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Sangsue

Sangsue

Auteur:: CIELLA
Genre: Loup-garou
Pour Eleanor, le grand jour est enfin arrivé : après six longues années d'entraînement, elle va pouvoir devenir une véritable Chasseuse de vampires. Si elle réussit son examen, une existence faite d'aventures et d'indépendance lui est promise. La jeune fille sera libre de partir en mission aux quatre coins de la Terre des Loups, afin d'éliminer les plus dangereux buveurs de sang. Et surtout, elle n'aura plus jamais à retourner dans sa tour isolée, où elle a été obligée de suivre sa formation. Bien déterminée à tout faire pour gagner sa liberté, elle est quasiment certaine de réussir son épreuve. Mais lorsque sa geôlière tente de se mettre en travers de son chemin, tout est remis en cause. Une seule échappatoire s'offre à elle : s'associer avec le Grand Alpha, qu'elle s'est pourtant juré de haïr pour l'éternité. En échange de sa protection, elle promet de l'aider à résoudre le meurtre de sa femme, sauvagement assassinée quelques semaines plus tôt. Sauf qu'entre fausses pistes et cachoteries, l'enquête se révèle rapidement plus compliquée que prévue... ***************

Chapitre 1 01

- Et c'est ainsi que le prince sauva la princesse, puis qu'ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants.

Clark referma le livre et le posa sur la table de chevet. Il retira ses lunettes pour se frotter les yeux, sa vision se faisant encore plus trouble que d'habitude. Lire à la simple lueur d'une chandelle lui causait toujours de légers maux de tête, mais la lecture de ce conte l'avait particulièrement fatigué.

- C'est nul.

Il leva la tête vers le petit garçon ayant prononcé ces mots. L'histoire qu'il venait de lui raconter était censée l'endormir, or Marcus paraissait on ne peut plus éveillé. Assis dans son lit, il croisait les bras avec fermeté et affichait un adorable air renfrogné.

- Pourquoi c'est toujours prince qui sauve princesse ? demanda-t-il de sa petite voix fluette.

Pris de court, Clark cligna les paupières et se gratta l'arrière de la tête.

- Eh bien... Bonne question.

Il remit ses lunettes, puis examina le livre pour enfants avec perplexité. Il était tard et il ne rêvait que d'une chose : essayer de dormir avant la journée du lendemain, qui s'annonçait déjà peu reposante. Toutefois, passer du temps avec son fils était bien plus important que ses heures de sommeil.

- Moi aussi je suis prince, reprit Marcus. Ça veut dire qu'un jour je devrai sauver princesse ?

- Pas forcément. J'espère que tu n'auras pas à le faire, en tout cas...

Le petit garçon demeura silencieux un instant, ses yeux d'un bleu extrêmement clair perdus sur sa couverture. Ses iris étaient de la même teinte que ceux de son père, tout comme ses cheveux bruns tirant sur le noir.

- Et qui sauve prince ? s'enquit-il en reportant son attention sur Clark.

Ce dernier ne saisit pas immédiatement et lui demanda de répéter. Lorsqu'il comprit ce que voulait dire Marcus, il ne sut quoi répondre. En tant que Grand Alpha, il aurait pourtant été bien placé pour parler, cependant... Il n'en avait pas la moindre idée.

Personne ne l'avait jamais vraiment sauvé, lui.

- Maman te dirait qu'il faut savoir compter sur toi-même, déclara-t-il finalement. Et elle a plutôt raison. Mais dans l'immédiat, elle et moi serons toujours là pour sauver notre petit prince.

Il lui lança un clin d'oeil et Marcus sourit de toutes ses petites dents de lait.

Afin de lui faire oublier cette histoire de princes et de princesses complètement idiote, Clark changea de sujet. Il lui demanda de lui relater son après-midi passé avec sa gouvernante, jusqu'à ce que le garçon baille trois fois d'affilée.

- Je vais te laisser dormir, décréta-t-il en faisant mine de se lever. Il est tard et...

Les minuscules doigts de Marcus agrippèrent aussitôt la manche de sa veste.

- Non ! Maman est pas encore venue, je peux pas dormir !

Clark consulta sa montre à gousset et écarquilla les yeux face à l'heure tardive. Anya aurait dû les avoir rejoints depuis longtemps.

- Elle a sûrement été retenue par quelque chose, supposa-t-il en songeant à une personne en particulier. Elle doit penser que tu dors déjà et n'a pas osé venir.

À peine eut-il terminé sa phrase que de discrets coups se firent entendre à la porte.

- Elle est là ! s'écria Marcus.

Concentre-toi, songea Eleanor en prenant une lente inspiration. Tu peux le faire.

Elle fixa la pâte à crêpes piégée dans un bol en terre cuite. Une colonie de grumeaux subsistait à la surface, mais elle avait beau mélanger le liquide jaunâtre, ils refusaient de disparaître. Les petites cloques prenaient un malin plaisir à lui rappeler qu'elle ne serait jamais une bonne cuisinière, alors même qu'elle s'acharnait sur cette recette depuis deux bonnes heures.

Cependant, elle refusait de se laisser abattre. Le fait que sa pâte ne soit pas parfaite ne devait sûrement pas être un drame. Elle réussirait mieux la cuisson.

Elle s'arma d'une louche en métal, puis la trempa dans sa préparation. Les instructions de son petit carnet de cuisine ne précisaient pas quelle dose exacte était nécessaire. Elle se fia donc à son instinct, puis versa le liquide dans la poêle. Un frémissement se fit entendre, ce qu'elle jugea de plutôt bon augure. Elle avait pris soin d'ajuster le feu de son petit espace de cuisson, afin qu'il ne soit ni trop fort, ni trop faible. Lorsqu'elle s'aventurait à faire cuire quelque chose, elle veillait à ce qu'un pichet d'eau soit toujours à sa portée.

Il aurait été fâcheux de finir brûlée vive, piégée dans cette tour d'où elle ne pouvait sortir.

Eleanor laissa la pâte chanter un bon moment dans sa poêle, repoussant toujours un peu plus l'instant fatidique : celui où elle allait devoir retourner la crêpe. Quand cet événement devint inévitable, elle prit son courage à deux mains et attrapa le manche métallique de l'ustensile. Celui-ci ayant aussi chauffé, elle se brûla et retira vivement ses doigts. La recette se gardait bien de préciser ce risque !

Elle trouva un torchon et s'en servit comme d'un gant, puis tenta des petits mouvements du poignet pour faire bouger la crêpe. Cette dernière s'obstina à rester collée à la poêle, alors la jeune fille essaya d'y aller plus franchement. Son impatience la poussa à donner une impulsion un peu trop forte à son bras, ce qui propulsa la galette dans les airs.

Surprise, Eleanor retint un petit cri et tenta de réceptionner la crêpe dans sa poêle, en vain. La pâte à moitié cuite s'écrasa sur le sol de pierre, avec l'élégance d'un oiseau mort.

Ce n'est qu'un premier essai, tenta-t-elle de se rassurer. Refusant de céder la victoire à ces stupides crêpes, elle retenta l'expérience une dizaine de fois. Elle s'aida de tous les instruments à sa portée, mais ne réussit qu'à renverser de la pâte partout. Les deux seules galettes qui survécurent à ses exploits étaient presque carbonisées, ce qui la fit complètement perdre espoir.

Elle tenta d'en goûter un petit morceau, et dut le mastiquer vingt fois avant de réussir à l'avaler. Il n'y avait pas à dire : il s'agissait d'un échec cuisant. Littéralement.

Elle ouvrit la fenêtre de la salle circulaire qui lui servait de cuisine – ainsi que de salon et de lieu d'exercice – afin de faire disparaître les odeurs de friture. Le soleil illumina la pièce à la décoration très sobre, dont les murs étaient exclusivement en pierres. Seul un tapis rond, posé au centre des lieux, apportait une touche de violet foncé. Le reste était d'une morosité qui aurait déprimé Eleanor, si l'extérieur ne lui offrait pas une plus belle vue.

Sa tour était érigée au milieu d'un lac aux eaux troubles, lui-même encerclé par une splendide forêt verdoyante. Au gré des saisons, il était possible de voir les arbres changer de couleur, de forme, perdre leurs feuilles et les retrouver... Il s'agissait du sixième printemps que la jeune fille passait ici, or elle ne se lassait presque pas de ce spectacle. En ce moment, les lointaines branches se paraient de feuilles aux mille nuances de vert, et certaines arboraient même de jolies petites fleurs blanches.

Chapitre 2 02

Eleanor ne tenait pas en place.

Jamais une journée ne lui avait paru si interminable. Il lui semblait avoir conscience de chaque heure, chaque minute, chaque seconde qui s'écoulait, sans qu'elle ne puisse rien faire pour accélérer le temps. Une part d'elle était évidemment un peu nerveuse à l'idée de l'épreuve qui l'attendait, mais cela lui donnait encore plus envie de l'affronter.

Elle tentait de s'occuper en effectuant de petits échauffements, tout en prenant garde à ne pas trop se fatiguer, ni se blesser. Les denrées que lui avait apportées Gretchen la veille n'exigeaient pas de hautes compétences culinaires, ce qui lui permit de se nourrir correctement. Elle vérifia tant de fois l'affûtage de ses armes qu'elle manqua de se couper, puis tenta de faire un peu de ménage. Cela était inutile, puisqu'elle espérait ne plus jamais remettre les pieds dans cette tour. Cependant, ne pas rester inactive rendait son attente un peu moins insupportable.

De ce qu'elle savait, le test pour intégrer l'Ordre des Chasseurs de vampires se divisait en trois étapes. Ses examinateurs vérifieraient d'abord ses connaissances théoriques, dans des domaines assez variés : méthodes de traque, culture générale sur la Terre des Loups, notions précises sur quelques armes... Rien qui ne soit hors de sa portée.

La deuxième phase consistait en la démonstration de différentes techniques de combat. Eleanor affronterait l'un de ses juges, qui se trouverait être un vampire. Là encore, ce ne devrait pas lui être trop compliqué.

Si elle passait ces deux étapes sans encombres, le meilleur l'attendrait pour la fin. Un immortel serait libéré dans l'immense forêt et il lui faudrait retrouver sa piste, le combattre, le maîtriser, et le tuer. En général, un criminel de toute façon condamné à mort servait de cible.

La jeune fille ne se faisait pas spécialement de soucis : traquer et tuer étaient des exercices qu'elle maîtrisait. Sauf si les arbres décidaient de se liguer contre elle en lui tombant tous dessus, cet examen final ne serait qu'une simple formalité.

En fin d'après-midi, elle s'autorisa une petite pause sur le rebord de sa fenêtre. Au cours de ses six années passées au sommet de cette tour, la solitude avait été son unique compagne. Il lui était interdit de recevoir la moindre visite, hormis celle de la vampire qui lui servait d'entraîneuse. Afin de tester ses compétences sur le terrain, elle avait parfois le droit de se rendre dans les environs, mais jamais sans la surveillance et l'autorisation de Gretchen.

Vivre dans un endroit isolé et se concentrer sur son apprentissage faisait partie intégrante de la formation des Chasseurs. Eleanor avait souvent cru devenir folle, à force de n'avoir qu'une seule personne à qui parler. Toutefois, vivre au milieu d'une forêt aidait à ne pas se sentir complètement coupé du monde.

Que ce soit dans l'eau du lac, dans les airs, ou dans les arbres, la vie était un peu partout. Lors de son enfance sur la Terre des Loups du Rubis, située au sud du continent, la jeune fille avait grandi dans un milieu aride. La végétation était quasiment inexistante, hormis au sein des rares oasis qui fleurissaient dans le désert. Sa tour se trouvait bien plus au nord, sur la Terre des Loups du Diamant, où régnait un climat tempéré.

Regagner la civilisation lui ferait sans doute étrange au début, or les bruits et le tumulte de la foule lui redeviendraient vite familiers. Il lui tardait surtout de réentendre de la musique, de pouvoir danser pendant des heures comme elle le faisait autrefois et... Tu n'es plus une gamine, se raisonna-t-elle. Quand Eleanor avait quitté sa terre natale pour être enfermée ici, elle n'avait que seize ans. À présent qu'elle en avait vingt-deux, sa priorité serait de gagner sa vie et d'accomplir son devoir de Chasseuse, pas de batifoler bêtement.

La gifle partit toute seule.

Eleanor lâcha le trousseau de clés et sa main fendit l'air dans un sifflement. Sa paume s'abattit sur la joue de Clark, si fort qu'elle-même ressentit une brûlure dans ses doigts.

Cependant, rien n'aurait pu être plus brûlant que la colère qui dévorait ses veines.

Pendant des années, elle avait rêvé de ce moment : celui où elle se retrouverait face au Grand Alpha et aurait l'occasion de lui refaire le portrait. Si elle avait été enfermée dans cette tour, obligée de suivre la formation des Chasseurs de vampires, c'était à cause de lui.

Il était à l'origine d'absolument tous les tourments qu'elle avait eu à endurer, depuis sa plus tendre enfance, jusqu'à maintenant.

- Je vais vous tuer ! rugit-elle en resserrant sa prise sur son poignard.

Elle le leva en l'air puis fit mine de l'abattre près de son coeur, mais il parvint à retenir son poignet.

- S'il vous plaît, commença-t-il d'une voix faussement calme, je ne veux pas me battre avec vous, je suis sûr que...

Eleanor ne l'écouta pas et appuya de toutes ses forces sur son arme. Se battre avec lui était tout ce qu'elle voulait.

Et elle ne le laisserait pas lui voler ce plaisir.

Comme elle concentrait son énergie sur ses bras, il en profita pour envoyer un brusque coup de bassin, qui la déséquilibra. Il la renversa sur le côté et elle sentit son épaule heurter douloureusement le sol. Le jeune homme se releva sur des jambes chancelantes et esquissa un pas vers la trappe. Elle réussit à le retenir par la cheville, ce qui le fit tanguer. S'il parvint à rester stable, ce ne fut pas le cas de ses lunettes, qui s'échappèrent de son nez et se disloquèrent sur les pierres.

- Et voilà, elles sont cassées, l'entendit-elle marmonner.

Elle comptait bien lui faire comprendre que face à elle, ses lunettes auraient dû être le cadet de ses soucis...

Alors qu'il essayait de dégager sa jambe, elle se redressa et visa son mollet. Il l'évita à temps et empêcha la lame de se planter dans son muscle, mais elle réussit à entailler son pantalon. Elle dut aussi inciser sa peau, car il poussa un petit cri de douleur.

Elle se servit de ce moment de faiblesse pour envoyer une jambe à l'arrière de ses genoux. Cela le fit tomber à quatre pattes et elle lui donna un coup de pied dans le flanc afin de le tourner sur le dos. Elle ne put retenir un petit sourire de satisfaction quand il se recroquevilla en se tenant les côtes.

Loin d'avoir pitié, elle se réinstalla sur lui et réaventura son arme près de son cou.

- Je... Je vous en prie, souffla-t-il de manière presque inaudible. Je ne sais pas ce que vous voulez, mais j'ai un fils et...

- Tant mieux ! Votre lignée est assurée, donc vous n'avez plus besoin de ça, fit-elle en pointant sa lame sur son entrejambe.

Il écarquilla les yeux, sans complètement se décomposer.

- Écoutez, sa... Sa mère est morte il n'y a pas longtemps, il ne lui reste plus que moi, je...

- Arrêtez de me raconter n'importe quoi ! le coupa-t-elle. N'essayez pas de me prendre par les sentiments, car je peux vous assurer que ça ne fonctionnera pas. Vous n'en avez eu aucun lorsque vous m'avez rejetée !

Malgré sa satisfaction à l'idée d'avoir un ascendant sur lui, elle ne pouvait empêcher une autre émotion de la gagner. Pour l'instant, sa colère prenait le dessus, mais une souffrance plus intense menaçait d'exploser à tout moment.

Chapitre 3 03

- Je vous avais dit de ne pas bouger !

Eleanor avait la folle envie de casser quelque chose. À ses pieds, le sang de Gretchen imprégnait le sol et menaçait de s'attaquer à ses chaussures. Elle s'éloigna du corps inanimé de la vampire, sans cesser de foudroyer le Grand Alpha du regard.

Sa colère, mêlée à un profond sentiment de tristesse et de déception, était si forte qu'il lui fallait un exutoire. En l'absence d'assiettes à briser à travers la pièce, Clark formait un excellent bouc émissaire.

- Je l'ai entendue vous frapper ! se défendit-il. Je n'allais pas rester sans rien faire.

La louve leva les yeux au ciel. Si son sort lui importait vraiment, il aurait pris la peine de mener des recherches sur son ancienne fiancée, des années plus tôt...

- Bien sûr, jouer au prince charmant était trop tentant, maugréa-t-elle. Vous auriez pu vous faire tuer, Gretchen s'en serait battue les canines que vous soyez le Grand Alpha ou le roi des moustiques !

- De toute façon, au point où j'en suis...

Il soupira et se pinça quelques instants l'arête du nez, comme en proie à une migraine. Il fallait avouer que l'odeur de sang se faisait de plus en plus entêtante... Heureusement, seule la faible lumière d'une lanterne les éclairait, ce qui permettait de presque faire abstraction de la présence du corps et du liquide noirâtre qui l'entourait. Presque.

- Qu'est-ce que vous faites ? s'enquit-elle en voyant Clark se pencher vers la trappe.

- Sauf si vous comptez me garder prisonnier, je n'ai pas l'intention de rester ici. Mes amis m'attendent dans les bois. Il faut que je les retrouve avant qu'ils me croient mort et nomment mon fils Grand Alpha...

Il grimaça à cette idée et attrapa l'anneau permettant de tirer sur la trappe.

- Vous ne pourrez pas l'ouvrir, le prévint-elle. Il n'y a que la force surnaturelle d'un vampire qui puisse la soulever.

Il ne tint pas compte de ses paroles et essaya quand même. Sans surprise, le bloc de pierre ne bougea pas d'un millimètre.

- Auriez-vous la gentillesse de venir m'aider ? fit-il comme elle se contentait de le regarder en croisant les bras.

Elle grogna que cela ne servirait à rien. Malgré tout, pour la forme, elle s'empara aussi de l'anneau et ils firent une nouvelle tentative. Ils eurent beau y mettre toutes leurs forces, cela fut parfaitement inutile.

- Bon, tant pis, marmonna-t-il en se redressant.

Il traversa la pièce pour s'approcher de la fenêtre et commença à enlever ses chaussures.

- Attendez ! l'arrêta Eleanor. Vous ne pouvez pas sauter, il faut que vous m'emmeniez avec vous !

Il fronça les sourcils, pareil à si elle lui parlait une autre langue.

- Je n'ai pas l'intention de vous laisser ici, l'informa-t-il. Nous allons sauter et quitter cette tour, puis je vous accompagnerai jusqu'au village le plus proche.

- Non, je... Je ne peux pas sauter.

Cela lui coûtait d'exposer ainsi l'une de ses faiblesses, mais elle n'avait pas le choix.

- Pourquoi ? la questionna-t-il sans comprendre. Si c'est la hauteur qui vous effraie, j'ai bien peur que nous soyons obligés de faire avec et...

- Je ne sais pas nager, le coupa-t-elle en essayant de soutenir son regard. À votre avis, pourquoi m'a-t-on enfermée dans une tour au milieu d'un lac ?

Eleanor n'eut même pas le temps de crier.

En une fraction de seconde, elle se retrouva engloutie par le lac. L'eau glacée bourdonna à ses tympans, tandis que l'air désertait ses poumons. Prisonnière de l'obscurité, la terreur s'empara d'elle et elle commença à s'agiter dans tous les sens. Ses mouvements lui semblaient horriblement lourds et ralentis, ce qui amplifia un peu plus sa panique.

Soudain, elle sentit quelque chose tirer sur sa main. Par réflexe, elle tenta de libérer ses doigts, mais l'étau se resserra un peu plus et l'attira vers la surface.

Quand elle sortit la tête hors de l'eau, elle respira comme si c'était la toute première fois. Elle essaya de bouger les jambes pour ne pas sombrer de nouveau, mais sa jupe empêtrait ses mouvements.

- Cal... Calmez-vous, je vous tiens, entendit-elle par-dessus le clapotement de l'eau.

Elle réussit en effet à distinguer Clark, qui lui tenait toujours la main. Alors qu'elle se démenait et tentait tant bien que mal de ne pas boire la tasse, il se rapprocha afin de passer un bras autour d'elle. Son instinct de survie la poussa à s'accrocher à lui, et elle le laissa la transporter jusqu'au pied de la tour.

Elle sentit bientôt des rochers cogner ses genoux, puis se hissa sur le pas de la porte. Elle s'effondra sur les deux marches qui constituaient le seuil, bien décidée à ne plus jamais refaire trempette dans un lac. L'air put enfin s'infiltrer librement dans ses poumons, sans qu'elle n'ait l'impression que sa poitrine soit comprimée par une horrible force.

Le Grand Alpha se posa à côté d'elle, en prenant des inspirations beaucoup moins haletantes que les siennes.

- Vous allez bien ? s'enquit-il aussitôt.

Elle hocha la tête, après s'être accordée quelques secondes pour retrouver ses esprits. Sa robe la collait et lui paraissait affreusement lourde. Des mèches de cheveux s'étaient échappées de la couronne qu'elle avait tressée, lui donnant l'air d'une pieuvre aux mille tentacules. Pire que tout : elle grelottait

- C'est... C'est la première et la dernière fois que je fais une chose pareille, articula-t-elle.

- Je compte bien ne plus jamais sauter d'un point aussi haut, confirma-t-il.

Sans plus s'attarder, il se releva et tira sur une petite corde, au bout de laquelle était accrochée la barque. Il tendit la main à Eleanor pour l'aider à se remettre debout, mais elle l'ignora. Déjà qu'il venait littéralement de la sauver, elle ne voulait pas jouer plus longtemps les demoiselles en détresse.

Elle se débrouilla pour se remettre sur ses jambes, puis grimpa dans le canot que Clark avait approché. N'étant pas tout à fait remise de ses émotions, elle manqua de trébucher et de renverser l'embarcation. Elle réussit cependant à se rattraper et à s'installer sur l'un des petits bancs.

- Je vais essayer d'aller retrouver le sac, déclara-t-il en s'accroupissant sur les marches. Il...

- Ne faites pas l'imbécile, l'interrompit-elle avec agacement. Comment voulez-vous récupérer un sac perdu au fond d'un lac ? Vous n'allez réussir qu'à vous noyer !

Il esquissa un semblant de sourire.

- Il y a moins d'une heure, vous juriez vouloir me tuer et m'avez même entaillé la jambe. Votre opinion de moi a dû considérablement s'améliorer, pour que mon sort vous importe un minimum...

Elle croisa les bras sur sa poitrine et laissa à son tour ses lèvres se fendre d'un petit sourire.

- Mon opinion sur vous n'a pas changé, prétendit-elle. Mes intérêts, si.

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