La porte s'est refermée derrière moi, étouffant l'agitation du café. À l'intérieur, monsieur Nelson, ce Canadien avec qui je venais de signer un contrat, affichait un sourire satisfait. Il avait apposé sa signature, et je ne pouvais qu'être content du résultat. Cet accord, c'était probablement l'un des plus gros coups que j'allais réaliser cette année.
Mon attaché-case bien en main, je me suis mis en route, déterminé. Fairview était un endroit où je venais régulièrement pour mes affaires, et même si je n'étais pas un grand connaisseur du quartier de Wall Street, je savais que héler un taxi sur Broadway ne serait pas bien compliqué. La course jusqu'à mon hôtel ne prendrait que quelques minutes.
Comme d'habitude, je descendais au Stanford, à Central Park. Là-bas, le réceptionniste me donnait souvent la même clef, celle de la chambre 812. Une fois à l'intérieur, je passais quelques coups de fil, puis je prenais un bain pour me détendre. Ensuite, je commandais un room service, je mangeais devant la télé, seul, en feuilletant mes dossiers ou les journaux.
Le lendemain, je me levais toujours tôt pour attraper le premier train vers Philadelphie, ma ville depuis cinq ans. Le trajet d'une heure trente me permettait de récupérer ma voiture sur le parking et de filer direct à mon bureau. C'était une façon de ne pas perdre de temps et de garder le contrôle sur mes journées.
Mais ce jour-là, rien ne se passa comme prévu.
Sur Fulton Street, la foule était dense. C'était l'heure de la sortie des bureaux. Nous étions le mercredi 11 juin 2004, je me souviens parfaitement de cette date. C'est celle où j'ai rencontré Nelson, comme inscrit dans mon agenda. Et après ce jour, je n'ai plus jamais honoré un rendez-vous ni rouvert mon agenda.
Même si l'été semblait approcher, les gens paraissaient renfermés, absorbés par leurs pensées, sûrement liées à leur journée de travail. J'étais dans le même état d'esprit. Totalement plongé dans ma transaction, je passais en revue chaque clause du contrat, cherchant à m'assurer que tout était bien ficelé.
D'un geste machinal, j'ai vérifié l'heure : 18 heures 30. En relevant les yeux, j'ai croisé le regard d'une femme qui marchait sur le même trottoir. Une brune élancée, avec un regard profond. Nos yeux se sont accrochés, ne serait-ce qu'un instant. Mais cet instant avait tout d'une éternité.
J'ai continué à avancer, puis je me suis retourné. Elle avait déjà disparu dans la foule. La retrouver était impossible, mais quelque chose en moi était convaincu que ce n'était pas une rencontre fortuite. Ce regard, il n'était pas dirigé vers moi par hasard.
À cet instant, mes oreilles ont commencé à bourdonner. Une sensation étrange m'a envahi. Mes jambes flageolaient, et un homme qui me suivait trop près m'a bousculé. Les gens autour m'ont lancé des regards inquiets, mais personne n'a rien dit, personne n'a cherché à m'aider.
Le vertige est passé, laissant place à une sensation oppressante et inhabituelle : j'étais là, sur ce trottoir, mais mon corps semblait étranger, réduit à une simple enveloppe. Tout semblait faux, comme si le monde réel était un décor. Je n'étais plus que partiellement présent, entre ici et ailleurs, entre maintenant et un autre temps. Cette clarté soudaine, cette conscience aiguisée, ce n'était pas de la confusion. C'était une lucidité absolue... Mais cela n'a duré qu'une ou deux minutes. À ce moment-là, je savais – même si je ne voulais pas me l'avouer – que plus rien ne serait pareil ; j'avais franchi une porte qui ne se refermerait plus.
Me faufilant vers les vitrines des magasins, je me suis retrouvé face à mon reflet. Mon image, nette comme dans un miroir, m'a renvoyé à l'étrangeté de ce qui venait de se passer. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Qui pourrait répondre à mes questions ?
En cherchant dans la foule, j'ai cru revoir l'inconnue au loin... Mais je n'étais plus sûr que ce soit elle. Sa silhouette s'était déjà fondue dans la masse, et je n'avais plus qu'à l'oublier.
Je me suis résolu à repartir, mais mon esprit bouillonnait. Je tentais de me rappeler chaque détail de ce que j'avais vu : un corps longiligne, des cheveux bruns abondants, un visage fin, des traits réguliers, et des yeux... ces yeux dont la couleur m'échappait déjà, bien qu'ils m'aient tant captivé.
Arrivé à l'angle de Fulton Street, j'ai cherché un taxi du regard. Dès que j'en ai aperçu un, je lui ai fait signe. Le véhicule s'est arrêté à ma hauteur, et j'ai posé ma main sur la poignée. Mais quelque chose m'a retenu, et je ne suis pas monté. Je devais absolument retrouver cette femme, celle que le destin avait placée sur mon chemin.
J'ai essayé de rationaliser ce qui venait de m'arriver. La rencontre, le malaise, cette impression étrange de vivre un moment crucial... Tout cela ne pouvait être qu'un coup de foudre. Ce n'était pas son regard qui m'avait bouleversé, c'était l'attirance irrépressible qu'il avait éveillée en moi.
Je n'avais pas croisé le présent ni un souvenir de conquête passée, mais plutôt la promesse d'une nouvelle histoire d'amour. Mes sens venaient d'être envoûtés par une beauté ; une beauté à la fois banale et exceptionnelle. Banale, parce que les rues sont pleines de filles attirantes. Exceptionnelle, parce que ce genre de beauté, celle qui vous touche vraiment, n'est pas si courante qu'on le pense.
Le coup de foudre. Cette interprétation me semblait suffisante. La fille que j'avais aperçue était jeune, très belle ; elle ne manquait ni de charme, ni de mystère. Elle m'avait lancé un regard insistant et plein de langueur. Il n'y avait donc rien de surprenant à ce que je tombe sous son charme, et que, de son côté, elle ne soit pas restée insensible à mes attraits.
Nicholus Perez, trente-deux ans, un homme de bonne apparence, c'est ainsi que je me décrirais sans prétention. Un gars qu'une femme pourrait aimer juste en le croisant. Yeux verts, bouche un peu large, nez droit. Je n'ai jamais laissé les femmes indifférentes et, autant que je sache, elles ont toujours parlé de moi en termes flatteurs.
Elles appréciaient ma carrure, mes gestes sûrs, mes grandes mains et mes cheveux bruns coupés courts. On m'a souvent dit que je portais le costume avec élégance, et je savais que j'avais assez de charme pour qu'une femme puisse tomber sous le coup de mon physique. C'est ce qui pouvait, du moins en partie, expliquer ce qui s'était passé.
Mais d'un autre côté, rien ne me prouvait que cette femme partageait mes sentiments. Je n'étais évidemment pas en position d'affirmer que le regard qu'elle m'avait jeté était aussi chargé de sens que celui que je lui avais lancé. Si elle aussi avait cédé à un amour aussi puissant qu'imprévu, je n'avais qu'une seule option : la retrouver.
Je suis donc retourné à l'endroit de notre étrange rencontre, espérant y revoir cette inconnue. Mais, une fois sur place, ma déception a été à la hauteur de mes attentes : celle que je cherchais n'était plus là. Si son charme m'avait envoûté, le mien n'avait visiblement pas eu d'effet sur elle. Il fallait bien admettre qu'elle ne m'avait pas attendu.
C'est alors que j'ai réalisé à quel point j'avais été naïf. Une femme, même sous l'emprise supposée de ma séduction, n'allait certainement pas rester plantée là, à attendre sur un trottoir bondé. C'était à moi d'agir plus vite, de prendre les choses en main. J'aurais dû la suivre immédiatement, l'aborder, lui sourire, lui parler, l'inviter à prendre un verre.
Mais je ne suis pas du genre à accoster les filles dans la rue. Et maintenant, il était trop tard pour le regretter. Si j'avais manqué de spontanéité, je ne pouvais plus rien y faire. Il n'était plus question de parcourir Fairview, New York, ou même les USA, dans l'espoir de retrouver une femme à peine entrevue.
Je me suis consolé en me disant que ce coup de foudre n'était peut-être qu'une illusion. Mon regard avait croisé celui d'une femme, et après ? J'avais ressenti un malaise en la voyant, mais cela ne prouvait rien ! Il me fallait simplement mettre tout cela sur le compte du surmenage. Il me suffisait de tourner la page et de reprendre le cours normal de ma vie.
Je suis retourné sur Broadway et n'ai pas attendu longtemps avant de trouver un taxi. Cette fois, je me suis installé sans hésiter sur le siège arrière et j'ai donné l'adresse de mon hôtel au chauffeur. Il a acquiescé et a démarré en direction de Central Park. Mettre de la distance entre cette rencontre et moi ne pouvait que m'aider à l'oublier.
Pendant que les immeubles défilaient, j'ai tenté de me concentrer sur le contrat que j'avais signé avec mon client canadien. J'ai pensé à quelques modifications qui pourraient l'intéresser, à des documents supplémentaires que je pourrais lui envoyer. Mais rapidement, je me suis rendu compte que mon esprit était ailleurs : l'image de la femme brune me hantait.
Même si son apparition me troublait, les traits de son visage m'échappaient pourtant. Sa bouche, son nez, ses yeux, tout cela se dérobait à ma mémoire. Plus je cherchais à me les rappeler, plus ils s'évanouissaient. Je ne revoyais que sa chevelure longue et ondulée, que je pouvais presque sentir dans ma main.
J'ai essayé de compter les vendeurs de hot-dogs, de lire les grandes publicités aux carrefours. J'ai levé la tête pour voir les sommets des buildings. Mais l'image de cette femme se superposait à toutes les autres. Elle se reflétait obstinément sur les vitrines des limousines, s'affichait sur les kiosques des marchands de rue, et brillait sur les panneaux de Times Square.
À l'hôtel, j'ai pris ma clé et je suis monté directement dans ma chambre. Après avoir tiré les rideaux, je me suis allongé sur le lit, pris la télécommande et allumé la télévision. J'ai zappé sur toutes les chaînes : journaux télévisés, films, téléréalité, mais rien n'a réussi à capter mon attention.
Je n'ai pas téléphoné à la maison. Pourquoi ? D'habitude, je ne manquais jamais de signaler que j'avais conclu un contrat, de confirmer l'heure de mon retour le lendemain, ou simplement de demander des nouvelles. Quand mon téléphone a sonné, j'ai laissé le répondeur s'en charger. Tout semblait avoir perdu de son importance.
En éteignant la lampe de chevet, je savais déjà que je n'allais pas trouver le sommeil. Je me suis tourné et retourné dans mon lit, ma joue contre l'oreiller. Mais mon esprit restait prisonnier de ce regard furtif croisé dans la rue. Je commençais à comprendre qu'il ne me lâcherait pas, qu'il resterait à jamais gravé en moi.
Alors, je me suis levé, j'ai pris une douche, et me suis remis devant la télé, même si les programmes nocturnes ne parvinrent pas à m'endormir. L'insomnie était bien là. J'ai regardé les heures défiler sur le cadran de ma montre, puis je me suis recouché. Longtemps, je suis resté allongé dans le noir, les yeux fixés sur le plafond.
Et puis, soudain, j'ai pris une décision. Je ne partirais pas pour Philadelphie. Je m'étais juré de revoir cette femme, coûte que coûte. À cet instant, je n'avais absolument aucune idée de comment m'y prendre. Mais cette résolution m'a apporté un soulagement immédiat : quelques secondes après l'avoir prise, je me suis endormi profondément.
Quand mon alarme a sonné, j'ai jeté un œil à l'heure et j'ai songé à appeler la réception pour réserver le taxi qui devait m'emmener à la gare. Mon train était prévu pour 9h00, je ne pouvais pas me permettre de le manquer. Un rendez-vous crucial m'attendait l'après-midi dans mon bureau à Philadelphie. Pourtant, soudainement, le visage de l'inconnue m'est revenu en tête.
C'était comme si j'avais une photo d'elle devant moi. Je revoyais ses grands yeux bruns avec des reflets dorés, sa bouche fine et charnue, et ce petit grain de beauté à la commissure de ses lèvres. Son nez délicat, ses sourcils minces et châtains, légèrement arqués, tout était aussi clair que si elle se tenait là, dans la pièce.
Je n'ai pas passé l'appel à la réception. J'ai pris une douche, me suis rasé, puis je suis descendu pour prendre mon petit-déjeuner. Au concierge, j'ai demandé si je pouvais prolonger mon séjour d'une nuit, puis j'ai attrapé un New York Times du présentoir et me suis installé avec un grand café noir. J'avais pris la décision de rester à Fairview.
Même avec peu de sommeil, je me sentais en pleine forme. J'étais persuadé que je retrouverais cette mystérieuse inconnue. Je n'avais qu'à attendre jusqu'à 18h30, l'heure à laquelle je l'avais aperçue la veille, et elle serait là, sur Fulton Street, à l'endroit où elle avait disparu.
J'ai profité de la matinée pour lire le journal en entier, une chose que je me réservais d'habitude pour le week-end, et j'ai passé l'après-midi à faire quelques achats dans le Lower Manhattan : de la mousse à raser, des lames pour mon rasoir, des sous-vêtements neufs, une chemise et une paire de chaussures confortables.
Vers 18 heures, j'ai pris un taxi qui m'a déposé à l'angle de Fulton Street et Broadway. Puis, j'ai marché jusqu'à l'endroit exact où j'avais croisé cette femme. Et c'est à ce moment-là que j'ai réalisé qu'il n'y avait aucune raison pour que mon inconnue soit là à un rendez-vous que j'étais le seul à avoir imaginé.
Comme la veille, je me tenais immobile au milieu du trottoir, gênant la foule de travailleurs pressés d'attraper leur métro. Comme la veille, j'ai flâné devant les vitrines des magasins. Et, comme la veille, je me suis demandé ce que je faisais là.
J'ai regardé au loin, là où la silhouette de la femme brune avait disparu la veille. J'espérais encore qu'elle surgirait du flot des passants, qu'elle ferait demi-tour. J'ai pensé que je devais être patient, que si je guettais bien, elle finirait par apparaître.
Mais j'ai compris que je me trompais, que cela ne servait à rien d'attendre davantage. Elle ne viendrait pas. Comment ne l'avais-je pas remarqué plus tôt ? Pourquoi ne l'avais-je pas vue ? Elle était déjà là, en face de moi. Elle se tenait devant une vitrine, à quelques mètres, les bras croisés. Elle me regardait fixement.
Elle s'est approchée, souriante, et tout s'est déroulé naturellement. « C'est comme si nous avions rendez-vous », a-t-elle dit simplement. J'ai acquiescé. « Un rendez-vous prévu depuis toujours », a-t-elle ajouté. C'était exactement ce que je ressentais, alors j'ai hoché la tête. Nous étions immédiatement à l'aise, comme de vieux amis.
Elle s'appelait Mireille. Française, elle parlait couramment l'anglais, avec un accent charmant. Je lui ai proposé de marcher un peu, mais rapidement, nous avons réalisé que le trottoir était trop encombré pour une conversation tranquille. Mireille a alors suggéré que nous allions dans un endroit plus calme.
Nous avons hélé un taxi, et bien sûr, le chauffeur nous a demandé où il devait nous conduire. Pris de court, nous étions un peu embarrassés. C'est moi qui ai dit, sans trop savoir pourquoi : « Au musée Guggenheim, s'il vous plaît. » Et la voiture a filé vers la Cinquième Avenue, dans l'Upper East Side.
Mireille semblait ravie de mon choix. Elle voulait savoir pourquoi ce musée me plaisait, et j'ai dû avouer que, bien que je sois souvent passé devant, je n'y étais jamais entré. Elle, en revanche, connaissait bien l'endroit. Elle m'a confié qu'elle l'avait visité plusieurs fois et que c'était un de ses lieux préférés à New York, avec Central Park et le MOMA.
Après avoir payé nos billets, nous sommes entrés dans le hall. En levant les yeux, nous avons observé la spirale en béton qui forme l'ossature du musée. Les œuvres sont exposées sur ce mur unique qui serpente du sommet du bâtiment jusqu'au rez-de-chaussée, là où nous nous trouvions.
« Il faut prendre l'ascenseur pour aller directement en haut », a dit Mireille. « Ensuite, on n'aura qu'à se laisser glisser d'une œuvre à l'autre. C'est un peu comme une tour de Babel, sauf qu'au lieu de monter au ciel, on redescend sur terre après un voyage à travers l'art moderne. » Elle semblait parfaitement à l'aise dans ce lieu.
Dans l'ascenseur, nous étions seuls. J'aurais peut-être dû l'embrasser... Je ne l'ai pas fait. Elle me regardait en silence, et je n'ai rien dit non plus. Ce silence n'avait rien de gênant, et c'est sûrement ce qui était le plus surprenant, le plus réconfortant, et aussi le plus attachant. Nous étions ensemble, et c'était suffisant.
Au musée, Mireille parlait beaucoup ; elle donnait son avis sur les œuvres, reconnaissait la signature d'un artiste, s'approchait des cartels pour vérifier un nom ou une date. Moi, je posais des questions, découvrant la peinture avec un intérêt nouveau. Ce jour-là, grâce à elle, j'ai vu l'art d'un œil totalement différent.
À la fin de notre visite, vers vingt heures, nous avons décidé de dîner dans un restaurant italien. Nous avons commandé les mêmes plats, que nous avons dégustés avec le même appétit. Nous avons beaucoup parlé, mais pas comme deux étrangers le feraient d'habitude. Nous n'avons pas évoqué nos noms de famille, nos âges, nos professions, rien de tout cela.
Nous avons partagé nos aspirations, nos sentiments, nos regrets, nos remords, nos espoirs et nos rêves. D'un accord tacite, nous avons évité de parler de choses matérielles ou de personnes. Notre conversation était immatérielle, purement spirituelle. Le temps a filé sans que nous nous en rendions compte. Nous étions bien.
Quand j'ai proposé qu'on rentre, Mireille m'a suivi sans hésiter. Mais dès qu'on est arrivé au Standford hôtel, elle s'est dirigée droit vers la réception et a réservé une chambre pour une nuit, pour une personne. À ce moment-là, j'ai compris que nous ne partagerions pas la même chambre, alors j'ai aussi demandé ma propre clé. J'ai brièvement songé à l'inviter à boire un dernier verre, mais je n'ai rien dit finalement.
Nous étions seuls dans l'ascenseur. J'ai eu l'espoir que quelque chose pourrait encore se passer, que nous pourrions nous rapprocher, mais nous avons simplement convenu de nous retrouver pour le petit déjeuner le lendemain. Je suis descendu au 8ème étage, là où était ma chambre, et Mireille est montée jusqu'au 15ème étage pour rejoindre la sienne.
J'ai fermé ma porte à clé, me suis déshabillé et je me suis glissé sous les draps. Le sommeil commençait à me gagner. Avant d'éteindre la lumière, j'ai remarqué que mon portable clignotait avec plusieurs messages en attente. Je ne sais pas si j'ai hésité, mais je les ai tous effacés sans les lire et j'ai éteint mon téléphone.
Je me suis endormi aussitôt, heureux d'avoir revu cette femme, qui n'était plus une inconnue, mais Mireille. J'ai passé une nuit paisible, sans réveils, sans rêves, du moins aucun dont je me souvienne... Peut-être que mon voyage dans le temps n'avait pas encore commencé.
Le lendemain, j'ai rempli une assiette d'œufs brouillés et de bacon, une autre de fromage, et encore une avec des toasts et de la marmelade. Mireille était déjà installée dans la salle du petit déjeuner, elle m'a souri quand je me suis assis en face d'elle. Elle avait pris un thé et un croissant. Quand je lui ai demandé ce qu'elle voulait faire, elle a proposé qu'on aille visiter le Metropolitan.
Nous avons quitté l'hôtel et traversé Central Park, évitant les cyclistes et les rollers. L'air du matin était encore frais, mais la balade était agréable. Arrivés devant l'entrée du musée, nous avons monté les marches jusqu'au grand hall, comme si nous n'avions pas de temps à perdre.
Mireille, pour une Française, connaissait très bien les musées américains. Elle me guidait avec assurance et rendait chaque œuvre intéressante. Là où je ne voyais que des portraits poussiéreux, elle me faisait découvrir des sourires, des regards, des expressions qui dévoilaient de véritables personnalités.
Elle a cherché des tableaux qu'elle tenait à me montrer, des portraits romains. Mais, absorbés par d'autres œuvres, nous nous sommes éloignés de la galerie où ils étaient censés se trouver, et elle m'a dit que de toute façon, son préféré n'était pas au Metropolitan, mais à Paris, au musée du Louvre.
Après quelques heures passées à parcourir les expositions permanentes, nous avons pris un verre au café du musée. Pendant que Mireille était aux toilettes, j'ai jeté un coup d'œil à un journal posé sur une table et j'ai vu un article parlant de la disparition d'une hôtesse de l'air française. La photo qui accompagnait l'article lui ressemblait étrangement.
Quand elle est revenue, je lui ai montré le journal en disant : « C'est vous sur la photo ! » Elle a éclaté de rire : « Je fais si vieille que ça ? Je pensais avoir dix ans de moins ! » C'est vrai que la photo montrait une hôtesse à l'air sévère, avec les cheveux tirés en chignon, alors que la femme en face de moi avait une allure juvénile, les cheveux tombant sur ses épaules.
Le serveur est venu nous apporter l'addition alors que le service changeait, et nous avons laissé notre place à deux dames cherchant à s'asseoir. Mireille m'a dit : « Ne passons pas à la librairie, sinon je vais encore acheter un livre. Je crois que j'ai déjà le guide des principaux musées du monde en double ou triple exemplaires. »
En retraversant Central Park, Mireille a proposé qu'on visite le Louvre. Animée et persuasive, elle ne manquait pas d'arguments pour justifier un voyage en Europe : passer d'une capitale à une autre, quitter mon pays pour le sien, et découvrir les portraits romains manqués au Metropolitan.
J'ai acquiescé sans hésiter. D'habitude, je n'étais pas très aventureux, mais sa proposition ne m'a pas semblé extravagante. Après tout, rien ne nous retenait à New York. Elle était enthousiaste à l'idée de ce voyage, alors je l'étais aussi. L'heure n'était ni aux questions ni aux hésitations.
Nous sommes rentrés à l'hôtel pour faire nos valises. Seul dans ma chambre, j'aurais pu appeler chez moi ou répondre à mes messages, qui devaient s'accumuler. Mais j'ai pensé que cela compliquerait les choses. J'avais hâte de retrouver Mireille, de monter dans un avion et de quitter New York. C'était comme si je n'avais plus de temps à perdre.
Dans le taxi pour l'aéroport, j'ai remarqué que Mireille n'avait pour tout bagage que son grand sac à main. Je ne lui ai pas demandé pourquoi elle n'avait pas de valises, pas plus qu'elle ne m'a questionné sur ma décision soudaine de partir pour la France sans prévenir personne.
Nous avons fait la queue au guichet d'une compagnie américaine avec un vol pour Paris et réussi à obtenir deux places en business class. Vu le prix élevé des billets, j'ai insisté pour payer, mais Mireille a refusé catégoriquement, tenant à régler le sien.