Mon corps était froid, lourd, et chaque respiration était une torture.
Dans mes derniers instants, alors que je tenais la Fleur de Souvenir, l'artefact capable de me sauver, la femme que j'avais tirée des ténèbres et à qui j'avais tout donné, Jocelyn, me l'a arrachée.
Elle a choisi William, mon soi-disant "frère aîné", avec une pitié glaciale et ces mots simples : "Je suis désolée, Joseph. Je l'aime." Mon cœur, déjà brisé physiquement, s'est effondré une seconde fois, me laissant mourir comme un simple outil jeté.
En dépit de ma mort, le monde a continué, et je suis revenu.
Je me suis réveillé dans l' humidité des Catacombes de Paris, au moment exact où ma misère avait commencé : devant la jeune Jocelyn, tremblante, et son impérieux « sauveur », William Moore.
Cette fois, quand William m'a souri, me proposant de m'occuper de la « blessée », j' ai répondu instantanément, avec une certitude et une froideur inébranlable : « Non. » Plus jamais je ne serai leur victime.
Mon corps était froid, lourd. Le sang s'échappait de la blessure mortelle dans ma poitrine, et chaque respiration était une torture. À côté de moi, William Moore, mon soi-disant "frère aîné", gisait dans un état similaire, son visage charismatique déformé par la douleur.
Nous venions de combattre le chef des Corrupteurs, et nous avions perdu.
Mais il y avait encore de l'espoir. Entre mes doigts tremblants, je tenais la "Fleur de Souvenir", un artefact si rare qu'il pouvait restaurer une âme brisée. Une seule fleur. Un seul survivant.
Je n'ai pas hésité. J'allais me sauver. Je devais vivre.
Alors que j'approchais la fleur de ma poitrine, une main fine et pâle a jailli et me l'a arrachée.
Jocelyn.
La jeune femme que j'avais sauvée des Catacombes, que j'avais soignée, à qui j'avais enseigné à maîtriser ses pouvoirs. La femme à qui j'avais donné des morceaux de mon énergie vitale pendant des années.
Elle tenait la fleur, son visage baigné de larmes.
"Jocelyn, qu'est-ce que tu fais ? Donne-la-moi," ai-je réussi à articuler, ma voix n'étant qu'un murmure rauque.
Elle a secoué la tête, ses yeux fixés non pas sur moi, mais sur William.
"Je suis désolée, Joseph. Je l'aime."
Ses mots étaient simples, directs. Ils ont frappé plus fort que la lame du Corrupteur.
Elle s'est tournée vers William, a pressé la Fleur de Souvenir contre sa poitrine. Une lumière douce a enveloppé son corps, ses blessures se refermant à une vitesse visible.
Jocelyn m'a regardé une dernière fois, sans la moindre trace de culpabilité dans ses yeux, seulement une pitié froide.
"Tu as toujours été si gentil, Joseph. Mais la gentillesse ne sert à rien."
La vie me quittait. Ma vision s'est brouillée. J'ai réalisé la vérité. Je n'avais jamais été qu'un outil. Un pansement pratique pour son traumatisme, un tremplin utile jusqu'à ce qu'elle puisse atteindre l'homme qu'elle désirait vraiment.
Mon cœur, déjà brisé physiquement, s'est brisé une seconde fois. Et puis, plus rien.
...
L'odeur humide de la pierre et de la terre a envahi mes narines.
J'ai ouvert les yeux.
J'étais dans les Catacombes de Paris. La faible lueur de nos lampes magiques dansait sur les murs d'ossements.
À côté de moi, William Moore, bien vivant et arrogant comme toujours, a souri. "Joseph, regarde ce que nous avons trouvé. Deux petites souris effrayées."
Devant nous, deux jeunes femmes étaient blotties l'une contre l'autre. Carole, l'aînée, indemne mais terrifiée. Et Jocelyn, la cadette, tremblante, son esprit visiblement brisé par l'attaque du Corrupteur.
C'était le moment. Le point de départ de ma misère.
William m'a donné un coup de coude amical. "Je prends la plus âgée, Carole. Elle a l'air d'avoir du potentiel. Toi, tu peux t'occuper de la blessée. Ça correspond bien à ton grand cœur, n'est-ce pas ?"
Il a dit les mêmes mots. Exactement les mêmes.
Dans ma vie passée, j'avais accepté avec pitié. Cette fois, un frisson de glace a parcouru mon échine.
J'ai regardé Jocelyn. Ses yeux étaient vides, mais pour une fraction de seconde, j'ai cru y voir une lueur de reconnaissance, de peur.
Je me suis tourné vers William, mon visage dépourvu de toute émotion.
"Non."
Le mot était sec, froid.
William a froncé les sourcils, surpris par mon ton. "Pardon ?"
"J'ai dit non," ai-je répété. "Tu es 'Maître Moore', le Guérisseur d'Âmes le plus talentueux de notre génération. C'est toi qui devrais prendre la responsabilité la plus lourde. Guérir une âme brisée est un véritable défi. C'est une opportunité de prouver ta supériorité, n'est-ce pas ?"
J'utilisais sa propre rhétorique, son arrogance, contre lui.
Il a été pris au dépourvu, incapable de réfuter mes paroles sans paraître faible ou égoïste devant Carole, qu'il voulait impressionner.
"Tu... tu as raison," a-t-il bafouillé, forçant un sourire. "Bien sûr. Je vais m'occuper des deux sœurs."
Alors que je me tournais pour partir, une main a attrapé le bas de ma veste.
C'était Jocelyn.
Ses yeux, qui semblaient vides un instant auparavant, étaient maintenant remplis d'une panique désespérée.
"Emmène-moi avec toi," a-t-elle supplié dans un murmure à peine audible. "S'il te plaît."
Mon cœur s'est serré. Elle se souvenait. Elle aussi, elle avait gardé les souvenirs de notre vie passée.
Je l'ai regardée, son visage suppliant, et l'image de sa trahison m'est revenue en pleine face.
J'ai retiré doucement ma veste de sa prise.
"Je ne suis pas assez bon pour toi," ai-je dit froidement, chaque mot chargé du poids de ma mort. "Tu mérites mieux. Tu mérites Maître Moore."
Puis, je lui ai tourné le dos et je suis parti, la laissant avec ses regrets et l'homme pour qui elle m'avait sacrifié.
Je me suis éloigné sans un regard en arrière, laissant le trio confus dans la pénombre des Catacombes. Le son des supplications étouffées de Jocelyn s'est estompé derrière moi.
La liberté. C'était un sentiment étrange. Dans ma vie passée, à ce moment précis, j'étais déjà en train de planifier comment soigner Jocelyn, comment lui consacrer mon temps et mon énergie. Maintenant, mon avenir était une page blanche.
Je suis rentré dans mon petit appartement parisien, un endroit modeste que je partageais avec d'autres Guérisseurs de rang inférieur. L'air était chargé de l'odeur des potions et des vieux parchemins.
Au lieu de me lamenter, j'ai commencé à travailler.
La "métamorphose psychique" était ma spécialité. La capacité de changer la perception que les autres ont de moi, de manipuler leurs souvenirs pour y apparaître différent, voire sous les traits de quelqu'un d'autre. Dans ma vie antérieure, je l'avais négligée, trop occupé à jouer les sauveurs pour Jocelyn.
Plus maintenant.
J'ai passé les jours et les semaines suivants à m'entraîner sans relâche. Je me projetais dans l'esprit des passants dans la rue, testant mes limites. Je suis devenu un vieil homme pour un boulanger, une belle femme pour un artiste de rue, un enfant perdu pour un policier. Chaque succès renforçait mon contrôle.
Pendant ce temps, les rumeurs circulaient dans notre cercle. William avait bien pris les deux sœurs sous son aile, comme je l'avais forcé à le faire. Il paradait avec Carole à son bras, la présentant comme sa nouvelle protégée talentueuse.
Quant à Jocelyn, elle était une ombre.
William, contraint de s'occuper d'elle, le faisait avec une impatience à peine masquée. Il lui donnait les soins de base, les potions nécessaires, mais sans la patience et la dévotion que je lui avais offertes. Son traumatisme persistait, sa progression était lente, presque inexistante.
Elle essayait de me contacter. Des messages apparaissaient dans mon esprit, des supplications silencieuses, des images de son visage en larmes.
Je les ignorais toutes.
Je la croisais parfois dans les couloirs de notre quartier général. Elle avait l'air pitoyable. Elle essayait d'attirer mon regard, mais je la regardais comme si elle était une étrangère.
Un soir, alors que je rentrais tard, je l'ai trouvée qui m'attendait devant ma porte.
"Joseph," a-t-elle dit, sa voix tremblante. "Je suis désolée. Je regrette tellement."
"Regretter quoi ?" ai-je demandé, mon ton plat.
"Tout. Mon choix. Je... j'étais stupide. William ne se soucie pas de moi. Il me voit comme un fardeau."
"C'est le choix que tu as fait," ai-je répondu sans la regarder. "Assume-le."
J'ai ouvert ma porte et je suis entré, la refermant doucement mais fermement devant son visage. J'ai entendu un sanglot étouffé de l'autre côté, puis le bruit de ses pas qui s'éloignaient.
Je me suis appuyé contre la porte, le cœur lourd. Une partie de moi, la partie stupide et naïve qui l'avait aimée, voulait la consoler. Mais l'autre partie, celle qui s'était vidée de son sang sur le sol froid, savait que c'était un piège.
Elle ne regrettait pas de m'avoir trahi. Elle regrettait d'avoir fait un mauvais pari.