Mes six ans et quelques mois d'amours clandestines avec Samuel Eto'o m'ont ouvert les portes d'une vie de confort et de luxe. Voyages en jets, suites présidentielles, shopping illimité... On pourra me juger futile, vénale ou cupide. Mais ces temps de faste n'effaceront pas une enfance de dénuement. Je suis née au Cameroun, en 1987 à la clinique Sende de Yaoundé. Jusqu'à mes trois ans, j'ai vécu à Kribi, une ville côtière du Sud du pays aux plages paradisiaques, avant de revenir dans la capitale. Ma mère, Marie-Jeanne, était femme au foyer et mon père, Félix, homme d'affaires.
Je suis l'aînée de leurs quatre enfants. Mon père était un Bassa, une ethnie bantoue originaire d'Égypte ancienne, où les croyances en la sorcellerie et les forces occultes restent très fortes. Nous étions une famille modeste, comme le Cameroun en connaît des centaines de milliers. Mais chez nous, ce statut ne revêt pas la même réalité qu'en France: nous avions un toit, et de quoi manger à notre faim. Rien de plus. Nous ne pouvions prétendre ni aux loisirs ni aux vacances. Pas de quoi me plaindre. En Afrique, la subsistance n'est pas le point de départ d'une vie heureuse. Elle en est souvent l'accomplissement. J'étais une enfant timide, réservée, et une très bonne élève. À l'école élémentaire, j'enchaînais félicitations et tableaux d'honneur. Le week-end, mes parents me confiaient à ma marraine, Hélène, qui vivait dans la banlieue de Yaoundé. C'était une très belle femme, indépendante, dotée d'une personnalité forte. Un soir, alors que je dormais chez elle, j'ai été réveillée par des bruits dans la maison. C'était la police. L'ex-compagnon d'Hélène, un homme jaloux qu'elle venait de quitter, l'avait tuée par balle dans son sommeil. Au Cameroun, l'indépendance et la liberté d'esprit peuvent coûter la vie aux femmes. Ce premier traumatisme n'en est pas vraiment un, car je n'ai gardé que peu de souvenirs de ma marraine et de cette nuit tragique. Mais je crois avoir hérité d'une bonne partie de son caractère. Et des ennuis qui vont avec. Je n'ai jamais vraiment su dans quelles affaires baignait mon père. Je sais simplement qu'il avait des activités liées aux marchés publics. Alors que je venais de fêter mes cinq ans, il a été arrêté par la police et placé en détention. Il est resté en prison pendant un an. Aujourd'hui encore, j'ignore la nature précise de ce qu'on lui a reproché. Du jour au lendemain, nous n'avions plus assez d'argent pour nous loger. Nous sommes partis vivre chez ma grand-mère à Obala, un village situé à une cinquantaine de kilomètres de Yaoundé. Ce déménagement forcé et les mois qui ont suivi constituent une période sombre de mon enfance. Ma timidité s'est transformée en une solitude noire. Je m'enfermais des heures durant dans la chambre de ma grand-mère. Je me souviens des remontrances de ma mère après qu'elle m'a surprise en train de déchirer des draps avec un couteau. J'avais en moi une colère que personne ne s'expliquait, et que je n'arrivais pas à extérioriser autrement que par la violence. Un an plus tard, mon père est sorti de prison. Il n'avait plus de travail. Nous sommes allés vivre chez un ami de mes parents dans une grande maison d'Efoulan, un quartier pavillonnaire plutôt chic de la capitale. Vivre au milieu d'une famille de nouveau réunie a vite fait d'apaiser mes angoisses naissantes. Malgré ses efforts, mon père n'a pas tout de suite réussi à retrouver un emploi stable. Son oisiveté a fini par le rendre susceptible et colérique envers ma mère. Leurs disputes se faisaient chaque jour plus intenses. Mes frères et moi étions épargnés par les cris, mais nous en étions les témoins horrifiés. De mon côté, mon statut de sœur aînée m'a rapidement transformée en garçon manqué. D'élève studieuse et réservée, je suis devenue une redoutable bagarreuse de cour d'école, surtout si l'honneur de mes
petits frères était en jeu. Je ne supportais pas qu'on leur fasse du mal. Je crois qu'au fond je craignais de les perdre. La mort de ma marraine et l'incarcération de mon père m'ont insufflé une peur panique de l'abandon, qui perdure aujourd'hui. En rentrant de l'école, la teigne de récré que j'étais se transformait en agneau. Je me souviens de ces après-midi entières passées à aider ma mère à cuisiner, ou à enlever les peaux mortes des pieds de mon père après sa sieste. Je jouais à la dînette comme à la carabine avec mes frères, que je déguisais en filles à l'occasion pour compenser ma frustration de ne pas avoir de petite sœur. Ces instants de complicité familiale restent parmi les plus beaux souvenirs de mon enfance.
Ces temps heureux n'ont pas duré. À la fin de l'année 1996, alors que mon père commençait à retrouver une activité stable dans la construction de routes, mes parents ont organisé un dîner réunissant l'ensemble de ma famille paternelle. Les nombreux frères de mon père étaient
naturellement invités, bien que ma mère n'ait pas vu leur présence d'un très bon œil. Mes oncles ont toujours vivoté, et même si mon père n'était pas Crésus, il était jalousé. Mon oncle Michel était le plus envieux, doublé d'un alcoolique notoire. Au début du dîner, mais déjà ivre, il s'est mis en
tête de porter un toast. Après les remerciements d'usage, le ton a changé. « Toi, tu as une bonne étoile, alors que nous n'avons rien », a-t‐il lancé à l'adresse de mon père. « Pourquoi n'avons-nous pas réussi dans la vie comme tu as réussi ? Les gens du village t'en veulent. Tu ne verras pas la
nouvelle année. » Cette dernière phrase n'était pas une menace physique directe, mais plutôt la promesse d'un sort malveillant qui lui serait jeté. Ma mère est sortie de ses gonds. « Comment peux-tu dire ça ? Comment peux-tu dire que tu vas manigancer pour que ton frère meure ? » Mon
père a tenté de calmer le jeu. « Il a trop bu », a-t‐il simplement commenté. La soirée s'est poursuivie presque comme si de rien n'était. Je ressentais la peur et l'impuissance de ma mère. Je la partageais sans vraiment comprendre ce qui se tramait. Quelques jours plus tard, mon père est allé rendre
visite à ses frères au village. En revenant, il nous a raconté que personne n'avait voulu lui serrer la main, sauf un inconnu, qui a insisté pour le saluer longuement. Une semaine après, il a ressenti une vive douleur au bras. Ce mal inconnu s'est bientôt généralisé. Il est décédé deux semaines
plus tard. Je n'ai jamais vraiment cru au pouvoir de la sorcellerie mais je n'ai, à ce jour, pas d'explication plus rationnelle pour expliquer sa mort brutale. La disparition de mon père nous a fait passer d'une vie modeste à la pauvreté. Obligée de travailler dans l'urgence, ma mère a ouvert un stand de brochettes de bœuf dans un centre commercial tout en s'inscrivant à une formation
d'institutrice. Nous avons emménagé dans une chambre de Nkolndongo, un quartier chaud de Yaoundé. Nous dormions à quatre dans le même lit. Ma mère était alors enceinte de ma petite sœur. Mes frères et moi devions marcher une heure pour arriver à notre école. Le soir, nous mangions les brochettes que ma mère n'avait pas écoulées. Curieusement, même si nos conditions de vie s'étaient
dégradées, je garde un souvenir assez heureux de cette période. Le long chemin vers l'école était prétexte à toute sorte de jeux et de rencontres amusantes. Un pompiste s'était pris d'affection pour nous, et nous donnait parfois 100 francs CFA (environ 15 centimes d'euro) avec lesquels
nous achetions des beignets de blé ou de maïs. Ma mère n'avait pas assez d'argent pour payer mon concours d'entrée au collège, mais grâce à ma tante qui avait de l'argent, j'ai pu intégrer l'un des meilleurs établissements de la ville. Ce coup de pouce du destin n'a pas suffi à me motiver. Mes résultats scolaires ont commencé à décliner. Je n'arrivais plus à me concentrer, je voulais faire la grande. J'avais envie de m'occuper de la maison, de mes deux frères et de
ma sœur. En décrochant son diplôme d'institutrice, ma mère a fait bondir les revenus du foyer à 100 euros par mois – soit un peu plus que les 80 euros du Smic camerounais ce qui nous a permis d'emménager dans un studio, toujours à Nkolndongo. Le souvenir de ce quartier, qui n'a pas telle-
ment changé depuis, ne m'a jamais quitté. Le paysage se composait de maisonnettes ou de petits immeubles délabrés divisés en studios. Pour rentrer chez soi, on devait passer par le salon du voisin. Les toilettes communes trônaient au milieu de la cour intérieure. L'après-midi, à tour de rôle,
une voisine cuisinait des beignets de haricots rouges avec de la bouillie le BHB, le plat des pauvres, et voilà tous les enfants de l'immeuble qui rappliquaient. Ici, à part les denrées de base, les habitants n'ont rien. Pas même l'espoir d'une vie meilleure. Mais ils ont la joie au cœur. Les assiettes sont vides mais on se nourrit au rire, à la bonne humeur, à la solidarité, comme autant de remparts contre la misère. Plus tard, mon histoire d'amour avec Samuel m'a permis de voyager dans les plus beaux endroits de la planète, mais c'est à Nkolndongo que j'ai croisé les personnes les plus
heureuses du monde. À l'âge de quinze ans, je me suis offert une crise d'adolescence en bonne et due forme. À la maison, ma mère me confiait beaucoup de tâches ménagères, et j'avais beau
comprendre la nécessité de l'aider à tenir le foyer, cette discipline me pesait. J'avais juste envie de sortir, de m'amuser. Je traînais encore une dégaine de garçon manqué et, sans surprise, l'une de mes activités préférées était le foot.
Au Cameroun, le ballon rond est une religion. Une cannette vide, trois copains, et voilà qu'un chemin de terre lambda se transforme en stade surchauffé. À l'époque, ma grande copine de jeu s'appelait Bout de chou. Une fille du Sud de mon âge, au teint foncé, et aux formes déjà généreuses.
Elle était magnifique, féminine, bien que cultivant le même côté garçon manqué que moi. Sans être très riche, elle était issue d'une famille plutôt aisée pour le quartier, et sa garde-robe était bien plus fournie que la mienne. On se prêtait nos vêtements, et si je n'avais pas grand-chose à lui proposer, j'étais de mon côté ravie de pouvoir profiter de sa penderie. Chez moi, l'achat d'un nouveau vêtement était un événement rare. Je n'avais par exemple qu'une seule paire de chaussures pour l'année scolaire, et il me fallait en prendre soin. Quand elle pouvait se le permettre, ma mère essayait malgré tout de nous faire un petit cadeau. Je me rappelle d'une fois où le lycée nous avait demandé d'acheter un maillot jaune pour les cours de sport. Voyant une occasion de me faire plaisir, ma mère m'avait offert celui des Lions indomptables, l'équipe nationale de football du Cameroun.
J'étais folle de joie. Bien sûr, c'était une imitation de mauvaise qualité. Mais je m'en fichais. Je portais pour le sport bien sûr, et le gardais sous mes vêtements le reste de la journée. Mes copains voyant bien que c'était une copie médiocre en profitaient pour se moquer de moi. Peu importe. J'étais si fière. Fière de porter les couleurs des Lions. Fière aussi du nom du joueur de l'équipe floqué à l'arrière du maillot. Un détail qui avait sans doute échappé à ma mère au moment de l'achat. C'était celui de l'étoile montante de notre équipe nationale. Un jeune talent prometteur, brillant, charismatique, dont le nom faisait déjà rêver tout le pays. Un avant-centre comme le Cameroun en attendait depuis le grand Roger Milla. Un garçon dont le sourire charmeur affiché dans les journaux n'avait pas échappé aux jeunes filles de mon âge. Un certain Samuel Eto'o.
Le lycée a vu naître la femme que je suis aujourd'hui. J'ai commencé à me maquiller, à mettre du vernis, à m'apprêter. Les premières bluettes de cour de récré n'ont pas tardé. La situation financière du foyer s'améliorait, ma mère complétant ses revenus d'institutrice en donnant des cours du soir. L'année de mes seize ans, nous avons pu acheter une télévision, l'une des rares du quartier, devant laquelle s'agglutinaient nos voisins émerveillés. Les matchs des Lions étaient toujours prétextes à de grands rassemblements festifs autour du petit écran.
Je n'en manquais pas une miette, haranguant les joueurs depuis le canapé familial, vêtue de mon maillot fétiche. Samuel Eto'o, jeune recrue de Majorque, était devenu le chouchou de l'équipe nationale en participant à la victoire en 2000 de la Coupe d'Afrique des nations, puis décrochant la médaille d'or aux jeux olympiques de Sydney. Mais même si le quotidien s'améliorait, nous étions loin de l'opulence. Je poursuivais ma scolarité au lycée Général Leclerc, le plus réputé de Yaoundé, le plus cher aussi. Ma mère ne plaisantait pas avec les études et n'hésitait pas à sacrifier confort et loisirs pour nous offrir la meilleure éducation possible. Mes copains et copines de classe étaient tous des enfants de riches hommes d'affaires, de hauts fonctionnaires, ou de membres du gouvernement. Malgré mes efforts, je ne pouvais pas m'aligner devant ce parterre de vêtements de marques et de bijoux clinquants. Ce décalage
me frustrait. Ce n'était pas simplement de la jalousie, mais un sentiment d'injustice ; celui d'être différente des autres parce que moins bien née. L'adulte que je suis devenue voit les choses autrement, mais la jeune fille de seize ans que j'étais souffrait profondément de ce mauvais coup du destin. Je n'avais pas l'argent, mais j'ai vite compris au regard que les hommes portaient sur moi que je possédais un autre atout pour me mettre au niveau de mes camarades : ma beauté. En Afrique peut-être plus qu'ailleurs, donner de l'argent ou offrir des cadeaux à sa bien-aimée est une pratique courante et acceptée de tous. Il ne faut pas y voir une version arriérée des relations homme-femme mais le poids encore prégnant des traditions. Dans les villages, le versement d'une dot par la famille du mari à celle de son épouse est encore très répandu. Cette coutume scelle l'alliance entre les clans, mais témoigne aussi de la stabilité financière de l'époux. La générosité des hommes envers leurs prétendantes est également le reflet du couple tel qu'il fonctionne encore majoritairement dans les sociétés africaines : le mari travaille et apporte le confort matériel, tandis que l'épouse s'occupe du bon fonctionnement du foyer et de l'éducation des enfants. Au stade du flirt, offrir des cadeaux à sa petite amie s'inscrit dans une logique assez similaire, même si l'intention est un peu différente. Il s'agit plus simplement de faire plaisir à celle qu'on aime tout en donnant des gages du sérieux de la relation. À l'heure de mes premiers émois, ce genre de considérations m'importait peu. J'étais à un âge où l'attirance pour l'autre était la seule donnée qui comptait. Mon premier petit ami s'appelait Yannick. C'était un garçon du lycée. Il avait un an de plus que moi. J'étais dingue de lui. Il venait d'une famille aisée. Son père était directeur de la caisse de prévoyance sociale. Il me traitait comme une princesse, même s'il n'avait pas suffisamment d'argent de poche pour me combler: il me répétait à longueur de journées que j'étais la plus belle, m'offrait parfois des chocolats, et ça me suffisait. Et puis du jour au lendemain il m'a quitté pour une autre, sans explications. J'étais dévastée. Ma peur panique de l'abandon a refait surface. J'étais belle mais pauvre. Aucun homme ne voudrait sérieusement d'une fille comme moi. Bout de chou est venue à la maison pour me réconforter. « Tu ne devrais pas sortir avec ce genre de garçons. Ils ne sont pas matures, ils ne se rendent pas compte de ce qu'ils ont. Tu es magnifique, tu peux te trouver quelqu'un déjà installé dans la vie, quelqu'un qui saura vraiment prendre soin de toi. » Ces paroles ont résonné en profondeur. Pourquoi se tourmenter ? Pourquoi laisser des hommes me faire du mal ? Je ne veux plus souffrir, je ne veux plus m'attacher. C'est moi qui vais maîtriser le jeu. Profiter de ma beauté pour profiter de leur argent. Et devenir la grande dame enviable, désirable, à laquelle je veux ressembler. Cette volonté de m'affranchir de ma condition sociale a
entraîné une série de réactions en chaîne. Mes résultats scolaires ont chuté au point de me faire rater l'examen d'entrée en terminale. Je ne pensais qu'à sortir, m'amuser, séduire. Je passais mes soirées en boîte de nuit à danser et boire de l'alcool. J'avais encore du mal à m'imaginer sortir avec un homme plus âgé, même si les opportunités commençaient à se présenter. En attendant de franchir le pas, je suis sortie avec un camarade de classe, Bollah, un garçon
de famille modeste comme moi. Mais, contrairement à Yannick, il multipliait les attentions, n'hésitant pas à partager son argent de poche en deux pour mes beaux yeux. Il m'offrait mon déjeuner, me payait le taxi pour rentrer chez moi le soir. Mes nouvelles aspirations créaient des tensions avec ma mère. Je ne voulais plus rien faire à la maison. Mes bulletins de notes catastrophiques l'inquiétaient, mais au-delà, elle sentait bien que je tentais de m'extraire à tout
prix de mon milieu. Un soir, j'ai eu droit à un long sermon. « Je me plie en quatre pour toi, mais apparemment ça ne te suffit pas. On dirait que tu as honte de ta famille.Quand tes amis viennent te chercher, tu ne les fais pas rentrer à la maison. » Elle n'avait pas tort. Un soir, alors que Bollah me ramenait chez moi, je lui avais ostensiblement refusé l'entrée de mon domicile. « Je n'ai pas envie que tu t'aperçoives que mon quotidien n'est pas si rose. J'apeur que ça t'effraie et que tu me quittes. » Sa réponse m'a prise de court. « Je viens du même milieu que toi. De quoi as-tu peur ? On s'en fiche de tout ça. » Bollah et ma mère avaient raison. Mais mon logiciel avait déjà changé. Je voulais mener grand train, envers et contre tout. Ma relation avec Bollah s'est poursuivie au gré de ses attentions, toujours plus nombreuses. À la rentrée de terminale, il m'a donné la moitié de l'argent que ses parents lui avaient confié pour s'acheter des fournitures. J'ai aussi profité de l'argent d'un oncle éloigné, qui m'a acheté un téléphone portable tout neuf, et m'a donné en plus cinquante ou cent euros. J'ai utilisé cet argent pour étoffer ma garde-robe, m'acheter ma première paire de tennis neuve, et un sac à main rutilant. En arrivant au lycée, parée de mes plus beaux effets, je me suis sentie au-dessus du lot, fière, confiante. Je n'étais plus la gamine des quartiers, mais une femme du monde. Je n'ai pas tardé à être suivie par une petite cour d'admirateurs, à l'intérieur et à l'extérieur du bahut. Conscient lui aussi de mon pouvoir grandissant sur les hommes, mon cousin Dadou avait mis en place une véritable stratégie d'extorsion pour prétendants naïfs. Il me présentait à ses amis fortunés, nous laissait bavarder cinq minutes, puis les prenait à part pour recueillir leurs compliments sur ma plastique. Évidemment, le pigeon en profitait pour demander mes coordonnées. « Tu veux son numéro? D'accord, mais ce n'est pas gratuit. » Nous nous partagions ensuite le butin. Ce qui était d'abord un jeu est devenu une véritable petite entreprise familiale. Inutile pour moi d'embrasser, encore moins de coucher : la seule perspective de pouvoir un jour me parler au téléphone suffisait à faire passer le client à la caisse. Les prétendants se bousculaient, dont certains affichaient une belle situation et des revenus confortables. Les voir venir me chercher à la sortie des cours avec leur grosse berline rendait mes copines de classe vertes de jalousie. Et m'emplissait d'une fierté infinie.
Sans surprises, ma relation avec Bollah n'a pas survécu à ce rôle d'appât permanent que je m'étais créé. Les sollicitations ne manquaient pas, mais je n'avais ni l'envie ni le courage, au fond, de sauter le pas vers une relation avec un homme plus âgé. J'avais beau me prendre pour une grande dame, je restais une lycéenne de dix-huit ans. Je voulais juste jouer avec la crédulité des hommes et en profiter pour me faire plaisir. L'une de mes camarades de classe, Yolande, n'avait pas ces réticences : elle était déjà passée à l'étape supérieure. Nous nous sommes rapprochées au fil del'année scolaire. C'était sans aucun doute l'une des filles les plus élégantes de l'établissement. Certaines de ses paires de chaussures valaient à elles seules un mois de salaire de ma mère. Je me prenais déjà pour une femme fatale, mais à côté de Yolande, je passais pour une diva de carton. Elle m'a vite remise à ma place. « Tu pourrais avoir beaucoup plus de choses si tu sortais avec ces garçons au lieu de les faire tourner en bourrique. Ils vont se lasser de tes promesses, et tu n'auras bientôt plus rien. » J'en étais consciente. Mais j'avais besoin de quelqu'un pour me faire
entrer dans la vraie cour des grands. Yolande l'a senti, et a accepté de remplir cette mission.
Mon initiation débute quelques jours plus tard. Yolande m'invite à une après-midi shopping en vue de l'arrivée le soir même d'un de ses amis, un Camerounais qui vit en Suisse, et a flashé sur une photo de moi. Nous prévoyons de nous retrouver en boîte plus tard dans la soirée. Après nos emplettes au carrefour Bastos, un quartier chic de Yaoundé, nous cherchons un bar pour papoter autour d'un verre. Une grosse Mercedes s'arrête à notre hauteur alors que nous nous apprêtons à traverser la rue. À son bord, deux hommes bien mis, la trentaine, nous adressent la parole. « Ça va les filles ? Vous vous appelez comment ? » Je reste muette, interdite. Yolande prend la situation en main et sympathise tout naturellement avec le conducteur. Elle m'impressionne. Je n'arrive pas à ouvrir la bouche. Mes yeux sont fixés sur le passager, un très beau garçon, grand, au teint clair. Les deux compères expliquent être cousins et nous proposent de nous retrouver dans un bar du quartier le temps de garer leur bolide. J'ai envie de m'enfuir mais Yolande me convainc d'accepter, assurant que nous avons du temps avant de rejoindre son ami plus tard dans la soirée. En entrant dans le bar, les deux cousins sont déjà là. Ils jouent au billard et n'ont pas l'air très habiles. On sent qu'ils veulent nous impressionner. C'est raté. Yolande et moi prenons une table, et commençons à nous plonger dans la carte des cocktails. Nous n'en connaissons aucun, et finissons par choisir un breuvage inconnu à base de lait. La serveuse nous apporte une boisson tiède au goût amer infect. Je lui demande des glaçons pour tenter de rafraîchir la potion et la rendre buvable. La scène n'échappe pas aux cousins, qui nous rejoignent hilares. Celui au teint clair dit
s'appeler Frédéric. « Le cocktail vous plaît ? » demande-t‐il.
Je tente une moue blasée.
« Oui ça va. »
« Ah bon ? Tu es costaud. Parce que moi, je trouve ça dégueulasse. Quand je vous ai entendues commander, je me suis dit que vous alliez le regretter. Et je ne crois pas
m'être trompé. »
Frédéric est plié en deux. Son rire est communicatif. Yolande et moi n'arrivons pas à nous retenir longtemps. L'anecdote brise instantanément la glace. Frédéric me demande mon âge. J'annonce vingt-trois ans.
« Mais ton véritable âge, c'est quoi ? » Je suis morte de honte. Il n'a pas cru une seconde à mon
mensonge.
« Dix-huit. » Je suis démasquée en un clin d'œil. Inutile de vouloir « pipoter » davantage. Frédéric nous propose de venir dîner chez lui. Sa bonne, dit-il, s'occupera du repas. Je comprends
qu'il vit seul. Je me vois déjà chez lui, en épouse accomplie, en train de m'occuper de la maisonnée pendant qu'il travaille. Je me vois déjà en femme. En vrai. Le dîner est parfait, l'appartement magnifique. J'apprends qu'il appartient à sa sœur, car lui vit et travaille essentiellement en France. Je suis sous le charme. À vingt-neuf ans, Frédéric a tout de l'homme posé, qui s'assume seul. Il parle un français parfait. À la fin du repas, il propose de nous déposer à la boîte de nuit. Je n'ai plus aucune envie de rencontrer l'ami suisse de Yolande. Au bout d'une heure sur place, je rappelle Frédéric qui vient me chercher et suggère de me déposer chez moi. Je n'ai pas envie qu'il voit la maison de ma mère, mais je souhaite encore moins qu'il pense que je le rejette. La vision de mon quartier ne paraît pas lui déplaire. Notre histoire d'amour commence. C'était la relation dont je rêvais. Même si Frédéric travaille en France, il revient souvent au Cameroun. Il m'apporte tout ce dont j'ai besoin. Il m'amène au lycée en voiture, et vient me chercher le soir. Toutes mes copines sont vertes. J'ai l'impression d'être une adulte. Je suis folle amoureuse. Je le présente à ma mère et à mes frères, il me présente à sa sœur, Léonie. Une mère célibataire à la tête de sa société d'événementiel et de communication. Une femme forte, belle et autonome. Je l'admire. En l'absence de son frère, je me rapproche beaucoup d'elle, à tel point que j'emménage dans son appartement au bout de quelques semaines. Frédéric n'y voit pas d'inconvénient, bien au
contraire. Nous sommes ensemble depuis trois ou quatre mois, et déjà il répète à l'envi qu'il me demandera en mariage lors de son prochain séjour à Yaoundé. C'est rapide, certes, mais l'osmose est parfaite. Pourquoi refuser? Le mois de juin 2008 marque la fin de l'année scolaire. Le bac approche alors à grands pas, mais les études ne m'intéressent plus, au grand dam de ma mère. Tandis que Frédéric passe l'essentiel de son temps en France, Léonie et moi devenons plus complices que jamais. Elle met alors un point final à son grand projet du moment : l'organisation
de la Nuit des stars. Ce grand gala prévoit de réunir la crème des people d'Afrique de l'Ouest pour lever des fonds au profit de la lutte contre le cancer. Pour cette troisième édition, qui doit se dérouler à Abidjan, la liste des invités est déjà prestigieuse : le footballeur Didier Drogba, le Premier ministre ivoirien Guillaume Soro, le chanteur congolais Fally Ipupa. Mais Léonie voit plus loin, et veut s'offrir la nouvelle star du foot camerounais : Samuel Eto'o. Le jeune prodige est devenu une star du ballon rond, signant quatre ans plus tôt un contrat de 24 millions d'euros avec le FC Barcelone. Sa saison 2008 avec le club catalan est en demi-teinte, l'équipe ne parvenant à décrocher aucun titre. En revanche, il a brillé plus tôt dans l'année au côté des Lions lors de la Coupe d'Afrique des nations. L'équipe nationale du Cameroun termine deuxième de la compétition, Eto'o devenant au passage le meilleur buteur de l'histoire de la CAN avec seize buts.
Eto'o n'est plus une star camerounaise mais une superstar mondiale. Avec le Barça, il a déjà remporté deux championnats d'Espagne et, surtout, la Ligue des champions en 2006 contre Arsenal. Tout le Cameroun l'adule, et au-delà, c'est l'Afrique entière qui célèbre l'avènement du prodige. Son parcours rend le personnage encore plus attachant. Enfant des rues, Samuel a atteint le sommet du football planétaire à la force de son seul talent. Passé par une académie pour sportifs de haut niveau à Douala, la deuxième ville du Cameroun, il tente sa chance à l'adolescence dans les centres de formation de grands clubs français, comme Cannes et Saint-Étienne, mais n'est pas retenu. C'est finalement le Real Madrid qui va flairer le bon coup, et lui offrir son premier contrat à l'âge de quinze ans. Il faut attendre son passage au club de Majorque, entre 2000 et 2004, pour voir éclore le champion qu'il va devenir. Lors de sa dernière saison avant son transfert à Barcelone, Eto'o permet à Majorque d'atteindre les huitièmes de finale de la coupe de l'UEFA, terminant meilleur marqueur de l'histoire du club avec soixante-dix buts inscrits durant la saison. Depuis, et malgré quelques pépins de santé, Eto'o est, avec son camarade du Barça, Ronaldinho, célébré comme l'un des plus grands avants-centres de sa génération. Sa stature internationale rend toute tentative d'approche difficile, même pour Léonie. Pourtant, la jeune femme ne démarre pas de zéro. Elle peut compter sur un réseau solide, à commencer par le petit frère de Samuel, David, qu'elle fréquente depuis quelques mois déjà. Mais la superstar reste insaisissable. Nous sommes à une dizaine de jours de l'événement, prévu pour le 27 juin, et Léonie n'a toujours pas réussi à caler une rencontre formelle avec celui qu'elle entend désigner comme le parrain de la soirée. En attendant le rendez-vous providentiel, l'organisatrice décide de se rendre au stade pour distribuer quelques invitations de dernière minute aux joueurs de l'équipe B des Lions indomptables, présents ce jour-là pour une séance d'entraînement. Connaissant ma passion du foot, elle me propose de l'accompagner, ce j'accepte. Nous entrons dans le stade Ahmadou-Ahidjo de Yaoundé, vide de tout spectateur, avant de gagner la tribune présidentielle, tout aussi déserte. Sur la pelouse, l'équipe des cadets divisée en deux joue contre elle-même. Rien de bien passionnant, même pour une mordue comme moi. À mes côtés, Léonie et David, le cadet de Samuel, observent la rencontre sans plus de passion. Le match touche à sa fin, lorsque j'aperçois Alexandre Song surgir de nulle part et se diriger vers nous. Le milieu défensif d'Arsenal vient tailler le bout de gras avec David comme un vieux copain. Sa présence me surprend autant qu'elle m'intimide. Mon cœur s'emballe. Des joueurs de l'équipe A seraient-ils présents dans le stade ? Je n'ose pas y croire. David sait, forcément. Je lui pose la question sans détour. « Oui, oui, Achille Emana est là. Et mon frère aussi. » Les battements frénétiques de mon cœur se transforment en galop. Samuel Eto'o. La star des stars. L'emblème d'un
pays. Le héros de mon adolescence. Je n'ai pas le temps de réaliser qu'il apparaît déjà, grimpant les escaliers dans notre direction. Lui et ses coéquipiers ont regardé le match quelques mètres plus bas, dans les tribunes spectateurs, hors de notre vue. Je le dévisage comme on scrute un tableau de
maître. Il est habillé du survêtement jaune et vert des Lions. Moins sexy tu meurs. À cet instant, je suis d'ailleurs loin de porter sur lui le regard d'une femme séduite. Je suis juste une gamine émerveillée par la vision d'une légende vivante. Léonie, qui espérait secrètement croiser son chemin, se jette sur l'occasion et lui fait signe de s'approcher de nous. « Léonie ? Comment vas-tu ? » J'ai le souffle coupé. Je veux à tout prix garder mon sang-froid. Ne surtout pas montrer que je suis en train de défaillir. Je rassemble toutes mes forces pour contenir l'état de surexcitation qui est le mien. Non, ne fais pas ta groupie, ce serait ridicule. Je reste assise là, faussement indifférente, le regard vide, tenant le sac de Léonie en attendant qu'elle termine sa conversation. Cinq secondes plus tard, je l'entends m'appeler. Je me retourne. Ils sont là, à deux mètres de moi. Léonie veut sûrement récupérer son sac pour en sortir l'invitation destinée à Samuel. Je le lui tends en évitant soigneusement le regard du numéro 9. Rien n'y fait : j'aperçois sa main qui se dirige vers la mienne. Impossible d'y couper. Je la lui serre en fixant mes chaussures. Je sens ses doigts se refermer sur les miens. J'ai envie de courir me cacher sous un siège. Il ne veut rien lâcher, et continue de me tenir la main comme pour me forcer à plonger mon regard dans le sien. Mon flegme apparent va devenir suspect. Je cède. Son visage s'illumine. Pas un « bonjour », pas un « ça va ». Juste deux mots qui résonnent encore en moi.
« Très belle. »
Je mentirais si je disais que cette première rencontre furtive m'a laissée indifférente. Aussi fugace fût-il, ce bref échange a été d'une intensité folle. Son compliment mon trait qu'il avait été séduit par mon physique. Mais son regard était bien plus explicite encore. Sur le chemin de la voiture, le sourire de Léonie est lourd de sous-entendus. Je commence à me demander si m'amener au stade ce jour-là n'était pas une stratégie pour décrocher la venue du héros à son gala. En clair, j'ai l'impression d'avoir servi d'appât pour que Samuel daigne enfin lui parler. Cette idée ne me plaît guère.
Dans la voiture qui nous ramène chez Léonie, le frère de Samuel paraît lui aussi étrangement satisfait de cet après-midi en apparence sans grand intérêt. Il m'interroge l'air de ne pas y toucher.
« Il t'a dit quoi mon frère ?
– Rien. Il m'a juste dit que j'étais très belle.
– Je connais bien mon frère. Il aime les belles femmes tu sais. Je ne serais pas surpris que tu l'intéresses. » J'ai du mal à réprimer un rire franc. Moi, j'intéresserais Samuel Eto'o ? La bonne blague. Je ne suis qu'une jolie fille parmi d'autres. Lui peut avoir les plus belles femmes du monde en claquant des doigts. Et puis, hormis ma plastique, je n'ai strictement rien à lui offrir. Quel intérêt de me choisir, moi, une gamine des quartiers de Yaoundé qui sort à peine de l'adolescence ? Nous vivons dans deux mondes si différents. La perspective de me retrouver un jour dans les bras de Samuel Eto'o me semble relever de la science-fiction. Et quand bien même, ma relation avec Frédéric m'apporte tout le bonheur dont je peux rêver. Je n'ai aucune envie de le tromper, même avec la star des stars. Non, franchement, tout ça est ridicule. La journée touche à sa fin. Nous rentrons tous les trois chez Léonie. David insiste pour rester dîner. J'ai la désagréable impression qu'il veut me cuisiner. Au milieu du repas, Léonie reçoit un appel, et quitte la table quelques instants. À son retour, elle me demande de la suivre dans sa chambre sous un
prétexte bidon. Puis m'annonce de but en blanc: « Coucou veut ton numéro. »
Je savais que Coucou était le surnom que Léonie avait donné à Samuel. Je n'ai jamais su d'où venait ce sobriquet – de l'oiseau ? – mais il le détestait.
« Eto'o ? »
Cette question de pure forme vise à me laisser deux ou trois secondes avant une réponse qui, je le sens, aura de lourdes conséquences. Finalement, ce micro-instant de réflexion ne sert à rien. Tout se bouscule dans ma tête. L'immense fierté que je ressens. L'honneur presque. Et puis l'inconnu, la peur. De quoi ? Je ne sais pas trop. Et enfin le visage de Frédéric, familier, protecteur, rassurant. J'ouvre la bouche mais rien ne sort. Léonie profite de ce moment de flottement pour m'imposer sa réponse. « Ça ira, va. On va lui donner ton numéro. Il t'appellera pour te saluer, peut-être pour t'inviter quelque part. Tu as ta vie, il a la sienne. Ne t'inquiète pas. C'est un homme correct. » Je sens mes défenses tomber. Ce qu'elle me dit n'a en réalité aucun impact sur moi. C'est un constat tout bête qui me fait vaciller : Léonie est la sœur de mon compagnon. Pas une simple amie, mais sa sœur. Comment pourrait-elle me jeter dans les bras d'un autre ? Comment pourrait-elle manigancer contre la chair de sa chair? Cette pensée me convainc plus que n'importe quel argument. Je n'ai aucune raison d'avoir peur et je donne mon accord à Léonie. Je m'aperçois que c'est inutile, elle lui a déjà donné mon numéro. « Il t'appellera plus tard dans la soirée, me dit-elle.
– D'accord. »
Au fond de moi, je ressens une profonde excitation. Mais je ne veux pas laisser cette sensation m'envahir. Il n'y a rien entre Samuel Eto'o et moi. Il n'y aura jamais rien. Et c'est tant mieux, car je suis heureuse avec mon ami. Je me répète ces phrases en boucle pour qu'elles prennent le dessus sur mes émois naissants. Samuel ne m'appelle pas ce soir-là. Il attend le lendemain. Je reçois son coup de fil – en numéro masqué – en toute fin d'après-midi. Je suis seule sur le balcon de l'appartement que je partage avec Léonie. Je viens tout juste de raccrocher après une longue conversation avec Frédéric, qui se trouve encore en France. Bien que je n'aie pas la moindre arrière-pensée, et sans que je ne me l'explique vraiment, cette coïncidence m'embarrasse un peu.
« Bonjour Nathalie, c'est Samuel. Tu vas bien ?
– Bonjour Samuel. Oui, et vous ? »
Impossible de le tutoyer. Dans les églises comme dans nos prières, on n'hésite pas à tutoyer Dieu. Mais Samuel Eto'o ? Non. Cet excès de précaution installe une distance qui l'embarrasse. Je consens à faire un effort.
« Ça fait quelques minutes que j'essaie de t'appeler mais tu
étais en ligne...» glisse-t‐il, l'air presque soucieux.
– Oui. J'étais avec mon copain. »
Voilà. Les choses sont claires. Mon premier véritable échange avec Samuel commence par une mise au point. Je ne veux pas laisser s'installer la moindre ambiguïté. Cette révélation m'ôte un poids du ventre. Elle n'a pas échappé à mon correspondant.
« Tu as un copain ? me lance-t‐il.
– Oui, oui. Tu ne savais pas ? Léonie ne t'a pas dit ?
– Non, elle ne m'a pas dit ça, mais bon. Ça ne fait rien. »
Je n'ai pas envie d'épiloguer sur ce thème. Peut-être le sent-il ? Il prend soin de changer de sujet. La discussion reprend sur nos occupations respectives. Mes cours au lycée, son stage avec les Lions. On se parle comme de vieux copains. J'avoue y prendre du plaisir. À la fin de la conversation, Samuel me confirme qu'il sera le parrain de la Nuit des stars, qui approche à grands pas, et me demande si j'ai l'intention d'y aller. Je lui réponds que, pour l'instant, Léonie ne m'a pas invitée, et qu'à dire vrai, je ne vois pas ce qui justifierait la présence d'un quidam comme moi à ce grand raout.
« Comment ? Mais non. Il faut que tu viennes »,balaye-t‐il. Sa phrase sonne comme une injonction. Je comprends vite qu'il n'a pas l'habitude qu'on lui refuse quelque chose. Il a le pouvoir, la célébrité, l'argent. Personne ne lui résiste, et certainement pas les femmes qu'il convoite.
Mais c'est aussi quelqu'un de fier. Certaines superstars sans orgueil jouent de leur aura, ou allonge les billets pour vaincre les résistances. Samuel est différent. Il n'achète pas. On se quitte sans se donner de rendez-vous précis. Ni au Cameroun, ni à la Nuit des stars, ni ailleurs. Mes
vouvoiements ont dû l'inciter à la prudence. Nous avons simplement convenu de nous revoir bientôt. De mon côté, je suis rassurée. Samuel s'est comporté en parfait gentleman. Si je l'intéresse véritablement au-delà d'une relation amicale, il n'en a rien laissé paraître. Je commence à me demander si David et Léonie n'ont pas pris leurs désirs pour des réalités. Nulle déception dans ce constat, au contraire. Je suis amoureuse de Frédéric, et je n'ai aucune envie de devoir éconduire un monument de la stature de Samuel Eto'o. En raccrochant, je me dis qu'il y a certainement matière à construire une ébauche d'amitié. Je me rue sur Google pour lire tout ce qu'Internet propose sur Samuel Eto'o. Je veux tout savoir, sa vie, sa carrière. Sa vie sentimentale aussi. Ce dernier point m'intrigue, sans m'obséder pour autant. Bizarre : aucune des milliers de pages qui lui sont dédiées ne renseigne avec précision sur sa situation sentimentale. Marié, célibataire, divorcé ? J'aperçois ça et là quelques photos et noms de femmes qui semblent avoir partagé sa vie. Mais rien de solide ou d'actuel. La Nuit des stars a lieu une dizaine de jours plus tard. Léonie me demande officiellement de venir assister à la soirée. J'accepte avec joie, mais Frédéric, lui, n'est pas très « chaud » à l'idée que je m'y rende. La présence de centaines d'hommes séduisants et endimanchés ne le rassure guère. Il n'imagine pas que mon amour pour lui est tel que même les avances à peine voilées de Samuel Eto'o en personne m'indiffèrent. Je me range à sa décision, mais Léonie, ne l'entendant pas de cette oreille, finit par convaincre son frère du bien-fondé de ma participation. Elle lui explique qu'elle aura sûrement besoin de mon aide pour l'organisation des festivités. La veille de la cérémonie, le président de la Côte d'Ivoire Laurent Gbagbo affrète un vol spécial pour les organisateurs et les VIP de la soirée. Je suis d'autant plus excitée que je suis entourée de membres éminents des Lions, comme Rigobert Song et son neveu Alexandre. À bord, je m'assois avec Léonie et David. Frédéric, qui était en France et devait nous rejoindre directement à Abidjan, a raté son vol à Paris. Impossible de trouver une nouvelle réservation avant la soirée, tout est complet depuis des semaines. Je suis déçue, mais je n'en laisse rien paraître pour ne pas gâcher la fête.
Sur place, Léonie a réservé des dizaines de chambres dans deux hôtels différents : le Méridien, un établissement très chic pour les stars, et un autre moins huppé pour la famille et les amis, où j'ai prévu de résider. Mais arrivée à l'accueil, la concierge ne trouve pas ma réservation. J'en
parle à Léonie qui m'explique que je suis logée avec elle au Sofitel. Je suis agréablement surprise. Je suppose qu'elle a changé ses plans pour m'offrir un lot de consolation après
l'acte manqué de Frédéric. Le séjour se passe merveilleusement. Le premier soir,
nous dînons dans un grand restaurant privatisé par Didier Drogba. Samuel arrive le lendemain après-midi, jour du gala. Léonie part le chercher à l'aéroport et le ramène à son hôtel.
Elle m'a chargée de jouer les chaperons auprès des invités, afin de s'assurer qu'ils ne manquent de rien, et qu'ils respectent le planning serré de la journée. Parmi les tâches qui me sont confiées, je dois veiller à ce que les VIP descendent à l'heure de leur chambre pour rejoindre le convoi qui les amènera au Palais des congrès. Je prends mon rôle très au sérieux. À l'heure dite, tous les invités sont rassemblés dans le hall, prêts à partir. À une exception près. Samuel Eto'o se fait attendre. Je suis censée sonner la charge en téléphonant directement dans sa chambre. Mais je n'ose pas. Comment pourrais-je sermonner Dieu ? J'attrape Léonie au vol, qui me convainc de sauter le pas. Je demande à la réception de joindre sa chambre pour moi, mon mobile camerounais ne fonctionnant pas à Abidjan. J'ai pris soin de répéter mon texte à l'avance pour paraître le moins offensant possible, mais je ne suis pas tranquille pour autant.
« Allô Samuel ? C'est Nathalie Koah. Voilà, je...
– Nathalie ? C'est toi ? Tu tombes bien, je te cherchais.
– Pardon ?
– Oui, j'essaie de te joindre sur ton portable, mais je tombe chaque fois sur ton répondeur. »Je me demande ce qu'il mijote. J'imagine qu'il a besoin de quelque chose en prévision de la soirée. Un nœud papillon ? Un bouton de manchette ? Même si c'est pour lui rendre service, j'avoue me sentir un peu flattée de l'intérêt qu'il me porte.
« Oui, mon téléphone ne fonctionne pas en dehors du Cameroun, lui dis-je.
– C'est parce qu'il faut le régler en mode "roaming" », glisse-t‐il sur un ton amusé. Je me sens bête. Ce détail trahit ma jeunesse une fois de plus. Je me ressaisis, n'oubliant pas l'objectif premier de mon appel.
« Je m'en occuperai, mais en attendant, Léonie m'a demandé de te dire que tu es déjà un peu en retard et...
– D'accord. Monte.
– Je monte ? Ou c'est toi qui descends ? Parce que ton
chauffeur est là et...
– Non, non, monte. »
Je ne comprends pas le but de la manœuvre, mais je n'ai pas le temps de me poser des questions. Je file vers l'ascenseur à grandes enjambées. En sortant de la cabine, je vois une jeune femme quitter précipitamment la chambre de Samuel. Je la reconnais : c'est Teeyah, une chanteuse de zouk franco-ivoirienne très populaire en Afrique francophone. Je tourne le regard et j'aperçois le footballeur quasi nu, vêtu d'un simple boxer, dans l'encadrement de la porte. Son sourire trahit sa gêne. Il ne s'attendait pas à ce que je monte aussi vite. En clair, il n'avait sans doute pas prévu que j'assiste au départ précipité de son invitée. Il faut être naïf ou stupide pour ne pas deviner ce qui vient de se dérouler ici. Je m'approche de lui sans laisser paraître mon embarras, mais c'est lui qui m'adresse la parole.
« Ça va Nathalie ? Alors dis-moi, qu'est-ce qui se passe ?
– En fait, comme je te disais au téléphone, tu es attendu en
bas. Ce serait bien que tu t'habilles rapidement.
– OK, d'accord. Heureusement que je me suis déjà douché.
Je dois descendre dans combien de temps ?
– Dans dix minutes maximum, s'il te plaît.
– D'accord. »
Il est agité, un brin nerveux, presque essoufflé. Il reste immobile, me fixe du regard comme s'il cherchait un prétexte pour me retenir. De mon côté, je n'ai aucune envie de prolonger ma visite. Je dois trouver un moyen de prendre congé sans le vexer.
« Il y a d'autres invités qui pourraient avoir besoin de moi
en bas. Je vais redescendre, OK ?
– OK. »
En me dirigeant vers l'ascenseur, je me demande pourquoi il a tant insisté pour me faire monter. Ça n'a servi à rien, si ce n'est à faire de moi un témoin forcé et gêné de son intimité. Je trouve l'épisode un peu navrant, mais la mission qui est la mienne me fait vite oublier l'anecdote. Samuel apparaît finalement en smoking dans le hall de la réception dans les délais promis. Je le fais monter dans la voiture qui lui est dédiée, et donne le top départ aucortège qui s'ébranle dans la nuit tombante.