Le vent mordait la peau de Lyra, soulevant des volutes de poussière qui s'accrochaient à ses vêtements déchirés. Chaque inspiration lui brûlait la gorge, chaque pas résonnait comme un coup de marteau dans le silence de la nuit. L'obscurité n'offrait aucun refuge. Derrière elle, dans l'ombre mouvante des arbres, les murmures des prédateurs persistaient. Ils suivaient son odeur, une signature indélébile inscrite dans la terre et l'air.
Elle ne devait pas s'arrêter.
Le sol rocailleux s'effritait sous ses bottes, la pente s'accentuait. Ses jambes criaient grâce, mais la peur les maintenait en mouvement. Une peur profonde, enracinée dans sa chair, celle d'être capturée, ramenée à celui qu'elle avait fui.
Kain.
Son nom cognait dans son esprit comme une incantation maudite. Elle ne devait pas penser à lui. Pas à ses yeux brûlants, ni à sa voix qui s'insinuait dans ses os. Pas à ce qu'il ferait si-
Un craquement.
Lyra pivota brutalement, son cœur manquant un battement. L'obscurité sembla frémir, l'espace d'une seconde, avant que le silence ne retombe, plus lourd, plus menaçant. Quelque chose approchait. Non, quelqu'un.
Ses doigts tremblants effleurèrent la lame attachée à sa cuisse. Elle ne pouvait pas se permettre un combat. Pas après des jours de fuite, pas avec ses blessures encore ouvertes. Mais l'inaction était un luxe.
L'ombre se détacha lentement des ténèbres.
Un homme.
Grand. Silencieux. Son odeur n'était pas celle des loups, ni même celle du sang. C'était une senteur plus subtile, plus insidieuse, qui se mêlait à l'air comme une brume empoisonnée. Un chasseur. Un vampire.
Lyra raffermit sa prise sur la lame.
- ...Trop tard, murmura l'inconnu d'une voix soyeuse.
Un sifflement fendit l'air. Un mouvement imperceptible.
La douleur explosa dans son flanc.
Elle recula d'un pas vacillant, une chaleur poisseuse s'étalant sous ses doigts. La lame du vampire l'avait touchée, non pas profondément, mais suffisamment pour ralentir sa course. Un frisson d'adrénaline lui glaça la colonne vertébrale. Il jouait avec elle.
Le combat n'était pas équitable.
Mais Lyra ne se battait jamais à armes égales.
Avec un grognement sourd, elle fit un pas de côté, laissant son corps tomber volontairement vers l'avant. Une manœuvre suicidaire qui la projeta contre son ennemi. Le vampire fut pris de court. Juste un instant. Un fragment de seconde qui suffit.
Elle plongea sa lame dans sa gorge.
Un gargouillis étranglé. Un sursaut de stupeur.
Le sang noir jaillit en volutes épaisses.
Le corps s'effondra dans un spasme. Lyra recula, haletante, serrant sa plaie, tandis que l'ombre à ses pieds s'effaçait déjà dans la poussière. Elle aurait dû fuir immédiatement, mais les mots du vampire flottèrent jusqu'à elle, derniers vestiges d'un souffle mourant.
- Kain a déjà tes amis...
Un frisson dévora son échine.
Mensonge.
Forcément un mensonge.
Mais si ce n'en était pas un... ?
Le doute s'insinua, cruel, impitoyable.
Derrière elle, les hurlements des loups déchirèrent la nuit.
Elle n'était plus seule.
Le hurlement s'étira dans l'obscurité, un appel guttural qui fit vibrer l'air et se répercuter dans les profondeurs de son être. Lyra savait ce que cela signifiait. Ils avaient trouvé son odeur.
Son souffle se bloqua dans sa gorge alors qu'elle balayait les environs d'un regard affûté. L'ombre mouvante des arbres lui offrait une couverture illusoire, mais contre les loups, elle n'avait aucun réel abri. Ils étaient rapides, implacables. Chasseurs nés.
Elle ne devait pas attendre qu'ils l'encerclent.
Une impulsion fusa dans ses muscles et elle se remit en mouvement, ignorant la brûlure de sa plaie. Chaque pas résonnait dans le sol, chaque battement de cœur lui semblait une détonation. Le sentier escarpé se rétrécissait, bordé de falaises abruptes qui plongeaient dans le néant. À sa droite, une étendue rocheuse ; à sa gauche, un précipice traître.
Ses pensées défilaient à une vitesse frénétique. Les vampires étaient à ses trousses. Les loups aussi. Kain avait envoyé tout ce qu'il possédait pour la ramener.
Une ombre bondit devant elle.
Son corps réagit avant son esprit. Elle roula sur le côté, évitant de justesse les crocs qui claquèrent à l'endroit où se trouvait sa gorge un instant plus tôt. Une silhouette massive, au pelage d'ébène, se redressa sous la lune. Ses yeux brillaient d'une intelligence froide.
Pas un simple loup.
Un lycan.
Les autres n'étaient pas loin. Lyra le savait. Ils l'attendaient, dans l'obscurité, prêts à l'isoler, à la pousser dans un piège.
Elle recula d'un pas, ses bottes effleurant le bord du ravin. L'air s'engouffra sous elle, glacial, hurlant sa menace.
- Bloquée.
L'ombre devant elle ne bougeait pas. Il n'avait pas besoin de se précipiter. Il savait qu'elle n'avait nulle part où aller.
Ses doigts se crispèrent sur la garde de sa lame. Elle pouvait se battre, se jeter sur lui dans un assaut suicidaire, mais les autres l'écraseraient aussitôt sous leur nombre.
Non.
Elle n'avait pas fui tout ce temps pour se faire abattre ici.
Ses pupilles balayèrent son environnement. Un repli. Un angle mort. N'importe quoi.
Son regard tomba sur un repli rocheux en contrebas. Un terrain instable, abrupt... mais si elle pouvait l'atteindre, elle pourrait disparaître.
L'adrénaline noya la douleur.
Lyra prit une inspiration, puis fit l'impensable.
Elle se laissa tomber.
Le vent s'engouffra dans ses vêtements, lui arrachant un cri silencieux. La chute n'était pas longue, mais brutale. Ses jambes rencontrèrent la pierre, la force de l'impact la projetant vers l'avant. Elle roula, le corps meurtri par la descente, avant de heurter une souche d'arbre qui stoppa net sa course.
Le souffle coupé.
Un instant de vide.
Puis la douleur explosa dans ses nerfs.
Elle mordit sa lèvre jusqu'au sang, refusant d'émettre le moindre son. Ils écoutaient. Ils cherchaient.
Au sommet de la falaise, une silhouette se pencha.
Des yeux dorés scrutèrent les ténèbres.
Un grondement s'éleva, bas, menaçant.
Ils savaient qu'elle était encore en vie.
Mais pour l'instant, elle leur avait échappé.
Juste pour l'instant.
Le silence n'existait jamais vraiment dans la nuit. Chaque bruissement, chaque craquement de feuille devenait une menace potentielle, un murmure d'alerte. Allongée dans la boue, la poitrine heurtée par la brutalité de sa chute, Lyra refusait de bouger. Son souffle mesuré, imperceptible.
Les loups étaient encore là-haut. Elle sentait leur présence, une tension suspendue, un instinct de traque inassouvi. Ils attendaient. Espérant un mouvement. Espérant une erreur.
La douleur pulsait dans son flanc, chaude et poisseuse. Sa plaie s'était rouverte. Chaque seconde comptait, mais si elle bougeait trop tôt, elle signait sa mort.
Un hurlement fendit la nuit, puissant et autoritaire.
Kain.
Sa voix résonna dans l'obscurité, vibrante d'une colère maîtrisée. Il ne l'appelait pas. Il commandait.
D'autres hurlements répondirent, plus bas, plus nombreux. Les ombres se déplacèrent au-dessus, et un frisson d'effroi lui traversa l'échine.
Ils ne descendaient pas. Ils s'éloignaient.
Pourquoi ?
Elle attendit, chaque seconde étirée comme une éternité. L'adrénaline martelait ses tempes. Puis enfin, le silence revint, et avec lui l'espace d'un répit.
Lyra roula sur le côté, serrant les dents pour ne pas crier. Ses muscles protestèrent, ses côtes meurtries. Elle n'était pas indemne, mais elle était vivante.
Elle dut s'appuyer contre un tronc d'arbre pour se redresser. La forêt en contrebas était dense, mais elle n'y voyait pas d'issue immédiate. Une rivière, peut-être. Une grotte, si la chance était de son côté.
Sa main trembla en tâtant la plaie sous ses côtes. Du sang. Trop de sang. Elle devait arrêter l'hémorragie, ou elle finirait par se vider avant même qu'un loup ou un vampire ne la retrouve.
Elle avança, pas après pas, chaque mètre une lutte contre son propre corps.
La boue collait à ses vêtements déchirés. Le froid mordait sa peau.
Mais elle continua.
Parce que l'alternative était pire.
Parce que Kain la voulait vivante.
Et elle préférait mourir.
Les ombres de la forêt semblaient s'étirer à l'infini, des silhouettes indistinctes prêtes à se refermer sur elle. Chaque pas était une lutte. Chaque respiration, une victoire éphémère sur l'engourdissement qui menaçait de l'engloutir.
Lyra avançait à l'aveugle, guidée par l'instinct plus que par la raison. La douleur dans son flanc s'intensifiait, pulsante, irradiante. Elle savait ce que cela signifiait. La plaie s'infectait. Son corps faiblissait. Et si elle ne trouvait pas un refuge bientôt, elle deviendrait une proie facile.
Le hurlement d'un loup retentit derrière elle, suivi par un autre, plus lointain. Ils s'étaient dispersés, mais ils la traquaient toujours.
Elle accéléra le pas, chaque battement de son cœur cognant dans sa tête comme un tambour de guerre. L'obscurité l'enveloppait, troublée seulement par les reflets argentés de la lune filtrant à travers la cime des arbres.
Puis, elle l'entendit.
Le bruissement de l'eau.
Une rivière.
L'espoir, aussi mince soit-il, lui insuffla une dernière étincelle d'énergie. Elle trébucha, s'accrocha à une branche basse, poursuivant son chemin à travers les ronces et les racines traîtresses.
Enfin, elle aperçut l'eau, noire et glacée sous la lumière nocturne.
Elle s'agenouilla sur la berge, les mains tremblantes. L'eau serait un moyen d'effacer ses traces, de semer ses poursuivants, mais elle était trop faible pour traverser un courant fort.
Un choix s'imposait.
Se cacher et espérer que les loups passent leur chemin.
Ou plonger et risquer de ne jamais ressortir.
Derrière elle, une brindille craqua.
Son sang se glaça.
Elle n'était plus seule.
Le craquement derrière elle résonna comme une détonation dans le silence de la nuit.
Lyra ne bougea pas. Son corps était tendu, chaque muscle figé dans l'attente. Le froid de la rivière léchait le bout de ses doigts, l'appelant à plonger, à disparaître sous la surface noire et glaciale. Mais elle savait que ce n'était peut-être pas la meilleure option. Pas maintenant.
Un autre bruit. Plus proche.
Quelqu'un ou quelque chose approchait.
Elle risqua un regard par-dessus son épaule, son souffle suspendu.
Une silhouette émergea des ombres. Grande, enveloppée dans un manteau sombre, ses pas lents et calculés. L'éclat d'un éclat d'acier brilla furtivement sous la lueur de la lune.
Un chasseur.
Ou pire.
La prise de Lyra se raffermit sur une pierre humide à ses pieds. Son esprit analysait déjà la situation : il était seul – du moins, il en donnait l'illusion. Elle, blessée, affaiblie. Une confrontation directe serait un pari suicidaire.
L'homme s'arrêta à quelques pas, sa voix basse et rauque fendit l'air.
- Si j'étais toi, je ne sauterais pas.
Un sourire étira ses lèvres, mais son regard restait glacial.
- L'eau est plus traîtresse que les loups.
Lyra ne répondit pas. Elle sentait le piège dans chacun de ses mots.
Elle ne le connaissait pas. Ce n'était pas un des hommes de Kain. Il ne portait ni leur odeur, ni leurs symboles. Mais cela ne le rendait pas moins dangereux.
L'homme baissa légèrement son arme – un couteau au manche usé, taché de quelque chose qu'elle préféra ne pas identifier.
- Tu saignes, petite louve. Ça attire des choses bien pires que moi.
Un autre craquement, plus lointain cette fois. Des hurlements se rapprochaient.
Lyra serra la pierre dans sa paume.
Elle n'avait plus beaucoup de temps.
Et encore moins d'options.
Le vent se leva, charriant avec lui l'odeur métallique du sang et celle, plus acide, de la peur. Lyra sentait son propre cœur cogner contre sa poitrine, le sang battre à ses tempes. Elle n'avait pas le luxe de l'hésitation.
L'homme devant elle ne bougeait pas. Il la détaillait avec une patience inquiétante, comme un chasseur jaugeant une proie trop fragile pour offrir une réelle résistance.
Derrière elle, les hurlements se faisaient plus distincts.
Ils la traquaient toujours.
Elle raffermit sa prise sur la pierre, évaluant l'angle, la force nécessaire. Un seul coup bien placé. Juste une ouverture.
L'homme dut percevoir son intention. Un sourire amusé étira ses lèvres, et il fit un pas de plus.
- Vraiment ? murmura-t-il. Tu crois pouvoir me surprendre ?
Le défi dans sa voix mit le feu à son instinct. Lyra n'attendit pas.
Elle lança la pierre de toutes ses forces.
L'homme esquiva d'un mouvement fluide, mais elle ne comptait pas le toucher. L'instant où il s'était détourné fut suffisant.
Elle bondit.
Une douleur fulgurante lui traversa le flanc, mais elle l'ignora. Ses doigts trouvèrent son bras, l'agrippèrent, le tordirent dans un angle douloureux. Il grogna, tentant de se dégager, mais elle était déjà en mouvement.
Son pied rencontra son genou dans un craquement sec.
L'homme bascula en arrière avec un juron étouffé, mais avant qu'il ne touche le sol, Lyra plongea dans la rivière.
L'eau glacée lui arracha un cri silencieux. L'obscurité l'engloutit aussitôt, étouffant le monde en un instant de néant glacial.
Son corps protesta, ses muscles se contractèrent sous le choc thermique. Mais elle se força à bouger, à battre des jambes, à se laisser emporter par le courant.
Au-dessus d'elle, des ombres s'agitaient.
Un éclat d'acier fendit l'eau, sifflant à quelques centimètres de son bras.
L'homme ne comptait pas la laisser partir.
Lyra se força à descendre plus profondément, ses poumons déjà en feu. Elle savait que la rivière ne la protégerait pas longtemps.
Mais elle n'avait pas besoin de longtemps. Juste d'une chance.
Elle ouvrit les yeux dans l'eau trouble et distingua enfin ce qu'elle cherchait : un passage entre deux rochers, une brèche étroite où le courant s'accélérait.
Elle s'y laissa glisser.
Le monde tourna, la propulsant violemment en avant.
Puis, soudain, la rivière la recracha dans un bassin plus calme, bordé par une rive boueuse.
Elle se redressa tant bien que mal, haletante, trempée, le corps endolori.
Le silence régnait autour d'elle.
Pas de hurlements.
Pas de pas précipités sur la terre ferme.
Elle avait semé son poursuivant.
Mais pas pour longtemps.
Elle tituba hors de l'eau, cherchant un abri.
Le froid mordait sa peau, la fatigue menaçait de la faire sombrer.
Mais une silhouette apparut soudain devant elle.
Silencieuse. Immobile.
Et cette fois... elle ne tenait pas une arme.
Juste un regard perçant, étrange.
Un homme aux cheveux sombres, vêtu de haillons, la fixait.
Puis, lentement, il s'agenouilla et tendit une main vers elle.
- Tu es plus résistante que je ne le pensais, petite louve.
Sa voix était rauque, marquée par l'ombre d'un passé qu'elle ne connaissait pas encore.
Mais elle savait une chose.
Elle venait de tomber sur un autre joueur de cette chasse.
Et elle ignorait encore s'il était un allié...
Ou un nouveau piège.
Le silence après la traque était trompeur, plus oppressant encore que la menace d'un combat imminent. Lyra recula d'un pas, sentant la boue froide s'infiltrer entre ses orteils, tandis que l'homme aux haillons ne bougeait pas. Son regard semblait la disséquer, analyser chaque frémissement de ses muscles, chaque inspiration heurtée.
- Qui es-tu ? demanda-t-elle d'une voix rauque, à peine plus qu'un souffle.
L'homme esquissa un sourire, un rictus qui n'avait rien d'avenant. Il ne répondit pas tout de suite.
Au loin, un hurlement résonna, plus lointain cette fois. La meute fouillait toujours la forêt, ses chasseurs flairant les traces humides laissées par Lyra. Elle n'avait que quelques minutes d'avance sur eux.
L'étranger inclina légèrement la tête, un éclat amusé dans les yeux.
- Si j'étais toi, je ne resterais pas ici. Ils sont rapides, mais ils ne connaissent pas les passages que je connais.
Il se releva sans effort, comme si son corps brisé n'était qu'une illusion. À cette lumière pâle, Lyra distingua mieux les détails de son visage : une barbe de plusieurs jours, des cernes creusant ses traits, une cicatrice fine courant de sa tempe à sa mâchoire.
Un loup, indéniablement. Mais pas un chasseur.
Elle plissa les yeux, méfiante.
- Pourquoi m'aiderais-tu ?
Il haussa un sourcil, comme si la question l'amusait réellement cette fois.
- Parce que j'aime voir les traîtres donner du fil à retordre aux tyrans.
Une réponse trop vague. Trop fluide pour être honnête.
Mais Lyra n'avait pas le choix.
Ses muscles criaient de douleur, le froid s'infiltrait dans ses os, et son corps réclamait du repos. Si elle voulait survivre, elle devait s'appuyer sur la moindre opportunité, même si elle menait à une autre forme de piège.
- Suis-moi.
L'homme tourna les talons sans attendre sa réponse. Il s'engagea entre les arbres, effaçant presque sa présence parmi les ombres mouvantes de la forêt.
Lyra hésita une fraction de seconde, puis se força à avancer.
Une nouvelle traque venait de commencer.
Mais cette fois, elle ignorait qui chassait réellement qui.
---
Les minutes qui suivirent furent un enchaînement de bruits étouffés et de déplacements prudents. L'homme savait exactement où poser ses pieds, évitant branches mortes et feuilles humides, guidant Lyra à travers un sentier qui ne ressemblait à rien de naturel.
Ils s'enfoncèrent dans un entrelacs de racines et de ronces, puis, soudain, le terrain s'affaissa sous ses pas.
Lyra eut un instant de panique en sentant son pied glisser, mais une main ferme la rattrapa.
- Attention.
Elle le fusilla du regard, repoussant son bras d'un geste brusque.
- Où m'emmènes-tu ?
Il désigna l'ouverture béante devant eux. Une faille rocheuse, dissimulée derrière un rideau de feuillage épais. De l'extérieur, on aurait dit une simple déchirure dans le sol, une formation naturelle ignorée par tous.
- À l'abri, répondit-il simplement.
Sans plus attendre, il se glissa dans l'étroite entrée.
Lyra serra les dents et lui emboîta le pas.
L'intérieur de la faille était plus vaste qu'elle ne l'aurait cru. Un tunnel s'enfonçait sous terre, dégageant une odeur de pierre humide et de terre retournée.
Elle posa une main sur la paroi froide, écoutant le silence dense qui les enveloppait. Pas d'écho. Pas de courant d'air.
Ils étaient loin, maintenant.
Assez loin pour que Kain et ses chasseurs perdent leur trace.
Mais cela ne signifiait pas qu'elle était en sécurité.
L'homme s'arrêta devant un renfoncement, où une petite lampe à huile jetait une lueur vacillante sur un matelas usé, quelques provisions et une trousse médicale éparpillée au sol.
Un repaire temporaire.
Un survivant, alors.
Lyra croisa les bras, s'efforçant de masquer son épuisement.
- Tu n'as toujours pas donné ton nom.
Il tourna légèrement la tête, l'observant dans la pénombre.
- Elias.
Un frisson la traversa. Ce nom...
Elle l'avait entendu avant.
Dans les murmures d'anciens récits, dans les souvenirs volés de Kain.
Elias.
Le frère qu'il avait perdu.
Ou plutôt... le frère qu'il avait renié.
Le silence s'étira entre eux, tendu comme la corde d'un arc sur le point de se briser.
Lyra détailla Elias du regard, à la recherche d'un indice, d'un mensonge dissimulé dans ses traits fatigués. Mais il ne détourna pas les yeux, soutenant son examen avec un calme presque dérangeant.
Un frère banni. Un homme qui aurait dû être mort depuis longtemps.
- Elias... murmura-t-elle enfin, goûtant ce nom sur sa langue comme un poison.
Un sourire fugace, ironique, effleura les lèvres de l'homme.
- Je vois que tu connais mon nom.
- Tout le monde connaît ton nom, répliqua-t-elle froidement. Ou du moins, l'histoire qu'on raconte sur toi.
Un rire bref, sans joie. Elias se détourna et commença à fouiller dans sa trousse médicale, sortant des bandages et une fiole d'alcool brunâtre.
- Ah... Oui. Je suppose que l'histoire officielle me peint comme un traître, un lâche, un fantôme à oublier.
Il s'agenouilla et tapota un rocher plat à côté de lui.
- Assieds-toi. Tu perds du sang.
Lyra hésita. Accepter son aide, c'était reconnaître qu'elle en avait besoin.
Mais son flanc la brûlait, et elle savait que si elle ne se soignait pas maintenant, elle deviendrait une proie facile.
Elle s'assit lentement, sans le quitter des yeux.
- Pourquoi m'aider ?
Elias ne répondit pas immédiatement. Il attrapa un chiffon propre et versa un peu d'alcool dessus.
- Je pourrais te dire que c'est par bonté d'âme, fit-il en pressant le tissu sur sa blessure.
Lyra serra les dents pour ne pas réagir à la brûlure.
- Mais ce serait un mensonge.
Il leva les yeux vers elle.
- Je t'aide parce que tu es la seule qui ait réussi à blesser Kain.
Un frisson la parcourut.
Elias connaissait la vérité.
Ce qui s'était réellement passé entre elle et Kain.
Pas la version déformée par la rumeur. Pas celle que la meute racontait pour justifier sa traque.
- Tu sais ce qui s'est passé, murmura-t-elle.
- Je sais que Kain ment.
Elias se redressa et croisa les bras, la fixant avec intensité.
- Je veux savoir pourquoi.
Lyra sentit un poids s'abattre sur ses épaules.
Depuis des semaines, elle fuyait. Depuis des semaines, elle survivait sans avoir le temps de réfléchir à ce qu'elle avait fait.
À ce qu'elle aurait dû faire.
Mais maintenant, dans l'ombre de cette grotte, face au frère oublié de Kain, la vérité revenait la hanter.
Elle inspira profondément.
Il était temps de raconter son histoire.
Lyra ferma les yeux un instant, le souffle court, puis elle commença. Sa voix était faible, tremblante, mais elle ne pouvait plus reculer. Elle devait lui dire. À lui, à ce frère du monstre qu'elle avait aimé avant de le fuir.
- Kain... dit-elle enfin, le nom étrangement lourd dans sa bouche. Kain n'a jamais été ce que les autres croient. Pas pour moi.
Elias attendit, sans un mot, mais sa présence était écrasante, comme si chaque geste de Lyra était observé, décortiqué. Elle reprit, plus fort cette fois, comme pour elle-même, pour faire émerger les souvenirs enfouis sous le poids de la fuite.
- Je l'ai connu quand il n'était qu'un jeune Alpha en devenir. Elle fit une pause, les images de cette époque réapparaissant comme des éclats de verre brisé, pourtant brillants dans sa mémoire. Il n'était pas celui qu'il est maintenant. Il... Elle s'arrêta un instant, une douleur sourde se faisant sentir, une sensation d'étouffement. Il était... humain, dans un sens. Il m'a montré que la meute pouvait être autre chose que la violence, autre chose que le sang.
Un rictus de dérision effleura les lèvres d'Elias.
- Tu es sérieuse ? demanda-t-il, son ton plus moqueur qu'il ne le souhaitait. Un Alpha humain, c'est une fiction. Tu as vu ce qu'il est devenu. Ce qu'il a fait.
- Tu ne comprends pas. Lyra secoua la tête, son regard s'embrasant d'une ferveur qu'elle n'avait pas montrée depuis longtemps. Je ne parle pas de ce qu'il est devenu. Je parle de ce qu'il était. Quand je suis arrivée à la meute, il m'a appris à survivre. Pas à tuer, pas à obéir... À survivre sans perdre ce qui nous rend humains. Elle baissa les yeux, ses mains tremblant légèrement. Mais j'ai trahi ce qu'il m'avait appris. J'ai trahi... lui.
Un silence lourd s'installa entre eux. Elias ne répondit pas immédiatement. Il semblait en proie à une lutte intérieure, comme s'il mesurait la vérité des paroles de Lyra avec un cynisme difficile à briser. Puis, lentement, il s'approcha d'elle, s'agenouillant à ses côtés.
- Pourquoi partir alors ? Pourquoi l'abandonner si tu croyais en lui ?
Lyra tourna la tête, cherchant les mots. La vérité était douloureuse, encore plus que ce qu'elle avait imaginé.
- Parce que j'ai découvert ce qu'il était réellement, Elias. Sa voix se brisa sur ces derniers mots, une douleur viscérale envahissant sa poitrine. Il a pris ce que j'avais de plus précieux... et il l'a utilisé. Il m'a manipulée, tout comme il manipule sa meute. Mais il ne le sait même pas. Elle ferma les yeux, les souvenirs envahissant son esprit comme une mer déchaînée. Il m'a laissée croire que j'étais libre, mais il a toujours voulu me contrôler. Il ne pouvait pas accepter que je parte. Il pensait que je l'appartenais.
Un frisson parcourut son corps. Le regard d'Elias s'adoucit légèrement, mais il ne dit rien. Il comprenait, en partie, ce qu'elle ressentait. Lui aussi avait été pris dans les griffes de Kain. Mais lui, il avait tout perdu, tout comme elle.
- Tu n'étais pas libre. Tu n'as jamais été libre. La voix d'Elias, grave et pleine de sens, fit écho dans la grotte silencieuse. Kain ne laisse personne partir. Même toi, même si tu le crois.
Lyra ne répondit pas tout de suite. Elle sentait cette vérité se glisser sous sa peau comme un poison. Elle l'avait toujours su, au fond d'elle, mais le reconnaître à voix haute, l'admettre, c'était une toute autre épreuve.
- Alors... murmura-t-elle, l'esprit en tourmente. Pourquoi ne l'as-tu pas tué, Elias ? Pourquoi l'as-tu laissé régner ?
Les yeux d'Elias brillaient d'une lueur étrange, une lueur d'amertume et de résignation. Il se leva lentement, se tournant vers la sortie de la grotte. Un vent froid soufflait dans la vallée, et des bruits lointains parvinrent à leurs oreilles : des bruits de loups. Des hurlements. Ils approchaient.
- Je n'ai jamais pu tuer Kain, Lyra. Sa voix se fit plus douce, mais pleine de douleur. Il est ma malédiction. Il est celui qui m'a fait ce que je suis. Il se tourna vers elle, son regard fixé sur le sien. Mais je ne peux plus laisser tout ça continuer.
Lyra sentit un frisson la parcourir. Le vent extérieur s'intensifia, et une nouvelle pensée traversa son esprit. Un bruit dans les ténèbres. Un avertissement. Une présence. Elle leva la tête, les yeux scrutant l'obscurité à l'entrée de la grotte.
- Nous devons partir. Elle se leva précipitamment.
Elias la fixa un instant, puis hocha la tête.
- On n'a plus beaucoup de temps.
Ils s'élancèrent dans la nuit, le vent balayant la terre comme une malédiction, et les loups, dans l'ombre, semblaient les suivre, prêts à les engloutir.
Lyra et Elias couraient dans l'obscurité, leurs pas pressés sur le sol rocheux, résonnant comme un avertissement dans le silence profond de la vallée. L'air, lourd de tension, portait les échos lointains des hurlements des loups. Mais ces bruits n'étaient pas seulement ceux d'une chasse ordinaire. Ils étaient différents. Plus menaçants, plus proches. Lyra sentit la présence des créatures, comme un frisson glacé qui la parcourait à chaque inspiration. Ils étaient là, dans les ombres.
Elias ne ralentit pas, malgré la fatigue évidente dans ses mouvements. Son regard se tenait fixé sur la silhouette de Lyra, comme s'il savait que sa seule chance de survie reposait sur elle. Mais Lyra elle-même n'était pas certaine d'avoir la force de continuer. Les visions floues de son passé, les visages d'amis disparus, d'alliés trahis, se bousculaient dans son esprit. Kain était partout, dans chaque ombre, dans chaque mouvement, comme une ombre qui ne pouvait être chassée.
Ils atteignirent une petite clairière, où la lumière de la lune filtrait faiblement à travers les arbres morts. Lyra s'arrêta un instant, le souffle court, essayant de localiser la menace. Ses sens étaient aiguisés, mais la fatigue et le stress l'avaient émoussée. Elle avait l'impression d'être prise dans une toile invisible, comme si chaque arbre, chaque buisson, chaque souffle de vent portait l'empreinte de Kain.
- Il faut qu'on se cache, dit Elias d'une voix rauque. Il chercha frénétiquement autour de lui un abri, un endroit où se dissimuler.
Lyra hocha la tête. Elle était d'accord. Ils ne pouvaient pas se permettre d'être vus. Pas maintenant. Mais au moment où elle allait répondre, un hurlement plus proche, plus net, résonna dans la nuit. Ce n'étaient pas les loups de la meute de Kain. C'était autre chose. Un cri humain, déchirant. Un avertissement.
Elle tourna rapidement la tête vers Elias.
- C'est... quelqu'un d'autre ?
Elias hocha la tête, mais une lueur d'incertitude passa dans ses yeux. Il n'était pas sûr, mais la réponse ne tarda pas à se faire entendre. Une silhouette jaillit des ombres, une silhouette humaine, mais les yeux brillaient d'un éclat surnaturel, rouge et incandescent. Un vampire. Il s'avança, ses dents longues comme des crocs de prédateur, sa démarche délibérée, mesurée.
- Lyra, dit-il d'une voix basse, presque familière. Tu ne m'as pas encore vu. Mais tu me connais.
Elle sentit une froideur glaciale envahir ses membres. La voix, elle la connaissait. C'était une voix du passé, une voix qui n'aurait jamais dû revenir.
- Mauvais choix de compagnie, Lyra. La silhouette s'avança encore, jusqu'à ce qu'il soit à quelques mètres d'eux. Kain m'a dit que tu finirais par revenir. Je ne pensais pas que tu t'échapperais si facilement, mais peu importe. Je suis là pour te ramener.
Lyra sentit son cœur se serrer. Il n'y avait pas de doute. C'était Hector, un autre ancien allié, un vampire du clan de Séléné. Mais Hector n'était plus le vampire qu'elle avait connu. Ses yeux étaient trop fous, trop déformés par la rage et la soif de pouvoir. Il avait changé.
- Tu veux toujours jouer à ce jeu, Hector ? dit Elias, sa voix marquée par une haine profonde. Il savait ce qu'Hector avait fait par le passé. Les alliances brisées, les mensonges, les trahisons.
Hector éclata d'un rire mauvais, un rire qui se perdit dans l'écho des montagnes.
- Ne me parle pas d'alliance, Elias. Il siffla, se rapprochant encore. Je n'ai pas de leçon à recevoir de toi. Et je n'ai pas l'intention de perdre un autre Alpha ce soir. Pas après tout ce que Kain a investi dans ce projet.
Lyra se redressa, sa gorge serrée par la colère et l'angoisse. Il parlait de Kain comme si c'était un dieu, comme si sa domination était inévitable. Mais Lyra, au fond d'elle, savait que ce n'était pas le cas. Pas si elle pouvait le stopper. Elle était prête à tout pour l'empêcher d'atteindre ses objectifs, même si cela signifiait risquer sa propre vie.
- Tu ne comprends pas, Hector, murmura-t-elle. Kain ne veut pas juste contrôler les meutes et les vampires. Il veut unifier tout cela dans un seul but. Pour un pouvoir bien plus grand que celui que tu imagines.
Hector se figea un instant, son regard perçant se plantant dans celui de Lyra. Il semblait douter, mais à peine un instant.
- Tu parles de pouvoirs anciens, dit-il lentement. De rituels oubliés. Je connais l'histoire, Lyra. Ne crois pas que tes menaces m'intimident. Kain a tout prévu. Il s'approcha davantage, son sourire dévoilant ses crocs acérés. Et toi, tu es juste un pion, une pièce de plus dans le jeu.
Un grondement sourd s'échappa de la gorge d'Elias, et Lyra sentit la tension monter d'un cran. Un combat était inévitable, et elle le savait. Mais il y avait quelque chose dans les yeux d'Hector. Quelque chose qui lui glaçait le sang. Peut-être un piège. Peut-être une nouvelle trahison de Kain. Un autre coup de maître.
Un bruit de pas derrière eux fit soudainement tourner la tête à Lyra. Un second vampire, bien plus imposant, émergea des ténèbres. Son visage était marqué par des années de guerre, de souffrance. Il avait les yeux brillants d'une obsession dangereuse. Kain avait envoyé deux hommes, et il ne s'agissait plus seulement de ramener Lyra. Non. Il voulait qu'elle se soumette. Ou qu'elle meure.
- Vous pouvez nous suivre, ou vous pouvez mourir, dit Elias d'une voix tranchante, comme s'il ne voulait plus perdre de temps avec les discours.
Lyra sentit une douleur dans son poignet, une douleur aiguë qui lui fit presque crier. Un cri étranglé. Hector avait plongé ses crocs dans sa chair, aspirant son sang avec une faim violente. Mais elle ne céda pas. Elle se battit. Ses griffes sortirent, ses crocs aussi, et dans un cri de rage, elle repoussa Hector, le projetant violemment en arrière.
Mais dans cette lutte, un seul autre mouvement de trop pouvait sceller leur destin.