*****
Je déambulais dans cette grande demeure que je venais d'acheter. Dans toutes les pièces, les cartons, les meubles encombraient le passage. Je flânais à travers cette maison regardant avec découragement les boites éparses. De temps en temps, j'en déballais une, me demandant parfois ce qu'elle contenait. Je retrouvais mes affaires avec surprise à chaque carton ouvert :
- Ah oui ! Je l'avais oublié celui-là. Où bien vais-je pouvoir le mettre ?
Les déménageurs finirent de poser les meubles et partirent avant l'heure du déjeuner. Dans la cuisine, je fouillai quelques emballages dans l'espoir de faire un repas rapide. La cuisine donnait sur le couloir qui menait à l'entrée puis sur le salon. Cette cuisine, exposée au nord, était agrémentée de la seule porte-fenêtre de la maison et elle ne suffisait pas à l'éclairer convenablement. J'ouvris quelques boites de conserve, des biscottes et du vin et m'installai sur la table centrale. Tout en mâchonnant ma tartine de pâté, je regardais l'intérieur en détail et remarquais les besoins d'entretien de celle-ci : la peinture des huisseries et des fenêtres s'écaillait et le parquet de l'entrée manquait de cire. Puis, j'écoutais le silence autour de moi. Je ne percevais aucun son venant de l'extérieur. Aucun bruit d'autos ou de scooters ne perturbait ma retraite.
Après ce frugal repas, j'allai dans le salon et sortis les livres du premier carton venu pour les placer dans les étagères. Je commençais ainsi ma journée d'emménagement et le soir, je m'installai dans cette chambre au plafond haut, comme l'ont toutes les vieilles demeures. Je n'étais pas tout à fait chez moi et une sensation de malaise m'envahit cette première nuit.
Le lendemain, le ciel bleu m'invita à prendre le petit déjeuner sur la terrasse. De là, je pouvais observer les goélands planer au-dessus de la mer. Dans ce lieu tranquille où seule la brise faisait bruisser les feuilles, je me sentais bien. Je dégustais ainsi mes tartines tout en suivant des yeux un cormoran prêt à plonger.
Je me souvins de l'agent immobilier qui me fit visiter cette demeure. Il m'avait proposé de m'accompagner dans sa voiture afin de parler de la maison pendant le trajet. Quand j'ouvris la portière, un tas de papier divers encombrait le siège. Il les rassembla pour les jeter sur la banquette arrière en s'excusant de ne pas avoir eu le temps de faire le ménage. Je remarquai que celui-ci devait être très rarement fait. Des prospectus par-dessus le tableau de bord, dont la poussière qui couvrait le tout prouvait un nettoyage peu fréquent. La voiture sentait le tabac froid et cette odeur me prit le nez dès que je m'installai. Des mégots débordaient du cendrier ouvert. À peine assis, il attrapa un paquet dans le vide-poche et me proposa une cigarette que je refusai. Je compris alors pourquoi il tenait à m'accompagner, ne pouvant fumer ni à l'agence ni dans ma voiture. Il avait terminé sa visite sur cette terrasse en me débitant ses arguments que j'écoutais à peine, mais l'agent connaissait son métier. Ce lieu ensoleillé et à la vue imprenable représentait la propriété à lui seul. Je ne mis pas plusieurs jours à réfléchir et je signai le compromis de vente aussitôt revenu à l'agence. Pourtant, ce côté de la maison était le plus exposé aux vents d'hiver et à la pluie et je profitais des derniers moments avant l'automne.
En achetant la villa, je voulus bien prendre les tapisseries aux murs ainsi que quelques meubles que la famille ne désirait pas. Ces tentures devaient être acquises depuis bien longtemps et constituaient, me semblait-il, l'âme de ce manoir. Je pris aussi quelques peintures à l'huile, représentant surement des portraits de quelques aïeux de la famille. Ces hommes d'une autre époque, au costume noir et au visage le plus sévère possible, tenaient certainement à rester chez eux.
Je mis plusieurs jours à déménager le plus gros et un mois ou deux pour terminer. Sans me presser, car je voulus profiter des derniers jours d'été pour me promener dans le parc. Un sentier parcourait en ligne droite un jardin à la française, puis bifurquait soudainement pour glisser en zigzags à travers les pins parasols qui bordaient la falaise. Au fond du jardin, deux remises, côte à côte, renfermaient des outils de jardinage. L'une d'elles était fermée par un gros cadenas et personne ne possédait les clefs. J'avais bien tenté de donner des coups de pied dans la porte, mais sans résultat. Seules la femme de chambre et la bonne, en tant qu'anciennes employées, auraient pu avoir les clefs. Je me promis de chercher dans mon bureau en pensant qu'elles pourraient être dans un tiroir quelconque
L'agent immobilier me communiqua la liste du personnel qui travaillait ici. Je fis venir la bonne et le jardinier ou plutôt l'homme à tout faire. D'autres personnes avaient travaillé ici, mais ils avaient trouvé une place ailleurs dès la mise en vente de la maison. Le jardinier prit possession de la petite maison au bout du parc. La bonne avait son appartement au dernier étage de la maison.
L'agent immobilier, cet homme à la poigne molle et à la chevalière à la mode des années 70, m'avait détaillé la vie éprouvée des anciens locataires du lieu, qui vendirent cette maison pour oublier leurs malheurs. En faisant le tour du propriétaire, lors de la visite, il me conduisit au bord de la falaise et me désigna un point particulier de celle-ci :
- Regardez ! dit-il. C'est ici que le monsieur de Panisa est tombé. Vous voyez les traces d'éboulement ? Il a dû s'approcher un peu trop près du bord pour regarder la mer et la terre s'est dérobée sous ses pieds.
- Avait-il des héritiers ? demandai-je.
- Une seule fille qui n'a pas voulu de la maison et qui est partie vivre à Saint-Tropez.
- Endroit propice à l'oubli, je présume, pensai-je.
Au pied de la falaise, coincé entre les rochers, une crique minuscule de sable blanc et que la haute mer recouvrait faisait face à l'océan. Je remarquai un petit sentier escarpé permettant d'y accéder
- Qu'y a-t-il à Saint-Tropez de plus qu'ici ? pensai-je en regardant ma petite plage privative.
Béatrice, la bonne, me servait mon diner sur la terrasse où j'aimais profiter de la douceur du soir que cette région offrait pendant les mois chauds de l'été.
- Monsieur a raison de garder les meubles et les tableaux de notre maitre. J'ai l'impression qu'il est toujours là, dit-elle en déposant mon repas sur la table.
Cette réflexion me laissait croire qu'il était bon maitre et que je n'allais pas tarder à être jugé à mon tour.
Dans l'après-midi, à marée basse, je descendais à la crique pour m'y baigner et j'en profitais jusqu'à la fin du mois de septembre, tant il était beau. Mais dès octobre, la pluie et le vent remplacèrent les chaudes journées de cet été indien. Je me repliai dans la salle à manger pour prendre mes repas. Le vent de l'ouest, accompagné de pluies abondantes, s'insinuait dans les menuiseries des fenêtres en un souffle fantomatique.
- Quel temps lugubre ! me dit Béatrice en m'apportant une infusion. Ce sifflement, on croirait que la maison est hantée.
- C'est ma foi vrai, répondis-je en écoutant le vent s'infiltrer dans la maison. Il faudra vérifier l'étanchéité des fenêtres.
- Le vent souffle fort, j'espère qu'il ne va pas abimer la falaise.
En entendant ceci, j'eus un coup au cœur. Me serai-je fait avoir en achetant cette maison ? Serait-elle condamnée par un terrain sans cesse en recul par rapport à l'océan ? Je voulus me rassurer auprès de ma bonne :
- La mer abime-t-elle souvent la falaise ?
- Rarement, monsieur, même quand les vents sont forts comme ce soir.
Cette réponse me convenait à moitié à cause de l'adverbe « rarement ». C'est donc que la falaise pouvait être rongée par les éléments déchainés. Ce qui me faisait douter de la motivation réelle de la vente. Cependant, la côte étant assez éloignée, j'avais le temps de voir venir. J'en profitais pour en savoir davantage sur les anciens propriétaires :
- Votre ancien maitre vivait-il seul ?
Elle me répondit que veuf depuis de nombreuses années, il habitait seul avec sa fille. Je n'eus pas pris la peine de poser d'autres questions, car la première lui servit de tremplin à un monologue prolifique. J'appris donc que cette fille unique tomba amoureuse du jardinier qui travaillait ici et que le père, hostile à leur mariage, provoquait souvent des querelles entre elle et lui. Elle faisait ses études à Bordeaux et le weekend, elle le rejoignait dans la maison au bout du parc. Béatrice me racontait la solitude de ce père dont la mort brutale arrangea les affaires de notre couple illégitime. Elle trouva donc le réconfort dans les bras de son amant. Puis, attristée par le décès de son père, et des querelles non résolues, elle préféra vendre la villa et elle partit avec le jardinier. Je lui demandai pourquoi à Saint-Tropez, mais elle eut un haussement d'épaules pour me signifier son ignorance.
L'achat de cette demeure intervint après la séparation avec ma femme. Je possédais assez d'argent pour vivre en rentier. Seulement, après quelques mois de solitude dans cette maison, je me demandais si mon choix fut le bon. Éloigné de toute vie, perdu entre campagne et mer, j'avais choisi l'isolement, le reclus, comme si une vie retranchée avait pu m'apporter le réconfort dont j'avais besoin. Au fur et à mesure que les jours passaient, l'ennui et la mélancolie me gagnaient. Après avoir erré dans les pièces moyenâgeuses de cette maison, l'inactivité appelait l'oisiveté.
Il m'arrivait de rester de longues minutes, étendu sur le fauteuil du salon, regardant la mer, laissant mes pensées vagabonder d'elles-mêmes. La morosité fait appel à un système récursif lent et impitoyable. Je me persuadais que mon temps perdu, mes réflexions sans fil, ne pouvait être que propice à l'écriture. Je me forçais presque à ouvrir mon ordinateur sans dépasser deux lignes dans mon traitement de texte. J'accusais l'inévitable et systématique barrière de la page blanche, mais sans en être convaincu tout à fait. Béatrice me sortait de ma léthargie en m'apportant une infusion ou un encas au cours de la journée. Elle en profitait pour glisser une conversation à laquelle je n'avais pas envie de prendre part. Dans mon fauteuil, face à la mer, je me rendais compte que j'avais perdu l'amour et mes enfants. Quant aux centaines de kilomètres qui m'éloignaient de mes amis, ils m'enfonçaient dans cette inexorable solitude. La neurasthénie me gagnait. Devant mon ordinateur, je naviguais alors sur internet qui a l'avantage chronophage de s'y perdre à ne rien faire. L'hiver qui s'installait, le vent qui hurlait à travers les fenêtres, les nuages gris assombrissant le ciel m'enlevaient toute envie de sortir et je restais perclus dans la maison.
Ma séparation avec ma femme remontait au début de printemps. J'avais passé l'été en une fausse insouciance, libéré d'un poids familial. J'avais profité de la mer et des promenades champêtres, bercé par l'illusion de la liberté retrouvée. Je me rendais compte maintenant du piège de la solitude dans cette retraite isolée. Je m'étais moi-même enterré
Je partais au village le plus proche et achetais fréquemment des livres dans lesquels je me plongeais jusque tard dans la nuit. L'informatique, la lecture : les méthodes fallacieuses pour tromper cette solitude me pesaient. À de rares moments, je réussissais à écrire quelques lignes. On dit souvent que les écrivains profitent de ces moments douloureux de la vie pour écrire comme un remède exutoire, un chef-d'œuvre intemporel. Peut-être n'étais-je pas écrivain, mais seulement quelqu'un qui écrivait à peine.
J'avais un bureau à l'entrée de la maison, face au salon, séparé par le hall d'entrée, et pensais y travailler, mais je transportais mon ordinateur portable et mes affaires pour m'installer sur la table de la salle à manger. Je me sentais mieux près du feu et moins isolé que dans le bureau. La salle à manger et le salon n'étaient séparés que par un canapé en cuir. Des tapis aux motifs orientaux recouvraient le parquet de chêne. Devant la cheminée, placée entre deux fenêtres, j'avais installé ma table de travail. Aux murs, de nombreuses tentures évoquant des scènes moyenâgeuses aux couleurs délavées pendaient sur tous les pans de la pièce.
Béatrice faisait souvent irruption dans le salon, prétextant je ne sais quelle tâche pour aborder une discussion avec moi. Seulement, les sujets qu'elle tentait de lancer étaient tellement futiles que je lui répondais à peine. Très vite découragée, elle partait, mais revenait à la charge plus tard dans la journée. Elle m'apportait ponctuellement quelques collations différentes selon les heures de la journée. Je profitai de ce qu'elle déposa le plateau sur la table pour l'observer un peu. Elle se teignait les cheveux en blond, mais pas assez régulièrement pour ne pas deviner une racine tirant sur le gris. Elle se permettait de se peindre les ongles rouge vif, mais heureusement, ne mettait rien sur ses lèvres. Sa présence un peu obsédante et de peur d'un jugement m'obligeait à écrire plutôt qu'à m'évader sur la toile internet. Pourtant souvent, j'appuyais le menton sur le coude posé sur la table et je restais pensif devant une page à moitié vide, sans savoir si la cause venait d'un manque d'inspiration ou de la mélancolie qui m'habitait. Quand, à travers des carreaux, je voyais le jardinier travailler, je sortais alors pour le saluer. Cela me faisait passer un moment agréable, car il aimait le jardinage et pouvait discourir longuement sur sa passion. Il me dévoilait sans peine ses « trucs » pour stopper telle maladie, pour tailler correctement un arbuste ou encore quelle lune convenait mieux à la plantation de tel légume. Je pensais prendre note de ses connaissances, mais j'oubliais à chaque fois. Il était une mine d'or sur l'art du jardinage. Très fier de lui, il me montrait alors son travail, pestant contre les maladresses de son prédécesseur en l'accusant d'incompétence. Si par hasard, il était à court de discussion, il suffisait de le conforter dans ses qualités pour lui regonfler la poitrine. Il repartait de plus belle. Il n'était pas difficile de le contenter et agréable de le faire, car il avait l'art de rendre passionnante l'exposition de son érudition. Je me demandais si je pouvais exploiter ses connaissances pour un roman policier ayant pour décor, le monde du jardinage. Cependant, l'art de la plantation ne constituait pas le seul motif de son orgueil puisqu'il se rengorgeait de même pour tous les travaux de bricolage qu'il réalisait. Il le faisait pourtant sans prétention, mais avec une naturelle simplicité. Il ne voulait jamais se montrer supérieur, mais évoquait ses « trucs » par le seul besoin de se savoir compétent. D'ailleurs, Béatrice ne manquait jamais de vanter auprès de moi ses qualités professionnelles.
Dans le salon, comme dans toutes les pièces, des tableaux peints à l'huile dans le style Delatour ornaient les murs. Des portraits de personnes à l'allure stricte. Des hommes engoncés dans quelques fraises ou collerettes du XVIIIesiècle, l'œil me fixant de manière intransigeante, m'observaient passer dans les couloirs. Celui de ma chambre, plus récent, représentait celui du propriétaire malheureux. Tout aussi strict que les autres, il me jugeait d'un regard terrifiant d'où que je sois dans la pièce. Dans cette chambre dans laquelle je passais mes soirées à lire dans un lit à baldaquin, j'entendais craquer les boiseries qui travaillaient, et de mon lit, son courroux me troublait jusqu'à ce que la nuit envahisse la chambre. Quand, allongé, un livre à la main, mes yeux se posaient sur cette peinture, j'avais l'impression, à force de le fixer, que son visage bougeait. Je me forçais à reprendre alors ma lecture, mais cette figure m'obsédait et j'avais du mal à suivre le récit. Je pensais à le remplacer par un paysage plus sympathique et à accrocher dans le couloir, ce portrait entêtant.
Parmi les peintures aux murs et les tapisseries, je me transportais mentalement au Moyen Âge. Les scènes autour de moi me semblaient presque vivantes : le paysan poussant sa charrue, la bergère filant la laine, les chevaliers en armes au pied du château. Tout cet univers m'entourait depuis l'acquisition de la maison et tous ses personnages devenaient mes compagnons de tous les jours. En m'asseyant dans le fauteuil du salon, ces personnages délavés par le temps semblaient, à force, vouloir s'animer autour de moi. Béatrice m'arrachait parfois à mes contemplations pour m'avertir de l'heure du souper.
La solitude me pesait plus que je ne l'aurais voulu, et le vent d'hiver qui frappait à mes carreaux augmentait cette impression. Un jour que Béatrice m'apporta le thé, je m'enquerrai auprès d'elle au sujet de l'ancien propriétaire puisqu'elle était à son service. Je l'interrogeai aussi à propos de toutes ces tapisseries au mur. Elle me répondit qu'il les achetait à des antiquaires, sauf les portraits qui représentaient tous des membres de la famille et qu'un peintre attitré réalisa tous ceux que l'on pouvait trouver dans la maison. Je lui fis remarquer le gout moyenâgeux de la décoration intérieure ce qu'elle ne put que constater. Quant à ses occupations, monsieur de Panisa, puisque c'était son nom, vivait de ses rentes que quelques placements lui avaient procurées. Béatrice m'expliqua qu'il aimait bricoler et qu'il passait la plupart de son temps dans l'atelier qui jouxtait la maison du jardinier, ce qui me fit penser que jamais je n'avais visité cette pièce. Je lui demandai des précisions, mais ma bonne ne sut répondre ce qu'il y faisait.
Une certaine langueur rythmait les journées d'un hiver venteux et pluvieux. Béatrice s'occupait autour de moi et donnait un peu de vie. Dehors, le vent arrachait les branches des arbres. Les feuilles tourbillonnaient et se déposaient dans quelques coins du jardin. Je regardais les nuages gris à travers les fenêtres quand l'arrivée impromptue de ma bonne me sortit de mes pensées.
- Ne pensez-vous inviter personne ?
Surpris par cette question je répondis :
- Non, pourquoi ?
- Mais pour la crémaillère.
Elle avait raison, aussitôt mon installation, je n'avais fait que m'enterrer, oubliant certes mon ex-épouse, mais aussi mes amis. Je rejoignis le salon et m'écroulai dans le canapé avec une solitude soudaine et poignante. À moitié allongé, je plongeais dans la nostalgie du passé. Je ne voulus rien manger ce soir et je montais me coucher. La mélancolie me dévorait de nouveau. Je m'affalai sur le lit en fixant dans les yeux monsieur de Panisa, qui de son mur me rendait la politesse. Pour me changer l'esprit et me sortir de ma torpeur, je lisais continuellement. Je m'approvisionnais à la bouquinerie du village et j'avalais livre sur livre. J'allongeai le bras vers ma table de nuit et mes doigts attrapèrent « Le riz et la mousson », livre que j'avais entamé. Il n'était pas très gai, mais les livres ont la vertu du pouvoir d'évasion. En lisant, j'oubliais le quotidien pesant de ma vie. M. de Panisa m'observait encore et par-dessus les pages et j'avais l'impression qu'il me faisait des reproches.
- Ce bouquin ne vous convient-il pas ? demandais-je au portrait. Je ne sais pas quelle littérature vous satisfaisait, mais je prends ce que je trouve et après tout, celle-ci me convient.
Je levais un peu le livre afin de me cacher la vue de ce personnage sévère. Après une longue lecture, les yeux se fermaient d'eux-mêmes, alors, tôt le matin, j'éteignis la lumière.
Je me réveillais toujours de bonne heure, et commençais ma journée en allumant le poste de radio. Les voix qui en sortaient meublaient le vide de ma vie. Devant mon ordinateur, je faisais semblant d'écrire, mais je restais toujours sur une page blanche. Mon premier roman avait été un succès, mais le deuxième, aucun éditeur n'en voulait. J'espérais en faire un troisième, mais celui-ci n'allait, je le sentais, même pas voir le jour. Après avoir raté mon mariage, je ratais ma vie de romancier. J'éteignis l'ordinateur et sortis dans le jardin. Je n'écrirais pas. Je ne pouvais même pas le faire.
Finalement, je n'étais capable de rien : ni d'aimer ni de travailler. Mon cœur me pesait et ce vide que je ressentais autour de moi, n'était que la conséquence du fruit de mon incompétence chronique. Je sentis les clefs de ma voiture en mettant les mains dans mes poches, alors je partis au hasard des routes, le cœur lourd du dégout que j'éprouvais à mon égard.
Je conduisais sans radio et le bruit ronronnant du moteur m'enveloppait. La musique aurait pu distraire mes réflexions mélancoliques, mais je ne pensais pas à l'allumer. Je suivais la route qui longeait l'océan sans un coup d'œil pour le paysage. Le gris m'environnait : celui de la mer, celui des rochers et celui du ciel. Je ne regardais pas les mouettes jouant avec le vent. La vie me fatiguait. Tourner le volant ou passer les vitesses me pesait. Je stoppai le long de la route et sortis en direction de la falaise. De toute sa hauteur, je pouvais voir en contrebas les vagues s'écraser sur les rochers. Le bruit lointain du ressac me parvenait à peine. Parfois, les goélands rasaient la paroi avant de s'en éloigner. J'évaluai la distance et regardai les galets tout en bas. J'estimai n'avoir aucune chance de survie si je tombai. Je n'avais plus rien à perdre, tout pleurait autour de moi et j'avais tout perdu. Je me balançais un peu en avant puis en arrière, sans pouvoir me décider. Je me tenais tout au bord, la pointe des pieds dans le vide. Je me balançais un peu plus, mais je n'étais pas prêt à faire le pas, à franchir le point de non-retour à partir duquel on ne peut revenir en arrière. Soudainement, je perdis l'équilibre, j'aurais voulu me retenir, mais c'était trop tard, mes bras battaient désespérément le vide. À ce moment, tout se passa très vite, mais suffisamment lentement pour accepter la mort, puisque je ne pouvais plus rien faire. Je regardai les vagues qui sans se préoccuper de la vie des hommes continuaient à battre les rochers. Ceux-ci grandissaient à une vitesse folle et j'aperçus l'imminence de ma chute. Je ne pus voir la mort en face. Manquai-je de courage, moi qui suis tombé par accident ? Car finalement, je ne voulus pas tomber. Même ma mort, je la ratai. J'accumulai toutes les tares. Ma chute d'un tragi-comique parfait aurait pu servir dans un film de Jerry Lewis. Tout ce que je souhaitais maintenant était de disparaitre totalement. Que mon corps éclate sur les rochers et que les mouettes et les crabes se nourrissent de mon cadavre. J'aurais servi au moins à quelque chose. Je crois que j'eus le temps de mettre mes mains devant mes yeux fermés. J'atteignais donc le fond du ridicule et de la lâcheté. Incapable de voir une fin que je ne voulais pas, je touchais le fond de la couardise. J'aurais pourtant aimé, tel un héros de film, regarder avec courage, cette mort qui m'attendait avec impatience. Je pris conscience de la relative importance du temps. Cette chute, qui devait s'avérer courte, me laissait pourtant le temps de penser à toute sorte de choses : tels notre discussion de la veille et les débats sur la science prenant la place de Dieu. Voulus-je prier et me confesser ? Est-ce pour cela que le temps me semblait long ? Dieu accepterait-il que je vienne à lui ? Cette idée prit une place grandissante et, persuadé de l'exactitude de ce raisonnement, je commençai alors à inventer une prière, puisque je n'en connaissais pas. Après cette courte prière dans laquelle je demandai la bienveillance du tout-puissant face à mes lâchetés, j'attendis la chute. Pourtant, elle ne venait toujours pas et je voulus ouvrir les yeux. Mais, à ce moment, je me sentis comme tiré par le col. À cette nouvelle sensation, je serrai les yeux et les dents davantage. Maintenant, je devrais percuter les rochers aux angles saillants, grouillants de coquillages coupants, mais rien ne se produisit. J'attendis encore un peu, persuadé que le temps anormalement long de cette chute était une véritable épreuve. Mais comme l'impact ne se produisait toujours pas, je dégageais mon bras de ma vue. J'osai entrouvrir les paupières. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand, à la place des rochers et de la mer, le vide m'entourait ! De surprise, j'ouvris totalement mes yeux. Je ne voyais rien à part une espèce de brouillard opaque. Je ne me sentais plus tomber. Le vent ne me sifflait plus aux oreilles. Je n'entendais plus le bruit du ressac. Je ne distinguais plus la falaise. J'étendis lentement les bras devant moi. Je ne ressentais plus la vitesse. Petit à petit, comme sortant de la torpeur qui me paralysait jusqu'alors, j'osai regarder autour de moi. Je ne vis que ce brouillard comme un magma étrange qui m'entourait.
Étais-je tombé ? Étais-je mort ? Était-ce cela le paradis ? Je me tâtais le visage puis les membres et constatais que j'étais entier. Je n'avais aucune égratignure et je ne ressentais aucune douleur. Après que je fus rassuré sur mon compte, je m'intéressai à mon environnement. J'étais toujours allongé, dans la position de ma chute. Je tâtais autour de moi et je ne sentais rien de solide. Il n'y avait ni ciel ni mer. Je baignais dans une atmosphère plus ou moins grise et sans structure. Un magma indéfinissable m'entourait et je semblais flotter. Pourtant, je ne tombais pas. « Est-ce cela la mort ? », pensai-je. Mais je n'eus pas le temps de réfléchir à la question que j'entendis une voix près de moi :
- Bonjour, monsieur.
Je levais la tête et je vis alors une personne que j'avais l'impression de connaitre. Elle se tenait debout dans le vide face à moi et j'étais allongé à ses pieds. Trouvant la situation plutôt déplaisante, je me relevai lentement, comme un cosmonaute le ferait dans l'espace.
- Qui êtes-vous ? demandais-je.
J'observai son visage qui ne m'était pas inconnu.
- Vous ne me reconnaissez pas ? Pourtant, je dors avec vous dans la même chambre.
J'allais protester face à cette ridicule plaisanterie, quand je pus mettre un nom sur le visage du personnage en question.
- Monsieur de Panisa ! Est-ce bien vous ? Mais alors je suis mort. Où est-on ? Au paradis, en enfer ?
- Vous n'êtes nulle part, parce que vous n'êtes pas mort.
- Mais vous ! Vous êtes pourtant mort et si vous êtes devant moi, c'est que je le suis aussi ! m'exclamai-je.
- Je suis mort, et pourtant je suis vivant actuellement, si je puis dire, car « actuellement » ne veut rien dire.
- J'avoue ne pas comprendre. Sommes-nous morts ? demandai-je de manière péremptoire.
- Vous n'êtes pas encore mort puisque vous êtes en train de chuter.
- Expliquez-vous, je vous prie, car je ne peux être en train de tomber en ce moment précis.
Je me demandais si je n'allais pas devenir fou. À moins que ce fût cette personne qui l'était. Monsieur de Panisa devait être surement fragile d'esprit. Mais était-ce bien lui ? Je commençais à douter. Je regardais autour de moi, mais cette impression de brouillard persistait et je flottais bien dans un vide grisâtre.
- Ne vous énervez pas, monsieur, et écoutez-moi attentivement. Je vais essayer de parler d'une manière compréhensible pour vous. Quand vous êtes tombé, je vous ai tiré de votre chute pour vous faire venir à moi.
- Plus ça va, moins je vous comprends. Vous dîtes m'avoir tiré lorsque je tombais. Est-ce bien cela ?
- C'est exactement cela.
- Bien. Admettons ce fait, bien qui demande explication. Mais vous m'avez tiré où ça ?
- Dans la quatrième dimension.
Je le regardais avec des yeux ébahis et je mis à rire, bien que je commençasse à désespérer. Car cette situation inexplicable m'angoissait et je ressentais une certaine oppression.
- Cette histoire est complètement dingue !
Je me mis en colère devant l'incompréhension des évènements et la panique s'empara de moi.
- Vous admettez que vous étiez en train de tomber n'est-ce pas ?
- En effet, dis-je. C'était le seul point sur lequel je pouvais m'accrocher.
- En tombant, votre vitesse d'accélération fut suffisante pour moduler le temps. Vous connaissez la théorie restreinte d'Einstein, n'est-ce pas ?