HESTIA –
Mes pattes battent la terre humide, tandis que mon souffle haché se dessine comme un petit brouillard dans l'air frais.
Je slalome rapidement entre les troncs d'arbre. Mon cœur bat la chamade. Mes oreilles sifflent. Mais je continue de me battre.
Pour acquérir cette liberté que j'ai tant rêvée et attendue.
Que j'ai tout fait pour mériter.
Et ce soir... je crois que ce soir c'est la bonne.
Je crois que ce soir, je suis prête. À être libre. À fuir la prison que la Déesse a formé. À quitter cette vie trop obscure pour moi.
Cette vie que je n'ai jamais voulue.
Mais c'était sans compter eux. Ces envoyés de la Déesse.
Qui me pourchassent. Depuis des heures et des heures.
J'ai essayé de les semer, et même de les piéger avec des trous dans le sol. Mais rien. Ils sont toujours là. Derrière moi.
Prenant le temps. Me laissant courir.
Pour mieux me punir d'avoir tenté de leur échapper, à eux et à l'autorité divine.
Mais finalement, plus les heures défilent dans cette noirceur majestueuse, plus mon énergie redouble. Parce que je sais que plus je cours, plus je suis proche de mon objectif. Du fruit défendu.
- Cours... Cours... Continue de courir... Nous te retrouverons... Où que tu sois nous te retrouverons.
Non. Jamais. Je ne veux plus rester sous une surveillance continue. Plus jamais.
C'est ma vie, c'est mon droit.
Et c'est mon choix. De quitter l'Europe.
Et de partir loin.
De l'Enfer dans lequel je vis.
CHAPITRE I
– HESTIA –
Dans un silence absolu, mes doigts parcourent lentement la reliure des livres de l'étagère. Mes yeux voient défiler des noms que je n'arrive même pas à lire. Que je ne cherche même pas à lire. Et je continue à marcher, longeant les rayons.
C'est si apaisant. Quand votre peau entre en contact avec des objets si anciens qu'ils portent en eux toute l'histoire de l'humanité.
Et au fond de moi... je crois que ça m'impressionne. Et surtout que ça me rend nostalgique.
Sous cette lumière dorée qui pousse mon regard à se diriger vers l'extérieur noir.
Pas de lune, pas d'étoiles. Juste une noirceur infinie qui m'attire malgré moi.
Alors, sans même m'en rendre compte, mes pas se dirigent vers la grande baie vitrée de la bibliothèque. J'observe les troncs d'arbres noirs qui jonchent une forêt sans fin.
La forêt par laquelle je suis arrivée. Il y a quatre ans.
Jour pour jour.
Exténuée. Au bord de l'évanouissement. Seule.
- Hestia, je vais bientôt devoir fermer. On rentre ?
Je me retourne vers Lina. Ses yeux noisette me scrutent en silence. Elle sait qu'en ce moment-même, le passé m'assiège tel un démon incrusté dans mon âme elle-même.
- Il est 22h. Demain, on a cours. Il faut qu'on soit en pleine forme.
Je hoche lentement la tête, avant de me diriger vers elle, qui est en train d'éteindre l'ordinateur de l'accueil puis les lumières de la grande bibliothèque de la ville. Pendant ce temps, je reste sur le pas de la porte, gardant mes yeux rivés sur les étagères de sapin et de feuille d'or.
Puis ma meilleure amie me rejoint et ferme la bibliothèque à clé. Nous descendons les marches de marbre en silence, alors que je la suis.
Lina suit les mêmes cours que moi, dans la même faculté de droit. Mais ce n'est pas de cette manière que je l'ai rencontrée. Non, c'est bien plus compliqué que ça.
C'est elle qui m'a sauvée. Qui m'a aidée. Qui m'a nourrie et hébergée le temps que mon état s'améliore. Qui m'a permis de trouver un travail et une bonne université.
Mais surtout... C'est elle qui m'a permis de retrouver le sourire.
Et je ne la remercierai jamais assez pour ça.
Elle me jette un coup d'œil, semblant hésiter à m'adresser la parole. C'est le seul moment où elle sait que je replonge dans le passé, où elle sait que je ne suis pas là mentalement parlant.
À chaque fois que j'entre dans cette bibliothèque.
Et surtout à chaque fois que je gravis ou descends cet escalier de marbre.
Parce que c'est sur celui-ci que je me suis écroulée, et sur lequel j'ai perdu connaissance.
Il faisait nuit ; il n'y avait personne dehors.
À part Lina qui fermait au même moment la bibliothèque. Il y a quatre ans. Jour pour jour. Heure pour heure.
- Ça va ?
Je prends une grande bouffée d'air alors que nous marchons dans les rues à peine éclairées de Tellico Plains, une toute petite ville du Tennessee.
- Oui, ça va. Ne t'inquiète pas. Merci de bien vouloir que je t'accompagne de temps en temps.
- Merci à toi justement ! Ça me permet de ne pas être seule, donc c'est sympa.
Je lui souris, et nous continuons à marcher en silence.
Lina adore son travail à la bibliothèque. Il lui permet de financer ses études à la faculté de droit de Knoxville, à une heure d'ici. Elle a commencé à travailler à dix-sept ans pour prendre de l'avance dans ses économies. Je suis arrivée durant sa première année, et pendant qu'elle travaillait à plein temps, je passais mes journées à bosser afin de réussir les tests pour entrer à l'université.
Le droit international a toujours été mon centre d'intérêt, et ce depuis que je suis toute petite. Je l'étudiais seule, dans ma chambre. Et désormais, parce que mes efforts ont payé, j'ai été sélectionnée et je peux donc enfin plonger dedans à la faculté avec Lina.
- Tu ne veux pas sortir ta louve avant de rentrer ? me propose-t-elle.
- Non, c'est bon. Ce petit tour dans la bibliothèque l'a apaisée.
Lina est une humaine. Quand elle m'a découverte sous ma forme de louve au bas des escaliers de la bibliothèque, elle était effrayée.
Les humains connaissent l'existence des surnaturels depuis déjà plusieurs centaines d'années. C'est-à-dire celle des anges, des loups-garous et des sorciers. Ce sont les seuls surnaturels de notre monde. En tout cas pour l'instant.
Lina est traumatisée par les loups-garous, depuis son incident. Mais elle a réussi à s'habituer à moi, et je suis désormais la seule de mon espèce dont elle n'a pas peur. De plus, elle arrive même à ne pas être mal à l'aise quand je suis sous ma forme de louve.
Et enfin... Elle est la seule à connaître mon secret. Pour la simple et bonne raison que c'est elle qui a découvert une louve blanche aux yeux bleus inconsciente.
La seule louve blanche aux yeux bleus du monde entier.
Mais Lina est une personne de confiance. Et elle ne me trahira jamais en me dénonçant aux autres espèces.
Le monde entier sait que j'existe, que je suis quelque part. Et c'est à qui m'aura en premier. Chaque espèce est à la recherche de la louve la plus puissante du monde.
Parce que je suis la seule à pouvoir donner le règne suprême à l'une d'elles.
C'est ce pour quoi je suis née. C'est ce pour quoi j'ai été formée.
Mais j'ai fui ; je suis partie. Afin d'échapper à cette vie qui m'était déjà tracée.
Je ne veux pas faire ce que les autres ont prévu pour moi. J'étais enfermée dans un petit manoir, surveillée par la Déesse.
Et cette prison a commencé à trop m'étouffer. Alors, à presque seize ans, j'ai pris le plus gros des risques et je suis partie. Assez loin pour que personne ne puisse me retrouver, même pas la Déesse elle-même.
Je me suis réfugiée au Canada pendant trois ans, puis dans une petite ville paumée dans l'est des États-Unis.
Et c'est parfait comme ça.
Mais avec cet acte... je suis vulnérable. Je n'ai plus rien pour me protéger des chasseurs ou des autres espèces. C'est bien pourquoi je cache mon aura afin que tout le monde croie que je suis une humaine.
Et c'est mieux ainsi.
- Allons dormir, dis-je en entrant dans la maison de Lina.
***
– ADRIEN –
Mon regard reste rêveur, alors que je regarde la forêt depuis la baie vitrée de mon bureau.
Les nuages enveloppent la lune, et les étoiles semblent se cacher derrière leur douceur.
J'attrape mon verre d'eau en soupirant bruyamment.
Zelda... Quand est-ce que tu me permettras de la trouver ?
Mes doigts pressent le récipient que je tiens dans ma main.
- Adrien, tu devrais aller dormir.
Je me retourne lentement vers Kyle, mon Bêta.
- Je sais à quoi tu penses. Moi aussi... je l'attends.
- Kyle, je vais avoir vingt-cinq ans. Et je n'ai toujours pas trouvé mon âme-sœur. J'ai fait le tour du monde, et avec toi. J'ai visité en sept années, deux continents entiers. Rien que pour elle. Et toujours rien.
Il ne répond pas, gardant un silence beaucoup trop sonore pour moi.
- J'ai... j'ai réfléchi à quelque chose...
Je fais un mouvement de tête pour l'inviter à continuer, avant de prendre une gorgée d'eau.
- Et si... Et si elles étaient plus proches que nous ne le croyons ? Nous avons certes fait l'Europe, l'Amérique et même l'Asie du sud et l'Afrique du Nord. Mais... tu t'es déjà demandé si on n'était pas passé à côté d'elles ?
Je fronce les sourcils, incompréhensif, alors qu'il s'avance vers moi, dans la noirceur du bureau.
- Et si elles étaient ici ? Aux États-Unis ?
- J'ai plus de chance de la trouver en fouillant le reste du monde qu'en traversant les États-Unis, Kyle.
- Avant oui. Mais maintenant que tu as fait pratiquement le tour du monde sans la trouver, je pense qu'on peut se tourner vers les États-Unis. Il ne nous reste que ça, Adrien !
Il s'avance rapidement vers moi, et je perçois ses yeux briller dans l'obscurité du bureau.
- Adrien... Et si nos deux âme-sœurs étaient ici ? répète-t-il.
Cette fois-ci, je ne réplique rien. Parce que je me dis que d'un côté il peut avoir raison. Je jette alors un regard sur la carte du monde qui couvre un mur entier derrière quelques étagères de livres.
Oui... Et si elles étaient ici ?
Mon regard parcourt l'immensité du pays.
Puis je m'approche de la carte jusqu'à pouvoir poser ma main dessus. Mes doigts frôlent le papier fragile, sans s'arrêter, passant sur le Michigan comme sur la Californie, la Louisiane puis le Texas.
Et soudain, je me stoppe. Mes yeux scrutent le petit état qui se dessine autour de mon doigt. Ma peau ne se détache pas de cet endroit. Sur l'immense carte qui figure sur le mur, je me suis arrêté sur une contrée perdue qui semble... m'appeler et m'attirer.
- Le Tennessee...
- Hein ?
Mon Bêta ne comprend pas ce qu'il m'arrive et d'ailleurs moi non plus.
- Kyle... On va commencer par le Tennessee.
- Mais... Adrien ! Il n'y a que deux pourcents de la population américaine au Tennessee ! Il n'y a aucune chance qu'elle s'y trouve !
Mais je m'obstine à dévisager le petit état sans signification. Et alors, sans m'en rendre compte, je souffle :
- Elle est là-bas...
- Hein ?
- Mon âme-sœur est là-bas... au Tennessee.
Puis je me retourne lentement vers mon Bêta, et souffle :
- J'en suis certain... Je le sens.
Et alors, dans le silence d'un regard, nous semblons enfin nous comprendre.
Direction le Tennessee.
Je te promets que je te trouverai, ma Luna.
Je te le jure.
Attends-moi encore quelques jours.
Et je serai là, devant toi.
Moi, ton âme-sœur.
Toi, mon âme-sœur.
- Tu sais ce qu'on raconte partout dans l'état ? fait Lina avec une sorte d'amusement.
- Non vas-y, dis-moi ?
Nous sommes en train de rentrer de la faculté. Pour une fois, c'est moi qui ai pris le volant.
- L'Alpha Suprême d'Amérique cherche son âme-sœur. Il est en train de faire le tour de tout l'état.
- Ah bon ? lâché-je, pas du tout intéressée.
- Oui. Et il doit arriver demain à Knoxville.
- Hum.
Je ne le lui fais pas savoir, mais me dire qu'un Alpha plutôt puissant va mettre les pieds ici me donne un assez mauvais pressentiment. J'ai peur qu'il relève mon aura, pourtant minutieusement dissimulée.
J'ai peur de l'attirer comme un aimant s'il décèle le pouvoir qui se dégage de moi, même en si petite quantité.
- Il va visiter la faculté demain après-midi je crois. Il a l'air tellement... empli d'espoir de la trouver d'après les dires des réseaux sociaux. Il paraît que son regard se voile de tristesse à chaque fois qu'il élimine une personne de la longue liste.
- Après pourquoi s'attarder sur le Tennessee ? C'est ça qui m'étonne. C'est un état minuscule ! Y'a presque personne. Il perd son temps.
- Tu as raison, approuve ma meilleure amie. Après... peut-être qu'il ressent sa présence ici.
Je garde le silence pendant quelques minutes, les yeux rivés sur la route qui s'étend sur quelques kilomètres.
- Ce soir, je vais passer à la boîte pour dire bonjour à Jason et aux autres. Je ne serai pas de service, mais ça fait longtemps que je ne les ai pas vus, étant donné que nous n'avons pas les mêmes horaires.
En effet, pendant que Lina travaille en tant que libraire à la bibliothèque, je me paye un salaire et mes études en bossant en tant que serveuse dans un restaurant chic. J'ai rencontré Jason il y a un ou deux ans, en le percutant dans la rue. Puis nous sommes devenus amis et il m'a emmenée en boîte pour me présenter à ses collègues et amis. C'était l'une des meilleures soirées de ma vie, même si je préfère être avec Lina devant un film.
Finalement, au bout de quelques dizaines de minutes, je gare l'Audi noire que Lina et moi avons achetée ensemble il n'y a pas longtemps dans le parking.
- Tu veux que je t'accompagne ce soir à la boîte de nuit ? propose Lina.
- En vrai oui ! Pourquoi pas !
Nous partons travailler nos cours puis nous nous mettons sur notre trente-et-un pour ce soir. Je me vêts de ma plus belle tenue de soirée : une robe noire pailletée, courte, et qui laisse mes épaules nues. Une sorte de voile enroulé entoure mes bras, semblable à un foulardaccroché à la robe, sous chacune de mes deux épaules Je me maquille légèrement, et laisse mes longs cheveux bruns ondulés ruisseler dans mon dos avec de petites bouclettes naturelles.
Lina, quant à elle, a revêtu une robe bleu marine, un peu étincelante aussi, qui prend de la longueur à l'arrière de son corps et met en valeur la longueur de ses jambes.
Nous finissons enfin par partir et arrivons à la boîte vers 22h. Elle se situe à Knoxville, pas si loin de la faculté.
- Salut Jasonnnnnnnnn ! m'exclamé-je avec un air d'enfant quand je l'aperçois derrière le bar.
La salle est déjà pleine de monde.
- Coucou beauté, répond-il en me lançant un clin d'œil aguicheur.
Nous explosons de rire avant que je ne lui apprenne que Lina m'a accompagnée.
Nous nous mettons alors à discuter tous les trois, pendant qu'il lave les verres, puis il finit par lâcher :
- Tu as entendu parler de l'Alpha Suprême ? Il paraît qu'il cherche son âme-sœur dans ce coin paumé. Ça me tue de rire.
- Oui, Lina me l'a dit, répondis-je.
- Nan mais je te jure, réplique mon amie. Il va pas la trouver ici, c'est vide de monde le Tennessee. Et en plus tu sais quoi ? Il paraît que c'est le premier état des Etats-Unis qu'il fait. Tu te rends compte ? Il n'a pas commencé par le Texas ou l'Alabama nonnnnnnn, il a commencé juste au-dessus, par le Tennessee ! La bonne blague.
Je pouffe de rire face à son air ironique et dépité.
- En tout cas, bonne chance à lui. Ça doit être dur de ne pas trouver la personne qui t'est destinée. En plus il est âgé, genre vingt-cinq ans. Il aurait dû la trouver avant.
Il y a un silence de quelques secondes, vite cassé par l'intervention de Jason :
- En vrai, si elle est cachée au fin fond du monde, c'est pas étonnant qu'il ne l'ait pas trouvée.
Je hoche lentement la tête en apportant mon verre de cidre à mes lèvres. Lina s'éloigne quelques minutes car elle a reconnu une connaissance.
- Hestia ?
Je lève les yeux vers Jason, qui a fini de laver la vaisselle. Il s'appuie alors sur le bar avec ses coudes pour me regarder, alors que je suis assise de l'autre côté, sur une chaise haute.
- Oui ?
Il ne dit rien au début, avant de baisser les yeux avec une mine gênée, et de me demander timidement :
- Est-ce que ça te dirait qu'on aille boire un verre tous les deux un de ces quatre ?
- Avec tes amis ?
- Euh non... Tous les deux.
Il se redresse et se gratte la tête gêné. Je suis tout aussi mal à l'aise que lui car j'ai compris là où il veut en venir.
- Jason, je ne suis pas vraiment... prête à entrer dans une relation... Et je ne sais pas exactement ce que tu cherches avec moi, mais je ne ressens pas de l'amour ou une attirance spéciale pour toi... mais beaucoup d'amitié.
Je rajoute ces trois derniers mots avec un sourire qui se veut rassurant.
- Alors je veux bien aller prendre un verre avec toi un jour, mais juste entre amis... pas plus, si tu vois ce que je veux dire.
Je me sens un peu mal de le remballer comme ça, mais je ne veux pas d'une relation. En tout cas pas tant que ma situation n'est pas encore tout à fait stable. Je vois qu'il est déçu, car il ne répond rien.
- Je disais coucou à Veronica, fait Lina en revenant vers nous. Ça fait longtemps que je ne l'avais pas vue !
Elle rajoute que c'est une connaissance du lycée, et elle se rassoit avec nous.
Merci Lina, t'es arrivée pile au bon moment. Juste avant que mon râteau commence à me faire me sentir mal.
Je porte alors mon regard sur la pièce, en faisant comme si rien ne venait de se passer. J'inspecte alors la salle ; il y a tant de monde que les gens se marchent les uns sur les autres. Mes yeux analysent chaque forme, sans trop que je ne cherche à identifier la foule.
- C'est bondé. Vous devez faire un bon chiffre d'affaires.
Comment relancer un sujet pour faire décongeler l'ambiance : tuto 1.
- En vrai ouais. Sinon les cours se passent bien ?
- Mais tellement ! s'exclame Lina subitement. C'est tellement passionnant.
Et elle part dans une tirade sans fin. Jason se met à l'écouter attentivement, tout en préparant des commandes. Même si je vois qu'il me jette des coups d'œil parfois. C'est vrai que Jason est plutôt beau garçon, avec ses cheveux noirs et ses yeux foncés, hérités de ses origines brésiliennes. Mais je n'ai jamais vu plus qu'un ami en lui.
Et puis... quelque chose me retient quand je suis avec lui. J'ai longtemps ignoré cette impression mais je la sens présente au fond de moi. Une sorte de méfiance qui m'étonne.
Et m'empêche de lui faire confiance à cent pourcents.
Je suis désolée, Jason.
Pour faire sortir l'échange précédent de mes pensées, je me mets à écouter avec un intérêt profond les paroles de Lina. Mais, au bout de quelques minutes, je finis par me perdre dans son discours. Ses mots deviennent seulement un bruit de fond.
Parce que désormais mon attention est portée sur bien autre chose.
L'odeur de l'alcool et de la sueur semble s'être estompée en quelques secondes... pour laisser place à un parfum qui emplit mes poumons.
Ça sent la forêt de pins lors de la rosée du matin.
Je ferme les yeux, pour respirer pleinement cette odeur addictive. J'ai l'impression d'inspirer de l'air frais, seule au cœur de la nature.
J'entrouvre alors à nouveau les paupières, et inspecte les danseurs, intriguée par la provenance de cette odeur, alors que nous sommes en pleine ville.
Je descends lentement de mon siège en indiquant brièvement aux autres que je reviens vite. Je ne vérifie même pas qu'ils m'aient entendue, me dirigeant déjà au milieu de la foule, qui semble se décaler tout naturellement sur mon chemin. C'est une des vertus d'être une Alpha ; les autres vous respectent sans même s'en rendre compte. C'est bien pratique de ne pas se faire bousculer tout le temps.
Je me faufile sans mal entre les danseurs et les jeunes idiots alcoolisés qui me lancent des regards emplis de malice que je perçois à peine, l'esprit rivé sur cette odeur que je suis à la trace.
Alors, dans l'espace de quelques secondes où un creux se forme devant moi, j'aperçois un jeune homme de dos, qui semble tourner sur lui-même, à la recherche de quelque chose, ou plutôt de quelqu'un. Je décale un peu ma tête pour continuer à le regarder sans qu'il ne me voie. Après plusieurs vérifications, je peux affirmer que l'odeur alléchante vient bien de lui.
Je distingue sans peine ses cheveux blonds, comme si ma vue semblait s'être encore plus aiguisée dans la semi-obscurité. Il est habillé plutôt élégamment, c'est-à-dire avec une chemise blanche rentrée dans un pantalon bien coupé, serré avec une ceinture.
Sa musculature du dos se dessine sous le fin tissu, et je me surprends une envie à passer mes doigts dessus...
Je secoue violemment la tête, cramoisie.
Je ne comprends pas ce qui m'arrive.
Qui est cet homme incroyablement beau, rien que de dos ?
Il se retourne alors dans ma direction, sans pour autant me voir, dissimulée entre les danseurs. Je raffole du regard son visage comme tombé du ciel. Mais alors que je m'attardais sur ses lèvres, je fronce les sourcils en les apercevant se mouvoir en trois mots :
« Viens à moi ».
Je sens mon cœur bondir dans ma poitrine, et me redresse violemment, rougissante. Comment peut-il savoir que je l'observe ?
- Viens à moi.
Cette fois-ci je l'entends distinctement au milieu de la musique techno et des cris excités des jeunes adultes de la boîte qui s'amusent. Sa voix est juste magnifiquement virile et sexy. Mais face à cette demande séduisante, je ne bouge toujours pas, comme figée par cette attraction et cette odeur qui m'attirent comme un aimant.
Et finalement, ses yeux se posent sur moi et je plonge mon regard dans le sien. Émeraude.
Je distingue les étoiles qui brillent dans ses yeux. Je distingue son vert qui se répand lentement, dans une grande douceur, dans mes yeux comme dans mon âme et dans mon cœur. Je distingue le feu qui danse, s'intensifie et accapare mes iris dans un incendie ardent.
Et j'ai l'impression de m'enflammer. Mon cœur brûle en moi. Tambourinant plus vite que jamais. Ma peau frissonne. Tout frémit, tressaille.
Ses yeux continuent de renfermer les miens, de les sceller à jamais. Et surtout de briller intensément malgré la lumière des projecteurs qui l'éclaire.
Les tremblements me secouent de plus en plus au fur et à mesure que notre échange visuel se prolonge.
Et je crois que je ne me suis jamais sentie aussi bien en regardant quelqu'un. Aussi simple. Légère... Aussi moi-même.
Alors, après quelques secondes qui ont duré pour moi une éternité addictive, nos lèvres se meuvent à l'unisson et je murmure :
- Mien...
- Mienne.
Et ce, avant que la réalité ne me rattrape. Lorsque, au même moment, l'espace qui s'était ouvert entre les danseurs pour que nous puissions nous apercevoir, se referme aussitôt, stoppant net notre échange visuel.
Je cligne des paupières plusieurs fois, reprenant le contrôle de ma raison qui s'est égarée, alors que le mot qui s'est échappé de sa bouche se répète en boucle dans ma tête.
Ma louve hurle en moi, comme comblée, alors que je reste immobile, sur place, ma main enserrant le collier que je n'ai jamais quitté depuis ma plus tendre enfance.
Parce que je comprends enfin. Que ce soir. Je viens de faire face à mon âme-sœur.
Une âme-sœur que je n'aurais jamais dû avoir. Je suis censée être seule, sans partenaire.
Alors qu'est-ce que c'est que ça, merde ?
Et soudainement, mes yeux s'écarquillent d'horreur. Alors que les pièces d'un puzzle s'assemblent d'elles-mêmes. Alors que tout se clarifie complètement en moi.
Les cauchemars fréquents me répétant la promesse d'un bel avenir, malgré ma fuite.
Les rêves qui, chaque nuit, faisaient apparaître un grand loup noir aux yeux verts.
Oui.
Zelda m'a donné une âme-sœur... et peut-être pour me pousser, d'une façon ou d'une autre, à accomplir ce pour quoi je suis née.
– HESTIA –
Je reste stupéfaite, au milieu d'une foule de danseurs.
Alors que la vérité éclate petit à petit à mes yeux. Alors que je comprends que quelque chose s'est passé. Quelque chose qui n'aurait jamais dû arriver.
Mais ça, c'était sans compter ma fuite.
Cette apparition me fait alors comprendre qu'Elle a décidé de passer à la vitesse supérieure. Que malgré ma haine, Elle n'abandonnera jamais.
Mais la vraie question que je me pose c'est... qui est cet homme incroyablement beau qu'Elle m'a donné pour âme-sœur ? Parce que, la connaissant, Elle n'a pas choisi n'importe qui.
Or la mission que je suis censée accomplir pourrait le tuer. Et Elle le sait...
Alors pourquoi ?
Mes doigts se mettent à trembler bien plus fort. Bien plus vite. Quand une larme s'échappe de mes yeux, avant que je ne l'essuie rapidement.
Elle a fait ça pour me détruire. Pour me faire souffrir. Pour se venger de ma fuite d'il y a sept ans.
Je prends quelques secondes pour reprendre mon souffle, jusqu'à ce que son odeur me parvienne à nouveau, et bien plus distinctement que la première fois.
Ce qui signifie qu'il est proche. Très proche.
Comme par automatisme, je me tourne sur ma gauche, pour lui faire face alors qu'il est en train de se frayer un chemin jusqu'à moi. Je fronce les sourcils en remarquant que les gens se poussent naturellement sur son passage.
Le rendant encore plus beau qu'il ne l'est déjà.
Le mettant sous les feux des projecteurs entre les danseurs.
Le faisant apparaître comme le vrai dominant qu'il est.
Et ça, je le comprends quand son aura naturelle me parvient. Je fais face à un dominant.
Ce qui me détruit encore plus.
Parce qu'au fond, je sais. Que je ne suis pas censée rester là. Que je dois partir, fuir loin de lui. Mais mon corps ne me répond plus.
Je ne devrais pas avoir d'âme-sœur... Je pourrais être la cause de sa mort.
Alors Zelda, c'est quoi ce bordel ?
Ma raison reprend le dessus et au moment où j'allais reculer pour m'éloigner, je sens une main se glisser dans le bas de mon dos, et un souffle se poser doucement sur mon visage. À ce contact, mon corps frissonne entièrement, et je tremble presque quand mes yeux retrouvent les siens.
Pour assister à une danse endiablée d'étoiles, qui me secoue jusque dans l'âme.
- Tu es magnifique...
Son murmure me fait rougir, alors que je me rends compte que je suis debout contre son corps brûlant qui m'apporte une chaleur réconfortante.
Mais la raison me revient de plus en plus, et je baisse le regard, comme honteuse et... déçue. Sa main resserre son emprise sur ma taille comme par réflexe.
- Je...
Mais au même moment, une voix m'interrompt :
- Hestia !
Je me sépare brusquement de lui et face à ce geste, mon corps en ébullition se refroidit instantanément, me donnant la chair de poule. Mais je l'ignore et reporte mon attention sur Lina.
- Il faut y aller, on a cours de...
Mais elle se stoppe en me dévisageant. Je me retourne vers mon âme-sœur qui fronce les sourcils en reposant son regard sur moi. Je soupire alors en baissant la tête avant de la relever avec un courage que je ne pensais pas possible dans une telle situation.
- Je suis désolée...
Et je recule lentement, lui montrant bien que j'instaure des barrières entre nous.
Des barrières qui ne doivent pas tomber. Sous aucun prétexte. Quel qu'il soit.
Mes yeux ne quittent pas les siens, alors que je sens mon cœur se fissurer dans ma poitrine quand ses sourcils se froncent.
Ne craque pas, ne craque pas. Je t'en supplie... ne craque pas.
Je cligne rapidement des yeux pour empêcher une seconde larme de couler, et me retourne brusquement pour partir de cette boîte de nuit, dans laquelle j'ai désormais l'impression d'étouffer complètement.
Mais mon poignet est attrapé, et je pivote sur moi-même, ce qui fait voler mes longs cheveux bruns. Alors que j'allais lui dire que ce n'était pas possible, que je ne pouvais pas être avec lui, il fait quelque chose que je n'avais pas anticipé : il me ramène contre lui, et mon corps s'embrase complètement, mais encore plus quand il penche sa tête et inspire l'odeur de mon cou.
Je rougis et retiens même un gémissement, avant qu'une petite pression de ses doigts sur le bas de mon dos ne me fasse perdre la raison ; je me laisse aller contre lui, acceptant son étreinte, et ma tête se loge sous la sienne. Je me délecte de son odeur, les yeux fermés, profitant de la sérénité qui m'habite alors face à ce contact.
Une sérénité dans laquelle je ne suis pas retombée depuis des années entières.
- Ne pars pas... Ne m'abandonne pas...
Je sens mon cœur louper un battement. J'ai envie de me retirer d'ici pour ne pas craquer mais je n'en fais rien, me contentant de murmurer :
- Je n'ai pas le choix... Je suis désolée...
- Je t'ai cherché toute ma vie, dans plusieurs continents entiers... Tu ne peux pas me faire ça... Hestia.
Je relève rapidement la tête, les yeux écarquillés. L'air ne semble plus parvenir jusqu'à mes poumons quand mon prénom sort de sa bouche. Nos regards ancrés l'un dans l'autre, je sens sa main se poser sur ma joue, me rendant cramoisie.
- Tu t'appelles comment ? murmuré-je sans même mesurer mes paroles.
- Adrien, répond-t-il en souriant – oh mon Dieu, son sourire. C'est...
- ... français, complété-je dans ma langue natale, sans quitter son regard charmeur.
Il hausse les sourcils, agréablement surpris.
- Je me disais bien que tu avais des origines étrangères. Je l'ai senti à ton accent...
Puis, contre toute attente, il se penche vers moi tandis que je me cambre pour reculer ma tête, alors que je suis toujours retenue par son bras.
- À ton magnifique accent, aussi irrésistible que toi.
Je rougis comme une pivoine, mon cœur battant la chamade quand il prononce ces mots en français.
- Euh... merci, bredouillé-je, désemparée.
Et complètement charmée.
À cette pensée, je secoue la tête pour reprendre mes esprits.
Qu'est-ce que je fous, non de Dieu...
Je me détache à contre-cœur, regardant en arrière vers Lina qui me jette des coups d'œil, tracassée. Ce qui m'aide à comprendre qu'elle sait ce qu'il se passe en ce moment-même entre Adrien et moi.
Penser à son nom fait bondir mon cœur, mais je sais que je dois me reprendre. Vite. Avant de laisser ce lien trop s'installer en nous deux.
Alors je le regarde droit dans les yeux et souffle :
- Je ne peux pas être avec toi, ce n'est pas... possible.
Alors je tourne les talons rapidement et m'en vais précipitamment vers la sortie. Je l'entends crier mon prénom en tentant de me rattraper, mais je sors de la boîte de nuit et m'enfonce dans l'Audi noire avec Lina sur le siège passager.
Et je jette un dernier regard dans le rétroviseur, juste pour apercevoir un homme imposant debout au milieu de la route.
Adrien... Mon Adrien.
Je ferme les yeux quelques secondes jusqu'à ce que je devine qu'il a disparu de ma vue, mais toujours avec l'image de mon âme-sœur en tête, aux côtés d'un autre homme qui s'est précipité vers lui avant que je ne cesse de le regarder.
Et alors, avec l'amertume issue de cette rupture trop violente pour mon âme affaiblie, l'Audi noire s'enfonce dans la noirceur infinie du ciel décoré de galaxies d'étoiles.
Comparable à la profondeur de ses yeux émeraude.