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Joe Matthews et Sharon, sa femme, habitent une villa située dans les collines d'Highland Park, endroit vallonné du nord-est et très populaire de Los Angeles, exactement au 6260 Strickland Avenue.
C'est grâce à une agence immobilière tenue par une relation à Sharon qu'ils l'ont dénichée. L'agent immobilier, Christopher Johnson, était à l'université avec Sharon et a deux ans de plus qu'elle. Après ses études, il avait renoncé à travailler dans la publicité et est devenu agent immobilier. Cette maison était inoccupée depuis plusieurs années. Elle se délabrait. Malgré cela, il l'avait vanté à Sharon. Il lui en avait montré quelques photos. Du coup, séduite par cette offre, Sharon et Joe étaient allés la visiter. Elle convenait tout à fait à leurs souhaits et sa situation, quelque peu excentrée du centre, n'était pas une contrainte. En plus, ils faisaient une bonne affaire bien que s'imposaient une restauration et de très nombreux travaux avant d'être habitée.
Le quartier est sympathique et accueillant. Depuis le début du 20e siècle, ce lieu forme une enclave artistique remplie de belles maisons d'artisans. Ce qui est agréable. Des taquerias à l'ancienne se mélangent aux bistrots branchés.
Highland Parkest à quelques kilomètres du centre-ville de Los Angeles, juste au sud d'Eagle Rocket de Pasadena. Des rues résidentielles bordées d'arbres contrastent avec les voies piétonnes qui regorgent de pubs et de galeries d'art.
La rue Figueroaest animée, grâce à sa ligne de métro et à une explosion de la vie nocturne.
L'endroit offre un patchwork de magasins et de vendeurs ambulants assis sur les trottoirs. Les disquaires, les salons de coiffure et les cafés à ciel ouvert accueillent les clients qui viennent déguster des cocktails.
De la vue panoramique, on contemple la cime des arbres, les collines en pente douce et la ville à des kilomètres à la ronde. C'est un véritable coin de nature. Il s'agit d'un vrai poumon citadin.
Leur demeure victorienne des années 1900, entièrement restaurée, élevée sur un étage, rayonne de lumière et d'authenticité. Elle est grande. Les façades blanches contrastent avec les volets bleus et les larges et longues loggias. La lumière pénètre par les deux lucarnes sur le toit.
Sharon a su conserver le caractère de cette ancienne maison avec ses planchers en chêne blanc, ses fenêtres à double guillotine à neuf cadres, ses portes en fer et en cristal. De petits massifs encadrent l'entrée bien arborée et entourée de pivoines et de roses. Dans le jardin se dressent des palmiers, d'une grande hauteur, dont les branches puissantes s'étendent et viennent agrémenter les abords de cette propriété. Le jardinier consacre beaucoup de temps pour l'entretien des extérieurs. Les haies, les arbres sont bien taillés et les pelouses bien tondues.
Sous un plafond voûté, on va de la salle à manger au salon, bien éclairé grâce à d'immenses fenêtres, vers une cuisine riche et ancienne. Des armoires bleu érable et des appareils électroménagers modernes s'accordent avec les comptoirs en granit ardoise.
Au premier étage, la chambre principale accueille un lit d'une belle largeur logé entre deux tables de nuit sous la lumière du soleil levant. Elle s'ouvre sur une véranda spacieuse qui donne sur une vaste pelouse plate et luxuriante.
L'intérieur cossu met en valeur les meubles en bois massif qui sentent l'encaustique. À chaque fenêtre, de lourds rideaux en velours accentuent le côté rupin de la demeure. La décoration est très soignée avec des objets en porcelaine, biscuit, étain ou plomb patinés. Aux murs sont accrochées quelques toiles dont l'une d'elles est une copie de Marie l'Égyptienne. Sur une autre, on constate des couleurs différentes qui se mêlent subtilement. Toutes ces peintures agrémentent les murs blancs. La plupart ont été peintes par Sharon. Elle s'est créé un atelier dans le fond du jardin. L'éclairage y est incroyable car la lumière rentre à travers une verrière percée dans le toit voûté. Elle a toujours une toile accrochée à son chevalet. Des boîtes de tubes de peinture de toutes les couleurs, des fusains, des bouteilles d'huile et d'essence, des toiles d'un blanc immaculé ne laissent que peu de place pour être juste en dessous du puits de lumière qui tombe à pic sur la toile. L'endroit sent l'essence de térébenthine.
Elle commence toujours par tracer une espèce d'esquisse au fusain du portrait qu'elle doit réaliser. Ensuite, elle trempe avec une certaine dextérité la pointe de la brosse dans les différents tas de couleurs qui sont étalés sur sa palette. Elle dessine principalement des portraits. Elle en a quelques-uns en commandes. Elle gagne sa vie en vendant et en exposant ses toiles.
Joe, lui, est un ancien policier reconverti en détective privé qui exerce depuis plus de vingt ans. Il aime son métier, mais il ne se contente pas d'user ses semelles pour des filatures, ou pour surveiller devant une porte cochère. Là, pour un couple, peut-être adultérins, susceptible de se rencontrer de cinq à sept dans une chambre d'hôtel. Ou, là encore, une femme traquée par un conjoint, aussi jaloux que pervers. Là enfin, des employés soupçonnés par leurs patrons de les voler. Ses affaires de fesses ne sont pas sa tasse de thé ! Son métier est un mélange de journalistes d'investigations, de paparazzo et de flic de terrain. Il préfère passer à l'action ! Il ne ressemble pas aux flics des séries TV qui portent leur inséparable imperméable.
Détective de grand renom, il s'est distingué au cours de plusieurs affaires criminelles. Il a acquis une bonne réputation. Et aussi celle d'un homme intelligent, habile, clairvoyant avec un flair incroyable, capable de résoudre les énigmes les plus difficiles. Toutes exercent un attrait irrésistible sur lui, et il ne connaît de repos que lorsque la clé du mystère est résolue.
Il est plutôt bel homme dans le mètre soixante-quinze plutôt athlétique, les cheveux noirs, la lèvre supérieure sans moustache, l'air débonnaire mais l'œil malicieux et inquisiteur. Il a le don d'attirer les confidences et de percer les secrets. Pendant toute sa carrière, il s'est battu contre le mal et a toujours essayé de protéger les faibles des forts.
Dès qu'ils se sont installés dans cette maison, la première chose qu'il a faite c'est acquérir une voiture d'occasion : une Dodge Dart cabriolet. Il adore les vieilles voitures. Il s'était rendu chez un concessionnaire de voitures d'occasion, pas très loin de chez lui, pour dénicher cette auto à un prix avantageux. Le compteur affichait quelques 90 000 kilomètres et il y avait une forte remise sur son prix. Les freins et les pneus avaient été changés peu de temps auparavant. Elle correspondait en tous points à ses critères. Une vraie affaire cette auto !
Nous sommes le 1er août 2019, il est 4 h 30, il fait déjà très chaud. La nuit a été pénible. Malgré les fenêtres ouvertes, la température n'est pas suffisamment redescendue et s'est maintenue au-delà des 20 °C. Le mercure montera inéluctablement tout au long de la journée pour atteindre peut-être les quarante degrés. Le réveil de Joe retentit comme chaque matin. Il répète le même rituel. Il se lève le premier, à l'aube, sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller sa femme.
Il se débarbouille à la va-vite au lavabo, met un jogging et part en courant à la salle de sports de la police qui se trouve à environ quatre kilomètres de son domicile.
Dès qu'il arrive, il passe au vestiaire pour enfiler un kimono. Sans un mot, il rejoint sur le tatami son adversaire qui est déjà là et qui l'attend.
Ils commencent par se saluer et le combat entre les deux hommes débute. Engagés tous les deux dans une ronde d'observation, la lutte et les premiers coups de pied fendent l'air. Joe soulève son genou en direction de sa cible et laisse sa jambe poursuivre, vers le haut, sa trajectoire verticale et une fois dépliée elle fait mouche. Touché ! L'adversaire contre-attaque et tente de saisir son revers, mais il s'esquive vers l'arrière, rabaisse la main de Joe avec les siennes qui la lui tord pour se libérer.
Et là, Joe dégaine un Tai sabaki qui lui permet de se déplacer. Sa tête tourne et ses bras accompagnent le mouvement qui le cloue au sol en effectuant une clé de coude. Il a gagné !
Les deux karatékas se saluent et un deuxième combat commence. Il saisit le kimono de son adversaire, c'est tout de suite une bataille de la garde. Il le jette sur le tatami, mais il rebondit aussitôt. Joe lui donne un coup avec le pied. L'autre se relève une nouvelle fois et Joe lui assène une série de coups de pied puis il le projette par-dessus son épaule. Il lève la jambe, genou plié, et le frappe avec le plat du talon pour toucher sa cible ! Joe est un combattant technique aérien. Il maîtrise les coups de pied, les projections, les poings, les contres et les remises. Et voici un balayage, cette technique Ashi Baraien japonais suivi d'un Tsuki. Joe a un équilibre et une assise très forte. En plus de son coup d'œil, dès que la jambe arrive, il projette son adversaire au sol. Il déclenche un coup de pied au visage à n'importe quel moment et dans n'importe quelle position. Il poursuit avec un Mawashi-geri, un coup de pied circulaire exécuté en faisant pivoter la hanche puis le pied d'appui. C'est une vraie épreuve de force pour les deux hommes. Les échanges sont maîtrisés mais portés.
Les deux adversaires se saluent une dernière fois. L'entraînement est terminé. Joe se dirige vers les douches, se change puis rentre chez lui en courant.
Au retour, c'est le petit matin. Le jour s'est levé depuis un bon moment déjà. Il court moins vite qu'à l'aller. La fréquence de ses foulées est réglée sur cinq kilomètres à l'heure. Mais il essaie de garder tous les jours le même rythme. La température extérieure augmente petit à petit. D'ordinaire, le soleil chauffe déjà fortement en cette saison. Mais là, la chaleur commence à être écrasante dès l'aurore ce qui suggère encore une nouvelle journée caniculaire. Pourtant, les journalistes météorologues, dans leurs studios bien réfrigérés, n'emploient pas le mot canicule bien que la température ne soit pas descendue en dessous des vingt degrés cette nuit-là. La pente s'élève de près de quinze pour cent. Il n'y a pas grand monde dans les rues. Il grimpe petit à petit, la foulée ralentit quelque peu. Il arrache le bitume dans les premiers hectomètres. Il affronte ensuite les crêtes qui dominent la ville. Il prend sa gourde et boit quelques gorgées d'eau. Il n'est pas question ici de jouer le chronomètre. C'est sans importance. Il entretient juste son rythme cardiaque. Il rejoint un autre coureur à l'allure sympathique avec le crâne rasé et le double. Puis, il croise une grand-mère qui promène déjà son cocker à cette heure matinale. Il sue sang et eau. La sueur perle sur son front. Il maintient toujours la même bonne allure dans cette montée qui n'en finit pas. Son cœur pulse à près de cent quatre-vingts. Il atteint enfin le sommet et arrive chez lui. Il est ruisselant de sueur.
Il passe devant la boîte aux lettres fixée au sol par un mât qui tient par miracle. Elle oscille au gré du vent. La bannière rouge est relevée ce qui lui signifie l'arrivée de son quotidien.
Il rentre, son journal à la main et va prendre une douche. Puis, il enfile une nouvelle tenue et se vautre dans son fauteuil en cuir. Sa tête repose sur un grand coussin et ses bras sur les accotoirs.
Il prend une cigarette qu'il sort de son étui. Il craque une allumette et y met le feu. Il tire quelques bouffées. Sa main gauche atteint un cendrier en céramique posé sur une table basse mais sa cigarette est grillée jusqu'au filtre. Un boudin de cendres froid est prêt à tomber dedans. Il déplie le journal et plonge le nez dans les nouvelles du jour. Il lit dans la lumière diffusée par les rideaux entrebâillés.
7 h 30, la température atteint déjà les 28 °C. Le temps est ensoleillé, avec un ciel pleinement dégagé. Le jardinier, le teint buriné par le soleil, vient d'arriver. Comme tous les matins, il arrive à la même heure été comme hiver. Il se dirige tout de suite vers l'allée pavée qui doit être désherbée. Il répand avec son pulvérisateur le produit qu'il a mélangé. Puis, il longe l'allée en direction d'un vieux puits qui lui sert de réserve d'eau. Il remplit au fur et à mesure son arrosoir pour apporter l'eau nécessaire à chaque plante, fleur et arbuste.
Sharon s'est levée, et est seulement vêtue d'une simple nuisette en soie avec de fines bretelles et très transparente. Elle lui moule les seins et ses hanches étroites.
Elle met quelques fleurs, fraîchement coupées que le jardinier lui a déposé devant la porte d'entrée, dans un vase sur la table de la cuisine juste à côté du grille-pain. Puis, elle prépare le café. Elle tartine les toasts avec du beurre frais et de confiture d'abricot maison. Elle a allumé la télévision et écoute les premières informations sur CNN
Trop absorbé par sa lecture des faits divers, Joe n'est pas franchement disposé à écouter sa femme parler.
« Ainsi, quand je parle, tu ne m'écoutes pas, dit-elle d'une voix emplie de rancœur. Tu as entendu à la télévision, selon le bulletin météo du flash info de sept heures trente, l'anticyclone est installé sur Los Angeles. Les vents du sud apportent de l'air très chaud, sec et avec eux une chaleur écrasante. C'est le début d'une vague de chaleur qui va s'abattre sur Los Angeles d'ici le week-end. Les spécialistes ne sont pas en mesure de prévoir la fin de cet épisode caniculaire pour le moment. Le pays va devoir affronter une période de très fortes chaleurs »
Il enlève ses lunettes aux verres cerclés d'une fine monture. Et replie son journal avec soin. Son visage exprime alors une forme de fatalité.
« Je ne vois pas ce qu'il y a de si extraordinaire qu'en cette saison il y ait une vague de chaleur ici, à Los Angeles. Après tout, c'est de saison, non ?»
Sharon opine de la tête. Silencieuse, le visage pensif elle verse le café noir dans les tasses. Il a sorti enfin les yeux de son journal et se lève. Il boit et se sert une deuxième tasse de café.
Sharon, sans un mot, fixe son visage, se lève et lui mordille l'oreille. Elle entoure sa nuque avec son avant-bras. Elle hume son très doux parfum. Elle s'incline vers lui et s'appuie sur son épaule. Elle passe sa main dans sa chemise puis lui effleure le ventre. Elle en défait les trois premiers boutons et l'ouvre. Lui se laisse faire et aucun son ne sort de sa bouche. À son tour, il caresse ses fesses nues sous sa nuisette. Elle ne porte pas de culotte. Puis, il glisse une main entre ses jambes. Elle serre sa main pendant qu'il approche ses lèvres des siennes sans rien dire. Bouches fermées, ils restent muets.Elle relâche ses cuisses et le libère. Elle lui prend la main et l'emmène dans la chambre pieds nus. En un instant, elle quitte sa nuisette. Elle est dans le lit avant même qu'il n'ait rien enlevé. Il la rejoint. Elle monte sur lui. Elle lui susurre des petits mots d'amour à l'oreille. Il lui laisse l'initiative. Elle se penche vers lui pour l'embrasser. Elle souffle doucement. Lui, il l'entoure de ses bras. Il sait qu'elle l'attend pour le moment ultime. Il est trop tôt. Le plaisir doit durer, se dit-il. Leurs corps vont et viennent sous les draps. Ses seins frottent son torse épilé. Elle l'embrasse. Il la caresse. Il sent son souffle sur ses joues. Elle a une sensation de spasme qui naît dans son ventre. Lui accélère le rythme. Elle se cambre en arrière. Elle veut l'accueillir en elle. Lui aussi veut aller au bout des choses. Ils jouissent ensemble. Il passe ses doigts dans ses beaux cheveux lisses. Ils restent un moment comme ça sans bouger l'un sur l'autre. Puis d'un commun accord, ils se lèvent et filent dans la salle de bains. La pièce d'eau s'ouvre sur une magnifique douche à l'italienne où l'on peut d'ailleurs aisément rentrer à deux. Il la savonne. Il fait couler l'eau à bonne température pour la rincer. Puis, il prend une serviette, la sèche, et la ramène au bord du lit. Elle enfile à nouveau sa nuisette et lui ses vêtements. Puis, ils reviennent à table. Elle a une faim de loup. Elle rajoute des toasts, du café et des fruits. Elle lui prépare des œufs brouillés. Et, elle le regarde avec un large sourire. Elle est heureuse. Il lui répond par un « Je t'aime».