Au bord d'un ravin, le long d'une route sinueuse en montagne.
Région de San Gerardio, le 13 mars 20**, il y a huit ans.
*Samantha*
La rutilante Ferrari décapotable penche dangereusement dans le vide. M'accrochant au capot de la voiture, et me balançant au-dessus du vide, ma vie ne tient qu'à un fil.
Mon amie Anna Lucia se penche vers moi et elle me tend la main, ce qui fait pencher la voiture encore plus dangereusement.
Elle n'abandonnera jamais. Je la connais. Elle refuserait de me laisser tomber... mais si elle ne recule pas tout de suite... la voiture va basculer et elle périra avec moi!
Jamais Anna Lucia! M'entends-tu! Je ne te laisserai jamais te sacrifier et mourir bêtement avec moi.
Tu vas vivre! Pour moi! Pour toi! Pour nous!
J'ai un dernier regard en direction de ma meilleure amie avant de tout lâcher.
De me laisser tomber dans le vide.
Ma vie entière défile devant moi en une fraction de seconde.
La mort de mes parents, quand j'étais toute petite, de balles perdues, pris entre les coups de feu échangés lors d'une rixte entre deux gangs du cartel colombien.
Ma première famille d'accueil... des gens très bien, mais qui avaient trop d'enfants pour s'occuper de moi adéquatement.
Ma deuxième famille d'accueil... des gens extrêmement religieux.
Pour madame Geraldina Suarez, tout était un péché, la luxure et la gourmandise plus que les autres!
La première fois où j'ai vu Anna Lucia... dans la cour de récré, de ma nouvelle école, dans ce village de San Gerardio où vivait ma nouvelle famille d'accueil. Je la trouvais très intimidante et je craignais de me faire « bully » par elle, alors, je lui avais offert un cookie de mon propre lunch pour acheter son amitié, parce que d'avoir la « bully » du groupe de son côté est toujours une bonne chose.
La petite fille plus costaude que toutes les autres dans la cour de récré avait hésité à prendre le cookie: « Ma mère ne veut pas qu'j'en mange! Elle dit que ça fait grossir! Et la dernière fois que j'ai grossi, elle ne me donnait droit qu'à un seul repas par jour!» s'était-elle exclamée de manière indignée.
J'avais cligné des yeux. La bully de ma nouvelle école me semblait tout à coup tellement vulnérable, alors que la minute plus tôt, elle menaçait de briser les « huevos » d'un garçon qui l'embêtait.
J'ai alors réalisé qu'elle et moi avions une chose en commun.
Notre peur des adultes.
« Moi madame Geraldina ne veux pas qu'j'en mange trop non plus, parce qu'elle dit que c'est un pécher de gourmandise et qu'il faut les confesser, nous péchés. Mais si tu manges un de mes cookies et que moi je mange l'autre... je ne serai pas obligée d'aller me confesser et toi, tu ne risques pas de prendre du poids juste avec un seul cookie, donc ta maman ne va pas te mettre au régime! »
Anna Lucia avait réfléchi à peine quelques secondes avant d'avancer la main et de prendre le biscuit aux pépites de chocolat que je lui offrais.
Ce fut pour nous le début d'une belle amitié.
Si bien que je ne regrette pas du tout, mais alors là pas du tout de me sacrifier pour qu'elle puisse vivre. Continuant de chuter dans le vide, j'esquisse un sourire en me remémorant tout ces bons moments que nous avons vécus ensemble elle et moi.
La première glace que nous avons partagée.
Notre première aventure dans la jungle amazonienne.
Notre première enquête sur un petit vandale local, parce que nous avions regardé trop d'épisodes de «Nancy Drew».
Le premier plat que nous avons cuisiné ensemble, moment où nous avions découvert qu'Anna Lucia devrait rester le plus loin possible des fourneaux!
La première robe qu'Anna Lucia a cousue, qui était pour ma confirmation.
Qu'est-ce que j'étais jolie! On aurait dit une jeune mariée!
Notre première confrontation à l'adolescence, parce que je croyais que le chanteur Miguel Alvares éclipsait le chanteur Tony Jimenez et qu'Anna Lucia pensait le contraire!
Notre deuxième confrontation, quand Anna Lucia a brisé le cœur de Alejandro, un garçon que je trouvais super génial et qui ne méritait pas ça!
La première fois où une des créations d'Anna Lucia a fait parler d'elle dans les magazines, qui est aussi la centième fois où sa mère l'avait déçue, car elle la faisait passer pour la sienne alors que je savais très bien moi que cette robe avait été créée par ma meilleure amie.
Mon premier bal de finissante, où Anna Lucia devait m'accompagner en juin prochain. Elle est un an plus jeune que moi et ne graduera que l'année prochaine, mais je ne me suis toujours pas trouvé de cavalier donc elle avait accepté de venir avec moi si je n'en trouvais toujours pas d'ici juin... et oui! Encore une fois, c'est elle qui avait promis de faire la magnifique robe que je devais porter!
La première fois, où je suis allée à Carthagène, pour visiter ma future université, avec Anna Lucia. Elle était quasiment plus enthousiaste que moi quand nous avons visité le campus!
Ça ne devait pas finir ainsi.
À la fin de cette année scolaire, je devais profiter de cette bourse d'études que j'ai reçue, pour étudier et devenir un jour une chirurgienne qui sauverait des vies. Mais à la place... je vais perdre la mienne.
Ce fait que nous en arrivons enfin à... toutes mes dernières fois.
La dernière fois où j'ai entendu Anna Lucia jouer du violoncelle, parce que sa mère avait réussi à lui faire croire qu'elle n'avait aucun talent pour la musique.
La dernière fois où nous nous sommes fait un marathon d'animés en mangeant des ramens.
La dernière fois où je l'ai consolée, parce qu'Anna Lucia s'était encore disputée avec sa mère, et à sa propre soirée d'anniversaire en plus!
La dernière fois où j'ai subtilisé une part de gâteau pour elle, en cachette de sa mère, pour que nous puissions la manger ensemble dans sa chambre, après le départ de tous ces invités très pompeux qui n'étaient pas vraiment là pour Anna Lucia.
La dernière fois, où nous avons fait une balade ensemble en voiture, sur les routes sinueuses qui chevauchent cette montagne, en écoutant de la musique à tue-tête!
La dernière fois où je lui ai tenu la main, tout juste avant de chuter dans le vide.
J'esquisse un sourire tout en fermant les yeux pour me laisser tomber, m'abandonnant aux mains de mon Créateur.
Anna Lucia! Si tu savais comme j'ai été heureuse de te connaitre...!
Anna Lucia! S'il te plait, vis pour moi!
Tout à coup, il y a cette douleur insupportable.
Mon corps est broyé. Brisé.
En ouvrant les yeux, je réalise que je me suis écrasée sur un rocher. Il y avait un arbre et je crois qu'il a amorti ma chute. Quand je tourne la tête, je vois un trou béant dans la falaise comme une petite grotte devant laquelle je suis tombée.
Dès que je fais une tentative pour me relever, je grimace fortement, parce que le simple fait de bouger le plus petit muscle me fait atrocement souffrir. J'arrive tout de même à bouger les bras et tourner la tête. Mais je ne sens plus du tout mes jambes, ce qui m'inquiéterait davantage si je n'étais pas déjà dans une situation bien plus précaire qui demande immédiatement mon attention.
Il faut absolument que j'arrive à m'asseoir pour voir où je me trouve et comment je pourrais me sortir de là. Si je roule sur moi-même, je devrais pouvoir me hisser sur mes mains et m'asseoir.
Cependant, quand j'essaie de me tourner sur la droite pour le faire, je manque de tomber dans le vide!
Mon cœur bat à tout rompre!
La vallée s'étend à perte de vue, quatre-cents mètres au moins plus bas et j'ai bien failli tomber encore une fois et m'y aplatir comme une crêpe!
J'ignore combien de temps je suis restée inconsciente, mais le soleil est très haut dans le ciel et il fait une chaleur accablante. Cet arbre qui a amorti ma chute ne me fait aucune ombre. Au début, je m'efforce de tolérer cette situation, me disant que les secours vont sans doute venir... mais plus le temps avance, plus je me sens comme un bout de viande en train de rôtir sur place.
Je crois aussi que je suis gravement blessée et je dois avoir perdu beaucoup de sang, parce que je suis dans une marre de sang coagulé et que je me sens aussi très faible.
Si je reste là... je vais rôtir au soleil et je serai morte avant que les secours arrivent.
Je me hisse au prix d'efforts surhumains et d'une douleur infinie pour aller me mettre à l'abri dans cette petite grotte... en attendant les secours.
Je ressens tout de suite un grand soulagement, parce qu'il fait bien moins chaud à l'ombre de cette petite grotte qu'en plein soleil du midi, surtout dans la forêt d'Amazonie, croyez-moi!
Les heures s'écoulent et le soleil baisse sans que personne ne vienne à mon secours. Je tente de hurler pour demander de l'aide, et après deux heures de ce manège, j'ai la voix qui se brise.
J'ai tellement la gorge sèche! Je vais me déshydrater si ça continue à ce train!
La nuit tombe et je deviens encore plus nerveuse. La jungle n'est pas un très bon endroit pour passer la nuit. Mais comme je suis juchée sur une paroi rocheuse inaccessible, la seule chose que j'ai à craindre, ce sont les insectes. En effet, je doute qu'un cougar puisse m'atteindre là où je suis!
Je n'apprécie aucunement les petites pattes velues de la tarentule qui me réveille au petit matin! J'attrape un rocher près de moi et je l'écrabouille!
Ah...! C'est Anna Lucia qui serait fière de moi, elle qui se moquait toujours de ma peur des araignées quand on était plus jeunes! Elle ne comprenait pas comment je pouvais crapahuter dans la jungle en quête de plantes et d'herbes médicinales, sans la moindre crainte de me faire mordre par un serpent ou avaler par un crocodile... mais que je poussais des cris stridents à la simple vue d'une petite araignée!
J'entame mon deuxième jour sans eau ni nourriture... et quand la chaleur augmente après le lever du soleil, je contemple le cadavre de la tarentule... qui serait une bonne source de protéine et aussi j'imagine qu'il y a un peu d'eau dans les fluides corporels de cette bête poilue.
Je déglutis fortement, détournant les yeux.
Je ne suis pas encore suffisamment désespérée.
Encore aujourd'hui, je crie à pleins poumons et je balance des cailloux dans le vide pour signaler ma position, mais rien ne se passe! Personne ne vient à mon secours et je n'entends personne non plus appeler mon nom. Il devrait y avoir une équipe de recherche, non? Je veux dire... au moins pour retrouver mon cadavre!
Je repense à l'accident.
Les freins de la voiture avaient lâché.
Lors de l'impact, les coussins gonflables de la voiture ne se sont pas déployés non plus et ma ceinture de sécurité était elle aussi défectueuse quand je suis monté dans la voiture, donc je n'ai pas pu la mettre... mais cette voiture était un cadeau d'anniversaire de la mère d'Anna Lucia envers elle, pour ses 16 ans, comme elle vient d'avoir son permis il y a peu de temps.
Une idée commence à s'insinuer dans mon esprit.
Dès l'instant où Anna Lucia avait offert de me faire faire un tour dans sa nouvelle voiture, je m'étais méfiée! Sa mère ne lui faisait jamais de cadeaux sans qu'ils viennent avec un prix très cher à payer! Mais mon amie était tellement contente d'avoir eu cette décapotable en cadeau ! Le premier vrai cadeau de valeur que sa mère lui f'sait!
Surtout qu'Anna Lucia et elle s'étaient disputées à son anniversaire... Elle accusait sa mère de plagiat. De lui avoir volé ses créations et de les faire passer pour les siennes. Valeria Fedora est une créatrice de mode de réputation internationale. Il y avait des gens du milieu de la mode à cette fête, qui les ont entendues se disputer à ce sujet.
Est-ce que la mère d'Anna Lucia tenté de...!
Oh mon dieu! Si c'est vrai, alors sa mère n'a pas intérêt à ce qu'on retrouve la carcasse de cette voiture et qu'on l'examine!
Mon cœur bat si fort que mes oreilles bourdonnent!
La vie d'Anna Lucia est peut-être toujours en danger!
¡Mierda! La mienne aussi est peut-être toujours en danger, comme je suis témoin et aussi une autre des victimes de cet accident!
Je devrais peut-être arrêter de hurler...
J'entends des bruits de grattement au même moment et je vois de la pierre effritée tomber à l'entrée de la grotte où je suis.
Est-ce que ce sont les secours... ou alors un oiseau charognard qui gratte son bec sur la paroi rocheuse?
Une corde apparait à l'entrée de la grotte et bientôt, un homme portant un équipement pour l'escalade saute sur le sol poussiéreux à la sortie, ses bottes de randonnées faisant soulever un vent de poussière. Mais quand il regarde en ma direction, vêtu de pantalon cargo, un teeshirt au motif de camouflage et d'une veste à pochettes multiples, le canon de son AK-47 en bandoulière luisant dans l'éclat du soleil du midi, je sais immédiatement qu'il n'a rien d'un secouriste ou d'un ambulancier.
Non. Cet homme est un pistolero.
Il me fait un signe de la main pour me rassurer, mais quand sa main est face à moi et que je vois le tatouage qui s'y trouve, cela n'a rien de rassurant!
Sur le dos de sa main, je peux en effet voir les deux pupilles rouge de la tête du serpent à plumes enroulé sur lui-même qui me regardent, la bouche ouverte et ses petites dents en crochet sorties comme prêtes à se lancer pour me mordre.
Ce tatouage est le symbole de la Mano Peluda.
Dont le chef suprême est Ricardo Lopez.
Le beau-père de mon amie Anna Lucia.
Ce type est un malade. Et un pervers sexuel. J'ai vu comme il regardait Anna Lucia quand sa mère ne le voyait pas... ce sale porc lui a même déjà fait des attouchements alors qu'elle n'avait que 12 ans!
Il se sert de la mère d'Anna Lucia, une créatrice de mode, pour transporter des marchandises illégalement... de la drogue et des esclaves.
Oui, parce que voyez-vous, Mano Peluda fait la trata de blancas!
C'est comme ça que nous appelons la traite humaine en Colombie.
La trata de blancas.
C'est un commerce très sombre et une fois que vous êtes vendu sur le marché noir par la Mano Peluda, il n'y a pas moyen de vous en sortir, sauf les deux pieds devant!
Si Ricardo Lopez met la main sur moi, je suis foutue.
J'aurai une fin plus atroce que la mort!
Je jette un bref regard derrière cet homme mauvais qui avance vers moi. Sauter dans le vide me semble tout à coup une fin bien plus agréable en comparaison de ce qui m'attend!
Cependant, je n'ai pas l'usage de mes jambes, je suis blessée et même respirer me cause de la douleur... donc je doute que je puisse lui échapper.
Je décide de me frapper la tête sur la paroi rocheuse.
Avec de la chance... je m'éclaterai la cervelle et je mourrai instantanément.
Le pistolero se précipite sur moi et en un éclair je suis tirée sur le sol en sa direction avant même que ma tête frappe la paroi rocheuse.
"Ah!"
Il attrape mon corps avec si peu de précaution que la douleur à elle seule suffit à me faire perdre conscience.
Tandis que je sombre dans le néant, je fais une prière silencieuse à mon Dieu tout puissant, pour ne plus jamais me réveiller, parce que je ne me sens pas la force de ce qui va suivre.
Sept ans plus tard, en avril 20**
Région de Taraira, Forêt d'Amazonie, Colombie
*Wyatt*
Dans cette jungle humide, la sueur perle sur mon front et ce foutu teeshirt qu'on m'a remis avant le début de cette opération en est complètement trempé par la rosée du matin autant que par la sueur, dûe à la chaleur suffocante du lieu.
Cela fait depuis quatre heures du mat que je suis en planque derrière ce buisson, en embuscade et je dois dire que quand le soleil se lève enfin à la cime des arbres, j'ai des fourmis dans les jambes.
Fucking hell!
Ça me démange d'avoir enfin droit à un peu d'action!
Mais moi je couvre les autres... Je ne suis pas comme ces ninjas assassins des Torpederos parmi le commando d'élite qui devra neutraliser tous les pistoleros et les guerrieros qui fourmillent dans le secteur. Je ne suis pas de ceux qui devront tous les éliminer en un temps record quand Bérubé, le type qui supervise cette opération, donnera enfin l'assaut.
Non. Moi, je ne fais que les couvrir.
Je dois aussi escorter les blessés vers l'hélico pour les évacuer si besoin.
À mon oreillette Bluetooth, un ordre est justement donné de se tenir prêt, parce que la jeep de Ricardo Lopez s'est arrêtée il y a peu devant un des baraquements, et le type de Sidov Corp, Bérubé, donne l'ordre au premier groupe de passer à l'action.
Accroupi derrière de hautes fougères de cette végétation luxuriante, à mon poste, non loin d'un des baraquements principaux, j'observe en retrait le groupe de mercenaires et d'assassins de haut vol entourer le lieu et éliminer sans bruit ceux des gardes qui sont dispersés dans la forêt, sur le toit des bâtiments et dans les tourelles de cette base d'opération secrète qui se situe au milieu du trou du cul du monde.
Ils attendaient que la cible, Ricardo Lopez, arrive sur place avant de lancer l'attaque.
Il est arrivé il y a à peine quelques minutes, ce grand moustachu à la dégaine de truand, pour tout de suite se précipiter dans le baraquement principal du lieu en descendant de la jeep qu'un de ses hommes de main conduisait, celui-ci l'y talonnant. Cependant, tout le monde a attendu que notre contact à l'escouade de lutte contre le cartel du gouvernement colombien regarde la photo croquée sur le vif à son arrivée et nous confirme que l'identification était positive avant de lancer l'assaut, parce qu'ils n'auront droit qu'à une seule chance.
La Mano Peluda est une organisation donnant dans le trafic de drogue et la traite humaine. En Amérique du Sud, les populations locales attribuent des dons surnaturels à leur chef, Ricardo Lopez, qui est aussi le petit dictateur d'une république de banane située à la frontière entre le Brésil et la Colombie. Selon la légende locale, ce baron de la drogue aurait pactisé avec le diable et quiconque s'en prendrait à lui risquerait la mort assurée, ou encore d'être maudits ou hantés par des légions de démons à son service.
Ce qui fait que la plupart des agents des forces de l'ordre locales en Colombie ne se sentaient pas très chauds pour cette opération de grande envergure contre Lopez et son organisation. J'ai même vu plusieurs de ceux d'entre eux qui se joignaient à nous embrasser à leur cou une médaille de Saint-Michel ou encore une médaille miraculeuse (ou même les deux!) et qui faisaient leur signe de croix avant de monter dans les hélicos qui nous conduisaient dans ce trou perdu d'Amazonie, où nous avions tendu un piège à Lopez.
C'est aussi la raison pour laquelle cette opération est supervisée par Sidov Corp qui est sous contrat pour le gouvernement colombien. Parce qu'ils ont l'expertise et que leurs mercenaires ne sont pas superstitieux, EUX! L'autre raison est que Sidov Corp possède des fiches très détaillées sur Ricardo Lopez ainsi que son organisation La Mano Peluda, ou "Main Velue" si vous voulez. Pour tout ce qui a rapport à la traite humaine, au trafic de drogue ou à la vente d'armes illégales... Les agents de Sidov Corp sont les meilleurs.
Mais ce n'est pas sous leur bannière que je suis ici ni même sous celle de mon propre gouvernement. Non. Je suis ici avec mon ami Justin Eckhart, qui travaille à la fondation "La Triple Main", tel que le fait bien voir ce stupide teeshirt avec leur logo qu'on m'a obligé à porter. De couleur blanche avec ce logo de trois mains noires se serrant les unes les autres... il est pour le moins visible, ce foutu teeshirt!
C'est comme si on m'avait peinturé une cible sur le torse!
Mais c'est justement ce que désiraient les gens de cette fondation, que nous soyons visibles parce qu'il est très possible qu'il y ait des victimes... dans cette planque secrète de Ricardo Lopez, où ils lui ont tendu un piège et que si c'est l'cas... ces victimes seront évacuées par moi et Justin en hélicoptère. Alors, ces personnes ne doivent pas nous confondre avec de foutus mercenaires de Sidov Corp ou cette bande d'assassins des Torpederos qui prend aussi part à l'opération, et encore moins avec des hommes de Ricardo Lopez!
Si je portais une tenue de camouflage et que j'étais armé jusqu'aux dents... moi qui suis un navy seal des forces spéciales... j'imagine qu'effectivement, je pourrais intimider même le plus aguerrit des soldats. Alors une victime du trafique humain, vous pensez bien.
Tara ta ta tatat!
Un bruit de mitraillette me tire de ma torpeur.
Fuck!
Un des hommes de Ricardo Lopez a repéré un des nôtres!
Ça commence à se canarder de partout au milieu de la jungle.
Cependant nous sommes en bien plus grand nombre, donc ils sont foutus!
―¡No se muevan! ¡O le vuelo los sesos! hurle Ricardo Lopez sortant du bâtiment principal, cette espèce de cabane un peu glauque, en trainant ce qui ressemble à une poupée inarticulée.
Les pieds de sa victime raclent sur le sol quand je vois Lopez passer devant l'endroit où je suis planqué pour faire face à ses assaillants. Son revolver sur la tempe de la pauvre femme, il continue de menacer de lui éclater la cervelle.
Shit! Elle porte un collier de soumise, cette fille! Et pas des plus jolis!
Non! Ce modèle-là, c'est le genre de collier en cuir très large et très inconfortable, avec un anneau central pour attacher une laisse qui peut aussi servir d'étrangleur. Un vrai collier de chien, enfin quoi!
De ma cachette en embuscade, je peux voir le regard effrayé de cette jeune Colombienne qui ne doit pas voir plus de 22 ou 23 ans. Ses grands yeux bruns irisés de jaune, comme des rayons de miel, me font l'effet d'une petite biche effarouchée. Son corps maigrichon et chétif ainsi que son visage angulaire et ses joues creuses me disent comme elle souffre de malnutrition.
Fuck! Ce n'est pas une femme!
C'est un squelette qui n'a que la peau sur les os!
Je peux aussi voir la marque d'un coup de fouet ou alors de ceinture, toute fraiche, sur son épaule, près de la bretelle de cette robe tout usée et rapiécée qu'elle porte.
Motherfucker!
Cette fille a dû souffrir l'enfer aux mains de ce grand malade de Ricardo Lopez!
Elle semble aussi incapable de tenir sur ses jambes et Ricardo Lopez la retient par la taille, son autre main pointant une arme sur sa tempe, est un peu handicapé par le fait qu'il se doit de la soutenir, ce qui nous donne un avantage.
Il ne cesse de l'agiter en bougeant tel un pantin inarticulé et la jeune femme pousse des cris de détresse qui m'arrache le cœur.
Mon regard croise celui de Philipe Bérubé, qui lui aussi était en planque. Il porte une tenue de combat et il est armé jusqu'aux dents contrairement à moi qui n'ai qu'une petite veste pare-balle, mon bon vieux colt et un couteau de chasse.
Un message silencieux passe entre nous et Bérubé sort de sa cachette, abaissant la mitrailleuse qu'il tenait à la main et la jettant sur le sol à ses pieds, pour tenter de distraire cet enfoiré pendant que moi je m'approche par-derrière subrepticement.
― Calmez-vous Lopez! Je suis près à négocier si vous voulez... tente de le pacifier Bérubé pendant que je tire lentement mon couteau de son étui.
Lopez crache des insultes à Bérubé et lui demande d'ordonner à ses hommes de se retirer et aussi, de lui fournir un hélicoptère! Après, quand il sera en sécurité, il relâchera la fille!
Un hélico? Rien que ça?
Non, mais, est-ce qu'il se croit dans un libre-service celui-là ou quoi?
J'attrape sa main qui tenait son arme et je lui tords le bras, alors que de mon autre main, je le poignarde dans le dos.
Bérubé pointe aussitôt une seconde arme qu'il cachait dans son dos, et que Lopez n'avait pas vue quand il avait jeté l'autre au sol, et Bérubé lui met une balle entre les deux yeux.
Son corps flasque relâche sa victime, et je le repousse sur le côté pour le dégager de mon chemin et m'empresser d'attraper la jeune femme avant qu'elle tombe sur le sol.
Fuck. Elle est tellement maigre que j'ai peur de lui casser les os quand je la prends dans mes bras!
Son visage maculé du sang de son agresseur, la jeune femme frémit entre mes bras et bats de ces longs cils, le regard hanté.
Du coin de l'œil, je peux voir Bérubé se pencher sur le corps inerte de Ricardo Lopez pour s'assurer qu'il est bel et bien mort. Mais je m'en soucie peu, car cette victime est visiblement en état de choc et qu'elle requiert toute mon attention.
J'avance mon énorme main pour essuyer le sang sur son doux visage et je lui murmure, pour ne pas l'effrayer avec ma grosse voix que tout va bien... que je fais partie des gentils.
― Calmez-vous, tout va bien... tout va bien... dis-je encore, serrant son petit corps décharné tout contre moi.
Mais la jeune femme commence à s'agiter et elle regarde tout autour de nous en me parlant en espagnol. Le parlant moi-même plutôt bien, je comprends alors qu'elle s'inquiète que les hommes de Lopez découvrent que nous avons tué le chef de leur organisation.
Un certain Edouardo Garcia, entre autres, semble l'effrayer énormément. En tournant la tête, son visage pâlit à vue d'œil en apercevant les cadavres de plusieurs des hommes de Lopez morts durant les affrontements justement et cela ne fait qu'augmenter son agitation.
Je prends son visage dans mes mains et je l'oblige à me regarder dans les yeux pour attirer son attention sur moi et uniquement sur moi!
― Quel est votre nom?
―Samantha Ramirez, me dit-elle, de sa voix si faible et si fragile.
― Samantha, écoutez-moi attentivement. Ricardo Lopez est mort et des opérations policières similaires à celle-ci avaient lieu simultanément dans plusieurs endroits d'Amérique du Sud en même temps que celui-ci. La Mano Peluda ne comptera plus que très peu de membres après ce jour donc vous n'avez plus rien à craindre. Vous êtes en sécurité, vous m'entendez? Alors je veux que vous arrêtiez de vous en faire à ce sujet! C'est compris?
Elle hoche la tête dévotement, mais son corps est encore tendu entre mes bras et je crois que j'ai dû hausser un peu trop la voix, car maintenant, elle me semble ne plus être très sûre d'avoir envie que je continue à la serrer dans mes bras.
Je tente de masquer ma frustration et ma colère à l'idée de tout ce que ce monstre a dû lui faire subir pour qu'elle réagisse ainsi au plus petit changement dans ma voix. Prenant une grande respiration, j'essaie de reprendre le contrôle de mes émotions, de baisser encore le volume de quelques octaves, tout en lui caressant les cheveux tendrement. Je lui ordonne dans le même temps d'une voix qui se veut apaisante de prendre de grandes respirations. Que l'hélicoptère devrait se poser très bientôt et que je pourrais enfin l'évacuer... mais en attendant, j'aimerais qu'elle évite de regarder autour de nous et se concentre plutôt sur mon visage et sur sa respiration.
La jeune femme obéit et fait son possible pour ignorer le carnage tout autour de nous et elle fixe mon visage comme si elle désirait en graver tous les traits dans son esprit. Calquant sa respiration sur la mienne, son corps tremblant dans mes bras se détend peu à peu et je constate tout de suite l'effet de ma dominance sur elle, la jeune femme s'apaisant progressivement et suivant mes commandements tout simples.
Nous entendons dans le lointain l'hélicoptère qui approche de plus en plus.
Enfin! Jesus! Il était temps!
Quand je me penche de nouveau sur son doux visage, après avoir jeté un œil vers cette trouée de ciel entre les arbres, je réalise que la petite femme s'est endormie, blottie dans mes bras, sans doute d'épuisement dû à toutes ces émotions.
Elle me fait tellement l'effet d'un petit chaton ainsi blotti entre mes bras... et ne se méfiant déjà plus du tout de moi, visiblement.
Jesus Christ!
Woman!
Tu ne devrais pas accorder ta confiance aussi facilement à des étrangers!