Je sens d'abord la lourdeur. Elle s'étend dans tout mon corps, une masse compacte qui m'enfonce dans le matelas comme si j'avais été précipitée au fond d'un lac, attachée à une pierre trop lourde pour jamais remonter.
Ce poids n'est pas seulement physique : il s'insinue dans mes os, ma poitrine, ma tête, et chaque pensée semble devoir traverser une mer de goudron avant d'exister. Respirer me coûte, comme si chaque inspiration devait forcer un passage dans une cage thoracique trop étroite. Bouger m'est impossible. Je suis là, consciente, mais enfermée dans une immobilité qui n'a rien d'humain.
J'essaie d'ouvrir les yeux, par réflexe, par instinct, mais mes paupières refusent de répondre. Elles restent closes, lourdes, comme scellées. Je reste enfermée dans l'obscurité, prisonnière d'un corps qui ne m'obéit plus. Alors, faute de mieux, j'essaie de me rappeler ce qui s'est passé.
Des images remontent, floues, fragmentées, comme des morceaux de film mal montés : la limousine, Angel qui rit en faisant sauter le bouchon de champagne, les filles qui applaudissent, Kazimir brandissant son trophée de la Fashion Week, les flashs des photographes qui éclatent derrière les vitres teintées. La musique, les rires, la sensation d'euphorie.
Puis la secousse.
Le choc.
Le monde qui bascule sur le côté.
Je revois les verres qui volent, le champagne qui éclabousse, les corps qui se heurtent les uns aux autres, le hurlement d'une des filles, le crissement du métal, le bruit sourd de quelque chose qui se déchire. Une seconde, peut-être deux, et tout s'arrête. Le silence après le fracas. La douleur qui explose dans ma hanche, brutale, brûlante, comme si un fer chauffé à blanc y avait été planté.
Un accident.
La conclusion s'impose, simple, implacable.
L'odeur de désinfectant flotte autour de moi, un mélange de chlore, de plastique chauffé, de linge propre et de médicaments. Une odeur d'hôpital, étrangère à tout souvenir heureux.
Elle s'accroche à mes narines, à ma peau, à mes cheveux, comme si elle voulait effacer toute trace de la soirée précédente. Je tente de bouger un bras, de remonter la couverture, mais rien ne répond. Mes doigts restent inertes, mes muscles refusent de se contracter. Une brise froide glisse sur ma peau, me rappelant que je suis exposée, vulnérable, incapable de me protéger.
La terreur s'insinue lentement, comme une lame qu'on enfoncerait entre mes côtes, centimètre par centimètre. Je suis paralysée. Ce mot, que j'ai entendu tant de fois dans la bouche de médecins parlant d'autres patients, s'applique maintenant à moi. Je ne peux pas bouger. Je ne peux pas parler. Je ne peux qu'écouter.
Un mouvement à ma droite attire mon attention. Une fenêtre se referme avec un léger claquement, puis une main douce ajuste mes oreillers et remonte la couverture sur mon corps. Le geste est précis, habitué, presque maternel.
Ce n'est pas Béru. Je reconnaîtrais son odeur entre mille : boisée, fraîche, comme la rosée du matin dans les collines où il a grandi. La personne qui se tient près de moi dégage un parfum floral, poudré, enveloppant, qui n'a rien à voir avec lui.
- Là... tu es beaucoup mieux, stellina mia, murmure une voix douce, tout près de mon oreille.
Le surnom me frappe de plein fouet. Ma mère m'appelait ainsi, avant de mourir dans la guerre entre mon père et ses rivaux. Ma petite étoile. Mais cette femme n'est pas ma mère. Sa voix n'a pas le même timbre, pas la même musique. Je ne la connais pas, et pourtant elle me tient la main avec une tendresse qui me désarme. Ses doigts sont chauds, légèrement tremblants, comme si elle avait pleuré avant d'entrer.
Dans ma famille, personne ne touchait ainsi sans raison. Dans la Cosa Nostra, un geste tendre cachait souvent une lame, une menace, une manipulation. Ici, il n'y a pas de menace apparente, seulement une inquiétude sincère. Et c'est précisément ce qui me déstabilise.
Pourquoi est-elle là ?
Où sont les autres ?
Philipe et les hommes étaient dans une autre limousine. Nous avions pris la route en convoi, comme toujours, avec deux véhicules, deux équipes, deux niveaux de protection. Est-ce qu'ils ont été blessés eux aussi ? Est-ce que leur limousine a été touchée ? Est-ce que Béru...?
Amore Mio, s'il lui est arrivé quelque chose...
La panique grimpe, sauvage, incontrôlable. Mon corps reste immobile, mais à l'intérieur, tout se met à courir, à hurler, à frapper contre les parois de cette prison de chair. Le moniteur à côté de moi s'emballe, ses bips se rapprochent, plus rapides, plus aigus. La femme appuie sur un bouton, appelle de l'aide, se penche si près que je sens son souffle sur mon visage.
- Stellina mia... m'entends-tu ? Réponds-moi, ma chérie...
Répondre m'est impossible. Même si je pouvais bouger mes lèvres, aucun son ne sortirait. Je suis muette. Ma voix s'est éteinte il y a des années, emportée par un traumatisme que je n'ai jamais vraiment surmonté. Cette femme l'ignore. Elle continue de me parler comme si j'allais lui répondre d'un mot, d'un soupir.
Une infirmière arrive, puis un médecin. Des mains m'examinent, soulèvent légèrement mes paupières, vérifient mes réflexes. Une lumière se braque dans mes yeux, agressante, mais rassurante à la fois : au moins, ils cherchent des signes de vie. Le médecin parle en italien, d'une voix posée, de réactions positives, de coma qui pourrait se résoudre bientôt. Il prononce mon prénom, ou celui qu'ils croient être le mien, avec une familiarité qui me trouble.
La femme pleure de joie. Ses épaules se secouent, ses doigts se crispent sur ma main, mais elle ne lâche pas. Elle reste là, ancrée à moi, comme si elle avait peur que je disparaisse de nouveau.
Je tente de comprendre qui elle est. Son accent n'est ni celui de Vérone, ni celui de la Sicile, ni celui de ma famille maternelle albanaise. Elle vient d'ailleurs, d'une autre région, d'une autre histoire. Je repense à ma propre famille : ce qu'il en reste, ce qu'elle n'est plus. Du côté de mon père, presque tous ont été exterminés par un rival. Il ne reste que Zia et quelques cousins à Vérone, qui ne m'ont jamais pardonné que nonnino m'ait légué le vignoble ancestral. Du côté de ma mère, il ne reste qu'un grand-père que je n'ai jamais rencontré, un homme qui a vendu sa propre fille comme une jument dans un mariage arrangé.
Aucun d'eux ne viendrait me voir, même à l'article de la mort.
Alors qui sont ces gens ?
Je voudrais ouvrir les yeux pour le découvrir, mais mon corps refuse encore. Je soupire intérieurement, si tant est qu'on puisse soupirer sans bouger. Et Béru... Amelia... où sont-ils ? Il devrait être là. Il est toujours là. Il comprend tout d'un seul regard. Il saurait lire mes battements de cœur sur ce moniteur ridicule, deviner ma panique, apaiser ma peur.
Le moniteur s'emballe encore. La femme revient près de moi, caresse mes cheveux, murmure des mots doux en italien, des mots que je comprends mais qui ne m'ont jamais été adressés ainsi. Sa voix me berce malgré moi, et je sombre de nouveau dans le sommeil, dans ce vide, cette noirceur qui m'engloutit sans effort.
Je ne sais pas combien de temps passe avant que je remonte à la surface. Quand je reviens, ce sont des voix qui m'accueillent, des murmures en italien, mais avec un accent cassé, britannique. Des pas résonnent dans le couloir, des talons hauts claquent sur le sol, se rapprochent. Une main saisit la mienne, tremblante, et la porte à un visage baigné de larmes.
- Cuoca mia... réveille-toi... allez... réveille-toi... !
Le mot me frappe comme une gifle. Ma petite cuisinière. Personne ne m'a jamais appelée ainsi. Personne ne m'a jamais parlé avec autant d'amour, avec autant de chaleur, pas dans ma vie d'avant, pas avant Béru, pas avant Amelia. Dans la Cosa Nostra, on ne parlait pas comme ça. On ne chérissait pas les talents, on les exploitait.
Une inquiétude glaciale me traverse. Rien ne tourne rond. Cette situation n'a aucun sens. Je suis dans un hôpital italien, entourée de gens qui m'aiment comme si j'étais leur fille, leur sœur, leur trésor, alors que ma propre famille m'a toujours traitée comme une monnaie d'échange.
Des images floues surgissent soudain, sans prévenir : une rue, une lumière, un parfum inconnu, une impression de vertige, une peur qui n'est pas la mienne, une douleur qui ne m'appartient pas. Je me sens projetée, ma tête frappe le pavé, des talons rouges immobiles juste avant l'impact. Le bruit du choc, le goût du sang, le froid du sol.
Ces souvenirs ne sont pas les miens.
Et pourtant, je les ai vécus. Ou plutôt, je les sens comme si je les avais vécus.
La panique remonte, froide, acérée. Quelque chose m'échappe. Quelque chose d'immense, qui dépasse l'accident, l'hôpital, cette chambre.
Et je sens, au plus profond de moi, que lorsque j'ouvrirai enfin les yeux, lorsque mes paupières se soulèveront pour de bon, rien ne sera plus jamais comme avant.
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Note
Un peu de vocabulaire italien :
Zia veut dire grand-tante en italien
Nonna et Nonno sont les grands-parents. Nonnino et Nonnina en sont des versions plus affectueuses.
On dira Fra', forme courte de fratellone pour un grand frère, et Sor', forme courte de sorellina pour une petite sœur et de sorellona pour grande sœur.
Les voix reviennent avant même que la lumière ne perce l'obscurité. Elles tournent autour de moi comme des silhouettes sans corps, des ombres qui murmurent dans un couloir que je ne vois pas. Je flotte entre elles, incapable de remonter complètement à la surface, retenue par une lourdeur qui m'empêche encore d'ouvrir les yeux.
- Isabella... calme-toi ! On t'entend sur tout l'étage ! gronde une voix masculine, jeune, suave, légèrement essoufflée comme s'il venait de courir.
Isabella.
Encore ce prénom.
Encore cette femme qui pleure à mon chevet comme si j'étais sa sœur.
- Oui, tesoro, ne perturbe pas le sommeil de ta sorellona... ajoute la femme au parfum poudré, celle qui m'appelait stellina mia.
Sorellona.
Grande sœur.
Le mot me frappe comme un choc intérieur, brutal, comme si mon esprit venait de heurter un mur invisible. Je n'ai pas de sœur. Je n'en ai jamais eu. Personne ne m'a jamais appelée ainsi. Pourtant, ces gens parlent de moi comme si j'étais un membre de leur famille, comme si j'étais aimée, attendue, pleurée.
Un autre homme intervient, plus grave, plus posé, avec un accent italien marqué :
- Le médecin a dit qu'elle a seulement besoin de temps... qu'elle se réveillera éventuellement...
Isabella proteste, tape du pied, sanglote, refuse d'écouter. Je devine, à la façon dont ils parlent d'elle, qu'elle n'en fait qu'à sa tête, qu'elle a pris le premier vol pour venir ici malgré les recommandations de son grand frère. Elle est dévastée de me voir dans ce lit, inerte, et veut me ramener par la force brute de son amour.
Un amour qui me choque profondément, presque violemment, comme si mon propre cœur refusait d'y croire.
Une famille ?
Un frère ?
Une sœur ?
Des parents ?
Je n'ai plus de famille.
Pas comme ça.
Pas une famille qui pleure, qui supplie, qui espère, qui se bat pour me garder en vie.
Je tente de repousser cette réalité absurde, mais des images affluent, des souvenirs qui ne sont pas les miens. Une cuisine lumineuse. Une vieille dame qui me montre comment rouler des gnocchis, ses mains fripées tachées de farine, son rire qui crépite comme l'huile chaude. Un homme qui me porte sur ses épaules pour décorer un sapin, une femme qui glisse une boucle à mon oreille avant la messe de minuit, un jeune garçon qui chante faux dans l'église, une petite fille qui court derrière moi.
Je suis heureuse dans ces souvenirs.
Heureuse d'une manière que je n'ai jamais connue.
Puis d'autres images : un garçon qui vole un biscuit encore chaud, Isabella qui prend ma défense, Matteo qui revient en courant quand je tombe et m'érafle le genou. Plus tard, une chambre, des larmes, une rupture, une sœur qui me serre dans ses bras et me dit que ce bastardo ne m'a jamais méritée.
Ces souvenirs appartiennent à quelqu'un d'autre.
À Juliette Moretti.
Et pourtant, je les sens comme s'ils étaient à moi, comme si nos esprits s'étaient entremêlés.
Je tente de comprendre, de remonter le fil, et soudain tout me revient : la Fashion Week, la soirée de clôture, les projecteurs, les rires, les robes scintillantes, les flashs. Je me vois - ou plutôt elle me voit - quitter la salle avec Angel, Erin, Kalia. Juliette m'admirait. Elle rêvait d'être cheffe cuisinière. Elle m'avait demandé de signer son livre de cuisine, celui que j'avais écrit en hommage à ma nonna. Je l'avais encouragée à suivre ses rêves.
Puis son ex-fiancé, sa douleur, sa fuite hors de l'hôtel, sa main qui tremble lorsqu'elle tente d'héler un taxi. Et la voiture qui surgit. Trop vite. Trop ciblée. Une main qui la pousse. Une main humaine. Une main familière. Une main qui veut sa mort.
Elle tombe.
Elle glisse.
Elle voit des talons rouges immobiles juste avant l'impact.
La douleur lui vrille la hanche.
La lumière explose.
Puis le noir.
Juliette est morte.
Et je sens que je suis morte avec elle.
Les images se déchirent, mes propres souvenirs prennent le relais : Angel qui me tire par la manche, Kaz qui sabre le champagne, les filles qui rient, puis la secousse, le trou béant dans la carrosserie, mon corps aspiré dehors, le sol qui me brise, le sang, le froid, la voix de Béru qui hurle mon nom.
Je sens les bras de Béru autour de moi, sa chaleur qui tente désespérément de retenir la vie qui s'échappe déjà de mon corps, et son désespoir qui me traverse comme une onde brûlante. Tout ce que j'étais se dilue, se défait, se dissout dans un silence qui n'a plus rien d'humain.
Je comprends, avec une lucidité presque cruelle, que deux vies viennent d'être brisées au même instant, deux corps fauchés par la même violence, et qu'une seule âme refuse pourtant de disparaître.
Alors que mon souffle s'éteint, je sens que je ne reste pas là. Quelque chose me détache de lui, me soulève, me sépare de la chaleur de ses bras. Je flotte au-dessus de mon propre corps, au-dessus de Béru qui me serre contre lui comme s'il pouvait me retenir par la force de son amour, mais une puissance invisible m'arrache à lui et m'entraîne ailleurs, dans une direction que je ne choisis pas. Je suis tirée loin de lui, loin de ce qui a été ma vie, et projetée vers un autre lieu, un autre drame, un autre destin.
Je perçois alors une scène qui n'est pas la mienne : un autre corps étendu sur le sol, dans une rue, celui de Juliette, entouré d'ambulanciers qui s'affairent avec une urgence fébrile pour tenter de la ramener. Autour d'eux, des voix hurlent son nom, des pleurs éclatent, des mains tremblent.
Sa famille est là, dévastée, brisée, implorant qu'elle revienne. Je sens leur détresse comme si elle me traversait, comme si elle m'appelait, comme si elle m'attirait vers elle.
Et dans ce mouvement étrange, irréversible, je comprends que je suis en train de quitter Béru pour glisser vers Juliette, vers son corps meurtri, vers sa vie interrompue, vers ce cercle de douleur qui n'est pas le mien mais qui m'engloutit malgré moi.
Je suis aspirée vers elle, comme si une force profonde, ancienne, avait décidé que mon histoire ne s'arrêterait pas là, que mon âme devait trouver refuge dans la sienne, que nos destins devaient se rejoindre au moment même où ils se brisaient.
Au moment où les ambulanciers s'affairent autour du corps inerte de Juliette, quelque chose se produit en moi, quelque chose d'aussi violent que silencieux : je sens une force me happer, comme si un courant invisible m'arrachait à ce qui reste de mon propre corps pour me projeter vers le sien. Ce n'est pas une chute, ni un vol, ni un glissement ; c'est un mouvement total, irrésistible, qui me traverse de part en part et m'emporte dans une direction que je ne choisis pas. Je sens que je suis tirée hors de moi, aspirée par un appel que je ne comprends pas, propulsée vers une chair étrangère qui semble m'attendre depuis toujours.
La sensation n'a rien d'humain. Elle ressemble à un passage, à une traversée, à une frontière qu'on franchit sans savoir ce qu'il y a de l'autre côté. Je sens la matière de son corps, la densité de ses muscles, la chaleur de son sang, la fragilité de ses os, comme si je glissais dans un vêtement trop étroit, trop neuf, trop différent du mien. Je sens sa mémoire, ses émotions, ses peurs, ses joies, comme si elles se déployaient autour de moi pour m'accueillir, pour m'envelopper, pour me reconnaître. Et dans ce mouvement étrange, presque sacré, quelque chose se scelle : je fusionne avec elle, non pas par choix, mais par nécessité, comme si nos deux existences avaient été arrachées au monde au même instant pour n'en former qu'une seule.
Je deviens elle, et elle devient moi, dans un entrelacement si profond que je ne sais plus où s'arrête mon esprit et où commence le sien. Nos souvenirs se frôlent, nos sensations se mélangent, nos douleurs se répondent. C'est un choc, un éclair, une vérité qui s'impose sans que je puisse la contester : je suis revenue à la vie, mais dans le corps de Juliette Moretti, dans cette enveloppe qui n'est pas la mienne et qui pourtant me porte, me contient, me respire.
Un bruit lointain me parvient, suivi d'un souffle, puis d'un battement, comme si un cœur recommençait à fonctionner sous ma peau. La lumière s'impose ensuite, brutale, tranchante, et je comprends que mes yeux - ou plutôt les siens - s'apprêtent à s'ouvrir sur un monde qui ne sera plus jamais le même.
Elle me transperce comme une lame. Les sons me frappent comme des vagues trop hautes. Mon propre corps me semble étranger, comme si mes nerfs n'étaient pas branchés au bon endroit. Mes paupières tremblent, puis s'ouvrent enfin.
Des silhouettes se penchent au-dessus de moi.
Des voix s'élèvent, trop proches, trop fortes.
- Mamma! Elle bouge! s'écrie Isabella, la voix brisée par l'espoir.
Je veux parler, dire que je suis là, que je les entends depuis un moment déjà. Mes mains bougent instinctivement, comme avant, comme quand j'étais Julia. Je signe dans la langue des muets : « Je suis réveillée, ne paniquez pas. »
Mais leurs regards se vident.
Ils ne comprennent pas.
Une réalisation se fait dans mon esprit.
Juliette n'était pas muette.
Ma main tremble sous le drap.
Se pourrait-il que...
Je tente de parler. Un souffle râpeux, étranglé, brûlant. Puis un mot. Puis un autre. La mamma de Juliette pleure de joie. Le papà m'aide à boire. Matteo baisse les stores. Isabella me serre la main.
Ils m'entourent, m'aiment, me couvrent de questions, de gestes, de chaleur. Une famille italienne dans toute sa splendeur : bruyante, chaotique, vivante. Rien à voir avec la mienne, où chaque geste était surveillé, chaque silence dangereux.
Et pourtant, une pensée me transperce :
L'un d'eux a peut-être voulu la mort de Juliette.
Je croise le regard d'Alessandro. Plein d'amour. Mais quelque chose en moi se crispe. Je suffoque sous leurs attentions. Je veux respirer. Je veux penser. Je veux fuir. Je veux appeler Béru.
Je tente de me redresser.
- Attendez...
Ils se figent, suspendus à mes lèvres.
- J'ai besoin... d'un téléphone.
Un silence tombe.
Lourd.
Épais.
Ils échangent des regards. Inquiets. Surpris.
- Pour appeler qui? demande Isabella.
Je ne peux pas dire son nom. Pas encore. Pas devant eux.
Pas alors que je ne sais pas qui a voulu la mort de Juliette.
Alors je détourne.
- Je dois parler aux autorités... pour comprendre ce qui s'est passé.
Ils se détendent un peu.
Mais pas complètement.
Et moi, je brûle d'envie d'attraper ce téléphone, de composer le numéro de mon mari, de lui hurler : « Béru! Je suis vivante. Je reviens vers toi. »
Mais je ne peux rien faire pour l'instant : je suis coincée dans ce lit, enfermée dans un corps qui n'est pas le mien, entourée d'une famille qui m'aime d'un amour qui ne m'appartient pas, et obligée de maintenir un mensonge dont dépend désormais ma survie.
Cette vérité s'impose avec une clarté presque douloureuse : je ne suis pas Juliette, mais je vais devoir devenir celle qu'ils croient voir, au moins assez longtemps pour comprendre ce qui s'est passé, pour protéger ce corps fragile, et surtout pour trouver un moyen de revenir vers lui.
Amelia descend les marches avec son sac à dos, qu'elle laisse tomber au pied d'un tabouret avant d'aller chercher du lait, des céréales et un bol dans l'armoire. Chaque matin commence ainsi, avec ce bruit de pas qui me rappelle que Julia ne descendra plus jamais ces marches. Adossé au comptoir, je bois mon café en silence. Le déjeuner est devenu un moment douloureux, comme les dîners, comme les soupers, comme tout ce qui, autrefois, appartenait à Julia. La maison entière est devenue un mausolée où chaque objet, chaque odeur, chaque silence porte son empreinte.
C'était toujours elle qui préparait le petit déjeuner. Elle adorait ça. C'était sa façon de prendre soin de nous, et aussi parce qu'elle me jugeait atroce en cuisine - et elle avait raison. Je devrais engager quelqu'un pour nous aider, une femme à tout faire, mais Julia refusait catégoriquement. Elle voulait que notre maison reste un foyer, pas un hôtel. Maintenant qu'elle n'est plus là, je ne sais plus ce que cette maison est censée être.
Le vide qu'elle a laissé se rappelle à moi quand Amelia passe près de moi pour se préparer un sandwich pour son lunch. Hier matin, nous nous sommes disputés pour des restes. Il reste encore des plats congelés que Julia avait préparés, soigneusement étiquetés pour les lunchs d'Amelia. Elle allait en prendre un, mais je l'en ai empêchée. Pathétique : un homme de trente-six ans qui arrache un tupperware des mains d'une adolescente. Je me suis vu faire, je me suis détesté, mais je n'ai pas pu lâcher prise. C'était un des derniers plats qu'elle avait cuisinés, un des derniers morceaux d'elle qui me reste.
Amelia le sait. Elle avait les yeux rouges, elle aussi. Une fois ces plats mangés, il n'y aura plus rien de Julia dans nos lunchs, dans nos journées, dans nos petites routines. Amelia étudie dans une école privée avec des programmes intensifs, dont la vocation Arts et Spectacle qui inclut son programme de danse. Le ballet est sa passion, et Julia surveillait son alimentation avec soin pour qu'elle ne tombe pas dans les excès qu'on voit trop souvent chez les jeunes danseuses. Julia aurait été une mère extraordinaire, si seulement son corps ne l'avait pas trahie. Amelia a comblé ce vide, et maintenant elle souffre autant que moi.
Je la regarde frapper une tranche de jambon entre deux tranches de pain, les yeux pleins de reproches.
- Seulement un sandwich ?
Elle me fusille du regard, celui qui dit: Tu n'es plus le même.
Rien ne sera plus jamais pareil.
Je ravale l'envie de lui dire que Julia n'aimerait pas la voir se priver. À la place, je glisse une orange, une barre nutritive et une bouteille d'eau dans son sac. Elle soupire, mais ne proteste pas.
Elle contourne l'îlot avec la grâce d'une danseuse et s'affale sur le divan du salon, disparaissant derrière ses écouteurs comme on ferme une porte. Une porte que je n'arrive plus à rouvrir. Je m'apprête à lui dire de venir ranger, mais je vois l'heure : je n'ai pas le temps pour une dispute de plus. Je range moi-même, comme toujours depuis que nous sommes revenus d'Italie.
Je prends mon étui d'ordinateur et me dirige vers le hall. Amelia me suit. Je récupère mes clés, enclenche l'alarme. Avant, je devais toujours la retenir, lui rappeler de rester derrière moi le temps que je vérifie qu'aucun ennemi ne se cache dans les environs. Elle trouvait ça paranoïaque. Mais depuis le kidnapping du Nouvel An et l'attaque en Italie, elle suit mes règles sans discuter.
J'ouvre la porte. Je balaie les environs. Notting Hill n'est pas une zone de guerre, mais mon esprit ne connaît plus la différence. Chaque ombre est une menace, chaque silence un piège. Drake sort de chez lui, massif, dangereux, mais tendre avec sa femme. Angel nous salue du perron. Plus loin, Erin quitte sa maison, Brennan et leur fille lui font signe par la fenêtre. Julia adorait cette proximité, cette famille choisie. Elle disait que c'était la première fois de sa vie qu'elle se sentait en sécurité, qu'elle avait une famille qui ne voulait rien lui prendre et tout lui donner.
Julia et moi avions ce point commun : un monstre pour père et une mère trop brisée. Dès le premier jour où Brennan nous a présentés, nous nous sommes reconnus. Deux âmes cabossées qui savaient exactement où l'autre avait été brisée. Il nous a fallu dix ans pour devenir un couple, un an de plus pour que je la demande en mariage, et après seulement quatre ans de mariage... je la perds.
Ma Julia.
Ma vie.
Mon âme.
Amelia passe devant moi, brusque, et se dirige vers la voiture. Moi et Drake montons à sa suite. La Rolls Phantom démarre, escortée par notre sécurité. Pierson, son garde attitré, est déjà là. Un homme dangereux, mais fiable, parfait pour protéger une adolescente qui n'en fait qu'à sa tête.
Drake tente de discuter avec elle, mais elle répond à peine. Elle s'isole, et je la laisse faire. Je ne sais plus comment l'atteindre. Je ne sais plus comment être son oncle sans Julia.
Devant son collège, elle sort sans un mot. La portière claque, un son sec, final. Comme tout le reste depuis deux semaines. Ordinairement, je l'aurais interpellée. Julia non plus ne tolérait jamais un manque de politesse aussi flagrant. Mais je la laisse partir, comme je la laisse faire son deuil sans moi.
Je la regarde s'éloigner, et pour la énième fois depuis la mort de Julia, je me sens impuissant.
La voiture repart. Drake me demande comment elle va.
- On s'est disputé pour des restes, hier matin.
Ma voix se brise. Drake comprend. Il sait que c'est anormal. Il sait que je ne vais pas bien. Je croise les bras, posture défensive.
- Tu n'étais pas obligé de revenir au travail si tôt, dit-il.
- Ça fait déjà deux semaines. Rester à la maison ne changera rien.
La réalité nous est tombée dessus dès notre retour à Londres. Son absence est partout. Amelia avait ses pratiques de ballet, mais moi, j'étais seul à la maison, seul avec son odeur accrochée aux murs, aux draps, à ma peau. Où que je regarde, je la vois. Je la sens.
Le plus dur, c'est notre chambre. Chaque fois que j'y entre, je m'attends à la trouver agenouillée au pied du lit, prête à servir son maître. Ce n'est pas le sexe qui me manque, mais la dévotion, la confiance absolue, le sentiment d'être choisi. Julia et moi étions dans une relation maître-esclave en 24/7. Je ne voulais pas de ce type de relation au début, mais elle m'a appris à aimer, à ressentir, à devenir quelqu'un d'autre.
Elle était ma lumière.
Mon paradis.
Ma seule vérité.
Et maintenant, il ne reste que l'ombre.
Drake me regarde avec compassion.
- As-tu songé à déménager ?
- Amelia ne me le pardonnerait pas.
Elle a déjà perdu sa tante. Elle a besoin d'Angel et d'Erin. Et moi, je ne suis pas prêt à renoncer à cette maison, à ce dernier lien avec Julia.
La voiture s'immobilise dans le parking souterrain de Sidov Corp. Nous descendons, encadrés par notre sécurité. Je me tiens droit, comme eux, mais à l'intérieur, je suis en ruines. Et personne ne doit le voir.