Mon âme flotte dans le vide du Purgatoire, accusée par ceux-là mêmes qui m'étaient les plus chers : Julien, mon frère adoré, et Émile, mon fiancé.
Leurs voix résonnent, d'une haine glaciale : « C'est elle la traîtresse ! Elle nous a vendu aux Italiens, nous a ruinés, a amené le phylloxéra ! »
Ils témoignent de ma dépravation, prétendant que mes os ont servi à fabriquer un épouvantail, symbole de mon infamie.
Pourtant, je me souviens d'une vie où j'étais Adèle, l'orpheline aimée et protégée, apprentie vigneronne à la Fête des Vendanges, fiancée à l'homme que j'aimais. Comment cette image s'est-elle transformée en celle d'une manipulatrice et d'une paria, défigurée, puis tuée ?
Maintenant, devant Saint-Pierre et la Source des Souvenirs, chaque instant de ma vie volée défile. Et c'est en revoyant ma propre mort, non pas celle d'une criminelle, mais d'une victime trahie par les plus proches, que la vérité éclate.
Mon âme flotte dans le vide, un néant froid et silencieux. Autour de moi, des milliers d'autres âmes murmurent et crient. C'est le Purgatoire, le grand hall du jugement.
La cause de notre mort ? Une catastrophe sans nom. Le phylloxéra. Un minuscule puceron qui a dévoré racine après racine, vigne après vigne, jusqu'à ce que toute notre région, le cœur battant du vin français, ne soit plus qu'un cimetière de ceps tordus et noirs.
Les châteaux ont fait faillite. Les familles ont été ruinées. La misère a engendré la violence. Et nous sommes tous morts.
Maintenant, dans ce lieu hors du temps, toutes les âmes se tournent vers moi. Leurs visages sont déformés par la haine.
« C'est elle ! »
« Adèle, la traîtresse ! »
« C'est elle qui a fait venir les Italiens ! C'est elle qui a amené le puceron ! »
Deux silhouettes se détachent de la foule hurlante. Mon frère, Julien. Et mon fiancé, Émile. Leurs yeux, autrefois pleins de chaleur, brûlent maintenant d'un mépris glacial.
Julien pointe un doigt accusateur vers moi. Sa voix résonne dans le silence soudain.
« Saint-Pierre, nous demandons justice ! Elle a vendu notre famille, notre terre, notre honneur. Elle a pactisé avec nos ennemis jurés, les marchands de vin italiens. »
Émile enchaîne, son ton tout aussi dur.
« Pour preuve de sa trahison, nous avons utilisé ses os pour fabriquer un épouvantail. Il est suspendu devant notre vignoble en ruines, un avertissement éternel : voilà le sort des traîtres. »
La foule rugit son approbation.
« En enfer ! Qu'elle brûle en enfer ! »
Leurs cris sont une vague qui menace de me submerger. Je ne dis rien. À quoi bon ? Ils ont déjà décidé.
Une figure imposante, baignée d'une lumière douce, s'avance. C'est Saint-Pierre, le gardien des clés du Paradis. Son visage est sévère mais juste. Il lève une main, et le silence se fait à nouveau.
« Le jugement ne peut être rendu sur la base de la colère. »
Sa voix est calme, mais porte une autorité absolue.
« Avant toute sentence, nous regarderons dans la Source des Souvenirs. Nous verrons la vie d'Adèle, du début à la fin. La vérité y est gravée. Et seule la vérité dictera le jugement. »
Il fait un geste vers une grande vasque de pierre au centre du hall. L'eau qu'elle contient se met à onduler, puis à briller d'une lumière argentée.
Les âmes de Julien et d'Émile se crispent. Ils semblent sûrs d'eux, convaincus que la Source ne fera que confirmer ma culpabilité.
Moi, je baisse la tête. Je ne crains pas le jugement. J'ai déjà vécu l'enfer sur terre.
La surface de l'eau s'illumine, et une image apparaît. C'est un souvenir d'enfance.
Une nuit de terreur. Des flammes dévorent un mas provençal, crachant une fumée noire vers le ciel étoilé. Je suis une petite fille, seule, pleurant au milieu du chaos.
Puis, un jeune garçon, à peine plus âgé que moi, se précipite à travers le feu. C'est Julien. Il me prend dans ses bras, me protège de son propre corps contre les débris brûlants et me sort de l'incendie.
La scène change. Je suis dans ma nouvelle maison, le domaine viticole de la famille de Julien. Je suis leur fille adoptive. Au début, je suis perdue, silencieuse, effrayée par tout.
Julien est ma seule lumière.
Il m'apprend à reconnaître le chant des cigales. Il m'emmène dans les vignes et me montre comment tailler les ceps.
« Regarde, Adèle. Il faut couper ici, juste au-dessus du bourgeon. Il faut être ferme, mais doux. La vigne, c'est comme une personne, il faut la respecter. »
Le soir, quand j'ai peur du noir, il laisse une petite lampe allumée devant ma porte. Il m'apporte des verres de lait chaud et me lit des histoires jusqu'à ce que je m'endorme. Il est mon grand frère, mon protecteur, mon seul repère.
Dans le hall du jugement, je vois le visage de l'âme de Julien se tordre. Un éclair de douleur, un souvenir oublié qui refait surface. La haine dans ses yeux vacille, remplacée par une confusion profonde.
Les autres âmes murmurent.
« C'était donc ça... »
« Il l'aimait vraiment, à l'époque. »
Mais une voix s'élève, pleine de venin. C'est une des vieilles tantes de la famille.
« Ne vous laissez pas avoir ! C'est de la manipulation ! Elle a toujours été douée pour jouer la victime ! »
La haine revient, plus forte encore. La brève lueur de chaleur s'est éteinte.
L'eau de la Source ondule de nouveau. L'image change.