Dans un brasier incandescent, je voyais la fin.
Les flammes dévoraient ma maison, mes souvenirs, et cette femme, Chloé Martin, cause de tous mes maux.
Son nom était un poison sur mes lèvres, sa mort, ma seule justice.
Mon frère, Marc, brisé par ses fausses accusations, avait vu son avenir s' envoler.
Mes parents s' étaient éteints de chagrin après sa mort tragique à l' usine, me laissant seule avec le serpent dans cette maison hantée.
J' avais mis le feu, pour nous emporter tous, mais surtout elle.
Puis le miracle : je me suis réveillée, dans mon lit d' étudiante, la veille du jour fatidique.
Un appel de Chloé, sa voix mielleuse, la même que dans l' enfer que j' avais fui, m' a glacé le sang.
Elle était là, tentant de s' infiltrer à nouveau, prête à détruire ma famille.
J' ai saisi cette seconde chance, refusé son entrée, jurant de la tenir à distance.
Mais le destin, ou plutôt la ruse de Chloé, en a décidé autrement.
Elle a manipulé la bonté de Marc, et je l' ai retrouvée, souriante, installée dans notre salon.
Le dîner fut un supplice, chaque mot de mes parents renforçant son emprise.
Ma mère proposa à Marc de céder sa chambre à Chloé, la même scène, l' exacte réplique de ma première vie.
Mais cette fois, j' ai agi.
J' ai contraint Chloé à dormir dans ma chambre, sous ma surveillance.
Au cœur de la nuit, elle a tenté de s' introduire chez Marc, le scénario de l' agression sexuelle sur le point de se répéter.
Je l' ai attrapée au poignet, l' ai confrontée, l' ai chassée de ma maison.
Nous avons célébré l' admission de Marc à l' université, persuadés d' avoir enfin déjoué ses plans diaboliques.
Mais alors que le champagne coulait, l' impensable s' est produit : Chloé est revenue, non plus seule, mais accompagnée d' un officier de police et du doyen de l' université.
Elle a accusé Marc devant tout le monde, et le pire, c' est que Romain, son meilleur ami, a corroboré son horrible mensonge, détruisant l' alibi de Marc et son avenir par la même occasion.
Mes parents suppliaient, Marc était anéanti, l' horreur de ma première vie se répétait, pire encore.
Mais cette fois, j' étais prête.
J' ai sorti mon téléphone, et j' ai diffusé la preuve de leur trahison.
La fumée piquait mes poumons, une brûlure âcre qui me rappelait ma propre haine. Le feu crépitait, joyeux et monstrueux, dévorant les murs de la maison, les souvenirs, et la femme qui avait tout détruit. Chloé Martin. Même dans mes derniers instants, son nom était un poison sur mes lèvres. Je l'entendais crier dans la chambre voisine, une symphonie pour mon âme vengeresse. C'était la fin. Une fin que j'avais choisie.
Je me suis souvenue de tout. La veille de l'examen d'entrée à l'université de mon frère, Marc. Chloé, ma colocataire, était venue chez nous. Le lendemain, elle avait accusé Marc d'agression. Le monde de mon frère s'était effondré. Son avenir prometteur, son honneur, tout avait été réduit en cendres par un mensonge.
Pour me "protéger", pour éviter le scandale, mes parents avaient accepté d'héberger Chloé. Elle était devenue un parasite, se nourrissant de notre gentillesse et de notre culpabilité. Elle nous humiliait, nous exploitait, avec un sourire angélique. Marc, brisé, avait dû abandonner ses études. Pour subvenir aux besoins de la famille, il avait trouvé un travail dans une usine. Une usine dangereuse.
Je me souviens du jour où les responsables de l'usine sont venus à la maison. L'expression sur leur visage. L'accident. Marc était mort. Mes parents n'ont pas survécu au chagrin. Ils se sont éteints, l'un après l'autre, me laissant seule avec Chloé dans cette maison pleine de fantômes.
Alors, j'ai mis le feu. C'était ma seule issue, ma seule justice. Emporter Chloé avec moi dans les flammes.
La chaleur est devenue insupportable, la fumée m'a suffoquée. J'ai fermé les yeux, prête à mourir.
Puis, j'ai senti une fraîcheur sur mon visage. Une lumière douce filtrait à travers mes paupières. J'ai ouvert les yeux. J'étais dans mon lit. Mon lit d'étudiante, dans le petit appartement que je partageais. Le soleil de l'après-midi inondait la pièce. J'ai regardé mes mains. Pas de brûlures. Ma gorge ne me faisait pas mal. J'ai respiré profondément. L'air était pur.
Mon téléphone a vibré sur la table de chevet. Je l'ai attrapé, le cœur battant à tout rompre. L'écran affichait la date. Le 15 juin. La veille de l'examen de Marc.
C'était impossible. Un rêve ? Une hallucination avant la mort ?
Le téléphone a sonné. Le nom de Chloé Martin est apparu sur l'écran.
Mon sang s'est glacé. C'était réel. J'étais revenue.
J'ai décroché, la main tremblante. La voix de Chloé, faussement douce et enjouée, a résonné dans mon oreille, exactement comme dans mes souvenirs.
"Léa ? Salut ! Dis, j'ai un petit problème. Je suis à la gare, ma valise est super lourde et mon proprio a un souci avec l'appart. Tu crois que tu pourrais venir me chercher ? Et peut-être... je pourrais rester chez toi juste pour cette nuit ?"
Chaque mot était une réplique exacte du passé. Chaque intonation mielleuse était un clou planté dans le cercueil de ma famille. Elle était là, le serpent, prête à mordre à nouveau.
Je la voyais déjà, avec son air innocent et ses yeux de biche calculatrice. Je me suis souvenue de la façon dont mes parents l'avaient accueillie, charmés par sa fausse fragilité. Je me suis souvenue de la gentillesse de Marc, qui s'était immédiatement proposé de l'aider. Ils ne voyaient pas le monstre qui se cachait derrière le masque.
Mais moi, je voyais. J'avais vécu le résultat de sa présence. J'avais senti les flammes sur ma peau. Cette fois, il n'y aurait pas de seconde chance pour elle. Il n'y aurait qu'une seconde chance pour ma famille. Et j'allais la saisir.
"Léa ? T'es là ?" a insisté Chloé, sa voix commençant à laisser percer une pointe d'impatience.
J'ai serré le téléphone si fort que mes jointures sont devenues blanches. La haine, pure et glaciale, a balayé le choc et la confusion. J'avais une mission. Protéger les miens. Détruire Chloé avant qu'elle ne nous détruise.
Ma voix est sortie, calme et tranchante, un son que je ne me connaissais pas.
"Non."
Un silence a suivi à l'autre bout du fil. Chloé n'était pas habituée à ce qu'on lui refuse quoi que ce soit.
"Quoi ? Mais... pourquoi ?" sa voix a pris une teinte plaintive, l'arme qu'elle utilisait le mieux. "Je ne sais vraiment pas où aller. Ma valise est énorme, je suis toute seule..."
"Ce n'est pas mon problème, Chloé," ai-je répondu, chaque mot pesé. "Débrouille-toi."
J'ai imaginé son visage, sa bouche entrouverte de surprise, puis se tordant en une moue de contrariété.
"Mais Léa, on est colocataires, on est amies ! Je pensais que je pouvais compter sur toi. Je suis vraiment dans une situation difficile."
Amies. Le mot a résonné comme une insulte. Dans mon autre vie, j'avais cru à cette amitié. J'avais été la confidente de ses larmes de crocodile, la spectatrice de ses comédies. J'avais payé le prix de ma naïveté.
"J'ai des choses importantes à faire. Je ne peux pas."
Je n'ai pas donné plus d'explications. Je n'avais pas à me justifier. Chaque seconde passée à lui parler était une seconde de trop.
"Tu es sérieuse ? Tu vas me laisser comme ça, à la gare ?" Son ton a monté, mêlant incrédulité et indignation feinte. "Je ne te reconnais pas, Léa. Tu as changé."
"Oui," ai-je simplement dit.
Et j'ai raccroché.
J'ai jeté le téléphone sur le lit comme s'il était brûlant. Mon cœur battait la chamade, un mélange de peur et d'adrénaline. Je l'avais fait. J'avais dit non. J'avais brisé le premier maillon de la chaîne tragique.
Un sentiment de puissance m'a envahie. Je n'étais plus la spectatrice impuissante de la destruction de ma famille. J'étais une actrice. Je pouvais changer le scénario.
Je me suis levée, j'ai marché jusqu'à la fenêtre. Le soleil brillait. Dehors, la vie continuait, normale, ignorante du drame que je venais d'éviter. J'ai respiré profondément. L'air semblait plus léger.
Chloé allait être furieuse. Elle essaierait peut-être de m'appeler à nouveau, de m'envoyer des messages remplis de reproches. Mais qu'importe. Elle était à la gare, loin de ma maison, loin de mon frère. Elle trouverait une autre solution. Elle n'entrerait pas dans notre vie.
J'ai souri, un vrai sourire, pour la première fois depuis ce qui me semblait être une éternité. J'ai pensé à Marc, qui était probablement en train de réviser, concentré et plein d'espoir pour son examen. J'ai pensé à mes parents, à leur amour simple et inconditionnel. Ils étaient en sécurité.
Je me suis sentie légère, presque euphorique. C'était si simple, finalement. Un seul mot. "Non". Un mot que j'aurais dû prononcer il y a si longtemps.
Je me suis habillée rapidement. J'allais rentrer à la maison plus tôt que prévu. Je voulais voir Marc, le serrer dans mes bras. Je voulais voir mes parents, m'asseoir dans la cuisine pendant que ma mère préparait le dîner, et simplement savourer la paix d'un foyer qui n'avait pas encore été brisé.
La tragédie était annulée. Le futur était une page blanche, et cette fois, j'allais l'écrire moi-même. J'ai pris mes clés, un sentiment de triomphe prudent flottant dans ma poitrine. J'avais gagné. Je croyais sincèrement avoir gagné.