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Sa Principessa réincarnée

Sa Principessa réincarnée

Auteur:: Honey Goldfish
Genre: Romance
Julia meurt tragiquement, arrachée à l'homme qu'elle aimait. Mais son histoire ne s'arrête pas là. Elle renaît dans un nouveau corps, sous le nom de Juliette Moretti, avec tous ses souvenirs intacts : sa vie passée, son amour pour Philipe Bérubé, leur lien, leurs promesses, leur fin brutale. Juliette Moretti est tout ce que Julia n'était pas. Une jeune femme qui a eu une enfance et une vie heureuse, née dans une famille unie, loin des intrigues de la mafia italienne ou du monde interlope. Dès son réveil, Julia tente de joindre l'homme qu'elle avait appris à aimer et qui n'était pas que son mari, mais aussi son partenaire, son dominant - son âme sœur. Encore et encore, elle tentera de le joindre. Mais Bérubé, brisé par sa mort, est persuadé qu'on se moque de lui, alors il refuse d'y croire. Il a transformé sa douleur en mission. Il a bâti une alliance secrète d'hommes puissants - Dominance - pour empêcher qu'un tel drame se reproduise. Pour protéger les humains contre une élite de l'ombre qui infiltre les gouvernements, manipule les décisions et s'approprie les ressources, sans jamais rendre de comptes. Bérubé n'a jamais cru aux miracles. Depuis la mort de Julia, en fait, il ne croit plus en rien. Alors Julia n'a qu'une seule option: lui rappeler tout ce qu'ils ont été. Chaque souvenir. Chaque geste. Chaque mot qu'ils n'ont jamais oublié. Mais revenir dans la vie d'un homme redevenu froid, dangereux, et obsédé par son rôle de justicier... c'est risquer de raviver un amour qui peut tout sauver - ou tout détruire.

Chapitre 1 Julia

Je sens mon corps lourd... si lourd... comme une pierre qu'on aurait jetée au fond d'un lac.

La lourdeur n'est pas seulement physique. Elle est partout. Dans mes os, dans ma poitrine, dans ma tête. Comme si chaque pensée devait traverser une mer de goudron avant d'exister.

Chaque respiration me coûte.

J'ai la sensation qu'un camion m'est passé dessus, puis qu'il est revenu pour s'assurer que je ne me relèverais jamais.

J'essaie d'ouvrir les yeux.

Rien.

Mes paupières refusent de bouger.

Je suis prisonnière de mon propre corps.

Je tente de me rappeler ce qui s'est passé.

Des images remontent, floues, fragmentées.

La limousine.

Angel qui rit en faisant sauter le bouchon de champagne.

Les filles qui applaudissent.

Kazimir, radieux, son trophée du prix découverte de la Fashion Week encore dans les mains.

Puis -

la secousse.

La violence du choc.

Le monde qui bascule.

Oui.

Un accident.

Ça explique la douleur qui pulse dans ma hanche, comme si un fer chauffé à blanc y était planté.

L'odeur de désinfectant me confirme que je suis à l'hôpital. C'est un mélange de chlore, de plastique chauffé, de linge propre et de médicaments. Une odeur qui n'appartient à aucun souvenir heureux de ma vie.

Je fronce les sourcils intérieurement.

Cavalo... pourquoi est-ce que je n'arrive pas à ouvrir les yeux?

C'est comme si mon corps m'appartenait sans m'obéir.

Une brise froide glisse sur ma peau.

Je voudrais remonter la couverture, mais mes bras restent inertes.

Je tente encore. Rien. Pas même un frémissement. Une terreur glacée me traverse, lente, insidieuse, comme une lame qu'on enfoncerait entre mes côtes.

Je suis paralysée.

Je sens du mouvement à ma droite.

Une fenêtre qu'on referme.

Puis une main douce qui ajuste mes oreillers remonte ma couverture.

Ce n'est pas Béru.

Ce n'est pas mon mari.

Je reconnaîtrais son odeur entre mille.

Il a cette odeur boisée. Une odeur... de printemps aussi. Comme la rosée dans la fraicheur du matin. Comme s'il avait apporté un petit morceau de l'endroit où il a grandi...

Mais la personne qui est à mon chevet n'a pas cette odeur.

Non... elle dégage un parfum floral, poudré, presque maternel.

- Là... tu es beaucoup mieux, stellina mia, murmure une voix douce.

Stellina mia.

Ma petite étoile.

C'est ainsi que ma mère me surnommait... avant de mourir dans la guerre entre mon père - Cosa Nostra - et ses rivaux.

Mais cette femme... je ne la connais pas.

Elle prend ma main dans la sienne. Sa présence est apaisante, presque enveloppante.

Trop apaisante. Trop douce. Trop... intime.

Dans ma famille, personne ne touche ainsi sans raison.

Dans la Cosa Nostra, un geste tendre cache souvent une lame, une attaque sournoise.

Je ne comprends pas. Pourquoi est-elle là? Et où sont les autres?

Est-ce qu'ils ont été blessés eux aussi dans l'accident?

Nous étions dans deux limousines séparées.

Philipe et les hommes dans l'une, moi et les filles dans l'autre.

Est-ce que leur limousine a aussi été impliquée?

Mio... Si jamais il est arrivé quelque chose à Béru... Je ne réponds plus de moi!

Je sens mon cœur se contracter douloureusement. L'idée même qu'il puisse être blessé... ou pire... me déchire.

Béru n'est pas seulement mon mari. Il est mon ancre. Mon souffle. Mon repère dans un monde qui n'a jamais cessé de vouloir me briser.

Il est ma vie, 'il mio tutto', ma plus grande joie en ce monde.

Mon cœur s'emballe. Je sens la panique grimper, sauvage, incontrôlable. Mon corps ne bouge pas, mais à l'intérieur, je hurle!

Le moniteur près de moi s'affole.

La femme appuie sur un bouton, appelle de l'aide.

Elle se penche si près que je sens son souffle sur mon visage.

- Stellina mia... m'entend-tu? Réponds-moi, ma chérie...

Répondre?

Impossible.

Même si je pouvais bouger mes lèvres... je suis muette.

Mais cette femme l'ignore de toute évidence!

Une infirmière arrive.

Puis un médecin.

Des mains m'examinent.

On braque une lumière dans mes yeux.

Le médecin parle en italien de réactions positives, de coma qui pourrait se résoudre bientôt.

Donc j'étais dans le coma.

La femme pleure de joie.

Je tente de comprendre qui elle est.

Son accent n'est pas celui de Vérone.

Ni celui de la Sicile.

Encore moins de ma famille maternelle qui était Albanaise celle-là - et de toute façon, de c'côté de ma famille, ils sont tous morts et ceux qui ne le sont pas m'ont reniée.

Je repense à ma famille.

À ce qu'il en reste.

À ce qu'elle n'est plus.

Du côté de mon père, ils ont pratiquement tous été exterminés par un rival.

Il ne reste que Zia et quelques cousins à Vérone...

Mais Zia ne viendrait jamais me voir, même si j'étais à l'article de la mort. Mes cousins et cousines non plus. Ils ne m'ont jamais pardonné que nonnino m'ait légué le vignoble ancestral.

Du côté de ma mère, il ne reste que mon grand-père albanais. Un homme que je n'ai jamais rencontré. Un homme qui a vendu sa propre fille comme une jument dans un mariage arrangé avec la Cosa Nostra.

Alors qui... qui sont ces gens autour de moi?

Je soupire intérieurement.

Si seulement je pouvais ouvrir les yeux, j'aurais mes réponses.

Et Béru... et Amelia...

Où sont-ils?

La panique remonte, brutale.

Il devrait être là.

Mon mari est toujours là.

Il me comprend d'un seul regard. Il saurait lire mes battements de cœur sur ce moniteur ridicule!

Amore mio... où es-tu?

Et les autres?

Angel? Amelia? Drake?

Kazimir?

Les filles?

Sont-ils blessés?

Vivants?

Ou morts?

Le moniteur s'emballe encore. La femme revient près de moi, caresse mes cheveux, me murmure des mots doux en italien.

Sa voix me berce malgré moi.

Je sombre de nouveau dans le sommeil... Dans ce vide. Cette noirceur.

Je ne sais pas combien de temps passe avant que je remonte à la surface.

J'émerge doucement, entendant des voix. Des murmures. Encore de l'italien... mais avec un accent cassé. Britannique. Je réalise.

Puis des pas. Des talons hauts qui claquent sur le sol.

Je sens une main qui saisit la mienne, tremblante.

Elle la porte à son visage. Un visage baigné de larmes.

- Cuoca mia... réveille-toi... allez... réveille-toi...!

Cuoca mia.

Le mot me frappe comme une gifle.

Personne ne m'a jamais appelée ainsi.

Personne dans ma famille ne m'a jamais parlé avec autant d'amour... pas comme ça. Pas dans ma vie d'avant. Avant Béru. Avant Amelia.

Cuoca mia.

Ma petite cuisinière.

Je serais presque amusée si je n'étais pas terrifiée.

Qui m'appelle ainsi?

Une ancienne employée du restaurant à Londres?

Ma nouvelle sous-cheffe était une immigrante... Rosa. Mais cette voix n'est pas du tout aussi cassante que la sienne.

Et puis... que ferait-elle ici, en Italie?

Et surtout...

Pourquoi je n'entends toujours pas Béru?

Ni Amelia?

Pourquoi personne de mon monde n'est là?

Une inquiétude glaciale me traverse.

Quelque chose ne tourne pas rond.

Cette situation est anormale!

Des images floues me traversent soudain.

Une rue. Une lumière. Un souffle. Une impression de vertige. Un parfum inconnu. Et enfin... une peur qui n'est pas la mienne. Une douleur qui ne m'appartient pas.

Je me sens ensuite projetée. Et, alors que ma tête frappe le pavé durement, je vois des talons hauts... rouge... criards. Sanglants.

Ces souvenirs ne sont pas les miens.

Et pourtant...

Je l'ai vécu.

Je sens la panique remonter, froide, acérée.

Quelque chose ne va pas.

Quelque chose m'échappe.

Quelque chose d'immense.

Et je sens, au plus profond de moi, que lorsque j'ouvrirai enfin les yeux...

... rien ne sera plus jamais comme avant.

_______________________________

Un peu de vocabulaire italien :

Zia veut dire grand-tante en italien

Nonna et Nonno sont les grands-parents. Nonnino et Nonnina en sont des versions plus affectueuses.

On dira Fra', forme courte de fratellone pour un grand frère, et Sor', forme courte de sorellina pour une petite sœur et de sorellona pour grande sœur.

Chapitre 2 Julia

Les voix reviennent.

Toujours les voix.

Elles tournent autour de moi comme des silhouettes sans corps, des ombres qui murmurent dans un couloir que je ne vois pas.

Je flotte entre elles, incapable de remonter complètement à la surface.

- Isabella... calme-toi! On t'entend sur tout l'étage! gronde une voix masculine, jeune, suave, légèrement essoufflée comme s'il venait de courir.

Isabella.

Encore ce prénom.

Encore cette femme qui pleure à mon chevet comme si j'étais... sa sœur.

- Oui, tesoro, ne perturbe pas le sommeil de ta sorellona... ajoute la femme au parfum poudré, celle qui m'appelait stellina mia.

Sorellona.

Grande sœur.

Je sens un choc intérieur, brutal, comme si mon esprit venait de heurter un mur invisible.

Je n'ai pas de sœur.

Je n'en ai jamais eu.

Personne ne m'a jamais appelée ainsi.

Merda! Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire!?

- Le médecin a dit qu'elle a seulement besoin de temps... qu'elle se réveillera éventuellement... insiste un autre homme, plus grave, plus posé, avec un accent italien plus marqué encore.

Mais Isabella tape du pied, furieuse, désespérée.

Je l'entends renifler, sangloter, protester.

Elle refuse d'écouter. Tout comme elle a refusé d'écouter son grand frère qui lui avait dit de rester en Angleterre... Isabella a même pris le premier vol pour venir ici quand elle a appris la nouvelle. Et je devine en les écoutant échanger que cette jeune femme n'en fait toujours qu'à sa tête.

Elle est tellement dévastée de me trouver ici, dans ce lit... inerte qu'elle veut me secouer, me ramener, me tirer hors de ce coma par la force brute de son amour.

Un amour qui me choque profondément - presque violemment - comme si mon propre cœur refusait d'y croire.

Une sœur? Un frère? Des parents? Une famille?

Je n'ai plus de famille.

En tout cas pas comme ça.

Pas une famille qui pleure, qui supplie, qui espère.

Pas une famille qui se bat pour me garder en vie.

Je ferme les yeux - mentalement, puisque physiquement je ne peux pas - et j'essaie de repousser cette réalité absurde.

Mais des pensées affluent.

Des images.

Des souvenirs.

Et ils ne sont pas les miens.

Une cuisine lumineuse.

Une vieille dame ― similaire à ma douce nonna ― me montrant comment rouler des gnocchis. La pâte colle un peu à mes doigts. La nonna rit - de ce rire qui crépite comme l'huile chaude dans la poêle.

Ses mains sont fripées, tachées de farine.

Elle sent la lavande et le sucre chaud.

Un homme qui me porte sur ses épaules pour décorer un sapin. Ses épaules sont larges, stables. Je sens l'odeur de résine et de froid sur son pull.

Une femme qui glisse une boucle à son oreille avant que nous quittions tous la maison pour la messe de minuit... moi tenant la main de l'homme et une autre petite fille tenant celle de la femme...

Un jeune garçon est assis dans le même banc que nous à l'église, son carnet de chant dans les mains. Il chante faux et moi je ris.

Je suis heureuse. Tellement heureuse quand nous rentrons à la maison après la messe... où un festin nous attend.

Un autre souvenir me traverse... de ce jeune garçon... qui vole un des biscuits tout chauds frais sortis du four faits par moi, Isabella, la vieille nonna et cette autre femme au parfum si doux...

Dans le souvenir, je suis outrée qu'il ait osé nous en chaparder un alors que je ne les avais pas encore décorés. Alors, je lui cours après et la petite fille tente de suivre elle aussi. Isabella est toujours dans mon camp quand notre grand frère Matteo nous fait de mauvais coups!

Isabella trébuche et elle m'entraine dans sa suite.

Matteo, le garçon, s'immobilise automatiquement. Il se tourne et il revient vers nous... soucieux. Je me suis éraflée le genou, du coup il s'en veut.

Puis encore un autre souvenir me submerge... Cette fois, je suis une adulte et ma sœur est près de moi... à me consoler après ma première peine d'amour. Ma rupture. Mon fiancé m'a abandonnée. Trompée avec une autre.

Elle me serre dans ses bras.

Elle sent le shampoing à la pêche.

Elle pleure plus que moi et ne cesse de me dire que ce bastardo ne m'a jamais mérité et que je suis bien mieux sans lui!

Toutes ces images... tous ces souvenirs... me parlent de la famiglia. La vraie.

Une famille aimante.

Pas la mienne. Pas celle où j'ai grandi. Pas celle où la tendresse était un luxe et la violence une langue maternelle.

Ces souvenirs...

Ils appartiennent à quelqu'un d'autre.

À Juliette.

Juliette Moretti.

C'est le nom de cette personne. Une personne étrangère.

Et pourtant...

Je les sens comme s'ils étaient à moi.

Comme si je les avais vécus.

Comme si mon esprit et le sien s'étaient entremêlés.

Je tente de comprendre.

De me rappeler.

De remonter le fil.

Et soudain, tout me revient.

La Fashion Week.

La soirée de clôture.

Les projecteurs.

Les rires.

Les robes scintillantes.

Les flashs des photographes.

Je me vois - non, elle me voit - quitter la salle avec les autres filles. Avec Angel, Erin, Kalia...

C'est comme si j'étais dans le corps de cette femme... Juliette Moretti.

Son regard sur moi est admiratif... comme si j'étais... son idole?

Puis, elle aperçoit une autre personne du coin de l'œil...

Elle tourne la tête en sa direction.

En direction du couple... le cœur serré.

Son ex-fiancé est aussi présent sur place. Il est avec sa nouvelle copine... Leur bonheur affiché est une gifle au visage de Juliette.

Je sens sa douleur.

Sa honte.

Son sentiment de trahison.

Et son besoin de fuir.

Elle sort par l'entrée principale de l'hôtel où avait lieu l'événement.

Elle marche vite.

Elle veut rentrer à son propre hôtel.

S'enfermer dans sa chambre. Disparaître.

Elle s'arrête sur le trottoir, puis respire l'air frais de cette nuit de février. Elle tente de se calmer. Elle regarde ses mains trembler. Puis elle lève la main pour héler un taxi.

Et là...

Une voiture surgit. Trop vite. Trop inattendue. Et surtout bien trop ciblée.

Juliette n'a pas le temps de crier.

Une main la pousse.

Une main humaine.

Une main familière.

Une main qui veut sa mort.

Elle tombe.

Elle glisse.

Elle voit des talons - des talons hauts, élégants, immobiles - juste avant l'impact.

Puis la douleur lui vrille la hanche. Il y a tant de violence dans cette attaque.

La lumière qui explose, puis c'est le noir... le noir total.

Juliette est morte.

Elle est morte, je l'sens.

Je le vis.

Dans mon corps.

Dans mon âme.

Comme si nos destins étaient liés depuis toujours.

Je suis morte avec elle.

Et puis...

Un autre souvenir.

Le mien.

Je quitte la soirée avec Angel et les autres... je vois Juliette du coin de l'œil...

C'est une de mes fans... je réalise. Ça me revient maintenant!

Elle m'avait demandé de signer son livre de cuisine un peu plus tôt, le tout premier jour de la fashion week.

Le tout premier livre de cuisine que j'avais écrit... sur les recettes de ma nonna... après sa mort en 2020.

Juliette rêvait d'être cheffe cuisinière tout comme moi... mais sa famille possède une maison de couture... du fait sur mesure... et elle est tellement filiale à son père, à sa famille... qu'elle n'a jamais osé leur dire qu'elle rêvait de faire autre chose.

Je l'avais encouragée à ne pas abandonner ses rêves... Puis j'avais signé son livre de cuisine... avec mon numéro pour le jour où elle désirerait aller au bout de ses propres rêves.

Angel me tire par la manche. Elle me pousse vers la sortie arrière de l'édifice... Béru tente de me retenir, me prenant par la taille... mais je le repousse doucement. Ce soir, j'ai envie de faire la fête avec les filles!

Nous nous empilons dans la limousine de devant. La musique est forte et toutes les filles sont surexcitées. Kaz est avec nous. En dragqueen.

Angel sabre le champagne.

Le bouchon saute et j'en suis éclaboussée.

Je ris aux éclats. Il y a tant de rire et de joie. Kaz a gagné le prix "découverte" de cette année.

Et soudain, quelque chose se déchire. Les images de Juliette se dissolvent... et les miennes deviennent plus brutales.

C'est le choc. Une première secousse se produit, puis il y a trou béant dans la carrosserie.

Mon corps aspiré dehors.

Le sol qui me brise. Je me sens broyée.

Le sang.

Le froid.

La voix de Béru - mon Béru - qui hurle mon nom.

- Non... Julia! Non...

Je sens ses bras autour de moi.

Je sens sa chaleur.

Je sens son désespoir.

Je sens la vie me quitter.

Je meurs.

Merda! Je crois bien que je suis morte moi aussi... exactement comme Juliette... et au même moment...?

Le souffle coupé, je réalise.

Deux vies brisées.

Deux corps fauchés.

Une seule âme qui refuse de disparaître.

Je sens quelque chose se tendre en moi - un fil, un lien - juste avant qu'il ne cède.

J'ai été arrachée à ma vie d'avant... à Béru. À Amelia.

C'est comme si je flottais... dans le ciel... au-dessus de Béru... qui serre mon corps tout contre lui... alors que mon âme elle... s'en éloigne de plus en plus.

Mio! Non!

Je voudrais revenir vers lui... vers mon corps... mais une force m'arrache à lui et m'entraine plus loin, toujours plus loin...

Puis je sens que je m'approche de quelque chose... quelque chose qui m'attend.

Des ambulanciers.

Des mains qui s'affairent sur un cadavre sans vie.

Celui de Juliette.

Pour la ranimer.

J'entends des voix qui crient. Celle de son frère Matteo, celle de ses parents... arrivés sur la scène de l'accident. ― ou plutôt de son meurtre si sordide!

Son corps est sur une civière...

Celui de Juliette.

Et les ambulanciers tentent de la ranimer.

Soudain, je suis aspirée.

Tirée.

Arrachée.

Propulsée.

Je glisse en elle.

Dans sa chair.

Dans sa peau.

Dans sa mémoire.

Je fusionne.

Je deviens elle.

Elle devient moi.

Nous devenons une seule et même personne.

Un choc me traverse.

Un éclair.

Une vérité.

Je suis revenue à la vie.

Dans le corps de Juliette Moretti.

Sous le poids de cette révélation, mes doigts tremblent.

Un frémissement.

Un souffle.

Un retour.

J'ouvre les yeux - brutalement.

Chapitre 3 Julia

Un bruit.

Un souffle.

Un battement.

Puis... la lumière. Elle me transperce comme une lame. Les sons me frappent comme des vagues trop hautes. Mon propre corps me semble... étranger. Comme si mes nerfs n'étaient pas branchés au bon endroit.

Je cligne des yeux - ou plutôt, mes paupières tremblent toutes seules, comme si elles se souvenaient avant moi comment faire pour revenir à la vie.

Des silhouettes se penchent au-dessus de moi.

Des voix s'élèvent.

Trop proches.

Trop fortes.

- Mamma! Mamma, guarda! Elle bouge! s'écrie Isabella, la voix brisée par l'espoir.

Je veux parler. Je veux dire: attendez, calmez-vous, tout va bien, je suis là... Je suis réveillée et je vous entendais depuis un p'tit moment déjà!

Alors mes mains bougent.

Instinctivement.

Comme avant.

Comme quand j'étais Julia.

Je signe.

Je signe vite.

Je signe: "je suis réveillée, je suis là, ne paniquez pas!"

Mais leurs regards se vident.

Ils ne comprennent pas.

Ils ne reconnaissent pas le langage des signes.

Bien sûr qu'ils ne comprennent pas.

Juliette n'était pas muette.

Je bouge, mais ce n'est pas moi.

Je respire, mais ce souffle n'a pas la même cadence.

Je sens des émotions qui ne m'appartiennent pas - un amour, une loyauté, une douleur - comme des échos d'une vie que je n'ai pas vécue.

Un vertige me traverse.

Et si...?

J'ai presque peur d'espérer... mais je fais tout de même une tentative.

Une première fois.

Mais rien.

Juste un souffle râpeux, étranglé, qui me brûle la gorge.

La panique me saisit.

Je me sens retomber dans un gouffre.

Comme si tout ce que j'avais espéré - revenir, vivre, parler - venait de s'effondrer.

- Amore, calma... calma... murmure la femme au parfum poudré.

La mère de Juliette, Sofia Moretti, je réalise.

Sa main tremble quand elle me caresse la joue.

Son mari Alessandro - mon père? - attrape un verre.

Il le remplit d'eau.

Sa main est ferme, mais je vois la peur dans ses yeux.

- Doucement, tesoro... dit-il en approchant le verre de mes lèvres.

Sa femme m'aide à me redresser et je bois doucement. L'eau glisse dans ma gorge sèche, râpeuse, douloureuse.

Je respire, fermant les yeux dans une prière silencieuse, puis je les rouvre pour faire une nouvelle tentative.

- ... Co... combien ?

Ma voix sort.

Faible.

Cassée.

Vivante.

- Grazie a Dio! s'exclame la mamma, aussitôt qu'elle entend ma voix, et faisant son signe de croix.

Je demande alors de nouveau :

- Combien de jours...?

Ils se figent.

Tous.

Comme si le monde venait de s'arrêter.

- Due settimane, amore.

Deux semaines, répond la mamma, les yeux pleins de larmes.

Mes mains agrippent la couverture.

Le coma de Juliette a duré deux semaines.

Et moi... je suis restée coincée entre deux mondes tout ce temps.

Je sens mon cœur se contracter, lourd, douloureux, comme si une main invisible le serrait. Je revois son visage - Béru - penché sur moi, peu avant ma mort, ses yeux remplis d'une terreur que je n'avais jamais vue chez lui.

Je revois Amelia, avant notre départ pour aller la soirée un peu plus tôt... qui avait tellement de plaisir avec ses amis qu'elle nous a à peine dits au revoir, pas même un bisou. ― et pourtant, c'était la dernière fois que je lui ai parlé... la dernière fois que j'aurais pu la tenir dans mes bras.

Je revois le sang.

Le froid.

Le silence.

Et je comprends que pendant deux semaines entières, ils ont vécu avec ce vide. Avec ma mort. Depuis deux semaines que Béru et Amelia me croient morte.

Puis, je suis frappée par autre chose.

Quelque chose qui se brise en moi.

Ou plutôt qui s'est reconstruit.

Quelque chose que j'avais perdu et que j'ai retrouvé.

Ma voix. ― ou devrais-je dire, une nouvelle voix.

Les larmes montent.

Brutales.

Incontrôlables.

Je pleure.

Je pleure parce que je parle.

Parce que je respire.

Parce que je suis vivante.

Parce que je ne devrais pas l'être.

Aussitôt, ils se précipitent tous autour de moi, cette nouvelle famille que je me découvre aussi.

Leur énergie me percute comme une vague. Leur chaleur me submerge. Leur amour me désarme. Je ne suis pas habituée à ça - à cette affection spontanée, bruyante, désordonnée.

Dans ma vie d'avant, l'amour était une arme, un piège, une monnaie d'échange. Mais ici, il est offert sans condition. Et je ne sais pas quoi en faire.

- C'est ta hanche qui te fait mal?

- Ou ton dos?

- Est-ce que la lumière te dérange? Matteo! Baisse les stores!

- Doucement, tesoro... respire...

Ils parlent tous en même temps. Ils se coupent, se bousculent, se disputent, s'aiment. Une famille italienne dans toute sa splendeur - bruyante, chaotique, vivante.

Rien à voir avec la mienne, où chaque mot était pesé, chaque geste surveillé, chaque silence dangereux.

Ici, tout déborde.

Tout explose.

Tout vit.

Ils me touchent.

Ils m'entourent.

Ils m'aiment.

Et pourtant...

Une pensée me transperce.

L'un d'eux a peut-être voulu la mort de Juliette.

L'un d'eux pourrait être celui - ou celle - qui l'a poussée.

Un instant, je croise le regard d'Alessandro. Il est plein d'amour... mais quelque chose en moi se crispe.

Un écho.

Un souvenir.

Une silhouette derrière moi, une main qui pousse.

Je cligne des yeux.

Le souvenir disparaît.

Mais la méfiance reste, tapie sous ma peau comme une bête qui refuse de mourir.

Mais leurs mains sont si douces.

Leur inquiétude si réelle.

Leur amour si palpable.

Je ne sais plus quoi croire.

Mon passé me hurle de me méfier et mon instinct, lui, me dit de fuir.

Mais ce corps est encore trop fragile... ma hanche est immobilisée dans une sorte d'attelle ou de dispositif. Et quand bien même je voudrais fuir... quelque chose en moi... comme une émotion résiduelle qui ne m'appartient pas... s'y refuse!

Juliette aimait sa famille. Plus que tout. Mais cette famille n'est pas la mienne! Et la dernière fois que j'ai fait confiance à ma propre famille...

Dans mon ancienne vie, j'étais une principessa de la mafia italienne. C'est pourquoi Béru m'appelait toujours affectueusement «sa principessa».

Au sein de la mafia, les femmes ne sont rien de plus que des marchandises.

Pendant longtemps, j'ai tenté de plaire à pàpa. Gagner son affection. Tout ce que j'ai fait, tout ce que je suis...mon travail acharné pour devenir la meilleure cheffe cuisinière, la plus compétente, la plus renommée internationalement... et même le premier restaurant que j'avais ouvert en France, après que notre fuite de l'Italie en catastrophe... Au départ... tout ça, c'était pour mon père.

Pour l'impressionner.

Pour qu'enfin il me voie.

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