essuyer la fureur de son père. Et comme si cela ne suffisait pas, la famille avait découvert sa grossesse.
Elle s'était obstinée à taire le nom du père. Naturellement, ils en avaient conclu qu'il s'agissait d'un humain. À leurs yeux, cela faisait de moi une erreur de la nature, un être anormal.
Malgré cela, je demeurais membre de la meute. L'ancien Alpha avait exigé qu'on me traite comme n'importe quel autre loup... du moins jusqu'à ce qu'il devienne évident que je ne me métamorphoserais jamais.
Chez nous, la première transformation intervient habituellement entre treize et dix-huit ans.
Beaucoup s'imaginent que plus elle survient tôt, plus le loup est puissant. Ce n'est pas nécessairement exact, mais cela n'empêche pas les jeunes hommes de se jauger constamment.
Et concernant mon cas ?
J'allais sur mes dix-neuf ans, et absolument rien ne s'était produit.
Aucune métamorphose. Aucun loup en moi.
Pourtant, je possédais tous les autres attributs : la vélocité, la force, la finesse des sens, l'instinct de combat. J'appartenais au groupe sans en faire réellement partie. Je n'avais rien d'une humaine... sans être tout à fait une louve pour autant.
J'étais coincée entre deux mondes, sans trouver ma véritable place.
Il ne m'a jamais été possible de demander à ma mère qui était mon géniteur. Sans doute craignait-elle la réaction de mon grand-père. Peut-être qu'avec les années, elle aurait fini par se confier.
Mais l'occasion ne lui en a jamais été donnée.
L'affront continuel et la lourdeur des regards pesant sur elle durant sa grossesse l'ont détruite. Elle a mis fin à ses jours alors que je n'avais même pas un mois.
L'unique souvenir qu'elle m'ait laissé est un médaillon. Elle avait demandé qu'il me soit remis une fois devenue grande. En toute franchise, je m'étonne encore qu'ils aient honoré sa dernière volonté. Si la décision n'avait tenu qu'à mon grand-père, cet objet ne m'aurait jamais été transmis.
Suite à son décès, j'ai principalement grandi auprès de mon oncle Warren et de son épouse Eve. Leurs deux fils m'ont toujours considérée comme leur propre sœur. C'est grâce à eux que mon enfance est restée supportable.
Sans la présence de mon grand-père, la vie aurait sans doute été bien plus simple. Je suis convaincue qu'il ne m'a jamais portée dans son cœur.
Il exigeait de ma part un niveau de perfection irréaliste. Il me répétait sans relâche que je ne devais en aucun cas réitérer les fautes de sa fille.
Des années durant, il m'a imposé sa poigne. Interdiction d'aller à l'école publique avec mes cousins ou les jeunes de la meute. À la place, un emploi du temps surchargé : savoir-vivre, arts martiaux, danse classique, boxe, escrime, langues vivantes, musique... sans compter des cours théoriques intensifs.
Il finançait toute cette éducation dans un but bien précis : que ma métamorphose survienne avant mes dix-huit ans, afin de me marier dans une lignée influente et de redorer notre blason.
Mais la date de mon anniversaire est passée. Et avec elle, toutes ses espérances se sont envolées.
Il devenait flagrant que je ne changerais jamais de forme.
Pas l'ombre d'un loup.
Simplement une anomalie, une existence qui n'aurait pas dû être.
Malgré ce constat, je restais assujettie aux lois de la meute. Je devais paraître aux rassemblements, obéir aux ordres de l'Alpha, m'incliner devant lui quand il l'exigeait. Sa voix exerçait un ascendant auquel nul ne pouvait se soustraire.
Pourtant, bien que je respectasse scrupuleusement ces règles, je demeurais rejetée. Les familles les plus en vue me considéraient comme une intruse.
Comme une personne qui n'avait tout bonnement rien à faire parmi elles.
Je devinai que la séance touchait à sa fin rien qu'à l'intonation de la professeure Thorne. Sa voix prenait toujours ce pli particulier à la fin du cours. Je sortis de mes réflexions juste à temps pour noter le travail à rendre. Comme d'habitude, l'exercice ne me poserait pas la moindre difficulté. Depuis la rentrée, un peu plus d'un mois plus tôt, bien peu de choses avaient réussi à stimuler mon esprit. Sur les quatre matières inscrites à mon emploi du temps, seule l'introduction à la criminologie éveillait un tant soit peu mon intérêt. J'espérais que la suite deviendrait plus captivante. En franchissant la porte de la salle, je me fis cette réflexion en silence.
- Hey, Trin ! Encore la tête dans les nuages, pas vrai ?
La voix d'un garçon m'interpella dans le couloir.
- Sérieusement, Astro, tu pourrais faire un effort de concentration pour une fois ? enchérit un second.
- Laissez-la un peu respirer, murmura Jelena en leur assénant à chacun une petite tapette sur le bras.
Nous nous sommes poussés sur le bord du passage afin de laisser libre cours au passage des étudiants. Tous les trois représentaient les rares personnes avec lesquelles j'avais réussi à créer un lien sincère.
Jelena et son frère jumeau, Cyrus, affichaient une ressemblance frappante : des cheveux d'un blond cendré, un regard d'un vert intense et des traits bien découpés. Tous deux imposants par la taille, Cyrus dépassait néanmoins sa sœur d'une bonne tête, approchant facilement les deux mètres. À leurs côtés se tenait Pavel, le petit ami de Jelena. Légèrement plus petit que Cyrus tout en dépassant la jeune femme, il arborait une chevelure d'un noir corbeau et des yeux couleur noisette. Ces trois-là appartenaient à la meute en tant que loups-garous, mais occupant un rang modeste, ils n'en faisaient pas tout un plat. Ils aimaient se forger leur propre opinion sur autrui, et c'était précisément ainsi qu'ils m'avaient acceptée.
Je me souvenais encore parfaitement de notre première rencontre. La peur de leur jugement m'étouffait, mêlée à l'espoir fou de trouver enfin ma place. Le jour où ils m'avaient ouvert leur porte avait été l'un des rares moments de ma vie où j'avais savouré une vraie victoire. Cela ne faisait qu un mois que nous nous fréquentions, pourtant leur accueil avait été aussi chaleureux que si nous nous connaissions depuis toujours, un peu à la manière de mes cousins par moments. Cette simple présence me suffisait pour me sentir enfin entourée.
- Pavel, tu peux cesser de m'appeler Astro ? Ça n'a absolument aucun rapport avec mon prénom.
- Vraiment ? Pourtant, je trouve que ce surnom te colle à la peau. Une spationaute qui passe l'intégralité du cours à planoter au-dessus des nuages, c'est tout ce qu'il y a de plus logique, non ?
Il partit dans un grand éclat de rire en solitaire.
- Non mais sérieusement... soupira Jelena en lui assénant un nouveau coup sur le bras. Pourquoi est-ce que je continue de me coltiner un type pareil ?
- Tout simplement parce que la Déesse de la Lune a décrété que nos âmes étaient liées, et que tu es désespérément éprise de ma personne. Sois honnête, tu es totalement sous le charme.
Il avait déclamé cela avec une gravité si exagérée qu'on aurait dit une réplique apprise par cœur pour une pièce de théâtre.
- Évidemment, comment pourrait-il en être autrement.
Elle leva les yeux vers le plafond avant de se redresser sur la pointe des pieds afin d'attraper ses lèvres.
- Bon sang, vous n'auriez pas moyen de vous retenir deux minutes quand je suis dans le parages ? rouspéta Cyrus.
Un rire général fusat. Nos interactions reprenaient immanquablement cette dynamique habituelle.
- Trin, on te dépose à la maison ou tu reprennes la route avec ton cousin ?
- Non, Caden doit déjà trépigner dehors. Je ferais mieux de filer sans tarder. On se capture la semaine prochaine !
Je m'élançai d'un pas rapide vers le hall de sortie.
- Du calme, comment ça ?
- Tu voulais sûrement dire à demain !
Les interpellations conjointes de Pavel et Cyrus me stoppèrent net dans ma course. Je me retournai vers le trio, le visage plissé d'incompréhension.
- Qu'est-ce que vous me chantez là ?
- La célébration de la Lune des Moissons, pardi, lâcha Jelena d'un ton neutre, comme si elle énonçait une vérité absolue.
Je me plaquai la main contre le front.
- C'est pas vrai... J'avais complètement zappé cette histoire !
- Une chance qu'on soit là pour te rafraîchir la mémoire sur les rendez-vous cruciaux, railla Pavel.
- Hilarant, vraiment.
- Respire, Astro.
Je lui adressai un faux grognement menaçant avant de reprendre ma course.
Je me faufilai entre les étudiants éparpillés jusqu'à atteindre l'aire de stationnement. Caden m'attendait sagement, adossé contre la carrosserie de sa Jeep. À ses côtés, j'éprouvais cette impression réconfortante d'avoir un grand frère veillant sur moi. Et bien que je me garde bien de lui avouer en face, cette présence m'était infiniment précieuse.
- Tu en mets du temps, grommela-t-il dès que j'arrivai à sa hauteur.
- Pardon, je me suis attardée à discuter dans le couloir. Mais au moins c'était utile, on m'a évité une belle boulette.
- Ah oui ? Et quoi donc ?
Il affichait déjà une mine amusée, persuadé qu'il s'agissait d'une futilité.
- Le rassemblement prévu demain soir. Ça m'était complètement sorti de la tête.
Son sourire s'effaça d'un coup.
- C'est une plaisanterie, Thalya ?
- Ça n'a rien de bien surprenant. Habituellement, nous ne nous réunissons que pour la Lune du Chasseur. Cette fête est une exception. Et de toute façon, personne ne prend la peine de m'inviter formellement.
Depuis le jour de mes dix-huit ans, l'immense majorité des membres de la meute agissait comme si j'étais invisible. Sans la pension mensuelle versée pour couvrir mes besoins et le financement de mon cursus universitaire, j'aurais pu jurer que mon grand-père m'avait rayée de son existence.
- Bref, monte, dit Caden en déverrouillant la portière.
L'intonation chaleureuse de sa voix me procura aussitôt une sensation d'apaisement.
Une fois insérés dans le trafic, je posai la question qui me taraudait le de l'esprit :
- Au juste, pourquoi organiser cette fête maintenant ?
Nous laissions derrière nous le centre urbain pour nous diriger vers le domaine. C'était le terme employé pour désigner ce vaste territoire fermé où résidait la majeure partie du clan.
Au nord comme à l'ouest, la forêt dense dressait un rempart naturel montant jusqu'au relief montagneux. Une rivière s'étirait le long de la frontière sud, serpentant au pied des rochers. En tirant parti du terrain, l'endroit s'était mué en une véritable place forte. La quasi-totalité du groupe y habitait, à l'exception de ceux ayant pris le large ou des banished. C'était une configuration bien plus sûre, aussi bien pour les membres de la meute que pour la population humaine.
- L'Alpha cherche toujours sa compagne, m'expliqua Caden. Il souhaite multiplier ces fêtes collectives avant la fin de l'année. S'il ne la déniche pas parmi nous, il sera contraint d'étendre ses recherches aux meutes voisines. De plus, ce genre d'événement favorise le rapprochement d'autres membres. En conséquence, la présence de tous les célibataires est requise. Même les personnes déjà en couple ont le droit de venir, cela fait partie de la tradition.
- Je vois... c'est donc pour cette raison que Jelena et Pavel y participent.
Je restai silencieuse un moment avant de reprendre, la voix teintée d'agacement :
- Mais dans ce cas, pour quelle raison devrais-je m'y rendre ? Nous savons pertinemment que cela ne me concerne en rien. Je ne possède pas de loup intérieur. Il m'est impossible de sceller une quelconque union.
- Rien ne te permet d'en avoir la certitude absolue, répliqua-t-il sans hésiter.
Il me ressortait invariablement cet argument. C'était la centième fois qu'il me le servait.
- Je ne suis ni totalement humaine, ni véritablement louve. Je n'ai de place nulle part. Tu n'as qu'à demander confirmation à notre grand-père si tu en douterais encore.
Mon ton s'était durci sans que je puisse le maîtriser.
- Franchement, il y a des jours où je brûle d'envie de lui balancer ses quatre vérités à la figure concernant sa conduite, rouspéta Caden.
Je ne pus m'empêcher de laisser échapper une brassée de rires. Il avait continuellement pris ma défense, bien plus que n'importe quel autre membre de la famille.
Son âge le rapprochait davantage de moi que de son grand frère Noram. Seules deux petites années nous séparaient. Noram, de son côté, avait déjà bâti son foyer. Ayant trouvé sa compagne, il s'était marié et occupait désormais sa propre maison sur le domaine.
- Soyons lucides deux minutes, Caden. Aucun loup ne jettera jamais son dévolu sur moi. Et dans l'hypothèse absurde où cela arriverait... il me rejetterait aussitôt.
- Un lien d'âme sœur ne peut pas être rompu aussi facilement par un simple rejet, tu le sais très bien.
Il paraissait véritablement scandalisé par mes propos.
- Peut-être. Cela ne les empêcherait pas d'essayer par tous les moyens. En toute franchise, ils préféreraient sans doute finir leurs jours dans la solitude la plus totale. Ils seraient même capables d'inaugurer un ordre d'Alphas célibataires.
Je me laissai emporter par le comique de ma propre réflexion.
- Ce n'est pas drôle du tout, grommela-t-il.
- Si, un peu quand même. Et au fond de toi, tu sais parfaitement que j'ai raison. Pas un seul homme de ce clan ne voudra jamais l'associer à moi.
Rayden
~~
Installé derrière la table en bois de mon bureau, j'écoutais attentivement Noram, mon bras droit, me faire le compte rendu des activités récentes. Il s'acquittait de son travail avec un niveau de précision irréprochable - parfois presque trop poussé. Il aurait largement pu aller à l'essentiel et m'expédier le résumé en deux minutes chrono, mais il tenait à disséquer le moindres détails, comme si chaque bribe d'information pouvait un jour sauver la meute. Par conséquent, ses exposés s'étiraient toujours bien plus que nécessaire.
Il évoquait ces loups solitaires qui rôdaient dans la cité voisine, des individus instables et imprévisibles. Selon ses informations, le clan établi juste à côté du nôtre, sur des terres pourtant bien moins vastes, commençait à faire parler de lui. Des bruits couraient même sur une éventuelle tentative pour me renverser, faire main basse sur notre territoire et soumettre nos membres à leur autorité.
À cela s'ajoutait un autre détail, bien plus inquiétant encore : une faction dissidente de praticiens de la magie - des sorciers et des sorcières - s'était visiblement installée dans le secteur. Si l'on en croyait les archives et la mémoire des anciens, une telle présence n'avait pas été observée depuis deux décennies.
Noram se montrait si appliqué que j'avais déjà songé à lui attribuer la charge de Bêta. Son grand-père, après tout, avait servi aux côtés du mien. Mais le passé pesait lourd... cette ombre familiale qu'il était impossible d'effacer. Et puis il y avait cette fille - sa sœur -, toujours là, incarnation vivante du drame d'autrefois. Malgré cela, une forme d'empathie me gagnait à son égard. Il était très doué, sans l'ombre d'un doute le plus qualifié pour cette fonction. S'il pouvait seulement aller à l'essentiel.
- Je n'ai aucune envie d'y passer la nuit. Cinq secondes me suffiront pour savoir si l'une d'entre elles est mon âme sœur, rouspétai-je, exaspéré.
- Les Sages estiment que tu devrais au minimum accorder un moment en tête-à-tête à chacune, répliqua Noram. Et consacrer du temps au groupe entier le reste du temps.
- Si aucune n'est faite pour moi, tout cela sera parfaitement inutile. Leur mise en scène grotesque ne mènera nulle part.
- Ce n'est pas moi qui ai imaginé ce protocole, alors ne te défoule pas sur moi, rétorqua-t-il, un léger sourire venant adoucir son visage habituellement austère.
Je poussai un profond soupir pour ravaler mon agacement. Je contenais ma frustration depuis plusieurs semaines déjà, sachant pertinemment que la situation allait encore se détériorer.
Mener une guerre contre une meute rivale ? Pas de problème. Je m'y engagerais sans hésiter, prêt à y laisser ma peau. Un dissident qui remet en cause mon autorité ? Je le soumettrais sans délai. Un sorcier qui menace un humain ? Je serais le premier sur place pour régler le problème proprement.
Mais cela... cette mascarade dépassait mes forces.
Devoir jouer le jeu face à un défilé de femmes qui rient trop fort, convaincues d'avoir une chance de devenir Luna... ou simplement de partager ma couche le temps d'une nuit. Certaines ne cherchaient que le pouvoir, d'autres la fortune, ou simplement le prestige lié à mon rang. Quelles que soient leurs intentions, le résultat demeurait identique.
Les femmes faisaient preuve d'un pur opportunisme. Elles prenaient ce qu'il y avait à prendre, puis s'en allaient sans le moindre regret.
Voilà exactement pourquoi je refusais de me trouver une compagne. Pour moi, elles ne songeaient qu'à leurs propres intérêts. Oh, il existait sans doute des exceptions... comme ma mère. Avant les drames, c'était une personne remarquable, la femme la plus estimable que j'aie connue.
Mais aujourd'hui...
Aujourd'hui, elle n'était plus qu'un fantôme.
Elle passait ses journées immobile, enfermée dans un mutisme total. Installée près de la fenêtre, le regard perdu dans le vide, incapable de la moindre réaction, incapable de prononcer un mot. La vie semblait s'être retirée d'elle.
Depuis sept ans. Depuis cette trahison.
Depuis le jour où mon père avait été tué.
Une tragédie provoquée par une femme qui n'avait pensé qu'à elle-même.
Je refusais catégoriquement que l'histoire se répète. Jamais je ne permettrais à quiconque de détruire ce clan de cette façon. Pas tant que je serais debout.
Thalya
À peine la porte de la maison franchie, les arômes d'un plat bien connu m'accueillirent : ma tante Eve avait préparé mes travers de porc caramélisés au miel et à l'ail. Ce n'est qu'après que je réalisai la seconde chose - la présence de mon grand-père dans le salon. Si sa voiture n'avait pas été garée à l'extérieur, ou si l'odeur du repas n'avait pas masqué la sienne, je l'aurais repéré bien plus tôt. Et comme à son habitude, il aurait trouvé le moyen de me le reprocher, affirmant que mon incapacité à détecter son parfum prouvait une fois encore ma différence. Comme si j'avais besoin qu'on me rafraîchisse la mémoire : je savais parfaitement ce que j'étais, et surtout ce que je n'étais pas.
- Je vois que tu n'as pas changé d'un pouce, Thalya.
- Moi aussi, je suis ravie de te voir, grand-père.
Cette fausse politesse sortit de ma bouche avec une pointe d'ironie que je ne pris même pas la peine de masquer.
- Quelle est la raison de ta présence aujourd'hui ?
Il pinca les lèvres, décelant sans peine la contrainte derrière mon attitude.
- Je viens t'informer du déroulement des célébrations de la pleine lune. J'ai également apporté la tenue que tu porteras demain soir.
- C'est une intention délicate, mais j'avais déjà choisi ce que je comptais mettre.
Je ne m'attendais pas du tout à ce qu'il se déplace en personne pour me fournir une robe.
- Tu l'as achetée spécialement pour l'événement ? demanda-t-il, disposé à critiquer ma réponse.
- Non... mais c'est un vêtement que je n'ai presque jamais porté.
Il désapprouva d'un mouvement de tête, comme si je venais de proférer une absurdité.
- C'est inacceptable. Cette soirée revêt une grande importance. Tu te dois d'arborer du neuf, demain comme pour les rassemblements suivants. Tu pourrais très bien y croiser ton compagnon, et cette première impression orientera la suite de ton existence. Tu dois paraître irréprochable au premier coup d'œil. À quoi bon tout le temps et les sommes que j'ai investis dans ton éducation sinon ?
- Excellente question... lâchai-je, sans masquer mon agacement.
Rien de bien nouveau. Il me servait ce même discours depuis toujours. J'avais naïvement imaginé qu'une fois la majorité atteinte, il abandonnerait cette obsession de me marier à tout prix - comme si un homme allait accepter de s'unir à une fille incapable de se métamorphoser.
Il adressa un signe à sa secrétaire pour qu'elle me présente la robe en question. À mon grand soulagement, la tenue n'avait rien d'affreux. Un bleu nuit soutenu, qui rehaussait la clarté de mon teint. L'étoffe, une soie d'une grande douceur, glissait sous les doigts et accrochait la lumière par de subtils reflets.
L'encolure s'avérait un brin trop plongeante à mon goût, mais le reste rattrapait ce détail. Trois fines lanières partaient de chaque côté du bustier, se rejoignaient sur les épaules, puis redescendaient dans le dos en un entrelacement complexe. D'autres bandes décoratives habillaient le bas du dos, composant un motif élaboré qui captait immédiatement l'attention.
De dos, l'ensemble formait une structure presque artistique. Et comme la coupe remontait assez haut, la profondeur du décolleté semblait moins marquée. Il me faudrait l'essayer pour vérifier l'ajustement. Le vêtement paraissait fait pour moi, ou du moins retouché à mes mensurations.
Il faut dire que j'étais loin de correspondre aux standards physiques des femmes du clan. La plupart mesuraient au bas mot un mètre soixante-dix-huit. Certaines davantage, d'autres à peine moins. Pour ma part, je culminais à un mètre cinquante-cinq. Un écart impossible à dissimuler. Les hommes, de leur côté, étaient encore plus grands, ce qui me donnait constamment l'impression d'être microscopique à leurs côtés.