Le son strident du réveil me ramena à une réalité que j'avais cru perdue à jamais.
Dix ans que cette image me hantait : Chloé, piégée dans la voiture, son visage pâle et son regard vide.
Elle était morte ce jour-là, le 15 octobre, il y a dix ans, en se rendant à un rendez-vous avec Camille.
Ma gorge se serra. J'étais revenu.
Toute ma vie n'avait été qu'une longue pénitence, une quête désespérée pour remonter le temps et changer ce destin terrible.
Ma seule mission : la sauver.
Mais la première tentative de la retenir, en annulant son dîner familial, la poussa directement dans les bras de celle que je haïssais.
Un "petit accident" de voiture pour Camille, et me voilà à son chevet, obligé de donner mon sang, de me vider de ma substance, pour sauver la femme que je détestais le plus au monde.
À mon réveil, Chloé me regardait avec une gratitude empreinte de pitié, tandis que l'infirmière me présentait comme son "frère".
Dans l'esprit de Chloé, j'étais le protecteur sacrificiel, l'homme qui avait annulé un dîner pour elle, qui avait donné son sang pour son amie.
Mais aussi l'égoïste, le jaloux, celui qui ne comprenait rien.
Je l'avais laissée courir vers son destin, persuadé que mon sacrifice suffirait.
Pourtant, le doute s'installait. Avais-je vraiment changé quelque chose ? Ou le destin, pervers, avait-il juste changé de cible ?
À cet instant, seul et vidé, une vérité cinglante me frappa : ce monde ne me reconnaissait plus comme son amant.
Mais le temps m'était compté. Il restait tant à faire pour que ce passé maudit ne se reproduise plus, et le prix à payer serait à la hauteur de mes regrets.
J'avais une seule et unique chance.
Le son strident du réveil me tira de mon sommeil. Chloé était déjà debout, me tournant le dos, son corps tendu comme une corde. L'air dans la chambre était glacial, chargé de son hostilité silencieuse.
« Tu vas encore annuler, c'est ça ? »
Sa voix était plate, sans émotion, mais je sentais la colère qui bouillonnait juste sous la surface. Elle ne se retourna même pas pour me regarder.
« Le dîner avec mes parents. Tu vas trouver une excuse, comme toujours. »
Je me suis assis sur le lit, le cœur lourd. J'ai regardé ses épaules rigides, la façon dont elle croisait les bras sur sa poitrine. C'était une scène que je connaissais par cœur, une pièce de théâtre que nous avions jouée un nombre incalculable de fois.
Mais quelque chose était différent. Je n'étais pas censé être là. J'ai regardé mes mains, puis le calendrier sur le mur. 15 octobre. Non, ce n'était pas possible. Cette date était passée depuis dix ans.
Un frisson glacial a parcouru mon corps. Je me suis souvenu. La pluie battante, le crissement des pneus, le bruit assourdissant du métal qui se froisse. J'ai revu l'image de Chloé, piégée dans la voiture, son visage pâle et son regard vide. Je me suis souvenu de l'odeur du sang et de la fumée, des sirènes qui hurlaient au loin.
Elle était morte ce jour-là. Le 15 octobre, il y a dix ans, en se rendant à un rendez-vous avec Camille.
Ma gorge s'est nouée. J'étais revenu. J'étais revenu à ce jour maudit, le jour où tout avait basculé. Toute ma vie après sa mort n'avait été qu'une longue pénitence. J'avais passé des années à regretter, à me repasser chaque seconde de cette journée, à me demander ce que j'aurais pu faire différemment. J'avais tout donné, j'avais cherché tous les moyens, jusqu'à trouver cette méthode insensée, cette dernière chance de remonter le temps. Et maintenant, j'étais là.
Mon seul but était de la sauver. De changer ce destin terrible.
« Chloé, » ai-je commencé, ma voix rauque. « N'y va pas aujourd'hui. »
Elle s'est finalement retournée, ses yeux me foudroyant du regard. C'était le même mépris, la même incompréhension que dans mes souvenirs. Pour elle, j'étais toujours l'homme possessif et jaloux qui essayait de contrôler sa vie.
« Ne recommence pas, Léo. Ce n'est pas parce que tu n'aimes pas Camille que tu dois m'empêcher de la voir. J'en ai assez de tes scènes. »
« Ce n'est pas ça. S'il te plaît, juste pour aujourd'hui. Reste à la maison. Nous pouvons faire ce que tu veux, mais ne sors pas. »
Elle a ri, un rire court et amer.
« Pour que tu puisses me garder sous clé ? Non merci. J'ai un rendez-vous important. Et ce soir, je dîne avec mes parents. Avec ou sans toi. »
Elle s'est dirigée vers la porte, attrapant son sac. La panique montait en moi. Je ne pouvais pas la laisser partir. Je devais l'arrêter, à n'importe quel prix.
Je me suis levé d'un bond, j'ai attrapé mon téléphone sur la table de chevet. J'ai composé le numéro de sa mère, le cœur battant à tout rompre. Chloé s'est arrêtée, la main sur la poignée, me regardant avec une méfiance accrue.
Le téléphone a sonné une fois, deux fois.
« Allô ? » a répondu la voix douce de Madame Dubois.
« Bonjour, c'est Léo, » ai-je dit, en essayant de garder ma voix stable. « Je suis vraiment désolé, mais je ne me sens pas très bien aujourd'hui. Je pense que j'ai attrapé quelque chose. Il serait plus sage d'annuler le dîner de ce soir. Je ne voudrais pas vous contaminer. »
Un silence. Chloé me fixait, ses yeux s'écarquillant de colère et d'incrédulité.
« Oh, mon pauvre Léo, » a dit Madame Dubois, pleine de sollicitude. « Bien sûr, ne t'inquiète pas. Repose-toi bien. Nous remettrons ça. Dis à Chloé de prendre soin de toi. »
« Merci, je le ferai. Au revoir. »
J'ai raccroché. Le silence dans la pièce était assourdissant.
« Qu'est-ce que tu as fait ? » a sifflé Chloé, sa voix tremblante de fureur. « Comment oses-tu ? »
« Je t'ai libérée de ton obligation, » ai-je répondu calmement, même si mon cœur menaçait d'exploser. « Maintenant, tu n'as plus à dîner avec tes parents. Tu es libre de faire ce que tu veux ce soir. »
C'était un sacrifice. Je savais qu'en faisant ça, je passerais une fois de plus pour le méchant, le manipulateur. Mais ça m'était égal. Tout ce qui comptait, c'était de briser la chaîne des événements qui la mènerait à cet accident. J'espérais qu'en changeant ce détail, elle changerait ses plans.
Elle m'a regardé pendant une longue seconde, le visage déformé par le mépris.
« Tu es incroyable, » a-t-elle finalement lâché. « Tu penses vraiment que c'est comme ça que tu vas me retenir ? »
Sans un mot de plus, elle a ouvert la porte et est sortie en la claquant violemment derrière elle.
Je suis resté seul dans la pièce, écoutant le bruit de ses pas qui s'éloignaient. J'avais gagné un peu de temps. Mais je savais qu'elle allait quand même voir Camille. La bataille ne faisait que commencer.
Je me suis assis sur le bord du lit, la tête entre les mains. La voix de celui qui m'avait renvoyé ici résonnait dans ma tête, claire et froide. « Tu auras une seule chance, Léo. Tu peux effacer tes trois plus grands regrets. Mais chaque changement a un prix. Le destin est une chose puissante. Pour le modifier, tu devras payer avec quelque chose d'équivalent. Sois prêt à tout perdre. »
Tout perdre. J'avais déjà tout perdu une fois. Je n'avais plus rien à craindre.
Mes trois regrets. Ils étaient gravés dans mon âme.
Le premier, le plus évident, était la mort de Chloé. Je devais l'empêcher. C'était la raison principale de ma présence ici.
Le deuxième était le chagrin de ses parents. Après sa mort, ils s'étaient effondrés. Monsieur Dubois avait eu une crise cardiaque quelques mois plus tard, et sa femme l'avait suivi de peu. Ils m'avaient toujours traité comme un fils. Je ne pouvais pas supporter de les voir souffrir à nouveau.
Le troisième... c'était le plus personnel. C'était le regret de n'avoir jamais réussi à lui faire comprendre à quel point je l'aimais. Elle était morte en me détestant, en me voyant comme un monstre possessif. Je devais changer ça. Non pas pour qu'elle m'aime en retour, c'était trop tard pour ça, mais pour qu'elle meure... non, pour qu'elle vive en sachant la vérité.
J'ai sorti mon portefeuille. À l'intérieur, il y avait deux billets pour un concert. Le concert de son groupe préféré. Dans mon ancienne vie, j'avais acheté ces billets pour nous deux, espérant une soirée de réconciliation. Elle avait refusé, préférant aller voir Camille. C'est sur le chemin du retour de ce rendez-vous qu'elle avait eu son accident.
Cette fois, j'avais changé une chose. J'ai sorti les billets. Sur le premier, son nom : Chloé Dubois. Sur le second, il n'y avait pas mon nom. Il y avait celui de Camille.
Mon cœur s'est serré en voyant ce nom imprimé à côté du sien. C'était une torture. Mais c'était nécessaire. Je devais lui donner ce qu'elle voulait, lui montrer que je n'étais pas l'obstacle à son bonheur. Je devais la pousser vers Camille, mais dans un contexte sûr, contrôlé. Le concert était dans une salle bondée, en plein centre-ville. Pas sur une route de campagne sombre et déserte sous une pluie battante.
J'ai glissé les billets dans une enveloppe et l'ai posée sur sa table de chevet, là où elle ne pourrait pas la manquer. J'ai essayé de ne pas imaginer son visage s'illuminer en les voyant, sa joie de pouvoir y aller avec la personne qu'elle voulait vraiment. La douleur était une lame froide dans ma poitrine.
Plus tard dans l'après-midi, elle est revenue. Elle n'a pas dit un mot sur le dîner annulé. Elle a juste vu l'enveloppe. Elle l'a ouverte, a regardé les billets, et son expression a changé. La surprise, puis une lueur de suspicion.
« Qu'est-ce que c'est ? » a-t-elle demandé, en me montrant les billets.
« Un cadeau, » ai-je dit simplement. « Je sais que tu voulais y aller. »
Elle a regardé le nom sur le deuxième billet. « Camille ? Tu as mis son nom ? »
« C'est avec elle que tu veux y aller, non ? Alors vas-y. Amuse-toi bien. »
Elle m'a scruté, cherchant le piège. Elle n'en a trouvé aucun. Juste ma résignation. Cela la déconcertait plus que n'importe quelle crise de jalousie.
« Pourquoi tu fais ça, Léo ? »
« Parce que je suis fatigué de me battre, » ai-je menti. « Je veux juste que tu sois heureuse. »
C'était un mensonge et une vérité à la fois. Je voulais qu'elle soit heureuse, mais le prix de ce bonheur me tuait à petit feu. Elle a hoché la tête, toujours méfiante, mais elle a gardé les billets. Elle a passé le reste de l'après-midi à envoyer des messages, probablement à Camille. Je pouvais voir son sourire, un vrai sourire, celui que je n'avais pas vu depuis des années.
Je suis sorti sur le balcon pour fumer une cigarette. En bas, dans la rue, j'ai vu un couple se tenir la main, riant aux éclats. Ils semblaient si heureux, si insouciants. Je me suis souvenu d'une époque où Chloé et moi étions comme ça. Une époque lointaine, avant que la méfiance et le ressentiment ne s'installent. Mon cœur s'est contracté de nostalgie et de tristesse. J'avais tellement espéré que ce concert serait notre chance de retrouver ça. Et maintenant, je l'offrais à une autre.
Le soir tombait. Chloé se préparait à sortir. Elle était belle. Elle portait une robe que je ne lui avais jamais vue. Elle était excitée, presque fébrile. J'étais sur le point de me retirer dans ma chambre, pour ne pas avoir à la voir partir, quand elle s'est tournée vers moi.
« Tu sais, » a-t-elle dit, avec une hésitation surprenante. « Si tu veux... tu peux venir avec nous. Je suis sûre que Camille ne verra pas d'inconvénient. »
J'ai été pris de court. C'était la dernière chose à laquelle je m'attendais. Dans notre ancienne vie, elle n'aurait jamais proposé ça. C'était un changement. Une minuscule fissure dans le mur de certitude qui m'entourait. Une lueur d'espoir.