Sept ans, c' est le temps qu' il a fallu pour que le nom de Jeanne Dubois devienne une malédiction murmurée, une ombre sur un royaume rongé par un mal mystérieux.
Moi, Laurent Vidal, son fiancé autrefois, j' ai été le bourreau, convaincu par les murmures empoisonnés que Jeanne était la source de toute contagion, que son esprit hantait, même après sa mort, jusqu' à ma propre reine, Marguerite.
J' ai levé le fouet, chaque coup déchirant ma propre âme, l' humiliant publiquement, provoquant la perte de notre enfant non-né, condamnant Jeanne à l' exil, et pensant la purger du royaume.
Mais aujourd' hui, devant sa tombe profanée, une enfant maigre aux yeux perçants, notre fille Clara, me fixe ; elle est la preuve vivante d' un amour bafoué.
Cette enfant, née de la peine et de l' humiliation de Jeanne, me tend un objet modeste : une alouette en bois, sculptée de mes propres mains, un témoignage du passé, que je suis contraint d' activer.
Sept ans s'étaient écoulés depuis le sacrifice de Jeanne Dubois pour son village. Sept ans que son nom était devenu une malédiction murmurée dans chaque recoin du royaume.
La dernière prêtresse du culte ancestral, sur son lit de mort, avait craché le nom de Jeanne avant de rendre son dernier souffle, ses yeux vitreux fixés sur un vide que personne d'autre ne pouvait voir.
Même la Reine Marguerite, la propre sœur de Jeanne, n'était pas épargnée. Chaque matin, elle se réveillait dans ses draps de soie pour tousser un sang rouge et épais, un rappel quotidien du mal qui rongeait le royaume.
La haine était devenue l'air que l'on respirait. Les villageois, le visage creusé par la peur et la disette, se tournaient vers le seul homme qui pouvait encore agir. Le Capitaine Laurent Vidal, l'ancien fiancé de Jeanne.
« Capitaine, prenez les armes ! » suppliaient-ils. « Purgez le mal à la source ! Son esprit hante encore cette terre ! »
Laurent se tenait au chevet de la Reine. Il prit doucement la main de Marguerite, son visage habituellement dur adouci par l'inquiétude.
« Marguerite, n'aie crainte. » Sa voix était un roc, une promesse de violence. « Puisqu'elle te tourmente même après sa mort, je réduirai son âme en poussière. J'en ferai ton talisman protecteur. »
Alors que l'expédition se préparait, les parents de Jeanne, Monsieur et Madame Dubois, sortirent de leur demeure cossue, une bannière d'exorcisme brodée de fils d'or entre leurs mains tremblantes. Ils suivaient le cortège, murmurant leurs propres malédictions, bien plus viles que celles des simples villageois.
« Réduire son âme en poussière est trop clément pour cette traîtresse, » siffla sa mère, son visage tordu par une avidité rance.
« Il faudrait enfermer ce qui reste d'elle dans le corps d'une truie, » renchérit son père, les yeux brillants. « La forcer à s'accoupler chaque jour, la laisser supplier la mort sans jamais l'obtenir ! C'est ce qu'elle mérite pour avoir sali notre nom ! »
Leur haine était si palpable, si ancienne, qu'elle semblait plus profonde que le mal supposé qu'ils venaient combattre.
Ils arrivèrent enfin dans la vallée isolée où Jeanne avait été bannie sept ans plus tôt. C'était un lieu mort, silencieux, que même les oiseaux semblaient éviter. Ils s'attendaient à trouver une tombe profanée, un lieu de désolation.
Mais ce qu'ils découvrirent les figea sur place.
Devant une simple tombe de terre surmontée d'une tablette de bois brut, les corps des villageoises disparues au fil des ans étaient là. Agenouillées. Toutes tournées vers la tombe dans une posture d'adoration silencieuse et éternelle. Leurs corps étaient desséchés, mais leurs visages exprimaient une paix troublante.
Au milieu de cette scène macabre, une seule silhouette était vivante.
Une petite fille, pas plus haute que trois pommes, était assise à même le sol. Elle serrait contre sa poitrine la tablette funéraire gravée du nom « Jeanne ». Ses yeux, d'un bleu intense qui rappelait étrangement ceux de Laurent, les fixaient sans peur.
Sa voix, claire et fragile, s'éleva dans le silence de mort.
« Ne vous en faites pas. Ma mère a déjà été réduite en poussière. »
Elle resserra sa prise sur la tablette.
« Je veille ici, en attendant que justice soit faite. »
Un frisson glacial parcourut l'échine de Laurent. La fillette, sa saleté, sa maigreur... il y avait quelque chose en elle, une familiarité dérangeante.
Les parents de Jeanne, eux, ne virent qu'un obstacle.
« L'engeance du démon ! » hurla Madame Dubois en se précipitant vers l'enfant.
Sa main s'abattit avec une violence inouïe sur la petite joue. Le bruit sec claqua dans la vallée. La tête de l'enfant bascula, mais elle ne pleura pas. Elle se contenta de relever lentement le visage, une fine traînée de sang coulant de sa lèvre.
« C'est ton enfant, Laurent... »
Une voix que seul lui pouvait entendre, un murmure de vent et de regret, flotta autour de lui. L'âme de Jeanne, un fragment impuissant, observait la scène, incapable d'intervenir, incapable de protéger son propre enfant de la cruauté de son père et de ses grands-parents.
« Notre enfant... »
Laurent ne bougea pas, paralysé par le doute et une haine qu'on lui avait appris à cultiver pendant sept longues années. Il regarda le père de Jeanne s'approcher, le poing levé, prêt à frapper à son tour. La haine était plus facile à accepter que la vérité qui commençait à peine à poindre.
La violence ne s'arrêta pas là. Une fois la fillette ramenée au campement provisoire, elle devint le réceptacle de toute la frustration et de la haine du royaume.
Les prêtres l'aspergeaient d'eau bénite qui semblait la brûler, la traitant de progéniture démoniaque. Les villageois, enhardis par la présence du Capitaine et des Dubois, lui jetaient des pierres et crachaient à ses pieds.
« C'est à cause de ta mère si nos enfants sont malades ! »
« Monstre ! »
À travers tout cela, la petite fille, Clara, restait silencieuse. Elle encaissait les coups, les insultes, le mépris, avec une endurance qui défiait son âge et sa frêle constitution. Son regard restait fixé sur un point invisible, comme si elle puisait sa force ailleurs.
Laurent observait la scène, un malaise grandissant dans son cœur. La cruauté débridée des gens le dérangeait, mais la promesse faite à Marguerite et sept ans de mensonges pesaient lourdement sur sa conscience. Il devait croire que Jeanne était le mal, sinon tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il avait enduré, n'aurait aucun sens.
Alors qu'il retournait près de la tombe, son regard fut attiré par un objet à moitié enfoui dans la terre, près de l'endroit où Clara était assise. Il se pencha et le déterra.
C'était une petite alouette en bois sculpté, usée par le temps.
Son souffle se coupa.
Il la reconnut. C'était lui qui l'avait sculptée, un soir d'été, des années auparavant. Il l'avait offerte à Jeanne en lui promettant qu'un jour, ils seraient libres comme cet oiseau.
En la prenant dans sa paume, une chaleur inattendue se propagea dans sa main. Un écho de rire, un souvenir de bonheur fugace lui traversa l'esprit, si vif que c'en était douloureux. Pour la première fois depuis des années, un doute, un vrai doute, s'insinua en lui.
« Touchant. »
La voix glaciale de Marguerite le fit sursauter. La Reine était là, enveloppée dans une cape de velours noir, son visage pâle et ses lèvres rouges contrastant violemment. Elle avait fait le voyage en secret.
« Elle continue de te manipuler avec ces babioles sentimentales, même depuis sa tombe. Ne sois pas faible, Laurent. »
Laurent serra l'alouette dans son poing.
« Que fais-tu ici, Marguerite ? »
« Je m'assure que le travail soit fait correctement. »
Clara, qui avait été traînée à proximité par les gardes, leva les yeux vers la Reine.
« Vous êtes venue récupérer ce qui vous appartient ? Ou vous craignez que vos sales secrets ne soient révélés ? »
La provocation était directe, glaciale. Le visage de Marguerite se crispa de fureur.
« Insolente petite vermine ! »
Elle s'avança et, d'un geste sec, tordit le bras de Clara. Un craquement sinistre se fit entendre, suivi d'un cri de douleur étouffé de la fillette. C'était le bras qui tenait habituellement la tablette funéraire, maintenant pendant, inerte et brisé.
La cruauté de l'acte était si soudaine, si gratuite, qu'elle choqua même les gardes les plus endurcis.
« Mon enfant ! »
Le cri silencieux de l'âme de Jeanne résonna dans l'esprit de Laurent, une vague de douleur pure qui n'appartenait qu'à lui. Il sentit une colère froide monter en lui, une colère qu'il ne comprenait pas. Pourquoi la souffrance de cette enfant le touchait-elle à ce point ?
Poussé par cette rage confuse, il se tourna vers l'alouette en bois. Il avait besoin de réponses. Il avait besoin que Jeanne soit la méchante, que cette enfant soit un monstre. Il voulait que cet artefact maudit lui hurle la trahison de Jeanne.
« Parle ! » rugit-il en déversant une partie de son pouvoir magique dans l'objet. « Montre-moi ta trahison ! Confesse ton mal ! »
L'alouette en bois vibra dans sa main. Une douce lumière bleutée en émana, non pas une lumière de malédiction, mais une lueur douce et triste.
Et puis, une voix s'éleva, claire et familière, une voix qu'il n'avait pas entendue depuis sept ans. La voix de Jeanne.
Ce n'était pas un cri de haine ou une confession de trahison. C'était le début d'une histoire. Son histoire.