J'étais le trophée caritatif de la famille de Martel, secrètement amoureuse de leur fils aîné, Damien. Pendant des années, il m'avait promis un avenir, une vie où je ne serais plus seulement l'orpheline qu'ils avaient recueillie pour soigner leur image.
Puis, lors du dîner où je pensais qu'il allait me demander en mariage, il m'a présenté sa fiancée, une magnifique héritière de la tech.
Alors que je vacillais sous le choc de ce cœur brisé, son jeune frère, Antoine, s'est glissé à mes côtés pour me réconforter. Je suis tombée amoureuse de lui, pour découvrir que je n'étais qu'un pion dans son jeu : il était secrètement amoureux de la fiancée de Damien et se servait de moi pour me tenir à l'écart d'eux.
Avant même que je puisse digérer cette deuxième trahison, les parents de Martel ont annoncé qu'ils me mariaient de force à un magnat de la tech handicapé à Lyon pour sceller un autre accord commercial.
Le coup de grâce est venu sur le yacht familial. Je suis tombée à l'eau avec la fiancée, et j'ai vu les deux frères – l'homme que j'avais autrefois aimé et celui qui avait prétendu m'aimer – nager droit sur elle pour la sauver, m'ignorant complètement et me laissant me noyer.
À leurs yeux, je n'étais rien. Un bouche-trou, un actif commercial, et finalement, un sacrifice qu'ils étaient prêts à faire sans une seconde d'hésitation.
Mais je ne suis pas morte. Alors que le jet privé m'emmenait à Lyon pour épouser un inconnu, j'ai sorti mon téléphone et j'ai effacé toute trace de la famille de Martel de ma vie. Ma nouvelle vie, quoi qu'elle me réserve, avait commencé.
Chapitre 1
Léa Colin se tenait près de la fenêtre, son cœur battant un rythme régulier et plein d'espoir contre ses côtes. La grande salle à manger de la famille de Martel était dressée pour deux ce soir. Pas pour un dîner de famille, mais pour elle et Damien. Juste eux deux.
Elle lissa sa simple robe bleue, une robe dont il avait dit un jour qu'elle était assortie à ses yeux. Pendant des années, leur amour avait été un secret, une chose volée dans une maison où elle n'était jamais que le « cas social », l'orpheline que les de Martel avaient recueillie pour la bonne presse.
Mais ce soir semblait différent. Damien avait promis une soirée spéciale, un vrai rendez-vous, une conversation sur leur avenir.
Des pas résonnèrent dans le hall de marbre. Léa se tourna, un sourire déjà sur les lèvres.
Le sourire se figea.
Damien n'était pas seul. Une femme se tenait à ses côtés, sa main glissée dans le creux de son bras. Chloé Tellier. La fille d'un PDG de la tech, belle et posée, le genre de femme qui avait sa place dans ce monde. Léa n'était qu'une invitée.
« Léa », dit Damien. Sa voix était froide, la même qu'il utilisait en conseil d'administration. « Voici Chloé. Ma fiancée. »
Le mot la frappa comme un coup de poing. Fiancée.
Léa regarda le visage indéchiffrable de Damien, puis le sourire poli et curieux de Chloé. Il y avait cependant une autre lueur dans les yeux de Chloé – une brève évaluation possessive qui disparut aussi vite qu'elle était apparue. Elle sentit la comédie commencer, celle qu'elle avait perfectionnée pendant une décennie à vivre selon les termes des de Martel. Elle lui sourit en retour.
« C'est un plaisir de vous rencontrer, Chloé. Félicitations. »
Sa voix ne trembla pas. Elle en était fière.
« Merci, Léa », dit Chloé, sa voix mielleuse. « Damien m'a tant parlé de vous. Vous êtes comme une sœur pour lui. »
Comme une sœur. Les mots étaient d'une cruauté désinvolte.
Plus tard, après que Chloé eut été conduite à une chambre d'amis, Damien retrouva Léa dans le jardin. L'air était froid, mais elle ne le sentait pas.
« Je devais le faire, Léa », dit-il, sans la regarder dans les yeux. « C'est une fusion. Des milliards d'euros. L'avenir de notre famille. »
« Et notre avenir ? » murmura-t-elle, les mots à peine audibles.
« C'est mon devoir », déclara-t-il, la mâchoire serrée. « Je pensais que toi, plus que quiconque, tu comprendrais. »
Il la voyait comme un atout, tout comme ses parents. Une partie compréhensive et pratique de la structure familiale. Pas quelqu'un qu'il aimait. Pas assez pour se battre.
« Je comprends », dit-elle, la voix creuse.
Il hocha la tête, soulagé. « Bien. Je savais que tu comprendrais. »
Il se retourna et rentra dans la chaleur de la maison, la laissant seule dans le noir. La douleur était un espace immense et vide en elle.
Elle resta dans le jardin pendant ce qui sembla être des heures, un fantôme au milieu des rosiers parfaitement taillés. Pendant des jours, elle se déplaça dans la villa des de Martel comme une âme en peine, son cœur une pierre lourde et engourdie dans sa poitrine. Elle mangeait quand on le lui disait, souriait quand on l'attendait, et mourait un peu plus chaque fois qu'elle voyait Damien et Chloé ensemble. Ils avaient l'air parfaits, un couple de pouvoir forgé par l'ambition et la richesse.
Un soir, elle se retrouva sur la terrasse, contemplant les jardins manucurés, quand une voix familière brisa le silence.
« On dirait que tu as besoin d'un ami. »
Antoine de Martel, le frère cadet, était appuyé contre l'embrasure de la porte. Il était l'esprit libre de la famille, un musicien au sourire charmeur et au rire facile qui semblait toujours mettre les gens à l'aise. Il était en tournée en Europe depuis des mois.
Il s'approcha et posa sa veste sur ses épaules. « Il fait froid ici. »
Léa tressaillit à son contact mais ne s'écarta pas.
« J'ai entendu pour Damien », dit-il doucement, sa voix pleine de sympathie. « C'est un idiot. »
Des larmes qu'elle ne s'était pas autorisée à verser brouillèrent soudain sa vision.
« J'ai toujours su qu'il ne te méritait pas », continua Antoine, son pouce caressant doucement son bras. « Je t'observe depuis des années, Léa. Je crois que je suis amoureux de toi depuis le jour où tu es arrivée. »
La confession était si inattendue qu'elle la stupéfia. Elle le regarda, son visage sincère et beau, et une minuscule et fragile graine d'espoir commença à germer dans le désert de son cœur.
Antoine ne ressemblait en rien à Damien. Il était chaleureux, attentif, et il la voyait.
Dans les semaines qui suivirent, Antoine fut son ombre. Il l'emmena faire de longues promenades en voiture, lui joua des chansons qu'il avait écrites « juste pour elle », et l'écouta pendant des heures tandis qu'elle déversait son chagrin. Il la serra dans ses bras quand elle pleurait et la fit rire quand elle pensait ne plus jamais pouvoir le faire.
Il la guérissait, lentement, prudemment.
Un soir, il l'emmena dans un petit observatoire privé qu'il avait loué. Il savait qu'elle aimait les étoiles, une passion qu'elle partageait avec son défunt père.
« Je voulais que tu voies quelque chose de beau », dit-il, son bras enroulé autour de sa taille.
Sous le vaste ciel étoilé, il l'embrassa. Ce n'était pas comme les baisers calculés et possessifs de Damien. C'était tendre, passionné, et cela semblait incroyablement réel.
« Je t'aime, Léa », murmura-t-il contre ses lèvres. « Laisse-moi t'aimer. Oublie-le. »
Et dans ce moment de faiblesse et de désir, elle se laissa le croire. Elle tomba dans ses bras, dans une relation qui ressemblait à une bouée de sauvetage. Elle était imprudente, désespérée, et elle commença à tomber amoureuse d'Antoine de Martel.
Les semaines suivantes avec Antoine furent un tourbillon de bonheur fabriqué. Il était le petit ami parfait, attentif et romantique. Mais parfois, un regard étrange traversait son visage quand il voyait Chloé, une lueur d'émotion intense qu'il masquait rapidement par un sourire pour Léa. Elle mit cela sur le compte de l'inquiétude d'un frère pour sa future belle-sœur.
C'était une chose stupide, insensée à faire.
Un soir, elle était dans la chambre d'Antoine, attendant qu'il sorte de la douche. Son ordinateur portable était ouvert sur le bureau. Une notification de chat apparut à l'écran. C'était d'un de ses musiciens.
« Mec, tu continues ton petit jeu avec le cas social ? T'en as pas marre de faire semblant ? »
Léa se figea. Son sang se glaça.
Les mains tremblantes, elle remonta l'historique de la conversation.
« C'est pas si mal », avait écrit Antoine quelques semaines plus tôt. « Elle est facile à manipuler. Quelques mots doux, une chanson triste, et elle fond. N'importe quoi pour la tenir éloignée de Damien et Chloé. Je ne peux pas la laisser gâcher ça pour Chloé. »
Un autre message : « Chloé avait l'air si heureuse aujourd'hui. Tant qu'elle est heureuse, je peux bien supporter Léa encore un peu. C'est pas comme si je la touchais vraiment. Juste assez pour la garder accrochée. »
Les mots se brouillèrent. Chaque contact tendre, chaque « je t'aime » murmuré, chaque moment partagé – tout était un mensonge. Une performance soigneusement construite. Il ne la protégeait pas. Il protégeait Chloé. La femme avec qui son frère était fiancé. La femme dont Antoine était secrètement, obsessionnellement amoureux.
Il avait utilisé son chagrin, sa vulnérabilité, son amour. Il avait fait d'elle un pion dans son propre jeu tordu d'amour non partagé.
Une vague de nausée la submergea. Elle recula de l'ordinateur, un sanglot étouffé s'échappant de ses lèvres. Elle avait été trahie. Pas une, mais deux fois. Par deux frères.
La porte de la chambre s'ouvrit. Antoine se tenait là, une serviette autour de la taille, un sourire aux lèvres. Le sourire disparut quand il vit son expression.
« Léa ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Il vit l'ordinateur portable ouvert, la fenêtre de chat, et son visage devint blême. Il savait qu'il était pris.
Le baiser était désespéré, avec un goût de dentifrice à la menthe et la faible odeur amère d'alcool sur son haleine. C'était une odeur que Léa n'avait pas remarquée auparavant. Il avait bu.
Son esprit, aiguisé par la clarté fraîche et brutale de sa trahison, réagit instantanément. Ce n'était pas un baiser de passion ou d'amour. C'était un acte de possession, une tentative frénétique de réaffirmer son contrôle.
Ses mains se levèrent et poussèrent contre sa poitrine. Fort.
« Lâche-moi. »
Antoine recula, une surprise sincère sur son visage. Il était habitué à ce qu'elle soit docile, empressée.
« Léa ? Chérie, qu'est-ce qui ne va pas ? » Il essaya de la ramener près de lui, sa voix prenant le ton doux et persuasif qu'il utilisait si bien. « C'est à propos de ce que tu as lu ? Ce n'est pas ce que tu crois. Je peux tout expliquer. »
Ses mots étaient du poison. Chaque syllabe était un mensonge qu'elle pouvait maintenant voir avec une clarté douloureuse.
« Tu penses encore à lui, n'est-ce pas ? » L'expression d'Antoine changea, l'inquiétude fabriquée se transformant en quelque chose de laid quand elle ne fondit pas immédiatement. « Damien. C'est ça. Tu utilises ça comme excuse parce que tu es contrariée qu'il se marie. »
Sa prise sur ses bras se resserra, ses doigts s'enfonçant dans sa peau. Le gentil musicien avait disparu, remplacé par un homme dont le charisme n'était qu'un mince voile pour une colère sombre et possessive.
« Ça n'a pas d'importance », dit Léa, sa voix plate et froide. « Arrête de faire semblant de t'en soucier. »
« Faire semblant ? » Il rit, un son dur et sans humour. « C'est moi qui étais là pour toi ! C'est moi qui ai ramassé les morceaux après qu'il t'ait brisé le cœur ! »
Il se méprenait. Il pensait que ses mots concernaient Damien. Son ego ne pouvait concevoir aucune autre raison pour son rejet.
« Je t'ai tout donné ! » gronda-t-il, son visage près du sien.
Il l'attrapa, la poussant en arrière vers le lit. La force du choc lui coupa le souffle.
Avant qu'elle ne puisse réagir, il la dominait, son poids l'immobilisant. Il déchira le col de sa robe, le simple tissu bleu se déchirant avec un son qui faisait écho à la destruction de ses dernières illusions.
Ses yeux étaient fous, remplis d'un regard désespéré et affamé qu'elle n'avait jamais vu auparavant.
« Pourquoi es-tu toujours aussi obsédée par lui ? » exigea-t-il, sa voix un grognement sourd. « Je suis là. C'est moi qui t'aime. Pourquoi ne peux-tu pas le voir ? »
L'humiliation et une peur froide et aiguë la submergèrent. Elle se débattit, poussant ses épaules, mais il était trop fort.
« Antoine, arrête », dit-elle, sa voix ferme. « Je ne veux pas de ça. »
Son rejet ne sembla qu'alimenter sa rage. Il était ivre, en colère et hors de contrôle.
« Tu es à moi, Léa », siffla-t-il, sa bouche s'écrasant à nouveau sur la sienne, une rafale de baisers humides et agressifs qui lui donnèrent l'impression de se noyer.
Puis il se mit à parler, ses mots une confession brisée et pâteuse contre sa peau.
« Pourquoi il a tout ? Il a l'entreprise... il l'a, elle. Elle est si parfaite. Pourquoi ne me regarde-t-elle pas ? »
Il pleurait maintenant, des larmes chaudes tombant sur sa joue. Il ne lui parlait pas. Le « elle » dans sa supplique désespérée n'était pas Léa. C'était Chloé.
Les pièces s'emboîtèrent avec une vitesse terrifiante. Les historiques de chat. Son obsession. Cette démonstration ivre et violente. Il était sur elle, mais dans son esprit, il était avec Chloé. Il jouait un fantasme malsain, et Léa n'était que la doublure.
Le froid dans ses veines se transforma en glace. C'était une violation si profonde qu'elle transcendait le physique.
Avec une poussée d'adrénaline, elle leva la main et le gifla. Le son fut sec, choquant dans la pièce silencieuse.
Il se figea, sa tête basculant sur le côté. La folie dans ses yeux vacilla, remplacée par une confusion hébétée.
« Qui suis-je, Antoine ? » demanda-t-elle, sa voix tremblant de rage et d'un chagrin terrible et profond. « Avec qui penses-tu être en ce moment ? »
La gifle sembla le dégriser. Il cligna des yeux, son regard s'éclaircissant, et pour la première fois, il parut vraiment la voir. Il vit la robe déchirée, la terreur dans ses yeux, la marque rouge sur sa peau où ses doigts s'étaient enfoncés.
Une lueur d'horreur naissante traversa son visage.
« Léa... Je... Je suis tellement désolé », balbutia-t-il, se retirant d'elle en se hâtant. « Je ne voulais pas... J'étais ivre. »
Il tendit la main vers elle, mais elle recula comme s'il était en feu.
« Je suis désolé », plaida-t-il, sa voix se brisant. « S'il te plaît, Léa. Je t'aime. »
Les mots étaient vides de sens maintenant, un script automatique dont il ne pouvait dévier.
Elle s'assit, rassemblant le tissu déchiré de sa robe. La chaleur de sa présence était maintenant un poison glacial. Elle frissonnait, mais son esprit était étrangement calme. Le pire était arrivé. Il n'y avait plus d'illusions à briser.
« Ces choses que tu as dites », déclara-t-elle, sa voix stable. « C'était juste des paroles d'ivrogne ? »
« Oui ! Bien sûr », dit-il, trop rapidement. « Juste des bêtises. Je t'aime, Léa. Toi seule. »
Elle le regarda dans les yeux et vit le mensonge. C'était un bon acteur, mais elle connaissait le script maintenant. Elle connaissait toutes les répliques. Et elle en avait fini de jouer son rôle.
Elle se leva, se dirigeant vers la porte.
« Léa, attends », la supplia-t-il en lui attrapant la main. « Ne pars pas. »
Elle ferma les yeux un instant, une vague d'épuisement la submergeant. Elle était si fatiguée de cette maison, de cette famille, de leurs jeux. Il était temps d'en finir.
Le lendemain matin, Léa se réveilla avant l'aube. Antoine était étalé sur le lit, cuvant son alcool. Son téléphone était posé sur la table de chevet.
Une certitude froide s'installa en elle. Elle devait voir. Elle devait tout savoir.
Elle prit le téléphone. Il était verrouillé. Elle n'hésita qu'une seconde avant de taper un mot de passe.
C-H-L-O-E.
Le téléphone se déverrouilla.
Son cœur ne se brisa pas. Il se sentait juste lourd, un poids mort dans sa poitrine.
Elle ouvrit sa galerie de photos. C'était un sanctuaire. Des centaines de photos de Chloé. Des clichés pris sur le vif lors de réunions de famille, des captures d'écran des réseaux sociaux, des photos qu'il avait dû prendre quand personne ne regardait. Chloé riant, Chloé parlant, Chloé existant simplement.
Il n'y avait que trois photos de Léa. Toutes étaient des photos de groupe où elle se trouvait par hasard près de Chloé.
Puis elle trouva l'application de notes. C'était un journal intime. Un journal de bord de son obsession.
« Sa fleur préférée est le lys blanc. »
« Elle déteste le café mais adore le thé Earl Grey. »
« Aujourd'hui, elle portait une robe jaune. Elle ressemblait au soleil. Damien est l'homme le plus chanceux du monde. Je le déteste. »
Cela continuait sur des pages, un catalogue méticuleux de la vie d'une autre femme, entrecoupé de ses propres entrées angoissantes sur le fait de l'aimer de loin.
Alors qu'elle se tenait là, absorbant toute l'étendue pathétique de son délire, elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir en bas. M. et Mme de Martel étaient de retour de leur week-end.
Elle ne pouvait plus respirer. Elle laissa tomber le téléphone et s'enfuit de la chambre, un cri silencieux piégé dans sa gorge.
De retour dans sa propre chambre, celle qui avait toujours semblé empruntée, elle laissa enfin le barrage céder. Elle s'effondra sur le sol, son corps secoué de sanglots silencieux et sans larmes. Ce n'était pas seulement un chagrin d'amour. C'était une humiliation profonde, cellulaire, qui lui donnait la chair de poule.
Quand la tempête passa, il ne resta qu'un calme froid et dur.
Elle se leva et commença à faire ses valises.
Elle était méthodique. Elle sortit une valise et commença à la remplir des quelques choses qui lui appartenaient vraiment. Les vieilles photographies de ses parents. Un exemplaire usé de son livre préféré. Les vêtements simples et fonctionnels qu'elle avait achetés avec sa petite allocation.
Tout ce que les de Martel lui avaient jamais donné – les robes de créateurs, les bijoux, les chaussures chères – elle le rassembla en un grand tas au milieu de la pièce. Elle trouva la carte du ciel qu'Antoine lui avait donnée à l'observatoire et la jeta par-dessus. Puis elle ajouta la fleur séchée qu'il lui avait offerte lors de leur premier « rendez-vous ».
Elle purgeait sa vie de leur influence, pièce par pièce.
Juste à ce moment-là, on frappa à sa porte. C'était Mme de Martel.
« Léa », dit-elle, sa voix sèche et professionnelle, ses yeux balayant le tas de produits de luxe jetés avec dégoût. « Arrête ces bêtises. Ton père et moi avons quelque chose à te dire. Dans le bureau. Maintenant. »
Elle ne demanda pas pourquoi les yeux de Léa étaient rouges. Elle s'en fichait.
Léa s'essuya rapidement le visage, le masque familier de la contenance se remettant en place.
« Bien sûr », dit-elle.
Dans le bureau formel, avec ses œuvres d'art inestimables et son silence étouffant, M. de Martel alla droit au but.
« Nous avons arrangé un mariage pour toi. »
Léa le fixa, sans comprendre.
« Avec Kenji Simonet », continua-t-il, comme s'il discutait d'une transaction boursière. « Le magnat de la tech de Lyon. Un homme brillant. C'est un mariage très avantageux pour la famille. »
« Mais... pourquoi ? » demanda Léa, sa voix une petite chose brisée.
« Il est paraplégique », ajouta Mme de Martel, une pointe de dégoût dans la voix. « Un accident de voiture il y a quelques années. Mais son entreprise est sur le point de faire une percée majeure, et un partenariat serait inestimable pour la division technologique de Martel Entreprises. »
Ils n'utilisaient plus seulement ses émotions. Ils la vendaient. Corps et âme.
« Tu es notre fille adoptive, Léa », dit M. de Martel, ses yeux comme des éclats de glace. « Tu as un devoir envers cette famille. Nous t'avons recueillie quand tu n'avais rien. »
Elle se souvint du jour où ils l'avaient adoptée. Un coup de pub calculé après que ses parents, deux brillants scientifiques, soient morts dans l'explosion d'un laboratoire causée par un équipement défectueux fourni par les de Martel. Les de Martel avaient étouffé l'histoire, adopté la fille orpheline et s'étaient peints en sauveurs. Toute sa vie avait été une transaction.
Elle regarda le visage froid de M. de Martel, puis celui dédaigneux de Mme de Martel. Puis elle pensa à Damien, qui avait choisi une fusion plutôt qu'elle, et à Antoine, qui l'avait utilisée comme substitut pour une autre femme.
Il ne lui restait plus rien ici. Pas d'amour. Pas de famille. Juste une série de trahisons.
« Quand est le mariage ? » demanda-t-elle, sa voix dénuée de toute émotion.
Mme de Martel parut surprise, puis satisfaite de sa prompte obéissance. « La semaine prochaine. Nous avons déjà pris les dispositions. Tu t'envoleras pour Lyon demain. »
C'était une sentence. Une condamnation à perpétuité. Et Léa, n'ayant plus rien à perdre, l'accepta. C'était le prix de leur charité.
Soudain, Antoine fit irruption dans la pièce, les cheveux encore humides.
« De quoi parlez-vous ? Un mariage ? Léa est avec moi ! » déclara-t-il en lui attrapant le bras.
« Ne sois pas ridicule, Antoine », cingla sa mère. « Ce sont les affaires. »
« Et ça, c'est personnel », rétorqua Antoine, les yeux fous. « Elle m'aime ! »
Il la tira dans le couloir, sa prise ferme. « Léa, dis-leur », la pressa-t-il, sa voix un murmure désespéré. « Dis-leur que tu ne le feras pas. Nous pouvons être ensemble. »
Léa regarda son visage frénétique, le visage d'un homme essayant d'empêcher qu'on lui prenne son jouet préféré. Elle ne ressentit rien. Une partie d'elle, la petite partie naïve qu'il avait si habilement manipulée, était déjà morte.
Au moment où la porte du bureau se referma derrière eux, il la fit pivoter et pressa sa bouche contre la sienne.