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Quelques pas dans le parc

Quelques pas dans le parc

Auteur:: promotion
Genre: Romance
« Avec sa propre atmosphère et sa propre couleur, chaque nouvelle raconte une existence parvenue à son terme. Le grand âge dans sa fragilité et dans sa beauté. » Biographie de l'auteur Quelques pas dans le parc, troisième ouvrage de Emilie Esté, véhicule son expérience de visiteuse en maison de retraite, son souci du grand âge et sa passion de la vie.

Chapitre 1 No.1

Je dédie ce livre :

À ma fille, présente dès la première page, et à mes fils qui la suivent de près ;

À toutes mes mamies de cœur (permettez qu'ici le féminin l'emporte) ;

À Régine Ball, l'amie qui m'a sauvé la vie et qui m'a librement inspiré le personnage de Blanche ;

À toutes les personnes que l'âge aura rendues plus sages, ou pas.

Quelques pas dans le parc

Elle choisit un chapeau de feutre brun, en coiffe ses cheveux blancs, enfile un manteau long, sombre, drape son écharpe noire. Elle n'oublie pas sa canne. Elle sort de son studio aseptisé aux murs blanc hôpital, suit le long couloir terne, subit la pression de l'ascenseur gris plomb.

La silhouette courbée, elle s'arrime à sa canne ; tandis que sa démarche ondoie, à pas poussifs, elle avance jusqu'à moi.

C'est l'automne flamboyant. Nous cueillons le sourire des derniers beaux jours. Nous trouvons une cadence et marchons sous les arbres. Brunes et blondes, les feuilles se poursuivent et laisseront bientôt les cimes échevelées.

Voici le premier banc : niché dans de la mousse, il est l'ami du vent et de l'humidité. Nous préférons attendre. Allons jusqu'au suivant. Nous serons à l'abri.

Arrivées à cette halte propice et tiède, mon amie se laisse choir. Satisfaite. Épuisée.

Nous causons. Elle garde les yeux fixés sur les arbres sublimes couronnés d'or et d'ocre. Brindille frêle sous les troncs robustes, elle se trouve grise mine face à leur parure fauve.

Elle m'entraîne sur l'île verdoyante de ses souvenirs. Elle me guide. Je partage ses émois. Chassez votre printemps, il revient au galop, enrubanné de verdure et de guirlandes de fleurs.

Elle raconte si bien.

La lumière du soleil a décliné : les cieux se teintent de cuivre. Il est l'heure de rentrer. Sa main fine et gantée saisit sa fidèle canne qui avait su l'attendre tout contre notre banc. Nous repartons. Je lui offre mon bras.

Devant nous, ma fillette s'ébat sur la toison de feuilles rouges et dorées. Elle pensait se cacher derrière les troncs massifs : elle y a réussi. Petite fille aux joues de pomme d'api qui mûrissent au soleil. Saisissant tableau des trois âges de la vie.

Je laisse le lendemain avoir soin de lui-même. Hier et aujourd'hui se côtoient, j'accompagne une dame qui avance dignement sur son dernier chemin.

Qui est la plus comblée ?

Lorsque nous nous quittons, dans un tendre écho, nous avouons toutes deux :

« Merci pour cet après-midi. J'ai été très heureuse d'avoir fait avec vous quelques pas dans le parc. »

Chapitre 2 No.2

La vie brune

Lundi

Ils m'ont placée ici de force. Tous. Ceux de ma famille. Ces enfants qui ne sont pas les miens.

Ici, c'est la prison. D'un noir d'angoisse. Une maison hantée. Sortez-moi de là ou je hurle ! Tout bien considéré, je vais hurler.

Mardi

Je suis Geneviève Guiraud. Coincée dans un étau. Enterrée vivante dans ma dernière demeure. Les barreaux du lit sont gris. Ceux du balcon aussi. Les montants de mes fenêtres sont en fer. Tout est coincé, mis sous scellé dans des resserres. Avec heures d'ouverture et de fermeture.La sœur tourière a les clés de toutes les serrures.

Merci à mes bienfaiteurs. À ma famille. C'est à dire aux enfants de mes frères et sœurs (ça fait du monde) mais aucun n'est à moi. J'en crèverais. Et dans cette prison, c'est sûr, je crèverai...

Ma famille... Cette étrangère... Mais je sais une chose : elle est avide de mes sous. De mes pétrodollars. Elle me saignera à blanc. Sanguinaire. Elle, enfin « eux », ils ont déjà loué mes appartements... Pour me mettre dans cette cellule de prison. Je ne leur coûte rien : au contraire, je leur rapporte !

Mercredi

Ils m'ont épinglée dans ce cabinet de curiosités. Avec des clous rouillés. Papillon brun dans un cadre d'acajou. En chemise de nuit fanée sur mon lit d'agonie. Terre glaise et glaires baveuses. Sainte-Blandine crachant sur ses bourreaux. Pauvre de moi.

Dans le plus simple appareil. Écartelée entre mon passé et ma haine. Et pourtant désarmée. Nue de tout. Mais pas de mes caprices.

Rancœur, quand tu germes en nous...

Cloche de levage. Voile d'hivernage. Suaire qui recouvre une carcasse endurcie.

Je vis dans une vitrine. Une armoire jamais aérée. Serrée sur une étagère à côté d'un limaçon (oh, que oui), toujours à faire le joli cœur, il suspend ses caleçons sur son balcon, j'ai pleine vue dessus, bonjour ; à côté aussi d'un sale roquet, le petit vieux du 124 (tu l'entendrais brailler, avec sa femme bientôt morte, avec ses gosses qu'il pourrit dès qu'ils le visitent), et à côté d'une bonne poire, celle qui voit tout en rose, qui se fait des plans de bonheur et de légèreté (celle du 129). Oui, une demeurée la voisine !

Je suis dans un bocal. Tous les jours, il y a du monde qui entre dedans, qui vient remettre des bulles et se faire mousser dans ce grand aquarium pour espèces en voie d'extinction. C'est sûr, c'est même écrit sur le contrat de location, on va tous crever, et après, on nous remplacera par un autre petit vieux tout aussi raplapla, tout aussi usé, tout autant au bout de tout.

Mais si, il y a du passage : celle qui nous fait chanter avec ses papillotes dans les cheveux (enfin, ça ne ressemble à rien), celle qui nous fait gym, elle sautille, et ça ballotte, elle doit pas plus être prof de gym que moi je suis PDG ; il y a celle qui nous tire les cartes... toutes, elles défilent. Elles paradent.

Prison. Piège carcéral. Carcan humain. Déperdition.

Fil à la patte. Chaîne autour du cou. Muselière renforcée. Mais je passerai outre. Outrance. Outrage. À nous deux, vieillesse !

Il y a aussi toutes celles qui nettoient l'intérieur du bocal. Ces petites bonnes femmes en blouse, des martiennes. Vertes comme des pommes pas mûres, comme des prunes qui te donnent des tourments.

Oui, ici, j'ai dû apprendre le vert. Couleur de l'espérance et de l'apaisement... d'après ce qu'on dit. Plutôt le vert de la rage.

Jeudi

Jungle étouffante où ils m'ont enterrée vivante. Ils ont voulu que je coure à ma perte. Que je me taise. Que je meure. Mais je n'ai jamais fait ce que l'on m'a dit. Je vais le leur faire sentir.

Pire. Je leur ferai payer. Revanche. Vengeance. Drapeau brandi. Mamie fait de la résistance. En clandestine, elle va tout vous plomber. Ici et là-bas. Je médite mes mauvais coups. Je vais leur faire sentir. Affronts, audaces ? Je réagis : point de pardon.

Ils me le paieront : ils en auront pour leurs sous. C'est-à-dire pour les miens. Ils ne pourront plus rien compter, ajouter : moi, je vais faire œuvre de division. Projet qui me porte.

J'ai 89 ans et je crois encore au prince charmant. Et même, je l'attends. Et une chose est sûre, il vient. Il est en chemin. Ce n'est pas la grisaille de la maison de retraite qui l'arrêtera.

J'ai 89 ans et je suis édentée, barbue avec un nez crochu terminé par une verrue. Une sorcière ? Mais alors sans balai ni chat noir. Le chat était mort depuis quelque temps. C'est peut-être ce qui les a décidés à me placer ici. Pour le balai, il est resté dans mon appartement d'avant. Ici, foin du ménage. Elles peuvent se brosser. Toutes autant qu'elles sont.

Maintenant, j'ai mon programme : je salis exprès.

Je me surpasse... Vilaines salissures. Mesquines moisissures des lieux où je me sens pourrir. Tu vas voir mon cochon qui est la plus cochonne. Voilà mes promesses électorales, ma liste d'envie, mon menu de fêtes.

Marron cochon. Sanglier grognon. Ça va donner. Et hop ! Petit déjeuner couchée : quelle maladroite, des miettes charbonneuses dans mon lit. Je frotte pour les enlever, flûte, mes draps sont gris à présent... J'essaye de me délecter : attentionmon café... Plouf ! Il y en a sur les murs...

Je m'habille. Je sors. Il va y en avoir partout. De la boue. Je vais aller exprès dans les endroits les plus vaseux. En sabots de bois s'il vous plaît. Ceux de Mamie.

Je me venge, je le fais exprès, bien fait pour toutes ces nénettes qui ont la peau lisse et une voiture. À mon retour, les martiennes, ne voulant pas que j'en mette partout, me hèlent dans le couloir d'entrée. Hep, attendez !!! Elles ne savent toujours pas que je suis sourde !?! Alors, je poursuis mon chemin... Et je traîne les pieds... longuement... longuement.

De longues belles traces... humm... toutes brunes...

Ici de toute façon, c'est la vie brune...

Je les déteste toutes. Elles vont me le payer d'avoir le tiers, le quart de mon âge... Oh comme je jubile !

Tiens, une idée encore plus salissante : me teindre moi-même les cheveux, couleur prune. Pour couvrir même mon début de calvitie. J'ai vu grand, j'ai presque repeint toute la salle de bains ! Vlan, il y en a eu partout. Et pour parfaire le tout, pour rendre mes cheveux lisses, alors que j'ai le crâne dégarni, une mixture au henné ! Jusqu'au plafond... Oh là là... j'ai été inspirée...

Maculés ! Maculés ! Maculés ! Du grand art ! Salir : quand j'étais petite, c'était interdit. Là, plus rien ne me retient, j'ai l'âge que j'ai quand même... Et puis zut !

Vendredi

Période brune... période fauve. J'emmerde les autres. À mort. C'est-à-dire jusqu'à ma mort... Ou jusqu'à la leur si je passe après eux. Pour que je m'amuse encore un peu plus.

Désinhibée, moi ?

Hier, j'ai voulu remettre mes tentures d'avant aux murs de ma prison : les peaux de bêtes qui datent de la grande période coloniale de papa. Du zébu et du lion. (Du simili) Elles ont migré ici, mes neveux n'en voulaient pas ! Mais pas moyen de décider l'homme d'entretien pour qu'il me les recherche dans les caves et accepte de les accrocher...

« Pas le temps », « trop lourd » et même « elles sont introuvables, madame Guiraud ».

Lire entre les lignes : jetées. Ou « allez-vous faire voir, vous n'êtes qu'une vieille dame gâteuse en perte de mémoire ». Je suis donc bien en prison, c'est ça. Attendez, ils vont voir. Je vais les installer moi-même. À ma façon.

Alors, je les ai peintes mes peaux de bêtes. Marbrures, zébrures, tout y est passé. Pour faire couleur locale, j'ai œuvré avec mes matières premières :

- J'ai volé du viandox de la cuisine (oui, volé, mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien me faire pour ça, me mettre en prison ? Laissez-moi rire...). J'ai conservé des restes : j'ai fait fondre du chocolat, j'ai répandu de la cire à chaussures, je n'ai plus jeté mes filtres de café, ils ont donné de la couleur à mes murs.

J'aime mon œuvre. Mon œuvre de mal. Je trouve cela beau. Mais surtout je jubile de les excéder, tous ces préposés au ménage. Et même le directeur, je lui dirais crotte s'il venait me voir. Je lui apprendrais son métier : je ne suis plus à une calomnie, à un blasphème près. Et tout le monde en profiterait, les matons verraient leur patron d'un autre œil, ça ferait le plus grand bien à toute leur organisation pénitentiaire...

Pour finir, j'ai utilisé mes immondices. Plaqués sur le mur, comme de la peinture au couteau. Si...

Vengeance quand tu nous tiens. Et il serait temps, je vais mourir après tout. Que j'exprime toute la rancune de ma vie. Et il y en a.

Je suis contente du résultat. Surtout le faux zèbre. Oui, ça remplace le simili de papa.

Je les maudis tous.

Chapitre 3 No.3

Samedi

Après les salissures ? Il me reste une grande partie : les blessures et les humiliations que je veux encore répandre. Dans cette mare vivier, il y aura de quoi faire. C'est comme si je plongeais ma main dans un sac de billes... je palpe. J'envisage. De combien de mesquineries serai-je capable ? D'autant que de coups bas. Même si tout baisse chez moi (la vue, l'ouïe, la taille et l'espérance de vie), je ne lâcherai rien ! « Plus qu'hier et moins que demain » dit bien l'adage. J'y travaille.

Liste de coups bas :

- jouer innocemment à croche-canne ;

- appeler le SAMU si ces connes ne viennent pas dès que je les appelle... et je les appellerai, croyez-moi...

- voler l'argent de la 125 quand elle va à la douche ;

- venir faire un scandale à la compta pour les prix élevés comparés aux maigres prestations de cette prison ;

- répandre des calomnies sur chacun, et semer un climat de méfiance entre résidants et personnel ;

- faire œuvre de révolte entre matons, mutineries organisées ;

- instaurer un climat de disputes, de jalousies entre chats et souris...

- me plaindre de mauvais traitements, aller jusqu'à me laisser tomber, à accuser le personnel.

Dimanche

Je prends cette maison (et mon avenir) en main. Oui, en mains...

Donc manipulations. Je suis là à maugréer ; ma réputation est née. Et je l'entretiens à grand renfort de petitesses. Je crie et me fais vengeance. Je me venge de la jeunesse. Je me venge de ceux qui sont en forme. Je me venge de l'abandon des miens. Je me venge de ceux qui ont des horaires. Je me venge de ceux qui ont des manies. Je me venge de ceux qui font des manières. Je me venge de ceux qui ont une espérance. Je me venge des vieux qui habitent ici et qui ne me ressemblent pas.

Lundi

Oui, souvent, j'aimerais en venir aux mains. Comme avec mes classes préparatoires du temps où j'étais institutrice : un coup de règle sur les doigts. Laaaaa ! Ça défoulait.

Côté mains d'ailleurs, je suis encore assez habile. Ça ne leur a pas échappé. Je viens toujours à table avec un tricot à terminer. Et une maille à l'endroit, une maille à l'envers. Je sais, c'est l'heure de manger. Mais je les méprise toutes. Et ça trempe dans la soupe, et ça imbibe bien, et plouf, l'assiette renversée. Ouille, je me brûle ! La fille de salle arrive enfin ! Et nettoie-moi ça, petite idiote ! Ça ne loupe jamais.

Du coup, ils m'ont appelée Mamie Tricot. Mouais. Mamie, mon œil, je n'ai jamais eu d'enfant, alors des petits enfants ! Et s'ils m'appellent Mamie, il faut croire que je fais vieille ! Tricot, peut-être. C'est tout ce qui me reste. Mamie Tricot alors. Mais derrière ce masque inoffensif, je me sais pire que Grand-mère Tartine. Une tueuse avec des mitaines et trois poils de barbe. Toujours à ruminer. Et langage super châtié

Mardi

Je les déteste tous. Je m'en gargarise dès le saut du lit. Je gueule les noms de tous ceux que je hais. Je les hurle :

« Le cuisinier d'ici est un con ! »

« La martienne de service est une débile ! »

« Sophie l'aide-soignante est une pouffiasse ! »

Et parce qu'on m'entend, on se dit que je suis réveillée et on vient me servir le petit déjeuner. Ce sont elles qui sont sourdes ! Les connes !

Mercredi

Je les déteste tous.

Oui, je déteste leurs regards sur les vieux sans issues, l'empressement que les martiennes mettent à dresser la table avant de partir fumer leur clope, je déteste Nathalie, je sais qu'elle est enceinte, elle a son petit sourire heureux, bienheureux même, la traînée ; depuis, elle essaye de moins soigner son travail chez moi ; je déteste l'aumônier qui rase les murs ; je déteste ma voisine, celle qui reçoit des visites quand je veux me reposer : les gosses tapent des pieds. Elle a des petits-enfants elle ?!? Des plaies. C'est mieux que je n'en aie pas eu.

Et je déteste les enfants depuis longtemps : du temps où ils ne savaient pas écrire sans rature, c'est dire si ça dure ; et ça ne s'est jamais arrangé...

Jeudi

Je ne laisserai de repos à personne. Je serai la terreur de cet hospice. Vous ne pensez pas ?!? Est-ce qu'on m'a laissée en paix moi ?

Vaste et grande question. Ils vont en voir de toutes les couleurs, et même une fois morte, je reviendrai pour les maudire et les hanter encore davantage.

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